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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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En guise de présentation : Thèses d’{Echanges} et une réponse
Article mis en ligne le 12 février 2016
dernière modification le 11 février 2016

par ArchivesAutonomies

EN GUISE DE PRESENTATION

Ce bulletin est fait par des camarades qui sont à Echanges et par d’autres qui n’y sont pas.

THESES D’ECHANGES

Ces thèses sont le résultat de discussions collectives modifiant un premier texte élaboré en 1980. Elles expriment en gros les positions partagées par ceux qui sont impliqués dans le travail d’Echanges. Ce texte n’est pas définitif et est toujours sujet à modifications en fonction des apports de chacun.

1) Dans la société capitaliste, la contradiction réelle n’est en aucune façon dans l’affrontement des idées - révolutionnaires, réformistes, conservatrices, réactionnaires, etc. - mais dans l’affrontement des intérêts. Aucun désir ou volonté ne peut renverser la production des marchandises ou abolir le système des salaires ; tout cela ne peut être détruit que comme résultat de la lutte de classe qui découle de la position même de la classe ouvrière dans le système de production capitaliste.

2) Selon une opinion largement répandue, une soi-disant "conscience de classe" est la principale condition pour ce qui est présenté comme attitude révolutionnaire ou action ouvrière. Cette opinion laisse de côté le fait indéniable que action et conscience s’influencent mutuellement. Les travailleurs n’agissent pas comme une classe révolutionnaire parce qu’ils sont préalablement "conscients". Le combat social transforme la mentalité de ceux qui y sont impliqués. Leur place en tant que classe dans le système capitaliste fait que la simple défense de leurs propres intérêts est en opposition directe avec tous les intérêts de l’ordre existant : cela entraîne des luttes continuelles qui potentiellement sont révolutionnaires.

3) Il s’ensuit que le développement de la lutte de classe avec toutes ses formes en perpétuel changement est beaucoup plus important que le développement du mouvement dit "révolutionnaire", quel que soit le contenu donné à ce terme.

4) La rupture avec les "réformismes" ou n’importe quelle autre forme traditionnelle de l’exploitation ou de la pensée politique n’est pas un problème de discussion théorique, mais une question de la pratique des travailleurs eux-mêmes, une pratique qui résulte de leurs conditions quotidiennes.

Il en résulte que les syndicats ont joué et jouent encore une part importante dans le fonctionnement du capitalisme. Appeler à les rejeter procède d’une conception idéaliste de la lutte de classe. Il doit être bien clair que la réalité indéniable est que les mêmes travailleurs de base qui soutiennent les syndicats à cause de cette fonction, s’opposent à eux dès que leur propre intérêt les force à agir contre l’ordre actuel.

6) Pour des raisons similaires, on ne peut appeler à rejeter le parlementarisme. Il est la forme même de la manipulation politique qui est inévitablement attachée à la société présente. La lutte de classe ne se développe pas en combattant en paroles le parlementarisme mais, plus elle se développe, plus il devient apparent que le destin du parlementarisme dépend du combat social qui se déroule à l’intérieur du système capitaliste et qui par voie de conséquence transforme la mentalité des travailleurs impliqués dans ce combat.

7) Le mouvement dit "révolutionnaire" peut être plus ou moins vu comme un phénomène faible et très multiforme, qui est faible justement parce que les travailleurs agissent de plus en plus par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Il devient évident que leurs moyens d’action et de lutte ne peuvent leur être prescrits par un quelconque groupe ou mouvement qui œuvrerait en dehors d’eux. La lutte de classe existe indépendamment de ce mouvement et des formes qu’il se donne. Chacun d’entre nous intervient comme travailleur au même titre que tout autre travailleur dans les luttes dans lesquelles il est impliqué par sa position de travailleur dans sa relation avec la classe capitaliste. Le niveau, la dimension et les caractères de cette intervention sont déterminés par le niveau, la dimension et les caractères de ces luttes.

8) Si la "révolution" doit être caractérisée d’une autre manière que de dire qu’elle doit renverser le capitalisme, on pourrait dire par exemple que cela signifie le déclin de toute sorte de mouvement idéologique et la généralisation de la pratique ouvrière autonome.

UNE REPONSE

L’essentiel, fondant à nos yeux la possibilité d’un travail collectif, est l’affirmation, dans les thèses d’Echanges, de la nature centrale des luttes de classe : la place des travailleurs "en tant que classe dans le système capitaliste fait que la simple défense de leurs propres intérêts est en opposition directe avec tous les intérêts de l’ordre existant cela entraine des luttes continuelles qui potentiellement sont révolutionnaires."

Cette déclaration a le mérite de trancher sur les lieux communs des conceptions dominantes qui considèrent les actions de résistance des salariés comme moments de leur intégration au sein du capitalisme. Ces thèses nuancent aussi des textes plus anciens d’Echanges, comme "Le Nouveau Mouvement", sensible aux modes de l’époque, et où l’affrontement entre les classes sociales s’estompait au bénéfice de "la lutte des intéressés pour eux-mêmes et par eux-mêmes".

Les thèses d’Echanges vont au delà de l’affirmation de la nature centrale des luttes de classe. Elles sont organisées autour d’une critique de "l’opinion largement répandue" qu’une "soi-disant ’conscience de classe’ est la principale condition pour ce qui est présenté comme attitude révolutionnaire ou action ouvrière". Il est exact qu’à l’encontre d’une déclaration du genre, "les grévistes n’ont peut-être pas l’intention d’être révolutionnaires, mais ils le sont…", beaucoup de voix, sous des formes et des nuances multiples, protestent qu’il n’y a du révolutionnaire que là où se donne l’intention de l’être.

Il n’y a là, en définitive, qu’une variation sur le thème : pour changer les choses, il faut d’abord changer ce qu’il y a dans les têtes. C’est l’idéologie du mouvement réformateur du capital, idéologie qui ne dédaigne pas, si nécessaire, un fort révolutionnarisme verbal. Et qui, entre autres, en vient à la dénonciation de l’apathie des consciences (ouvrières, dans notre cas).

Ce préalable de la conscience, cette mise en demeure des luttes par la conscience du "but", par la conscience "révolutionnaire" ou "politique" ou "de classe" (ou toute autre variante qualificative) est une véritable méthode pour penser les luttes de classe, une grille d’interprétation, une sorte d’instrument de mesure du phénomène.
La méthode du préalable de la conscience contient l’idée que la conscience ne peut pas (spontanément ?) dépasser les conditions initiales de l’action. Or, la conscience est un élément constitutif de l’action ; elle n’est pas un simple reflet des causes qui l’ont mise en mouvement, mais procède d’une généralisation abstraite du processus matériel de l’affrontement contre le capital. C’est à ce processus dynamique - que l’on peut voir s’ébaucher, sur chaque exemple, dans ses déterminations spécifiques - que l’on oppose une norme préalable de la conscience. Cette méthode, comme toute pensée normative, tend à la négation du phénomène, et, en particulier, sous couvert de primat de la conscience, à la négation de la conscience.

Echanges a raison de dire que c’est la position de la classe des travailleurs salariés dans le système de production qui les contraint à agir, et non ce qu’ils peuvent imaginer, sur le moment, comme but de leur action. Mais, cela ne justifie pas pour autant le "peu importe ce que les travailleurs croient ou ne croient pas", que l’on peut lire dans l’article "Grande Bretagne : d’autres formes de la lutte de classe" (ce bulletin, page 5). S’il est juste d’insister sur la détermination de la conscience par tout un processus global, la "conscience" n’en est pas moins un moment essentiel de ce processus global. Certes, les débats d’idée n’ont de sens que dans leur détermination spécifique par les luttes de classe. Mais, la négation de la conscience ne peut déboucher que, là aussi, sur la négation du phénomène lui-même.
Une conséquence de la nature centrale des luttes de classe est que le débat, que l’on engage ici, n’a de sens que ramené au contexte des luttes de classe d’aujourd’hui. Que ce contexte pourrait bien impliquer que de tels débats ne peuvent pas être clos par quelques affirmations trop générales. Aussi, ce bulletin devrait se fixer comme première tâche d’apporter quelques éléments à la connaissance et à la compréhension de ce contexte.

K. et L. Octobre 1985