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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La grève générale à Marseille
Bulletin international de discussion de la Gauche Communiste Italienne n°6 - Juin 1944
Article mis en ligne le 8 avril 2016
dernière modification le 25 février 2016

par ArchivesAutonomies
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Comme dans toute la France où surgissent des mouvements de grèves spontanées des prolétaires, les centres industriel du Sud sont le théâtre de manifestations de classe. Depuis un an, le mouvement de mécontentement s’accentue, s’amplifie et nous assisterons à un rythme accéléré de grèves partielles, par localités, vivement réprimées par l’intervention conjuguée de la police française et des autorités militaires allemandes, se servant de la menace de sanctions, d’arrestations, de déportations, et quelques fois aussi accordant de minimes satisfactions et beaucoup de promesses.
Tour à tour, les grèves éclateront aux chantiers navals à la Ciotat où les ouvriers résisteront plusieurs jours et ne reprendront le travail qu’après que des dizaines d’ouvriers aient été arrêtés et déportés, pour rebondir deux mois plus tard à la Seyne (un des chantiers navals les plus importants du Midi de la France) grève qui prend rapidement un caractère grave, et où, à la suite d’arrestations des délégués, les ouvriers sortent dans la rue et ne se dispersent que sous la menace des mitrailleuses braquées sur eux.
Les grèves reprendront quelques temps après dans ce centre de chantiers navals où le mécontentement ne fait que grandir.
A Marseille, ce sera dans les usines de la métallurgie où les ouvriers sont requis, et en particulier dans les usines de récupération du matériel roulant - aux aciéries du Nord-Roberty - que les ouvriers partiront en grève en février 1944. Les revendications principales : amélioration du ravitaillement, augmentation des salaires, contre la récupération des heures perdues pendant les alertes, contre les 60 heures de travail par semaine.
Les anglophiles, gaullistes et staliniens tenteront bien de donner à ces mouvements une tendance nationaliste, anti-allemande. C’est là leur travail, mais les prolétaires, tout en étant encore profondément empoisonnés par cette idéologie, tendront instinctivement à retrouver leur terrain et leur action de classe. Les évènements de juillet en Italie auront une profonde influence sur les ouvriers dans le Midi et là où la population comprend un grand nombre d’Italiens, que la grande masse des troupes d’occupation italiennes imprègnera de son souffle de révolte contre la guerre. La solidarité avec les ouvriers Italiens en habits de soldats se manifestera par une aide matérielle, facilitant les désertions, favorisant les évasions ou les cachant ou les soustrayant aux autorités. Signalons aussi des manifestations de sympathie des soldats allemands envers les grèves qui, tout en étant encore des faits isolés, laissent une profonde impression sur les ouvriers français, et contribuent à dissiper le bourrage de crâne des chauvins-staliniens. C’est dans cette atmosphère de mécontentement, sourd mais grandissant, contre la misère engendrée par la guerre, et contre la guerre, qu’éclate brusquement la grève à Marseille le 25 mai.

Déroulement chronologique.

Le 24 mai, un communiqué de la Préfecture fait savoir que l’inscription dans les boulangeries et la vente stricte de la ration journalière de pain rentre en vigueur. Cette mesure provoque un mécontentement général dans la population. Les ouvriers se rendant au travail le lendemain matin ne pouvaient plus s’approvisionner de leur pain pour la journée comme ils en avaient l’habitude.
Le 25 au matin, les ouvriers des chantiers navals au nombre de deux à trois cent refusent de commencer leur travail parce qu’ils n’ont pu toucher leur ration de pain. A 11H30, ils quittent le chantier en grève. Immédiatement la nouvelle se propage à une vitesse vertigineuse. Les principales maisons de la métallurgie - les Etablissements Coder, Roberty, les Aciéries du Nord, les moteurs Baudouin et autres - ne reprennent pas le travail l’après-midi ; de même la grève est complète dans tous les chantiers navals. A trois heures, manifestation des ouvriers accompagnant une délégation (comités sociaux) qui se rend devant la Préfecture. Le Préfet fait un discours où il explique les difficultés des autorités pour assurer le ravitaillement de la population, et qu’il ne peut modifier les mesures prises. Toutefois il promet de débloquer à l’avance une ration de pâtes et accorde de toucher la ration journalière un jour à l’avance. A ce discours, les ouvriers rassemblés répondent par des cris et des sifflements. La police alertée se livre à des brutalités pour disperser les manifestants. Des bagarres et échauffourées où les miliciens et les sbires du PPF tirent sur la foule des ouvriers faisant trois morts dont un délégué. La sirène est mise en marche dans le seul but de créer la panique et de disperser les manifestants. A 4H30 les ateliers de la SNCF de la gare du Prado abandonnent le travail. La nouvelle de la grève et des manifestations se répand, et d’autres usines entrent en grève à la fin de la journée.
Le vendredi 26 mai, les ouvriers rassemblés dans leurs usines décident de poursuivre la grève. La gare St Charles (principale gare de voyageurs de Marseille) avec ses bureaux est en grève. La gare du Prado (gare de marchandise et de réparation) l’est également. A la gare de la Blancarde (principale gare de triage et de dépôt des machines) les mécaniciens rentrent leur locomotive au dépôt. Ainsi la grève est totale dans la métallurgie, le bâtiment, les chantiers navals, le service public, les tramways, la voierie. La vie dans la ville est immobilisée.
A 9H, sur la demande du Préfet de recevoir une délégation des cheminots, les mécaniciens reprennent le travail ainsi que les cheminots, mais l’abandonnent en apprenant que leur délégation est arrêtée.
A 10H, manifestation de femmes ouvrières devant la Préfecture au cri : "du pain !". L’effervescence augmente à nouveau. La sirène hurle, c’est le moyen devenu classique pour disperser les manifestations.
Dans l’après-midi, la grève est générale. Le Préfet fait savoir que la Kommandantur envisage de prendre des mesures, des sanctions contre la grève. Dans l’après-midi, des ouvriers sont arrêtés dans leur quartier. La grève prend un caractère de solidarité. Des bruits courrent qu’il y a grève à Lyon et à Paris. La combativité ouvrière s’affermit.
Le samedi 27 à l’aube, des forces de police et de la Gestapo se rendent dans les quartiers populaires et emmènent les ouvriers par milliers. Les journaux à leur tour sont en grève. 15.000 ouvriers se trouvent arrêtés et concentrés au Braibant, immense dépôt des prisonniers à Marseille où le Préfet leur fait savoir qu’on va procéder à la mise en ôtage d’un certain nombre qui, en cas de prolongation de la grève, seraient passés par les armes. Dans les quartiers ouvriers les arrestations dans les rues se poursuivent toute la matinée. La volonté de lutte des ouvriers ne donne aucun signe de faiblesse. La ville est coupée du reste du pays et même les cars transportant les voyageurs s’arrêtent dans les villes avoisinantes, se refusant par solidarité à rentrer en ville.
C’est dans cette atmosphère d’effervescence grandissante que surviendra le bombardement sanglant faisant des milliers de morts et de blessés, et brisant les reins du prolétariat en lutte.

Les enseignements de la grève.

Il importe en premier lieu de dégager la signification réelle de cette grève. Il serait enfantin et naïf de voir dans la simple mesure administrative du ravitaillement, la cause de la grève. Cette mesure n’était qu’une occasion, l’incident contingent qui a fait jaillir le profond mécontentement des masses ouvrières subissant depuis 5 années les souffrances engendrées par la guerre et leur profonde opposition instinctive de classe contre la guerre impérialiste. Une grève qui, en 24 heures, s’élargit au point de devenir générale, entrainant la masse des cheminots (la corporation la plus difficile à entrainer) qui, depuis les grands mouvements de 1921 ne sont jamais plus entrés en grève en France, doit avoir des causes profondes. Chaque ouvrier sait à quels risques de répression il s’expose en temps de guerre et sous la répression particulièrement féroce des forces occupantes pour fait d’action de classe et de grève. Si les ouvriers, malgré cela, quittent leur travail c’est que de plus en plus ils se trouvent acculés à cette alternative de mourir par le massacre et la famine ou de se révolter. L’instinct de classe, les expériences vécues, les souvenirs de 1917 qui sont vivants dans le tréfonds de la conscience des ouvriers et les récents mouvements en Italie, indiquent la voie de salut, la seule voie de sortie de la guerre impérialiste. Le capitalisme, par la guerre, n’échappe pas à la révolution ; il mûrit les conditions de son éclosion. La guerre engendre implacablement la révolte des masses et fait de la révolution une nécessité vitale s’imposant aux ouvriers.
La grève de Marseille nous montre à nouveau que le mouvement de classe ne surgit pas sur commande, par la volonté des individus, mais est un fait spontané surgissant de la situation et de la réaction des prolétaires. Il est à souligner que les staliniens et autres anglophiles, jusqu’à présent champions et conseilleurs de grèves, devant la manifestation de classe du prolétariat, se sont abstenus. Aucune manifestation de leur part ne s’est exprimée pendant la grève, et leur attitude a été surtout de freiner le mouvement en voulant le maintenir dans le caractère exclusif de lutte pour le pain.
Ce mouvement spontané d’une grève générale exprime la maturation générale de la situation. Elle n’est pas propre aux ouvriers de Marseille, mais elle traduit un état général mûrissant.
La manifestation des mouvements spontanés indique que les ouvriers commencent à reprendre et à se replacer sur le terrain de classe. la pire chose dans cette situation est la faiblesse, l’isolement, l’inactivité de l’avant-garde, dont la position se trouve bien en deçà de la maturation, de la combativité des ouvriers et qui, au lieu d’être à même d’intervenir dans le mouvement, se trouve à la remorque.
L’enseignement capital de la grève est dans la solidarité impérialiste des ennemis face au prolétariat. Déjà à Milan et à Turin, les libérateurs démocrates et staliniens ont donné la pleine mesure de cette solidarité contre le mouvement de révolte du prolétariat par le massacre en masse des ouvriers en grève. A Marseille, à nouveau nous avons assisté à la rapidité de l’aide apportée par les démocrates anglais aux fascistes allemands pour briser le mouvement de grève du prolétariat. Désormais le prolétariat européen devra reconnaître que la marche de la guerre et les évènements militaires acquièrent le caractère essentiel en fonction de la lutte contre le prolétariat et contre la menace de révolution de celui-ci.
Les démocrates avancent vers l’Europe pour relever le gendarme allemand usé. Ce sont les nouveaux gendarmes que le prolétariat rencontrera sur son chemin d’émancipation.
La grève de Marseille est un signal et un appel du prolétariat français pour reprendre sa lutte contre la guerre impérialiste. Sur cette voie, le prolétariat se heurtera à toutes les forces de la contre-révolution dirigées en premier lieu par les agents de la démocratie, mais c’est la voie glorieuse vers la révolution, vers la victoire.




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