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La nature non prolétarienne de l’Etat russe et sa fonction contre-révolutionnaire
Bulletin international de discussion n°6 de la Fraction italienne de la Gauche Communiste - Juin 1944
Article mis en ligne le 8 avril 2016
dernière modification le 27 février 2016

par ArchivesAutonomies
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(…) Tout en critiquant avec acharnement le mysticisme, le fétichisme de l’État russe, l’ensemble de l’Opposition internationale [1] s’en tenait à la définition donnée par le chef de l’Opposition russe, de sa nature prolétarienne ayant ses assises dans l’expropriation et l’étatisation des moyens de production accomplies par la révolution d’Octobre.
On raisonnait ainsi. (…) La position centrale s’exprimait dans la formule (...) en combattant le stalinisme pour la défense de "l’État prolétarien" et on terminait par : malgré le stalinisme et la bureaucratie et quelle que soit la politique de l’État russe, notre devoir est la défense inconditionnelle de cet État. Tout le processus de la formation de l’Opposition de gauche, après son exclusion du Parti et de l’Internationale communiste, se heurta à ce problème crucial (...) Dès le premier jour, toutes les crises [2] se produiront autour de ce problème. (....)
C’est à ce sujet que se produiront dès 1929 les scissions et les exclusions d’Urbahns [3] et de l’Opposition en Allemagne, de Van Overstraeten [4] et de l’Opposition en Belgique, du groupe des bolcheviks militants [5] dans l’Opposition russe et les diverses crises en France et un peu partout.
La reconnaissance de la nature prolétarienne de l’État russe et sa défense deviendront la base fondamentale de l’Opposition sur laquelle s’échafaudera tout son programme politique et qui mènera de fautes en dégénérescences l’Opposition de gauche de Trotski pour la jeter finalement dans la trahison ouverte, faisant d’elle un auxiliaire du capitalisme dans l’œuvre de la mobilisation internationale en vue de la guerre impérialiste.
De tous les groupes et oppositions de gauche issus de la dégénérescence de l’Internationale communiste, seule la Fraction italienne a eu la force idéologique de rompre avec la position mystique et sentimentale de la défense de l’URSS. Déjà en 1933, l’analyse serrée faite par la Fraction sur l’évolution de l’URSS l’amenait à rejeter l’hypothèse de la guerre du capitalisme mondial contre l’URSS (…).
L’Etat russe ayant achevé son évolution dans le sens contre-révolutionnaire devait, à l’instar des autres pays capitalistes, évoluer vers la guerre et trouver sa place dans les rangs d’une constellation impérialiste en guerre avec les autres constellations impérialistes. La position du prolétariat résultant de cette analyse ne pouvait être que la rupture absolue d’avec l’idéologie de la défense de l’URSS. (…) La Fraction italienne, à partir de 1934, poursuivra une campagne acharnée, dénonçant le contenu capitaliste du cours à la guerre, se cachant et se masquant derrière la défense de l’URSS. (….)
La Fraction ne s’est pas contentée de la démonstration irrécusable et de la dénonciation de la fonction contre-révolutionnaire de l’État russe, elle s’est aussi attaquée à l’étude de l’évolution économique de la Russie, des lois régissant cette économie et de la nature prolétarienne de l’État issu de la révolution d’Octobre. La Fraction, la première, ressentait la fragilité, l’inachevé de cette position et, donnant l’exemple, elle a porté son effort dans des études de discussions ouvertes publiées dans Bilan d’où se dégageaient des données théoriques et économiques qui mettaient en doute et sapait à sa base la définition de prolétarienne de l’État russe.

* * * * *

Il nous parvient aujourd’hui une étude d’un camarade de la Fraction belge (FB) sur la nature et la fonction de l’État russe.
Nous considérons plus brûlant, plus urgent que jamais la netteté, la clarté sur ce problème capital. Cela non seulement d’un point de vue de spéculation théorique, mais avant tout d’un point de vue politique pratique. L’engouement, l’envoûtement que subit le prolétariat international par ce que fut autrefois la révolution russe, est aujourd’hui le principal handicap pour la reprise de la lutte révolutionnaire et le meilleur atout qu’utilise le capitalisme international pour maintenir le prolétariat dans la guerre impérialiste. Tant que des illusions sur l’État russe domineront le cerveau des prolétaires et continueront à les influencer, le prolétariat sera incapable de s’engager dans la voie de son émancipation et nous assisterons à cette situation tragique de la maturation objective de la révolution compromise peut-être pour de longues années. (...)
Disons-le tout de suite, l’étude du camarade de la FB ne concourt pas à ce résultat et représente, dans l’effort de la Gauche communiste, non pas une position plus avancée que permettraient cinq années de guerre, mais une position régressive en deçà de celle exprimée par la Fraction avant la guerre.
Dans cette étude, le camarade V. [6] s’attache à nous démontrer :

1/ La fonction contre-révolutionnaire de l’État russe et la nécessité pour le prolétariat de répondre par la même hostilité que celle qu’il manifeste à l’égard de tout État capitaliste.

2/ La nature de l’État russe reste prolétarienne malgré sa fonction contre-révolutionnaire (et nous verrons par la suite les conclusions politiques auxquelles il aboutit).

3/ Les fondements de l’instauration de l’économie de guerre en Russie et de sa participation à la guerre impérialiste.

Étant entièrement d’accord sur le rôle contre-révolutionnaire de cet État, nous dirons seulement que cette affirmation parfaitement juste trouve la portée de ses conclusions politiques largement atténuée par les affirmations contenues dans les deux points qui suivent. Nous porterons donc le débat sur les deux derniers points.
Le premier argument invoqué par V. en faveur de la thèse de la nature prolétarienne de l’État russe consiste en une démonstration par la négative en quelque sorte.
Nous citons textuellement :

"Si par exemple à l’égard d’un organisme dégénéré (État ou syndicat) on proclame que sa nature de classe a changé alors que les circonstances historiques n’ont pas déterminé la condition pour en créer un nouveau, c’est avec des considérations programmatiques qui ne seront pas marxistes, qui, de ce fait, ne pourront être qu’une construction artificielle n’arrivant pas à éliminer l’autre de l’enceinte sociale malgré l’interdit qui lui sera jeté."

Dans cette proposition, nous retenons pour mémoire la comparaison, l’identification du syndicat et de l’État sur laquelle nous reviendrons plus loin. Nous ne nous arrêterons pas non plus sur la création d’un organisme qui, ne correspondant pas à la maturation des conditions le nécessitant, (cela va de soi) ne pourra être qu’une construction artificielle n’arrivant pas à éliminer l’autre de l’enceinte sociale. Mais qu’est-ce que cela a de commun avec la proclamation que la nature de classe de l’État a changé ? Admettons que les circonstances historiques n’ont pas déterminé la possibilité de créer un nouvel État en Russie, en quoi cela infirmera-t-il la reconnaissance du changement de nature de l’État existant ? L’impossibilité donnée par les circonstances historiques dans tous les pays capitalistes de créer un nouveau type d’État au service du prolétariat ne nous empêche nullement de proclamer leur nature de classe capitaliste.
Le problème en question n’est nullement la possibilité de créer un NOUVEL ETAT qui trouve sa réponse dans les circonstances historiques, mais la reconnaissance de la nature de l’État EXISTANT. Cette affirmation par la négative tombe donc entièrement à faux.
Un deuxième argument est, celui-ci, théorique, fait de la reconnaissance d’une possibilité éventuelle de séparation et d’opposition entre la nature et la fonction d’un organisme existant de la classe. Et on nous dit que "la non-reconnaissance de cette double possibilité de la fonction en correspondance avec la nature de classe de l’organisme et en opposition avec cette nature peut mener à des erreurs théoriques très graves".
Nous voulons bien le croire et quand, pour exemple, on nous cite le syndicat, qui, malgré une fonction anti-ouvrière que lui impriment les chefs réformistes, garde néanmoins sa nature de classe, nous sommes toujours d’accord, mais quand on l’applique à l’État, cela ne va plus, mais plus du tout.
Cette assimilation de l’État au syndicat, argument si cher autrefois à Trotski, ne tient pas devant une analyse un tant soit peu approfondie. Le syndicat est un organisme jaillissant du mécanisme économique ; i1 représente la réaction naturelle, instinctive, spontanée d’une catégorie économique. Les prolétaires, conscients ou non conscients, participant à la production de guerre, à la guerre, ne cessent pas pour cela d’être économiquement des prolétaires.
Le syndicat est l’organisme des prolétaires en tant que prolétaires, et tant qu’il n’est pas un organisme d’État, tant qu’il groupe les ouvriers en tant que tels, il garde sa nature ouvrière, sa nature de classe. L’État par contre, est avant tout un organisme politique, c’est au travers de la politique qu’il fait, que s’exprime sa tendance de classe. Dans ce sens, et nous reviendrons plus loin sur la question de sa nature, il serait plus juste de faire la comparaison entre l’État et un parti politique. Peut-on persister et continuer à proclamer prolétarien un parti qui fait une politique capitaliste ? La social-démocratie, par exemple, qui fut incontestablement un parti prolétarien autrefois, peut-elle, sans qu’on se rende ridicule et sans faire de charlatanisme, être considérée prolétarienne en dépit de sa politique capitaliste ?
Si le camarade V. a laissé complètement de côté cet aspect de la question, à savoir la différence existant entre le syndicat, organisme économique, et l’État, organisme politique qui est fondamentale, il s’est cependant aperçu de "la différence existant entre les deux dans la nature de leurs liens avec le mécanisme économique, l’un agencé entre le capital variable et la plus-value, l’autre se reliant à la gestion du capital constant. Il se trouve alors que le syndicat dans son expression contre-révolutionnaire la plus achevée ne pourra pas aller au-delà de la négation de sa fonction pour laquelle il fut créé (il ne luttera plus pour l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, mais il ne pourra pas devenir un instrument réalisant leur baisse), pour l’État (comme l’expérience russe devait nous le prouver) nous avons la possibilité qu’il puisse devenir un instrument d’imposition au prolétariat d’une accumulation se faisant sur la base de sa progressive exploitation".
C’est là une différence profonde quant à leur nature et cela revient à ce que nous avons dit plus haut. Le syndicat gardant sa nature de classe est susceptible de reprendre sa fonction révolutionnaire ; l’État, par contre, se libérant du contrôle et de la direction du prolétariat passe au service du capitalisme et devient un "instrument d’imposition" sur le prolétariat comme l’a souligné V., et ne peut, et ne doit, qu’être détruit révolutionnairement par le prolétariat et remplacé par un organisme nouveau à lui, comme pour le Parti.
L’État, comme nous venons de le voir, ne garde nullement sa nature prolétarienne quelles que soient sa politique et sa fonction. En l’occurrence, il n’est prolétarien (ou plus exactement au service du prolétariat) que dans la stricte mesure où il fait une politique dans l’intérêt du prolétariat. Ainsi le deuxième argument de V. consistant dans la "dualité entre la nature et la fonction" appuyé sur l’assimilation entre le syndicat et l’État, non seulement n’apporte pas la preuve de la nature prolétarienne de l’État russe, correctement examinée, apporte plutôt la preuve contraire.
Après avoir suivi et réfuté les deux arguments, voilà le troisième qui nous place directement au cœur du problème. "La nature de classe de l’État prolétarien nous est donnée par sa base consistant en la suppression de la propriété privée."
La nature de classe de "l’État prolétarien" est avant tout une notion politique et non économique. La révolution donnant naissance au pouvoir d’un type nouveau est un acte politique précédant la transformation économique. C’est là le caractère propre de la révolution prolétarienne qui ne crée pas ses assises économiques au sein de l’ancienne société. La transformation économique est un long processus contrôlé et dirigé par le prolétariat et par son Parti, faisant partie d’un programme général, vers un but précis : l’instauration d’une société sans classes.
La politique économique est un ensemble de mesures partielles contingentes, relevant des principes programmatiques, et limitées dans leur application aux possibilités existantes concrètes du développement des forces productives de la société. L’abolition totale de la propriété privée est un but poursuivi et continu dans le programme mais nullement un fait immédiat et catégorique. Le prolétariat et son Parti, après la conquête révolutionnaire du pouvoir politique, tendront à supprimer la possession privée des moyens de production dans toutes les branches industrielles clés, à confisquer les biens des capitalistes, mais, même dans les pays les plus avancés, subsistera la petite propriété, pendant un temps et notamment à la campagne. Dans les pays à faible développement industriel, ce processus sera encore plus long et plus lent. Parler de la nature de classe de l’État en se référant à la suppression de la propriété privée c’est se référer aux résultats poursuivis pour démontrer ce résultat. C’est mettre la charrue avant les bœufs. Le jour où la propriété privée aura complètement disparu sera également le jour de la disparition de l’État, même avec l’adjectif "prolétarien". La politique prolétarienne de l’État après la révolution s’exprime et se mesure sur le terrain économique, entre autres dans la tendance vers la disparition de la propriété privée. La révolution russe, même avant la lettre, ne démontre pas sa nature prolétarienne dans la suppression de la propriété privée, mais bien plutôt dans sa liaison intime avec la lutte révolutionnaire du prolétariat international en faisant dépendre de cette lutte son affermissement ultérieur, comme le pas en arrière du point de vue communiste sur le terrain économique représenté par la NEP sous la pression d’une nécessité absolue et objective, ne signifiait pas un changement de nature dans la Russie soviétique.
La nature de classe d’un État prolétarien donnée par sa structure économique et notamment par la suppression de la propriété privée n’a encore jamais existé. Par contre, la Commune de Paris, qui n’a pas supprimé la propriété privée, pouvait être qualifiée par Marx et Engels comme la première expérience de l’organisation du prolétariat en classe dominante et comme la dictature du prolétariat.
D’ailleurs, la formule de la nature prolétarienne de l’État a largement contribué à jeter la confusion dans les mouvements communistes et a obscurci les cerveaux pour qu’on s’en serve avec la plus grande prudence. Il nous paraît particulièrement nécessaire d’insister sur la notion de l’État comme étant une institution historique dont la nature est profondément opposée à toute idée de liberté et de socialisme. L’État est un organe de coercition d’une classe en vue d’assurer l’exploitation économique des autres classes ; le prolétariat ne crée pas une économie de classe, une économie prolétarienne. Il ne peut se poser comme but à atteindre la domination économique dans la société. La domination du prolétariat est une notion politique, elle est donnée par sa politique en vue de la suppression de toute domination économique et partant de toute domination. Le contenu prolétarien (la dictature du prolétariat) s’oppose dans son essence à la nature de l’État, nature de domination et de coercition.
La vie de la classe (prolétarienne) ne chemine pas au travers de l’organisation de l’État mais exclusivement au travers de ses organisations propres. Cela apparaît avec évidence dans le fait qu’aucune continuité de la vie de classe ne peut se faire au travers des organismes de l’État dégénérant, tandis que la continuité de la classe se trouve assurée par les fractions issues et surgissant du sein des anciennes organisations de la classe, le parti et le syndicat, en cas de leur dégénérescence. Pourquoi cela ? Sinon dans le fait que l’État n’est pas créé par ses matériaux propres provenant de la classe, qu’il n’est pas engendré par le prolétariat, mais par un organe existant avant la révolution et dont le prolétariat hérite selon l’expression d’Engels : "le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est un fléau dont le prolétariat devra atténuer les plus fâcheux effets". L’atténuation des effets les plus fâcheux : la suppression de l’armée permanente et, dans la mesure du possible, de la bureaucratie, ne change pas la nature profondément anti-prolétarienne de l’État. En faisant ainsi, le prolétariat ne fait que rendre utilisables et que créer les conditions lui permettant l’utilisation de ce fléau qu’est l’État. En Russie, non seulement l’État prolétarien n’existe pas, mais les conditions dont nous venons de parler et qui permettraient l’utilisation de cet organe par le prolétariat ont disparu.
Le grand mérite de Lénine est d’avoir dégagé le mouvement ouvrier de la falsification du marxisme dans laquelle l’ont plongé les chefs opportunistes de la IIe Internationale au sujet de l’État.
Dans son livre remarquable L’État et la révolution, Lénine a donné une réponse définitive sur la base du marxisme, sur la nécessité de la destruction de l’État capitaliste, de l’instauration de la dictature du prolétariat, de l’inévitabilité historique pour le prolétariat d’avoir recours, dans la phase transitoire, à l’utilisation de l’État.
Mais il n’a donné qu’une ébauche sur le problème de l’État après la révolution, de son poids dans l’évolution de la société, de son rapport avec la lutte internationale du prolétariat et des États capitalistes environnants. Il ne pouvait qu’insister, après Marx et Engels, sur la nécessité impérieuse d’entourer de multiples mesures de garantie ce nouveau type d’État, afin de pouvoir le faire servir dans l’intérêt du socialisme, laissant à l’expérience suivante le soin d’apporter la réponse définitive. A l’encontre des épigones et des chefs de la Troisième Internationale qui se sont employés à ne faire ressortir que la différence entre le nouveau type d’État et l’État en général, l’expérience russe nous invite à insister en revenant à Engels, sur la nature historique de l’État, restant aussi valable pour l’État après la révolution.
La gestion économique et l’administration, de la société confiées à l’État dans la phase transitoire ne changent pas de nature. Le fait indispensable de faire de l’État l’organe de la gestion économique, loin de constituer un changement de nature de l’État, comme le pensent certains camarades, ne fait que voiler sa nature véritable et le danger est d’autant plus redoutable. Le débat dans le parti russe de 1920-21 sur la question syndicale a révélé ce danger qui consiste à identifier l’État et la classe. Ce sera Lénine qui, après l’expérience de l’État ouvrier tout court, insistera sur la nécessité pour le prolétariat de s’organiser et de se défendre contre "son" État. Les discours de Lénine, à cette époque, doivent être considérés comme une suite, un apport à son étude sur L’État et la révolution.
Pour examiner le problème de la Russie soviétique et de son évolution on ne peut interroger la "nature de classe de l’État prolétarien" qui, parce que contenant déjà dans sa formulation une position erronée, ne conduit qu’à des impasses ou fourvoiements inextricables. Par contre, la réponse et la réalité apparaissent clairement, quand on part du seul critère de classe en posant la question de la subsistance ou non de la dictature du prolétariat à ceux qui se référent à la suppression de la propriété privée comme une mesure, une condition indispensable pour une politique socialiste dans l’économie elle-même conditionnée dans ses applications par les possibilités offertes par le développement de la technique mais ne représentant pas en soi le critère de la "nature prolétarienne de l’État". Le caractère socialiste et prolétarien de la politique économique (et nous préférons cette définition à la formule pour le moins équivoque de "la nature prolétarienne de l’État") ressort avant tout de la part du prolétariat au revenu total de la croissance de la consommation par le prolétariat proportionnellement à la croissance de la production. La disproportion dans ces croissances en défaveur du prolétariat sans le critère évident et absolu du caractère capitaliste de l’économie, se poursuit par l’exploitation accrue du prolétariat, l’extirpation de masses plus grandes de plus-value obéissant aux lois de l’accumulation capitaliste.
Et c’est bien d’après ces lois que se poursuit l’économie russe qui la caractérise et non la suppression de la propriété privée. C’est sur le fondement d’une économie basée sur les mêmes lois, poursuivant la même exploitation du producteur en vue d’une plus grande accumulation que l’économie russe trouve sa place en s’intégrant dans l’économie capitaliste mondiale et en évoluant dans le même cours général aboutissant dans la guerre impérialiste. Quant à la suppression de la propriété privée, si cela est vrai en ce qui concerne la libre disposition des moyens de production, elle n’est nullement vraie en ce qui concerne la jouissance des produits, et c’est là le problème essentiel à nos yeux. Le but poursuivi par le capitalisme individuel n’est pas la possession juridique formelle des moyens de production, mais la possibilité que donne cette possession de vivre de l’exploitation des autres. Dans tous les pays capitalistes du monde, la libre disposition des moyens de production est largement limitée par le contrôle de l’État, par les nationalisations et autres mesures étatiques, sans que pour cela le but essentiel du capitalisme : la jouissance de l’exploitation et de la plus-value extirpée au prolétariat, soit atteint. Nous n’entendons pas dire pour cela que la forme russe de l’économie soit le type, le mode vers lequel évoluent les autres États capitalistes, nous voulons seulement souligner que la forme russe, forme spécifique, produite par des circonstances historiques, s’accorde très bien avec les principes mêmes de l’économie capitaliste : de l’exploitation du prolétariat.
Mais où va la plus-value extirpée aux ouvriers russes ? Nous ne sommes pas chargés de rechercher pour le capitalisme la forme de partage de la plus-value qui lui convient le mieux. Il nous suffit de constater que le but de la production reste l’extirpation de la plus-value pour affirmer le caractère capitaliste de l’économie.
Comment se répartit la plus-value est une question importante, certes, mais sur un tout autre plan.
La plus-value extirpée par l’exploitation du prolétariat russe suit (quant au fond) la même voie que celle des autres pays capitalistes. Dans la phase actuelle de décadence du capitalisme, la plus grande partie de la plus-value accumulée n’a d’autre aboutissant que la destruction, au travers de l’instauration d’une économie de guerre et du déchaînement de la guerre. La destruction massive des richesses représente la destruction de la plus-value accumulée. Une autre partie de la plus-value en Russie, et plus qu’ailleurs, est réinvestie dans la production en vue d’augmenter par une technique perfectionnée la masse de plus-value. Et enfin, une troisième partie est consommée par toute une couche parasitaire et privilégiée, la bureaucratie de l’État. La propriété privée, c’est la possibilité de jouir de privilèges économiques et matériels très réels et très grands.
La bureaucratie russe ne vit pas moins bien que les capitalistes d’ailleurs : la nécessité de rétablir l’héritage, par exemple, exprime le processus d’accumulation de richesses entre les mains des individus et le processus de rétablissement de la propriété privée. La politique d’emprunt permettant, par les bons d’État, de participer au prélèvement d’une partie de la plus-value en est un autre exemple. La presse russe pouvait fêter, il y a quelques mois, le premier millionnaire dans le pays des Soviets.
Le camarade V. met en garde contre les dangers résultant de la "nature prolétarienne de l’Etat russe". "Les camarades qui subordonnent la nature à la fonction, s’interdisent par cela même de procéder au travail que nous lègue la critique de la révolution russe." Nous ne croyons pas que la reconnaissance de l’Etat russe comme "Etat prolétarien" soit indispensable pour l’examen de l’expérience précieuse du problème de l’Etat après la révolution et de celui de la gestion économique. Par contre, l’expérience nous montre le danger autrement redoutable pour le prolétariat et pour l’avant-garde de s’accrocher à tout prix à la "nature prolétarienne de l’Etat russe".
Plus haut, nous avons donné un aperçu de ce que fut ce résultat, pour l’Opposition de gauche de Trotski pour s’être accrochée à cette notion. Quant au prolétariat, il continue à payer un terrible et sanglant tribut à cette illusion. Jusqu’où peut porter le ravage de cette position, nous le voyons dans l’étude de V. Parlant de l’attitude d’hostilité du prolétariat, face aux États capitalistes, et de l’État russe (État prolétarien à fonctions contre-révolutionnaires), V. écrit : "Mais tandis que, pour le prolétariat des États capitalistes se pose le problème du renversement de leur État pour l’instauration d’un État prolétarien, pour le prolétariat vivant sous le régime de l’État prolétarien, ne se pose pas le problème du renversement de l’État." Sans vouloir nous arrêter longuement sur cette conclusion et nous livrer à des polémiques, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l’on fait un pas en arrière, sur les positions de Trotski. Trotski, en effet, prêchait qu’étant donné la base économique de l’État russe, le prolétariat russe n’aurait pas à faire une révolution économique, mais seulement une révolution politique. Le camarade V. le corrige ; il trouve et précise qu’aujourd’hui, devant le prolétariat russe, ne se pose même pas la question de cette révolution politique.
En somme, on s’adresse au prolétariat russe pour lui dire : "Ton État fait partout la contre-révolution, il est l’allié du capitalisme international et son principal auxiliaire, mais, console-toi, par nature il est prolétarien. Tu dois manifester de l’hostilité à son égard, mais, doucement l’ami, pas de blagues, surtout pas de révolution politique !" Voilà un échantillon du marxisme révolutionnaire, et on s’étonne après cela du poids terrible de la Russie pesant sur le cerveau des prolétaires du monde !

* * * * *

Nous allons maintenant brièvement examiner le troisième point de l’étude de V., à savoir : le fondement de l’économie de guerre en Russie et sa participation à la guerre impérialiste.
Il nous semble unilatéral de vouloir rechercher le fondement de l’économie de guerre sur le terrain uniquement national. L’économie de guerre, en Russie n’est pas un produit national, et encore moins le résultat d’une fausse politique économique de "l’État prolétarien", mais l’évolution normale de l’économie russe intégrée dans l’économie capitaliste et reproduisant dans son sein les mêmes lois qui dominent l’évolution de l’économie mondiale. L’économie de la Russie au sortir de la guerre civile se trouve dans une situation catastrophique. Le problème central est dans le divorce existant entre la production industrielle et celle de la campagne, divorce se manifestant dans les prix élevés des produits industriels par rapport aux produits agricoles. Le problème ne résidait pas dans la différence générale et abstraite entre la valeur du travail des ouvriers et celle des paysans qui, d’après V. "nous mettrait devant l’impossibilité d’établir une équivalence entre les produits industriels et agricoles". L’inégalité entre la valeur du travail des ouvriers et celle du travail des paysans existe aussi en régime capitaliste, bien que cette inégalité n’empêche pas d’établir une équivalence rendant possible l’échange entre ces produits sur le marché. La difficulté, en Russie, ne venait pas de l’impossibilité d’échanger les produits industriels et ceux de la campagne à cause de la différence de valeur. Si cela était, ce serait aussi valable sur le terrain mondial et l’argument de Boukharine invoquant un rapport identique entre la campagne et la ville sur l’échelle mondiale, contre l’Opposition de gauche qui postulait l’impossibilité de résoudre la difficulté économique dans le cadre étroit de la Russie, serait alors parfaitement valable. En réalité, la difficulté à laquelle se heurte l’économie russe résidait dans le développement insuffisant de la production industrielle ne répondant pas aux besoins de l’économie nationale déjà avant Octobre, et complètement désorganisée et ruinée par sept années de guerre impérialiste et de guerre civile.
En 1924-1925, après un certain effort en vue d’améliorer et d’intensifier la production industrielle, le décalage entre la production industrielle et celle de la campagne est encore grand. Alors que la campagne produira 87,3% de sa production d’avant-guerre, la production industrielle n’atteindra que 63,7%. D’après ces chiffres on peut se faire une idée de ce qu’était la production agricole quatre ans auparavant.
C’est cet état de l’industrie ne parvenant pas à fournir des produits en quantité suffisante et pouvant s’échanger contre la production de la campagne, qui crée un excédent des produits agricoles, provoque un écart entre les prix, qui ira en s’accroissant et donnera naissance à la fameuse crise des "ciseaux [7]". Le communisme de guerre, c’est-à-dire la politique de prélèvement forcé des produits de la campagne, sans fournir à celle-ci des produits industriels en correspondance, ne pouvait se continuer. La violence ne pouvait résoudre le problème économique, le communisme de guerre ne faisait qu’appauvrir la campagne, provoquant l’hostilité de la paysannerie, et devait finalement la conduire à pratiquer la grève.
L’abandon du communisme de guerre devint une nécessité et la NEP, laissant à la paysannerie la possibilité de vendre ses produits sur le marché libre dans la mesure où l’Etat ne pouvait les lui acheter, devint également une inévitabilité.
La NEP était un repli économique inévitable, nécessité par l’insuffisance et le délabrement de l’industrie étatisée. Mais la NEP ne pouvait être qu’un souffle provisoire et ne contenait pas en soi la solution.
C’est avec raison que l’Opposition de gauche préconisa une politique hardie d’industrialisation ayant pour objectif l’augmentation de la masse des produits industriels et la baisse de leur prix aurait été susceptible de rapprocher les deux branches des "ciseaux" et de résorber par l’échange la production agricole. Contre cette politique prolétarienne [8] de l’Opposition de gauche devait triompher la politique du bloc centre-droit renforcée par les défaites et le reflux momentané de la révolution internationale. Politique exprimée par Boukharine dans les slogans "Le socialisme à pas de tortue" et "Paysans, enrichissez-vous !" La politique de l’industrialisation posait évidemment le problème épineux : où trouver les fonds nécessaires à l’industrialisation ? Fonds qui ne pouvaient se trouver que partiellement à l’intérieur de l’économie russe, par un prélèvement progressif et accentué sur les couches capitalistes : le paysan riche, le bureaucrate et le nepman.
L’industrialisation ne pouvait trouver d’assises solides et définitives que par un apport de l’extérieur, venant de l’économie et du marché mondial. Ainsi la solution à donner aux difficultés économiques de la Russie se rattachait et dépendait de la marche ascendante de la révolution internationale. Le succès de la politique économique du prolétariat russe était conditionné par la lutte générale du prolétariat sur l’arène mondiale, et par sa lutte à l’intérieur de l’économie russe contre les forces capitalistes renaissantes.
L’Opposition qui était consciente que l’édification du socialisme était conditionnée par la lutte victorieuse du prolétariat sur l’arène internationale, considérait toutefois que l’industrialisation en Russie dans toutes les circonstances ne pouvait représenter que l’affermissement du prolétariat et de la révolution. L’histoire devait apporter un démenti sur ce point et prouver expérimentalement que l’industrialisation pouvait aussi bien se faire dans le sens d’une évolution vers le capitalisme.
La droite qui a triomphé dans le parti russe croyait au contraire pouvoir s’appuyer momentanément sur les forces du capitalisme renaissant – sur le paysan riche, le bureaucrate russe et le nepman – pour assurer le renforcement de l’économie russe et de son évolution, tout en sauvegardant son orientation vers le socialisme. Ainsi on proclamait l’évolution de l’économie russe indépendante de la marche générale de la révolution mondiale ; on détachait le sort de la révolution russe du sort de la révolution internationale et on aboutissait à la théorie réactionnaire et nationaliste du "socialisme dans un seul pays".
Croyant pouvoir faire servir la force économique du capitalisme renaissant à l’édification socialiste, l’État russe ne faisait, en réalité, que se rendre prisonnier de ces forces et il favorisera leur pression croissante s’exerçant sur la vie générale du pays. Et nous verrons la presse soviétique qui étouffait la voix et les protestations venant du prolétariat ainsi que de l’Opposition de gauche, ouvrir largement ses colonnes aux articles d’un Oustrialov [9] qui, au nom des éléments capitalistes applaudira à la politique "réaliste" du gouvernement et proclamera le soutien du gouvernement soviétique par les couches renaissantes du capitalisme en partant du point de vue de leurs intérêts spécifiques.
Si les défaites de 1921-23 ont pour résultat le renforcement en Russie de la politique de la Fraction centre-droit, l’appui de plus en plus franc sur les forces capitalistes à l’intérieur de l’économie russe trouvera à son tour une expression dans la politique à l’extérieur. A la solidarité du prolétariat révolutionnaire et de sa lutte on cherchera de préférence le soutien de la social-démocratie et de la bourgeoisie de "gauche", et ce sera la politique du "Comité anglo-russe" de "bloc des quatre classes" et d’alliance avec Tchang Kaï-chek.
Le stockage du blé et des produits agricoles par les paysans riches et enrichis, ne trouvant pas dans l’industrie de produits d’échange, réduisant la ville à la famine et mettant toute l’économie nationale en danger, devait révéler la faillite du socialisme "à pas de tortue" et obliger le gouvernement russe à opérer un tournant brusque vers une politique d’industrialisation. Ce sera le tournant de 1928-29. En apparence seulement de gauche car, tout en reprenant certaines idées et mesures exprimées dans la plate-forme de l’Opposition de 1927, les objectifs, les méthodes, le rythme, les moyens de cette industrialisation seront radicalement en opposition avec ceux formulés dans ladite plateforme.
Acculée par une situation économique intérieure due à un retard apporté à l’industrialisation durant les dernières années, la bureaucratie centriste se jettera dans une course folle pour rattraper ce retard. L’industrialisation nécessite des masses des moyens de production, des instruments techniques, des machines, que la Russie ne pouvait trouver que dans les pays capitalistes. Mais où prendre les moyens de paiement pour l’achat de machines ? D’une part, le capitalisme exigera et obtiendra des concessions politiques accentuant sa pression sur l’État russe et d’autre part, l’État russe les obtiendra par l’exportation et la vente sur le marché international d’une masse croissante de produits.
Pour pouvoir le faire, l’État sera obligé de tenir compte et de se soumettre aux besoins ou aux exigences du marché mondial. Pour se procurer des devises internationales, les moyens indispensables pour l’achat des moyens de production dans les pays capitalistes, l’État produira des marchandises en correspondance avec la demande existant sur le marché mondial et ne tiendra plus compte d’harmoniser les diverses branches de l’économie et les besoins du marché intérieur. L’État, gérant de l’économie sous le contrôle de la classe ouvrière, s’orientera résolument sur la voie de l’accumulation et de l’élargissement de la production menée en correspondance avec l’augmentation du niveau de vie des ouvriers.
L’extirpation de la plus-value par l’exploitation accrue des ouvriers, caractéristique de la production capitaliste, sera aussi celle de l’économie russe. La nécessité de vendre ses marchandises, en présence et face à la concurrence des autres capitalistes, poussera l’État à une politique de réduction du coût de la production, et nous le verrons triompher de ses concurrents par une pratique de dumping effrénée rendue possible par une exploitation terrible du prolétariat russe dont les conditions de vie, quinze ans après la révolution d’Octobre seront inférieures à celles existant sous le tsarisme.
La théorie réactionnaire du socialisme dans un seul pays avec l’idée utopique d’affranchir l’économie russe du marché et de la production internationale servira de base à une politique où l’industrialisation deviendra un but en soi, et la production ne se fera pas pour satisfaire les besoins des producteurs mais exclusivement pour développer l’industrie, "rattraper et dépasser" la production des pays capitalistes. Ainsi la Russie rejoindra définitivement et s’incorporera à l’économie capitaliste mondiale avec cette seule différence et ce seul avantage que l’État russe, unique patron, aura à sa disposition tous les moyens économiques, politiques et coercitifs, susceptibles de lui assurer une domination et une exploitation économiques jamais égalées encore par un pays capitaliste.
La destruction la plus absolue de toute organisation de défense de la classe : syndicats et parti, la répression la plus sanglante contre tout révolutionnaire, seront complétées par la collectivisation "intégrale" de la paysannerie, c’est-à-dire par la réduction de tous les producteurs à l’état d’esclavage salarié. Sous le prétexte de mesures administratives, on réduira plus de dix millions de paysans et ouvriers aux travaux forcés. L’État se procurera ainsi une main-d’œuvre meilleur marché que ne le sont les coolies pour les autres Etats capitalistes.
La collectivisation forcée ne signifiera pas seulement une politique économique d’aventure et d’irresponsabilité du centrisme opérant un tournant à gauche comme le croyait et le présentait l’Opposition, mais traduisait une politique réaliste de la bureaucratie opérant en quelque sorte une accumulation primitive, et exigeant la réduction de toute la paysannerie à l’état de salariés, ce qui favorisera leur exploitation. Contrairement aux analyses de l’Opposition et de Trotski prévoyant et prédisant sans cesse un effondrement économique de l’État russe, la puissance économique de celui-ci se renforcera aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, c’est-à-dire dans la lutte qu’il avait à soutenir sur le marché mondial contre les autres Etats capitalistes. La loi de la valeur, estompée et voilée à l’intérieur de l’économie russe par la transformation de celle-ci en une entreprise économique unique, apparaîtra avec toute sa force dans les rapports de l’économie russe avec l’économie mondiale, c’est-à-dire qu’elle continuera à cheminer et à régir tout le processus de l’économie.
Comme nous venons de le voir, c’est la rupture avec les principes communistes, avec la politique prolétarienne qui devait ouvrir largement à l’État russe la voie à une évolution capitaliste. Et ce n’est certes pas dans l’économie que pouvaient se trouver les éléments sauvegardant la nature prolétarienne de l’État russe. Ni l’industrialisation, ni l’étatisation des moyens de production, ni la "collectivisation" de la campagne ne pouvaient représenter de rempart assurant la Russie au prolétariat ; au contraire toutes ces données économiques se sont avérées en l’absence politique du prolétariat et de sa direction au travers de ses organismes de classe, autant de données compatibles et favorables au développement capitaliste de l’économie russe.
La loi de la valeur subsiste, la loi de l’accumulation capitaliste subsiste, le salariat, c’est-à-dire l’existence d’une classe ne possédant que sa force de travail à vendre, s’est généralisé ; l’exploitation la plus éhontée, au bénéfice des privilégiés, subsiste.
Le procès de la production, son élargissement n’a d’autre fin que celle de toute production capitaliste : la production et l’extirpation de la plus-value.
Le problème de la réalisation de la plus-value ne se posera pas à l’intérieur des frontières nationales, le paysan comme l’ouvrier étant salariés.
La question de l’échange entre les différents secteurs de la production ne se posera pas davantage, la Russie étant une immense et unique usine, ayant une direction et un patron uniques : l’État. L’État russe poursuivra la réalisation de la plus-value sur le marché mondial où il entrera en compétition violente avec les autres États capitalistes concurrents pour la domination du marché.
La propagande menée avec tant de bruit par l’État russe expliquant sa course effrénée d’industrialisation qui se ferait dans le but de libérer l’économie russe de sa dépendance de l’économie et du marché mondial, est un mensonge destiné uniquement aux ouvriers, afin d’obtenir d’eux et de leur faire accepter leur terrible exploitation. La plus grande productivité du travail que le capitalisme obtient surtout par un grand rendement c’est-à-dire par l’amélioration de la technique, est obtenue en Russie avant tout par l’intensité du travail, c’est-à-dire sur les muscles des ouvriers et leur usure, par le stakhanovisme.
Les conditions des ouvriers russes sont, sans contredit, infiniment inférieures à celles de leurs frères des pays capitalistes. Le socialisme en Russie c’est l’éternel mensonge de la religion, le paradis promis pour demain à condition d’accepter la résignation et la misère de son vivant aujourd’hui.
Les slogans à la mode "plus rapidement se développera la technique et plus promptement nous arrivons au socialisme", "rattraper et dépasser les pays capitalistes afin de nous rendre indépendants du marché extérieur" sont des mensonges grossiers. Les capitalistes aussi bien que les ouvriers conscients savent très bien qu’il n’y a pas plus de "socialisme dans un seul pays" que de capitalisme isolé, l’autarcie et l’économie fermée sont des stupidités à une époque où le développement de l’économie mondiale nécessite, de gré ou de force, la participation de toutes les forces économiques à la production mondiale. Cette loi est vraie aussi pour la Russie. Bien plus, l’originalité de l’économie russe, l’étatisation de toute la production aussi bien industrielle qu’agricole aggravera sa dépendance à l’égard du marché mondial.
En effet, pour les autres pays capitalistes, la subsistance d’un secteur économique de petits producteurs indépendants, la paysannerie, représentera partiellement un marché extra-capitaliste susceptible de réaliser la plus-value de la production capitaliste. Ce marché fait complètement défaut à l’intérieur de la Russie. La production de la plus-value, à laquelle participe toute la population ouvrière et paysanne en Russie, ne peut être réalisée par ceux qui la produisent ; et en dehors de la part qui pourrait être consommée par la bureaucratie privilégiée, sous la forme de produits nationaux, et de la part réinvestie directement dans la production, tout le reste de la plus-value devra être réalisé sur le marché international. Voilà pourquoi nous verrons la Russie après le premier plan quinquennal, forcée d’intervenir de plus en plus activement dans la vie politique et économique du monde.
La Russie prenant place dans la Société des Nations, sera enfin reconnue par les États-Unis, conclura des traités économiques et des pactes militaires, intriguera avec la France de Laval, jouera sur l’Allemagne d’Hitler, participera aux conférences de désarmement où se prépare la nouvelle guerre, fournira du pétrole nécessaire à l’Italie de Mussolini pour sa conquête de l’Abyssinie, interviendra dans la guerre d’Espagne, se heurtera en Extrême-Orient à l’expansion du Japon contre lequel elle soutiendra les armées de Tchang Kaï-chek pour l’indépendance de la Chine. Elle se couvrira du vieux sentiment paternel du tsarisme à l’égard des frères slaves des Balkans, prétendra être destinée à protéger les pauvres petits États baltes contre l’impérialisme allemand, deviendra un garant de l’intégrité de la Tchécoslovaquie et prendra à cœur le danger qui menace la Pologne par la perte du corridor de Dantzig, cette même Pologne qu’elle partagera ensuite avec l’Allemagne d’Hitler.
Ainsi, partout où il y a des intrigues dans le monde, où se jouent et se rejouent les intérêts des grands pays impérialistes, la diplomatie russe emploiera la plus grande activité car il y va partout de ses intérêts nationaux et de ses intérêts capitalistes.
Et puisque la société capitaliste est entrée dans sa phase décadente, dans une phase de crise permanente, évoluant dans l’alternative historique de la révolution socialiste (solution de classe du prolétariat) ou de la guerre impérialiste, de la destruction de valeurs et de forces productives dans laquelle la précipite l’antagonisme existant entre les différents impérialismes, la solidarité avec les autres pays capitalistes contre la menace de la révolution prolétarienne sera totale, absolue. Mariant à la fois la plus grande violence avec la démagogie la plus infâme, se servant de la révolution d’Octobre comme escroquerie, avec laquelle il n’a plus rien de commun, l’État russe se révèlera comme l’agent le plus redoutable de la corruption, de la destruction de la conscience révolutionnaire du prolétariat, la principale arme du capitalisme mondial contre la révolution prolétarienne et l’artisan de ses plus lourdes défaites.
L’État russe participera au cours vers la guerre non seulement par sa fonction contre-révolutionnaire en battant le prolétariat, mais par sa nature capitaliste, par le besoin de défendre ses sources de matières premières, par la nécessité d’assurer sa place sur le marché mondial où elle réalise sa plus-value, par le désir et le besoin d’agrandir ses zones d’influence économique et d’assurer ses voies d’accès.
Tant que, par la voie "pacifique", par la concurrence, le dumping et la guerre économique, l’État russe pouvait écouler ses produits et réaliser sa plus-value sur le marché international, la Russie produisait et exportait des céréales, exploitait et développait sa production de pétrole, de bois et autres matières premières. Mais dès que la voie de pénétration "pacifique" se rétrécit et tend à se fermer par la saturation du marché, et que le sort économique de chaque pays capitaliste dépend de sa force, se jouera par les armes, la production de moyens de guerre sera pour la Russie, comme pour chaque pays capitaliste, une question de vie ou de mort, pour devenir par la suite un principal champ d’activité économique. L’économie de guerre sera née.

* * * * *

Le camarade V. est à la recherche des "fondements de l’économie de guerre en Russie" mais sa conception de la "nature prolétarienne" de l’État russe, ainsi que ses conceptions de l’économie de guerre (que nous avons de bonnes raisons de soupçonner être celles de la "plus grande prospérité") et de la guerre impérialiste ("le marché où s’échangent les produits") lui interdisent la perception de la réalité. Aussi donnera-t-il des fondements de l’économie de guerre en Russie, un schéma qui, s’il ne retrace pas tout à fait le déroulement de la réalité, aura au moins le mérite de rentrer dans le cadre de ses conceptions. Après avoir démontré que la source des difficultés résidait dans l’existence de deux facteurs hétérogènes : "valeur des produits industriels, valeur des produits agricoles" et de l’impossibilité de les résoudre dans le cadre de la Russie, V. s’élève contre la politique de l’industrialisation en général. C’est dans l’excédent des produits industriels qu’il voit la cause de la chute de l’économie russe dans l’économie de guerre. Nous lisons en effet "tandis que la course [?] vers l’industrialisation (à pas de tortue à la Boukharine) ne pouvait pas s’accompagner d’un rythme parallèle pour l’industrialisation des campagnes, le paysan n’ayant pas la capacité d’achat suffisante, le solde de cette industrialisation ne pouvait qu’être dirigé vers l’économie de guerre".
On croirait rêver ! Parler de la "course vers l’industrialisation" dans la Russie de 1924, quand l’industrie est arrêtée, quand sévit le chômage qui doublera entre 1924 et 1925, quand c’est justement l’état arriéré de l’industrie ruinée et son développement trop lent qui sont cause du mauvais rendement et du coût élevé de la production, c’est vraiment arranger l’histoire à sa guise, c’est reprendre à son compte, avec vingt ans de retard, l’argument fondamental de la droite contre les "super-industrialisateurs". Quant au "solde de l’industrialisation", il n’existe que dans l’étude de V. La Russie a toujours connu une terrible disette. Et ce "solde" qui par sa propre vertu, pour des raisons que nous ignorons, va se diriger vers l’économie de guerre... en 1924 ! V. qui ne croit pas que l’économie russe soit capitaliste et fasse partie intégrante de l’économie capitaliste mondiale, et, de plus, ne croit pas que l’économie de guerre surgisse en fonction des antagonismes inter-capitalistes évoluant vers la guerre, eût-il nous expliquer qui réalise sur le marché intérieur russe la plus-value contenue dans la production de guerre ?
Puisque les 150 millions d’ouvriers et paysans sont tous des salariés de l’État, ils ne peuvent donc pas réaliser la plus-value qu’ils ont créée. Quel intérêt économique y aurait-il pour l’État d’instaurer et de poursuivre la production de guerre ? Quel avantage eût-il en tirer ? Il ne lui restera que celui de produire pour produire, sans avantage économique et sans fin. Si V. interrogeait la réalité, il verrait que l’État russe poursuit une production de plus-value comme toute production capitaliste, et cette plus-value ne pouvait être réalisée par ceux-là mêmes qui la produisent. Il la réalise sur le marché mondial. Il s’apercevrait également que la saturation de ce marché exacerbe les rapports antagoniques entre les États, leur donne un caractère impérialiste, évoluant vers une compétition armée débouchant dans la guerre, que l’économie de guerre est une nécessité en fonction de cette évolution, à un moment de cette évolution.
Mais alors cela serait reconnaître à l’État russe un caractère impérialiste ?
Pour rien au monde V. ne se décidera à cela. Il préfère "faire" des théories, corriger s’il le faut un peu l’histoire, échafauder de nouvelles analyses sur la nature de la guerre, et tant pis pour la réalité. V. écrit : "Quelle que soit l’opinion que l’on professe sur la bureaucratie : qu’elle soit une classe ou une couche sociale, il est indéniable qu’elle est économiquement parasitaire, et que le problème d’acquérir d’autres territoires ou d’autres marchés ne peut pas se poser." Vous avez bien lu : "il ne peut se poser le problème d’acquérir d’autres territoires". A part l’occupation de la Pologne, l’incorporation pacifique de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie, à part l’occupation pacifique, toujours, de la Bessarabie, et un peu moins pacifique d’une partie de la Finlande, à part tout cela, ça serait presque vrai.
"L’intervention de la Russie dans la guerre marque encore plus nettement le caractère de celle-ci, conditionnée non par la nécessité des contrastes impérialistes [ !] mais uniquement par des contrastes de classes [?]. En effet, cette position nous permet de comprendre [ !] pourquoi, tout en ne pouvant pas avoir des visées impérialistes (et cela parce qu’elle n’a pas de fonctions économiques), la bureaucratie russe joue un rôle de premier plan dans le carnage mondial".
En effet, si V. n’a pas d’autre argument plus net pour démontrer le nouveau caractère de la guerre, que celui de la participation de la Russie "qui ne peut avoir de visées impérialistes", nous nous permettrons de rester encore plus "nettement" sceptiques sur la valeur non de la guerre, mais de la nouvelle théorie. Nous ne nous arrêterons pas plus aujourd’hui sur cette théorie, l’ayant réfutée dans d’autres documents.
Nous voudrions, aujourd’hui, nous arrêter seulement sur l’affirmation de V. sur les "non-visées impérialistes" de la Russie. Quand la Russie occupe la Perse, par exemple, a-t-elle, oui ou non, des visées impérialistes ? Quand elle intervient en Italie où, par la bouche de Ercoli [10], elle envisage déjà de se faire payer le tribut de guerre par la déportation de deux cent cinquante mille familles d’ouvriers italiens pour sa reconstruction, est-ce une politique impérialiste ? Quand la Russie revendique les Balkans comme zone d’influence réservée à elle, est-ce autre chose que la politique impérialiste du tsar ? Les traités secrets des alliés sortis des conférences de Téhéran et de Moscou envisagent entre autres, le partage du monde entre les impérialismes américain, russe et anglais, dans lesquelles l’Europe comme zone d’influence est promise à la Russie. Comment appelle-t-il cela, le camarade V. ?
Quand la Russie tend à s’assurer dès maintenant des avantages sur le brigandage futur par la formation des gouvernements tchécoslovaque, finlandais, polonais, sur son territoire, et ses intrigues avec Tito et autres formations gouvernementales dans les Balkans qu’est-ce, sinon des visées impérialistes ?
Mais V. connaît tous ces faits aussi bien que n’importe qui, il sait aussi que, de la part de n’importe quel autre pays, cela serait de l’impérialisme. Il sait aussi qu’il ne peut y avoir, à notre époque, que des pays impérialistes ou des colonies. Il sait que la Russie, n’étant pas une colonie, ne peut être qu’impérialiste.
Mais voilà, il y a cette "nature prolétarienne" de l’État russe qui ne va pas avec la notion impérialiste, alors tant pis pour la réalité impérialiste et on gardera cette "chère chemise sale" et ensanglantée de la "nature prolétarienne" de l’État russe.
Nous mettons en garde tous les camarades, tous les groupes, tous les ouvriers révolutionnaires. Il est temps, il est encore temps de se libérer de cette chimère de la "nature prolétarienne" de l’État russe qui contient autant de "prolétarien" que l’existence d’un maréchal bolchevik ou d’un pape (de) la nouvelle Eglise soviétique symboliserait les intérêts du prolétariat.
L’avant-garde communiste s’acquittera de sa tâche comme guide du prolétariat vers la révolution, dans la mesure où elle saura le libérer du grand mensonge de la "nature prolétarienne" de l’État russe et fera apparaître celui-ci tel qu’il est, dans sa fonction et sa nature, contre-révolutionnaire, capitaliste et impérialiste.
Toute autre position conduit fatalement ceux qui la professent à la trahison.

Marc Chirik

Notes :

[1Référence à l’Opposition internationale de gauche, créée en 1928-29 autour de Trotski et à laquelle participa la Fraction italienne de la Gauche communiste (NdE).

[2Il est fait référence ici à toutes les scissions qu’ont connues les groupes oppositionnels dans l’entre-deux-guerres mondiales et notamment la Ligue communiste des années 30 (NdE).

[3Hugo Urbahns (1890-1946) fit partie de l’Opposition de gauche au sein du Parti communiste allemand (KPD). Il fonda le Leninbund en 1928 avec Arkady Maslow et Ruth Fischer (NdE).

[4War (Édouard) Van Overstraeten (1891-1981) (NdE).

[5Ciliga fit connaître l’existence du groupe des "bolcheviks militants", à la gauche du trotskisme, dans l’isolateur de Verkhne-Ouralsk (cf. Dix Ans au pays du mensonge déconcertant, Champ libre, 1977). Ce groupe publiait le journal Le Bolchevik militant, dans lequel écrivait Ciliga sous le pseudonyme de Richard. Il paraissait en principe une fois par mois, comprenant dix à vingt articles, en cahiers séparés de trois exemplaires (NdE).

[6Étude de Vercesi.

[7En 1923, pour combattre les prix croissants des biens de consommation l’État prit des mesures pour diminuer l’inflation et promulgua des réformes sur les pratiques internes des entreprises. L’État soviétique en revint à la fixation des prix. Le terme est utilisé pour la première fois par Trotski dans un mémoire du 8 octobre 1923 au Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique.

[8En 1923, il est difficile de qualifier une mesure de capitalisme d’État plus prolétarienne qu’une autre ! Même au sein de la Gauche communiste italienne, l’on a du mal à rompre avec cette illusion.

[9Au XIe congrès du parti, en mars 1922, Lénine parla du "soutien" offert à la Russie soviétique au moment de la NEP, par des politiciens bourgeois, en particulier le professeur libéral N.V. Oustrialov du parti Cadet, ancien ministre de Koltchak avant d’émigrer. Il retournera en Russie en 1926. Il défendit la vision nationaliste et bourgeoise qui se réinstallait en Russie contre les "blancs" qu’il qualifiait de passéistes. Il appartenait à cette époque au groupe des "smenoveknovzi".

[10Palmiro Togliatti (1893-1964) dit "Ercoli" secrétaire général du PCI stalinisé en 1927 jusqu’à sa mort en 1964.

P.S. :

Article extrait du livre l’Enfer Continue, de la guerre de 1940 à la guerre froide. La Gauche communiste de France parmi les révolutionnaires, 1942-1953, Editions Ni patrie, ni frontières, page 84.




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