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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Notre réponse
Bulletin international de discussion de la Gauche Communiste Italienne n°5 - Mai 1944
Article mis en ligne le 8 avril 2016
dernière modification le 7 avril 2016

par ArchivesAutonomies
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Notre réponse [1]

A/ Sur "l’inexistence sociale" de la classe ouvrière à l’époque décadente du capitalisme.

On commence par affirmer : "La classe ouvrière n’existe pas socialement depuis 15 ans". Personne ne peut exprimer ce qui n’existe pas. Seul le capitalisme est existant : "De ce fait la transplantation de la matière actuelle dans le cerveau est une opération qui exprime non la classe ouvrière mais la classe capitaliste". Cela représenterait le marxisme.
Mais qu’est-ce qu’on entend par classe sociale ? Ne sommes-nous pas en présence d’un abus monstrueux du terme "existence sociale" ? L’existence sociale ne peut être la conscience qu’a une classe d’elle-même de la place qu’elle occupe dans l’histoire, de sa mission historique.
Dans ce cas, aucune classe, hormis le prolétariat, n’aurait jamais existé dans l’histoire car aucune classe, même la bourgeoisie, n’est jamais parvenue à la pleine conscience, mais a été un instrument aveugle d’un processus économique. Le prolétariat lui-même n’aurait existé jusqu’à présent que par intervalles, par éclipses très espacées.

Marx précise bien que c’est l’existence sociale qui détermine la conscience. L’existence sociale si elle n’est pas une notion abstraite, un jeu de mots, n’est pas autre chose que la formation et l’existence d’une partie de la société occupant une place spécifique dans le procès de la production des moyens de subsistance de la société et exprimant ses intérêts spécifiques dans les rapports avec les autres parties de la société. Les intérêts étroitement économiques forment la structure sous-jacente de tout un édifice s’élevant sur cette base et se traduisant par un ensemble de comportements, de positions, de tendances et de rapports. La classe sociale une fois formée ne disparaît qu’avec la disparition des conditions qui ont présidées à sa formation. Le prolétariat surgit sur la base de la structure de la société capitaliste et ne disparaitra qu’avec la disparition de cette société.
Le prolétariat porte en lui historiquement la solution synthétique des contradictions antithétiques, bases et produits de la société capitaliste. En achevant cette mission par l’instauration d’une société communiste, le prolétariat accomplit la négation de la négation, c’est à dire qu’il se nie lui-même, cessant d’exister en tant que classe sociale qui est, elle, la négation, au sein de la société actuelle, de la société capitaliste.

Comme toutes les classes dans l’histoire à un moment donné, le prolétariat représente l’antithèse de la bourgeoisie, antithèse existante et surgissant du sein même de la société, découlant de la place sociale qu’il occupe dans cette société, indépendamment de sa conscience et de sa volonté. En opposition à son existence politique, c’est à dire conscience de la mission historique de dépassement - solutionnant les contradictions antithétiques - qui, elle, est sujette au dévoiement et à l’obscurcissement momentané, le prolétariat en tant qu’antithèse, en tant qu’existence sociale, en tant que classe sociale antagonique, peut subir des défaites, mais non disparaître ni cesser d’exister.

Cette existence sociale objective donnée, crée et détermine des contrastes sociaux de chaque instant, des luttes de classes comprimées ou explosant selon le moment, d’après les circonstances, selon les rapports de force de classes. L’existence sociale de la classe prolétarienne et son développement à un certain degré est préalable et nécessaire pour que puisse se former et se formuler sa conscience, l’auto-conscience s’exprimant dans la doctrine marxiste surgissant dans la fin de la première moitié du siècle passé. Là commence la vie politique de la classe définie par le Manifeste Communiste : "l’organisation du prolétariat en classe et par suite en parti politique".

* * * * *

La disparition des manifestations extérieures de l’existence sociale de la classe ne signifie aucunement leur inexistence et encore moins l’inexistence sociale de la classe.
Une fois de plus, la "Nouvelle théorie" prend l’apparence pour la réalité. Les défaites subies, les rapports de force défavorables, l’appareil de répression de l’ennemi de classe peuvent momentanément réduire ces manifestations extérieures. Les contrastes sociaux restent alors latents, cheminent souterrainement pour exploser au grand jour avec encore plus de force.
Comment alors la "Nouvelle théorie" qui prétend la classe inexistante depuis 1929 s’accorde-t-elle avec l’explosion gigantesque des mouvements sociaux de 1936, ces vagues de grèves prenant des formes très avancées de lutte en France, en Belgique, etc. ? A quoi donc est due l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne sinon comme une nécessité et une réponse du capitalisme à la formidable intensité des contrastes sociaux ? Qu’était donc le massacre espagnol sinon la réponse capitaliste à l’explosion du mouvement de classe du prolétariat espagnol ?
Tout le travail idéologique colossal que la Fraction Italienne a fait sur l’expérience et pendant cette même époque ne faisait-il "qu’exprimer non la classe ouvrière mais la classe capitaliste" ?

Quand Vercesi écrivait dans son rapport en 1937 : "Ce sont les éléments de la situation actuelle sur lesquels les marxistes doivent se baser pour établir une action qui permettra au prolétariat de faire face aux multiples hypothèses jaillissant des circonstances dans lesquelles nous vivons", et : "la considération fondamentale qui devra nous guider, dépend de la nature même de la situation que nous vivons. A la forme exaltée de la collaboration ne peut correspondre qu’une expression exaltée de l’indépendance de la classe ouvrière" ; était-elle comme il l’affirme aujourd’hui : "la coloration de cette transplantation qui se ferait sous le signe d’une volonté révolutionnaire ne représentant en fait qu’une manifestation de conscience non de la classe ouvrière mais de la classe capitaliste et ce, au sein des fractions de gauche elles-mêmes" ?

Un reniement plus complet est-il possible ?

Confrontez ces deux citations, n’est-ce pas hautement instructif ? De deux choses l’une : ou Vercesi déserte aujourd’hui la cause de la révolution, ou Vercesi était hier lui-même le porte-parole du capitalisme ? Nous lui laissons le soin de choisir.

Depuis 1929, la classe aurait cessé d’exister et on ne pouvait l’exprimer. Mais comment expliquer en 1937 le jaillissement de la fraction belge si chaleureusement, et avec raison, saluée comme réaction de classe contre le cours vers la guerre ? Comment expliquer que c’est justement dans cette période que naît le premier Bureau International de la Gauche Communiste ? Lui aussi n’est-il que l’expression du capitalisme ? On s’acharne à vous expliquer pendant des années que l’économie de guerre, la guerre et tout le reste ne sont que la fameuse "transplantation des contrastes sociaux", de ces contrastes sociaux en l’inexistence de la classe sociale.
A la question : par quoi est déterminée cette disparition sociale de la classe ?, on tente bien de l’expliquer par des raisons économiques d’ouverture d’un marché décongestionnant le mécanisme de la production et permettant l’accumulation de la plus-value de se poursuivre. Nous verrons plus loin qu’il n’en est pas tout à fait ainsi, que le passage de l’économie normale à l’économie de guerre n’ouvre pas la possibilité de la production élargie, mais au contraire exprime la manifestation de la crise permanente sous sa forme de destructions de valeurs. Faire découler la formation du parti de ce "substrat économique", de ce congestionnement de la production capitaliste normale produit par l’impossibilité de réalisation de la plus-value, cette formulation sommaire nous apparait d’un automatisme économique et d’un matérialisme figé.

Bordiga définissait le parti comme "un corps de doctrine et une volonté d’action révolutionnaire".

Sur la doctrine marxiste Labriola écrivait : "La partie vitale, l’essence, le caractère propre de cette œuvre sont tout entier dans la nouvelle conception de l’histoire qui l’inspire. Grâce à cette conception le communisme cessant d’être une espérance, une aspiration, un souvenir, une conjecture, un expédient, trouvait pour la première fois son expression adéquate dans la conscience de sa nécessité même, c’est à dire dans la conscience qu’il est le terme, la solution des luttes de classes actuelles. Il ne suffisait pas que le socialisme fût un résultat de l’histoire mais il fallait de plus comprendre les causes intrinsèques de cet aboutissant et où menait toute son activité. Il est une révélation. C’est une révélation scientifique et réfléchie du chemin que parcourt notre société civile". (En mémoire du Manifeste Communiste).
A la présentation du Parti comme un résultat, un simple reflet, une photo d’un état économique, il faut opposer la conception marxiste de la connaissance, résultant de l’action-réaction. Le Parti n’est pas un simple produit, un enregistrement, mais est facteur agissant dans l’histoire de la lutte de classe.
Cette conception du matérialisme historique, à l’encontre de l’automatisme économique, nous permet de comprendre que la congestion économique déterminée par une saturation du marché se révélant par les crises cycliques, peut impulser la formation du parti de classe. En 1863-64 (moment de la formation de la première Internationale) mais aussi son déroulement, peut avoir pour pendant l’épanouissement de l’opportunisme, cette dissolution de la conscience de classe, comme ce fût le cas en 1900 où fleurit le révisionnisme de Bernstein, 1910 : l’épanouissement de l’opportunisme dans la IIe Internationale, 1929 : victoire du centrisme dans la IIIe Internationale.

* * * * *

L’installation définitive de l’économie de guerre signifiera, face à un prolétariat se trouvant dans l’impossibilité d’imposer sa solution révolutionnaire, l’inévitable évolution du capitalisme dans sa phase décadente vers une économie de destruction s’engageant sur les rails des antagonismes intra-impérialistes, vers la guerre généralisée. La phase décadente s’ouvre avec l’inexistence de nouveaux débouchés, rendant impossible toute reproduction élargie. La guerre de 1914-18 représente la première manifestation de cette phase. Désormais la propulsion révolutionnaire de la classe se trouvera dans l’impossibilité historique du capitalisme d’assurer une production normale, entrainant la société dans une course infernale de destruction.
Dans cette phase historique, non seulement la classe sociale ne disparaît pas (ce qui ne veut rien dire) mais l’intensité des contrastes sociaux l’amplifie et l’expose sans cesse. La manifestation destructive de la guerre est interrompue par l’exposition des contrastes sociaux et il faudra vingt années de luttes violentes au capitalisme pour muscler, comprimer ces contrastes, pour à nouveau pouvoir reprendre son œuvre de destruction : la guerre.

L’armature politique de conscience de l’avant-garde s’avèrera insuffisante pour que le prolétariat puisse donner une solution victorieuse alors que les contrastes propulsant le mouvement l’obligeront à livrer bataille sur bataille, et de secteur en secteur.
Jamais dans l’histoire une classe n’a livré tant de batailles successives ininterrompues. Toutes les défaites sanglantes entre 1917-1927 n’auront raison de cette classe géante, sans cesse trahie, écrasée, saignée, car elle trouve sans cesse des forces nouvelles pour reprendre la lutte.
Il faudra à la bourgeoisie l’aide des partis traîtres, socialistes, centristes, anarchistes, trotskystes, il lui faudra conjuguer toutes ses forces immenses de violence, de corruption démocratique et fasciste, pour l’aider face au premier État issu de la révolution d’Octobre, pour dévoyer et brider la résistance de la classe. La grave défaite que le prolétariat international subit par la prise du pouvoir par Hitler, aussi terrible qu’elle fût, s’avère encore insuffisante pour le briser complètement. Le passage direct des partis communistes dans la trahison, les massacres de Moscou, la corruption et la violence du Front Populaire brisant la vague, ses grèves de 1936 ; les anarchistes et les trotskystes collaborent avec la bourgeoisie dans le massacre d’Espagne, marquent encore des étapes nécessaires pour alourdir sous leurs coups conjugués, la classe ouvrière. Vingt ans de massacres sanglants et de destruction opiniâtre de sa conscience, la destruction et la trahison de ses organisations isolées qu’est la Gauche Communiste - où entre les mains de cette gardienne de la conscience, la lumière vacille dangereusement - sont nécessaires pour que les conditions soient enfin requises pour la reprise possible de la guerre impérialiste.
Que reste-t-il à la lumière de cette réalité de l’affirmation ex-cathédrale de la disparition sociale de la classe depuis 15 ans ? Vous cherchez sa base ? Elle est donnée sur la phase historique décadente que nous visons. Vous voulez voir ses manifestations ? Regardez la réalité sanglante de ces vingt ans !
On oppose 1914-18, où la classe aurait existé, à 1939-44 où elle n’existerait pas. Opposition arbitraire, dénuée de tout fondement. Les deux guerres se situent dans la même phase historique. Les deux guerres ont la même cause et le même caractère. Toutes les deux sont précédées de la victoire de l’opportunisme dévoyant la classe de sa route. Toutes les deux sont rendues possibles par l’anéantissement préalable de la conscience prolétarienne. Toutes deux voient l’avant-garde révolutionnaire isolée et traquée. Les deux guerres mûrissent l’éclatement formidable des forces de la révolution.
Il y a une distinction entre la phase ascendante et la phase décadente du capitalisme démarquées par 1914. tandis que la première pouvait se dérouler avec des explosions de contrastes sociaux périodiques, espacés, ne posant pas immédiatement la question de la prise du pouvoir, la seconde phase, celle que nous visons depuis 1914, se caractérise par une chaîne rarement interrompue des explosions violentes des contrastes sociaux de luttes violentes, posant instantanément le problème pratique de la prise du pouvoir.
La vie sociale de la classe, l’intensité de ses contrastes est en rapport inverse de l’accumulation capitaliste. L’impossibilité historique de la poursuite de l’accumulation capitaliste est le moteur d’accumulation, d’intensification et d’explosions des contrastes sociaux.

* * * * *

B/ L’ECONOMIE DE GUERRE

La crise économique de la guerre résulterait, d’après Vercesi, du manque de matières premières et de la force de travail, sur le marché, par rapport aux besoins de la production. Du point de vue d’un capitaliste individuel ou d’un État capitaliste, un tel manque entrainerait évidemment pour lui de graves difficultés et le placerait dans une position défavorable dans la rivalité pour le profit par rapport aux autres capitalistes ou États capitalistes qui, eux, produiront à plein rendement.
Ce qui se passe d’ailleurs dans la réalité ! C’est là un des deux côtés de l’accumulation capitaliste donnant naissance et exaspérant l’antagonisme inter-impérialiste, à savoir :

1°) la lutte pour les débouchés, où écouler les produits ;

2°) la lute pour les sources de matières premières et de main d’œuvre, c’est à dire pour les forces de production.

Le handicap où se trouve un pays impérialiste qui s’est développé tardivement dans l’histoire crée justement pour lui l’obligation d’imposer des droits d’accès aux sources des forces de production aggravant et accentuant la lutte contre les autres États impérialistes possesseurs de ces mêmes sources. (Ainsi l’antagonisme inter-impérialiste n’est pas une invention ou un phénomène tendant à disparaître mais une réalité se développant dans le régime capitaliste.)

La conquête de la Chine par le Japon et la guerre sino-japonaise qui l’a suivie, acquiert toute sa signification, non en fonction d’une "solidarité inter-impérialiste" comme on nous le disait, mais par le besoin économique du Japon et cela, en opposition aux intérêts du capitalisme anglo-américain.
La revendication d’espace vital par l’Allemagne et l’Italie ne sont pas de simples phrases destinées exclusivement en vue de mobiliser les ouvriers du monde entier dans la production des moyens de guerre, mais bien l’expression d’un besoin économique réel de la part du capitalisme allemand et italien.
Mais ce qui représente une difficulté ou un champ d’exploitation trop étroit pour un pays capitaliste, n’est pas "une crise économique" pour le capital social total. Du point de vue du capital social total il ne peut exister de crise par manque de forces de production.
La contradiction historique dominante du système capitaliste réside dans les possibilités toujours plus grandes de développement des forces de production dans la société, et la consommation limitée des produits découlant du mode de répartition du système économique capitaliste.
Douée elle-même d’une capacité d’extension, la société capitaliste ne parvient pas à un système économique harmonieux par le fait que le mobile et le but de sa production est et reste la recherche du profit. Il importe peu du point de vue du capital social total quel sera le capitaliste ou le groupe de capitalistes qui réalisera le profit autour duquel éclatera le conflit entre les différents groupes pour s’assurer une part (la plus grande) du bénéfice total (lui-même limité).

Les crises économiques mondiales ne peuvent donc être le fait de l’insuffisance des forces productives par rapport à la demande de consommation, mais c’est au contraire l’étroitesse de la consommation solvable par rapport à la production et à la capacité de production, qui les détermine.
Mais, nous rétorque-t-on, cela est vrai pour l’économie normale mais cesse d’être vrai pendant la guerre. Voyons de plus près cette argumentation.

Qu’est-ce que la guerre impérialiste mondiale ? C’est la lutte par des moyens violents, à laquelle sont astreints de se livrer les différents groupes capitalistes, non pour la conquête de nouveaux marchés et sources de matières premières qui sont désormais inexistants, mais pour le repartage des anciens, un repartage dans l’intérêt des uns au détriment des autres. Le cours de la guerre s’ouvre et a ses racines dans la crise économique générale et permanente qui éclate, marquant par là le terme des possibilités de développement auquel est arrivé le régime capitaliste.

"Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ses crises économiques ? Par la distraction des forces productives et par l’ouverture de nouveaux marchés" (Manifeste Communiste). En l’absence de nouveaux débouchés, l’effort de la bourgeoisie pour surmonter la crise économique aboutit à la destruction. Depuis 1929, nous assistons à une politique économique dans tous les pays capitalistes consistant à détruire des produits et des forces productives, cela aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie. L’État américain paie des primes pour toute récolte détruite sur place, la France paie des primes pour chaque pied de vigne arraché. Les diverses manœuvres financières et notamment la dévaluation ont le même but.
On essaie de polémiquer contre le terme d’une activité économique basée sur la destruction, mais Vercesi, dans ses thèses, tout en tournant autour du problème, disant que le capitalisme doit poursuivre une production de valeur et de plus-value, revient en fin de compte au même terme.
Du point de vue capitaliste individuel, il importe peu par quel moyen, par quelle forme matérielle réaliser la plus-value. En détruisant une partie des produits, il essaie simplement d’enlever au marché un volume de valeurs d’usage qui fait pression sur le marché en vue de la baisse des prix pour ne laisser qu’un volume moindre permettant de maintenir et de hausser les prix. Autrement dit en détruisant un volume superflu de valeurs d’usage, il maintient la somme totale de la valeur d’échange de sa production et réalise ainsi sa plus-value. Mais cela est vrai strictement pour le capitaliste individuel. Pour le capital social total le problème change complètement.
La destruction à laquelle se livrent les capitalistes individuels aiguillonnés par la concurrence et de réaliser le maximum de profit, se chiffre en fin de compte par un bilan passif, par une destruction d’une partie du capital, très réel.
Nous assistons là à une contradiction vivante du système capitaliste, contradiction que Vercesi ne voit pas, n’aperçoit pas parce qu’il vit dans une société imaginaire, parce qu’il part d’un postulat, d’un capitalisme économiquement uni aussi bien nationalement qu’internationalement, se mouvant et agissant comme un tout homogène, au lieu de voir le capitalisme tel qu’il est dans la réalité : un conglomérat de groupes avec des intérêts économiques opposés où, dans la course au profit (le but de tous) se livre une lutte, des frictions constantes et acharnées, la contradiction entre l’impossibilité historique de poursuivre la production et la poussée effrénée des capitaux individuels cherchant un champ de production et d’exploitation.
A l’époque ascendante, le heurt entre les intérêts particuliers du capital a eu pour résultat le développement des forces productives et du capital social total. A l’époque décadente, ces heurts ne disparaissent pas (ils augmentent en intensité et se transfèrent à des États et groupes d’États) mais le résultat est l’effondrement de toute l’économie sociale.
Nous voyons ainsi que l’insuffisance de la capacité de production par rapport à la demande du marché, tout en pouvant être une difficulté pour un capitaliste particulier ou une branche déterminée de l’industrie, peut parfaitement coïncider et être le reflet d’un développement économique de la société entière.

* * * * *

La transformation de l’économie normale désormais incompatible avec le mode capitaliste de production et de répartition en une économie de guerre apparait à Vercesi non comme le mode de vie du capitalisme entrant dans sa crise permanente, mais comme la solution de sa crise ; c’est ce qui lui permet à plusieurs reprises de parler de l’économie de guerre comme de l’ère de la "prospérité économique". Quoique souvent contradictoires et confuses, ses affirmations ont souvent un cachet original, ainsi cette affirmation sur l’économie de guerre, dans la phase du capitalisme ascendant, "résultant non de la volonté arrêtée par un capitalisme ou une coalition du capitalistes de dépasser les concurrents, mais de l’inévitable transplantation vers l’économie de guerre de la production qui, à cause du milieu social et de la densité des contrastes sociaux de chaque capitalisme, ne peut plus être dévolue à la production normale".
Il est regrettable que cette affirmation (comme tant d’autres) ne soit pas appuyée sur une démonstration sérieuse. Cette affirmation est simplement appuyée sur une autre affirmation qu’un capitalisme "remportera la victoire militaire tout en ayant à l’égard du compétiteur moins de titres à faire valoir pour l’utilisation des colonies, car l’industrialisation y a atteint un degré ou une étendue moindre".

Si nous prenons pour exemple les deux guerres caractéristiques de la phase du capitalisme ascendant, la guerre Franco-allemande de 1870 et la guerre russo-japonaise de 1903, que voyons-nous ? L’Allemagne qui vient de prendre son élan de développement industriel qui va, à brève échéance, se poser comme l’antagoniste le plus irréductible de l’Angleterre sur tous les points du globe ; ce pays qui est en train de devenir le principal pays industriel du continent, a-t-il ou non quelques "titres à faire prévaloir" sur les mines de fer de l’Alsace-Lorraine, face à une France qui restera toujours un pays industriel de deuxième ou troisième ordre ? Marx qui, dans la Première Adresse lors de l’éclatement de la guerre franco-allemande, attribuait celle-ci aux machinations de Louis Bonaparte pour des raisons de situation intérieure, rectifie son jugement dans la deuxième Adresse, quand apparaissent nettement les buts annexionnistes de Bismarck.
Le capitalisme allemand, qui a longtemps et méthodiquement préparé la guerre dans les coulisses, attendait un prétexte pour réaliser ses buts. Entre l’apparence du bellicisme français (qui correspondait sans doute à une situation interne tendue) et la réalité cachée du désir annexionniste correspondant aux besoins économiques et industriels de l’Allemagne, Marx n’hésite pas à rectifier son jugement. Est-ce à ce fait historique que fait allusion Vercesi ? Mais alors que devient son affirmation ? La guerre russo-japonaise apporte la même démonstration. Le jeune impérialisme nippon, extrêmement à l’étroit dans son île, a incontestablement plus de titres à faire valoir sur le marché, les sources de matières premières de la Mandchourie et de la Chine en général, indispensables au développement immédiat et ultérieur de son appareil industriel, que la Russie qui, pour des raisons historiques, semble être incapable d’exploiter les immenses richesses sur l’immense territoire qu’est la Russie.
Vercesi voudrait-il démontrer le contraire ? Il est incontestable que la situation sociale intérieure de la France en 1870 et de la Russie en 1903, ont largement contribué à la défaite militaire de ces pays. Cet argument n’a rien à faire avec la démonstration du besoin d’extension d’un capitalisme, mais explique la force ou la faiblesse militaire d’un impérialisme en fonction de la "densité des contrastes sociaux de chaque capitalisme" (Vercesi). Ce dernier point est à retenir et cela, comme nous le verrons, contre Vercesi lui-même.

Pourquoi donc et comment démontrer que ce qui explique les défaites et victoires militaires dans la phase ascendante n’est plus valable dans la phase décadente par excellence : "en phase de densité des contrastes sociaux". Cela est d’autant moins compréhensible qu’on nie tout autre facteur ou antagonisme dans l’explication de l’avènement de l’économie de guerre et de la guerre, et, en ne retenant que le facteur de la "densité des contrastes sociaux" ; mais dès que l’on envisage les forces présidant à l’arrêt de la guerre, on oublie complètement la "densité des contrastes sociaux" pour recourir à un tortueux raisonnement abstrait sur "la crise (économique) de l’économie de guerre (qui) apparait comme élément préliminaire à l’éclatement de la crise sociale".
Ainsi, selon Vercesi, c’est "la densité des contrastes sociaux" qui détermine l’éclatement de la guerre impérialiste et c’est la "crise économique" qui déterminera l’arrêt de celle-ci.
Laissons Vercesi accorder sa "dialectique" propre et revenons à la première affirmation restée non démontrée que "l’économie de guerre dans la phase ascendante résultait non de la volonté d’un capitalisme de dépasser le concurrent mais de l’inévitable transplantation vers l’économie de guerre de la production qui, à cause du milieu social et de la densité des contrastes sociaux de chaque capitaliste, ne pouvait plus être dévolue à la production normale". Il nous semble qu’on est en train de forcer un peu trop avec les termes "économie de guerre" et on crée ainsi une regrettable confusion.

La production des armes, la fabrication des engins et des instruments en vue de la lutte violente entre groupes d’hommes dans la société n’est pas une économie de guerre. La préparation à la lutte et les productions de moyens techniques en vue de cette lutte accompagne toute l’histoire et la préhistoire humaine.
Toute société divisée en intérêts antagonistes est obligée de s’employer à cette activité. Le capitalisme qui est un système où les antagonismes sont poussés au paroxysme, a développé à outrance cette activité.
Le militarisme accompagne le développement capitaliste et se développe avec lui. Le militarisme (et ses moyens techniques, ses machines de guerre) a une fonction bien précise dans la société capitaliste. Il surgit de la double nécessité où se trouve la bourgeoisie d’exercer la violence contre les classes qu’elle opprime, en premier lieu le prolétariat, et de défendre ses intérêts de groupe capitaliste national face à ses rivaux, les autres États capitalistes. C’est uns stupidité de déclarer que la production des engins de guerre destinés à l’armée est exclusivement une production à qui est dévolue de résorber économiquement les contrastes sociaux que la production normale ne peut contenir. La réalité est bien plus simple et prosaïque, et les formules obscures et abstraites ne la changent pas mais ne font qu’embrouiller la vision de l’auteur.
Le militarisme et la production à laquelle il fait appel ayant ses origines et sa raison d’être dans l’existence des luttes de classes et des antagonismes entre différents capitalistes aux intérêts constamment opposés, deviennent un champ économique d’accumulation extrêmement précieux mais toujours partiel. Tout cela est loin de représenter la phase où l’économie est devenue une économie de guerre car tant que le capitalisme trouve des marchés susceptibles de résorber une production de consommation, autrement dit tant que le capitalisme peut poursuivre la reproduction élargie, la production des engins de guerre n’est et ne reste qu’un champ économique accessoire.
Ce n’est que dans la phase décadente donnée par l’impossibilité historique absolue de la reproduction élargie que l’économie se transforme dans sa forme d’une production de produits de consommation en une production de moyens de destruction. C’est à dire que le champ accessoire devient le champ économique fondamental de la société, une économie de guerre.
En parlant de l’économie de guerre dans la phase ascendante Vercesi introduit une confusion :

1°) quant à la notion d’économie de guerre qui ne peut exister par définition dans la phase ascendante ;

2°) la notion de capitalisme décadent, phase dans laquelle la production ne peut se poursuivre qu’à la condition de prendre la forme matérielle des produits et moyens de production servant non au développement et à l’élargissement de la production, mais à sa restriction et à sa destruction.

Cette confusion des deux phases de l’histoire lui permettra d’attribuer au militarisme dans la phase ascendante une fonction qu’il n’a pas, et du même coup lui permettra de définir l’économie de guerre (c’est à dire en phase décadente, phase de la crise permanente du capitalisme) comme phase "de prospérité économique".
Et on affirmera que : "désormais, avec l’instauration de l’économie de guerre, nous assisterons à la pleine expansion (!) économique qui, parce qu’elle contient la possibilité de la réalisation de la plus-value, permettra aussi la création la plus étendue (!) de la valeur et ce sera alors la prospérité économique résorbant non seulement le chômage antérieur mais nécessitant aussi l’embauche massive des femmes et des enfants".
Nous regrettons de contredire cette affirmation dont la démonstration dans la réalité, comme pour tant d’autres, n’est pas apportée. Il est vrai que l’instauration de l’économie de guerre résorbe le chômage, mais partiellement. Toutes les statistiques gouvernementales et de la S.D.N., pourtant très intéressée à démontrer que nous n’avons vécu qu’une crise cyclique (Vercesi emploie aujourd’hui le même terme pour la reprise) ne peuvent faire état que d’une diminution relative du nombre de chômeurs.
En effet les caisses gouvernementales de secours de chômage continuent à fonctionner en France jusqu’à la guerre. En Angleterre et en Amérique, le nombre de chômeurs (3 millions en Angleterre, 7 millions en Amérique) diminue à peine et même en Italie (la première à être entrée dans l’économie de guerre) le chômage sévit avec force. Il est indéniable qu’entre 1933 et 1938, il y a eu une diminution du chômage (en partie due à la diminution de la semaine de travail à 40 heures et même moins, diminuant le chômage partiel, le chômage total). Certains pays, et peut-être exclusivement l’Allemagne, résorbent complètement le chômage, mais comme nous sommes encore loin du tableau si optimiste de Vercesi de "l’embauche massive des femmes et des enfants".
Quant à la "pleine expansion", au "cycle économique ", à la "prospérité économique", nous sommes en pleine fantaisie. Si on étudie l’indice de la production générale, on s’aperçoit que nous tournons ou dépassons à peine l’indice de la production globale d’avant-guerre ! Ce qu’il y a de changé, c’est le développement gigantesque de certaines branches de la production (chimiques, métallurgiques, etc.) devant servir aux préparatifs pour la guerre aux dépens des autres branches (alimentation, textile, bâtiment) de production de consommation. Cette réalité n’a rien de commun avec le tableau exalté de la "création la plus étendue (!) de la valeur". Ainsi, voulant argumenter que l’économie de guerre est la manifestation de la crise économique du régime, Vercesi a trop démontré. En déclarant que le capitalisme, dans sa phase décadente, ouvre justement l’ère de la "pleine expansion des forces de production", il lui octroie un certificat de vie à perpétuité !
A la thèse marxiste qui voit la contradiction fondamentale du système capitaliste par l’entrave que présente celui-ci au développement des forces productives [2]. Vercesi oppose sa thèse de "pleine expansion des forces de production" dans la phase décadente. Ce n’est pas par hasard que Vercesi veut arguer et insister sur "l’immaturation des conditions objectives de la révolution".
Il nous apparait vraiment superflu d’engager une discussion au sein de la Gauche Communiste sur la maturité des conditions objectives de la révolution. Nous n’avons eu l’habitude d’entendre cet argument que dans la bouche des sociaux démocrates et autres révisionnistes. Depuis la révolution d’Octobre et la formation de la IIIe Internationale, cette discussion n’a plus de place parmi les communistes. Sa démonstration n’est plus une question théorique mais se démontre par les armes.
Parlant de l’instauration de l’économie de guerre, Vercesi écrit : "Le marché présentera par contre la seule demande devenue possible celle des armes, et l’économie de guerre va s’instaurer". Nous demandons :

1°) pourquoi la production des armes est-elle devenue possible justement à la phase décadente ; l’affirmation de l’impossibilité d’une production normale dans la phase décadente - juste en soi - n’explique pas encore pourquoi l’économie de guerre ne s’est pas instaurée dans la phase ascendante et, puisque la production capitaliste a, comme but et mobile, uniquement la recherche du profit sans s’occuper de la nature de la marchandise, on ne comprend pas pourquoi la production de la "création la plus étendue de la valeur" qui est, d’après Vercesi, l’économie de guerre, ne s’installe-t-elle pas avant 1914 ? En quoi donc réside la cause de la non instauration de cette économie hier ? En vain vous chercherez une explication dans la thèse de Vercesi. L’explication existe, mais à la condition expresse de comprendre que l’économie de guerre n’est pas une "prospérité économique" mais une activité économique de rétrécissement et de destruction, la seule activité concevable et correspondante à la phase décadente.

2°) quelles sont les conditions historiques indispensables, régissant cette possibilité aujourd’hui ? Comment devient possible cette instauration d’une économie de guerre ? Le "massacre des ouvriers" qui pendant des années a été l’explication en vogue - un but de la guerre - est aujourd’hui abandonné par Vercesi lui-même. L’explication par le fait qu’il est "conditionné et préjugé par l’impossibilité de continuer une production de valeurs s’exprimant au travers des valeurs d’usage se réincorporant ultérieurement dans le nouveau cycle de la production", explique bien l’abandon de la production normale mais n’apporte aucune lumière sur le fait que le marché présentera la seule demande, celle de la production des armes. C’est précisément la question que nous posons. S’il s’agissait simplement d’éviter la création de valeurs d’usage se réincorporant dans la production, le capitalisme pourrait aussi bien construire des pyramides géantes un peu partout plutôt que des canons monstres. Quels sont donc les facteurs concrets réels, historiques qui déterminent les capitalistes à faire des armes et non des pyramides ? Le capitalisme n’étant ni démoniaque ni philanthrope par définition, quels sont donc les facteurs qui déterminent et lui imposent une production donnée plutôt qu’une autre ? Pour Vercesi et sa thèse, cela reste une énigme et la réponse n’est pas donnée.

Pour que l’économie de guerre soit possible, il est nécessaire, il est indispensable qu’il existe sur le marché une demande de ces produits, c’est à dire des armes. Et cette demande existe en effet.
La "transplantation de la densité des contrastes sociaux, etc.." qui déterminent le passage de l’économie normale à l’économie de guerre est un échantillon d’un raisonnement sophistiqué, du verbalisme, vide de tout sens. Nous vivons dans une société réelle, concrète, où les relations entre les hommes et les groupes d’hommes sont des relations économiques antagonistes concrètes, où la course aux profits (base de la production capitaliste) sur un marché de plus en plus étroit, exaspère au plus haut degré cet antagonisme, où chaque État représentant un groupe capitaliste a pour charge de défendre leurs positions économiques acquises, et d’essayer de les élargir. En cela il se heurte violemment aux autres groupes et États capitalistes. Le droit et la justice en société capitaliste sont démontrés par la force, par les armes. Comme entre bandits, le règlement de compte entre capitalistes ne peut se faire que le couteau sur la table. La course aux armements est donnée par le besoin des armes. L’économie de guerre ne devient possible que parce que la bourgeoisie se prépare à la guerre pour un nouveau règlement de compte.
Le capitalisme, comme toute l’histoire à ce jour, ne marche pas, ne suit pas une ligne préconçue tant que la société n’est pas passé de "l’ère de la nécessité à l’ère de la liberté" (Engels). Les hommes restent des prisonniers aveugles assujettis et dominés par les rapports contractés au cours de la production sociale de leurs moyens d’existence. Leurs actes et leurs luttes ne sont pas dictés par la conscience d’un but finaliste à atteindre, mais sont les résultats d’un processus économico-historique dans toute sa complexité et dont ils sont les agents inconscients. L’évolution de la société capitaliste, ses contradictions et ses solutions dans sa phase ascendante comme dans sa phase décadente - y compris la guerre - ne sont pas actes de volonté mais de nécessité.

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Résumons :

1) La thèse de Vercesi confond le militarisme (champ économique accessoire) phénomène qui accompagne le capitalisme dans toutes ses phases avec l’économie de guerre, phénomène économique spécifique de l’époque décadente.

2) La thèse révise la notion marxiste de la fonction du militarisme, arme de lutte contre les classes opprimées et des luttes entre États antagonistes, en lui substituant une théorie confusionniste de "transplantation de densité des contrastes sociaux, etc.", démentie dans la réalité.

v3) La thèse révise en niant la thèse marxiste d’exacerbation des antagonismes inter-impérialistes dans la phase décadente et se trouve dans l’impossibilité d’expliquer les conditions et les motifs déterminant l’instauration de l’économie de guerre.

4) La thèse rompt avec la théorie marxiste qui considère que la société capitaliste est entrée dans sa phase décadente de décomposition et lui substitue la théorie d’un "cycle économique de pleine expansion des forces productives, de prospérité économique".

5) La thèse rompt avec les conceptions définitives des communistes, consignées dans la victoire de la révolution d’Octobre et dans les bases programmatiques de la Fraction et de la Gauche Italienne qui considère que les conditions objectives de la révolution prolétarienne sont données. Elle rejoint la thèse sociale-démocrate de l’"immaturité des conditions objectives pour la révolution".

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Face à cette thèse qui, tout en rejetant par ailleurs les formulations marxistes, se caractérise par un révisionnisme et une rupture avec le marxisme, nous opposons notre position développée dans divers documents antérieurs et que nous brossons ci-après dans des lignes concises.

1) Depuis 1914 s’est ouverte l’ère de la guerre et de la révolution, c’est à dire que le capitalisme a atteint historiquement le point culminant de son développement. Le marché mondial n’offre plus de possibilité de réalisation de la plus-value capitalisable, faute d’un secteur extra-capitaliste suffisant. La tendance historique vers une économie capitaliste pure, a atteint ce degré que le capitalisme se heurte à une impossibilité absolue de le devenir.
Les forces productives puissamment développées par le capitalisme se heurtent aux rapports de production et de répartition.. La tendance historique à l’universalité de la production et des échanges se heurte violemment au sectionnement de l’économie dans les États capitalistes. Le mode de production collective se heurte à la possession privée des moyens de production, ce qui entrave la production. L’impossibilité de pouvoir poursuivre la production, matérialisée par l’existence d’immenses stocks de produits et de valeurs, est accompagnée par l’armée de chômeurs (20 millions) sans cesse croissante et par un paupérisme encore plus grand. La société capitaliste a atteint le moment historique de son effondrement interne. La société capitaliste entre dans sa crise économique permanente. La phase décadente a commencé. Les conditions objectives de la révolution sont mûres.

2) Une classe qui domine la société ne renonce pas de son plein gré à ses privilèges et ne quitte pas volontairement sa position et le pouvoir. Il faut qu’on la renverse par la violence : "La bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui doivent lui donner la mort, elle a aussi produit les hommes qui manieront ces armes : le prolétariat" Manifeste Communiste.
L’instauration du socialisme est désormais une nécessité et une possibilité objective. Seule la question subjective est désormais à même de trancher et de décider de la lutte historique entre le capitalisme et le communisme, entre la bourgeoisie et le prolétariat.
Le rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat est déterminé par la capacité politique du prolétariat à s’assimiler les leçons des luttes passées et à surmonter politiquement et physiquement les défaites subies. Le problème de la conscience de la classe, du cerveau de la classe - le parti de classe, l’avant-garde - devient un problème crucial. Si la conscience est déterminée par l’existence, à son tour l’aptitude de la conscience à se traduire en actes, en volonté révolutionnaire dans des conditions données, modifie l’existence. La défaite de la première vague de la révolution 1917-27 n’a pas engendré de nouvelles possibilités de développement du capitalisme. La défaite du prolétariat, son éclipse politique momentanée de l’histoire, n’a fait que permettre au capitalisme d’épanouir ses contradictions internes qui le déchirent, poursuivant le processus économico-historique d’effondrement interne. Loin de trouver une solution à la crise économique permanente du régime, en l’absence politique momentanée du prolétariat, le capitalisme ne fait que l’amplifier.

3) La société capitaliste est une société divisée en classes et en États antagoniques. Face au prolétariat, l’unité de classe du capitalisme est historique, absolue et mondiale. Mais cela ne signifie pas que le capitalisme est une classe unie, homogène, aux intérêts harmonieux en son sein. Au contraire. Une lutte constante et violente se livre entre les différents groupes qui le composent. Plus le champ économique du profit se rétrécit, plus grande et plus violente est la lutte qui oppose un antagoniste à l’autre, un État capitaliste à l’autre. A l’époque décadente du capitalisme et en l’absence immédiate de menace du prolétariat ayant subi une défaite, les antagonismes opposant les États capitalistes s’épanouissent, se déchainent et précipitent toute la société dans la guerre impérialiste généralisée. La guerre est le seul mode de vie économique du capitalisme à l’époque décadente. Loin d’être une phase de prospérité économique et de production élargie, elle est la phase de destruction des forces productives et des valeurs accumulées. L’économie de guerre n’est qu’un moment de cette phase de décadence, un moment de préparation à la guerre, inconcevable en soi, elle est un moment en fonction, en vue de la guerre, n’ayant ni une fonction ni une existence propre.
En cela se justifie le postulat de Lénine : L’époque impérialiste est l’époque de guerre et révolution".

C/ L’ECONOMIE DE GUERRE ET L’AUGMENTATION DU CAPITAL VARIABLE

Pour ne pas créer une confusion rendant impossible toute explication, toute discussion en ce qui concerne ce problème, il est nécessaire de préciser ce qu’on entend par le capital variable.
Dans la production, le capital variable (V) représente la force de travail, le travail vivant se dépensant dans le contact avec le capital constant qui représente la matière première et les moyens de production. Pris dans ce sens, l’accroissement du capital variable dans les mêmes proportions que le capital constant, pour un même accroissement proportionnel des produits, signifierait le maintien, la conservation de la même technique, c’est à dire le point mort du progrès des instruments de travail.
Or la course aux profits et la concurrence à laquelle se livre chaque capitaliste le poussent, l’obligent sous peine d’être résorbé par son rival, à un perfectionnement constant de son outillage et de sa technique. Le progrès de la production ne signifie pas autre chose que l’augmentation de l’emploi de moyens de production et de matières premières (augmentation de C) et la diminution de la force de travail (diminution de V.) dans le cours de la production. la diminution relative de la force de travail dans le procès de la production est le résultat, l’obligation et la mesure du progrès du développement de la technique.
Tout le monde connait les désastreuses conséquences, pour le prolétariat, du développement du machinisme. partout la machine remplace l’ouvrier. La formation de l’armée industrielle de réserve et son accroissement constant, cette loi absolue de Marx, qui joue par ailleurs un rôle si important dans la vie économique, accompagne comme son ombre le développement du capital. Et le Manifeste Communiste pourra dire : "Le paupérisme croît encore plus vite que la richesse". Partout l’accroissement et la reproduction de la force de travail, c’est à dire l’entretien de la classe ouvrière, possesseur des forces de travail, est le dernier souci des capitalistes.
Le développement du capitalisme, s’il entraine d’une façon absolue une croissance de la force de travail totale dépensée, cette croissance absolue est bien moindre que sa diminution relative par rapport à la croissance de (C). L’augmentation relative de (V) est donc incompatible avec l’augmentation de (C). Elle ne peut avoir lieu qu’à la condition expresse d’un retour vers des conditions arriérées de la production et de la technique. L’économie de guerre ne se fait pas par un retour en arrière vers une technique arriérée, au contraire. Prise dans ce sens, l’augmentation de (V) relative, est une affirmation dénuée de sens car la totalité de la force de travail tend constamment à diminuer par rapport à la masse de matières premières et des instruments de travail dans la production globale, ainsi que dans le produit pris isolément.
La composition organique du capital et sa tendance absolue à l’augmentation démontre ce fait évident que (V) diminue toujours par rapport à (C). Dans la répartition des valeurs produites dans le procès de production (V) représente la part que touche le prolétariat sous forme de salaire. Ici, à nouveau, se vérifie la tendance constante de la baisse de (V) par rapport à (C) et aussi à (PV).
Expliquons-nous.
La masse du capital social se compose de C+V+PV. Telle qu’elle est prise à un moment donné, il est impossible de modifier la valeur donnée d’un terme sans modifier en même temps celle des autres, ou tout au moins celle d’un autre terme. C restant constant, PV+X est conditionné par V-X et réciproquement. (V+X conditionné par PV-X). Ce qui revient à dire que l’augmentation de V ne peut être le résultat que de la lutte du prolétariat et directement au détriment de la PV du capitalisme. Si C augmente, et c’est là sa tendance constante et historique, il ne le peut sans mettre en question l’équilibre et le rapport entre V et PV, sans déclencher le mécanisme de la lutte de classe sur le terrain économique limité toujours entre le minimum de V indispensable au maintien et à la reproduction de la force de travail et au minimum de PV qui est le but et la condition de la production capitaliste.
La masse totale du capital social ne peut s’augmenter que de deux façons, qui sont d’ailleurs simultanées :

1) par un apport extérieur (extérieur à la production capitaliste) de valeurs et qui est investi dans la production. dans ce cas V peut momentanément augmenter par rapport à C sans déterminer une diminution de PV. Il va de soi que le capitaliste n’étant pas philanthrope ne consent même dans ce cas qu’une augmentation parcimonieuse et sous la pression directe du prolétariat (tel pouvait être le cas à l’époque d’épanouissement du brigandage colonial et en particulier en Angleterre) ;

2) par la création de nouvelles masses de valeurs dans le processus même de la production, se réincorporant dans la reproduction.

Dans ce deuxième cas, V peut augmenter d’une façon absolue surtout par l’addition de nouveaux hommes prolétarisés et introduits dans la production. D’une façon relative, c’est à dire par rapport à C (et à PV) V diminue.
L’augmentation de C est le produit de l’accumulation et de la capitalisation d’une partie de PV. L’augmentation constante de C qui est la tendance de la production capitaliste est directement conditionnée par la diminution relative constante de V et Marx pouvait écrire avec raison : "L’ouvrier moderne loin de s’élever avec le progrès de l’industrie, descend toujours plus bas au-dessous même du niveau des conditions de la classe. Les travailleurs tombent dans le paupérisme et le paupérisme s’accroit plus rapidement encore que la population et la richesse" Manifeste Communiste.
La baisse relative de V est donc une loi absolue en régime capitaliste et qui va en s’aggravant. Cette vue théorique est confirmée par les faits. Nous prendrons comme exemple l’Angleterre qui est pourtant le pays de hauts salaires et à l’époque ascendante, en plein essor industriel, en plein développement de l’exploitation coloniale. En 1843, les ouvriers recevaient un salaire de 235 millions de Livres Sterling, sur un revenu national de 515 millions, soit environ 45,6 %. En 1908, 65 ans plus tard, les salaires étaient de 703 millions sur un revenu national de 1844 millions, soit environ 38 %. Nous voyons là la tendance à la baisse de la part des ouvriers en rapport avec les valeurs produites. Si nous comparions cette part diminuée avec la masse des valeurs capitalisées (le C) pour la même période, la baisse de V ressortira encore avec une évidence accrue. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit qui détermine une augmentation du taux de l’exploitation se traduit par une aggravation des conditions de vie des ouvriers. Et plus le capitalisme approche du point culminant de son développement, plus les salaires baissent non seulement relativement, mais d’une façon absolue : "Le salaire qui, jusqu’au début du 20e siècle n’avait baissé dans la plupart des pays d’Europe que comparativement à la croissance du revenu national, a baissé depuis les 10 dernières années de l’avant-guerre de 1914 en chiffres absolus. C’est à dire en dehors de toute comparaison avec le revenu national dans plusieurs pays de l’Europe. Ce mouvement de baisse des salaires a continué depuis la guerre" (Iosip Lapidus, Économie politique). Dans sa phase décadente, le capitalisme se trouve dans l’impossibilité non seulement d’augmenter les salaires mais même de maintenir le niveau de vie des classes laborieuses et est forcé de recourir à une lutte acharnée pour la diminution du pouvoir d’achat des ouvriers.
A la 4e session du Comité exécutif élargi de l’Internationale Communiste (en 1926), Zinoviev, dans son rapport, pouvait indiquer que le salaire réel des ouvriers européens comparé à leur salaire d’avant-guerre, s’exprimait par les chiffres suivants : Angleterre 99 %, France 90 %, Allemagne 75 %, Italie 90 %, Balkans 50 %.
Nous assistons donc à une baisse absolue des salaires, commencée dans la première décade du 20e siècle et allant s’aggravant dans l’après-guerre. Avec la crise mondiale surgissant en 1929, il est à peine nécessaire de dire que la situation du prolétariat s’aggrave à une allure vertigineuse.

Contre cette démonstration théorique, confirmée dans la réalité, s’inscrit la "Nouvelle thèse". Quoique rien ne soit dit à ce sujet dans le document d’aujourd’hui, le silence indique suffisamment qu’on n’est pas revenu sur cette "erreur" qui était un des fondements de la nouvelle théorie depuis 1937, et encore exprimée tout récemment. dans le rapport sur la situation internationale en 1937, Vercesi écrivait : "L’extraction progressive de PV aux producteurs étant tellement élevée que le capitalisme peut en céder la partie insignifiante qui permet une augmentation des salaires". Mais depuis quand "l’extraction progressive de PV" permet-elle au capitalisme d’accorder une augmentation des salaires, c’est à dire augmenter le capital V sans que par cela, et dans cette mesure même, réduire d’autant l’extraction de PV ?
Mais revenons à l’augmentation des salaires. Nous avons justement vu, chiffres à l’appui, que l’épanouissement du capitalisme au commencement du 2Oe siècle, est caractérisé par une baisse de salaire. En quoi réside alors ce miracle d’une augmentation des salaires, bouleversant toutes les données mises en lumière par le marxisme ? En effet, dit Vercesi : "Le développement gigantesque de la technique de production détermine une si haute accumulation de PV que l’attribution d’un salaire plus élevé peut ne pas déterminer l’ouverture du contraste de classe". Laissons de côté la deuxième partie de cette phrase qui fait corps avec un autre groupe de pensées, nous obtenons la réponse à notre question : comment expliquer la possibilité nouvelle pour le capitalisme d’améliorer les conditions de vie des ouvriers ? Vercesi répond par : "le développement gigantesque de la technique". Mais c’est là une affirmation chère aux économistes bourgeois. Marx a justement démontré le contraire, à savoir : le développement de la technique en régime capitaliste détermine une aggravation des conditions de vie des ouvriers.
La technique augmente la productivité. L’augmentation de la productivité entraine une baisse de la valeur d’échange des produits, des marchandises. La force de travail, comme toute autre marchandise, subit cette dés-appréciation. Les salaires n’étant que le prix oscillant autour de la valeur de la force de travail déterminée par le coût des moyens de subsistance nécessaires à sa reproduction, baissent en réalité. D’autre part, l’augmentation de la productivité en diminuant le temps socialement nécessaire à la production des moyens de subsistance de l’ouvrier, a pour effet d’augmenter le temps de travail superflu au bénéfice du capitalisme, c’est à dire de diminuer V par rapport à PV et C.
Vercesi a été évidemment impressionné par les succès concluant la lutte pour les revendications économiques arrachées par les ouvriers en 1936. mais au moment où il écrivit son rapport, ces succès étaient en train d’être largement résorbés par la riposte de la bourgeoisie et notamment par l’augmentation massive des prix de vente des produits. Quiconque a suivi la lutte syndicale sait combien éphémère ont été ces augmentations de salaire, et la C.G.T. réformiste pouvait avec raison prouver que le coût de la vie augmentant réduisait à néant les conquêtes de 1936.
Il ne faut jamais perdre de vue que C+V représente pour le capitalisme le coût de la production. Partant toute augmentation de V, et si le capitaliste prélève la même part de PV (le capitaliste ne consent jamais à la diminuer) entraine automatiquement sur le marché une augmentation correspondante des prix de vente des marchandises. Le coût de la vie augmente, le pouvoir d’achat baisse, ce qui annule toute valeur à l’augmentation de V, c’est à dire des salaires. L’augmentation n’étant plus que nominale, apparente mais non réelle.
Prenant l’apparence pour la réalité, on bâtit sur cette apparence toute une "théorie nouvelle" de la possibilité, de la compatibilité d’amélioration des conditions de vie des ouvriers, de l’augmentation simultanée de C et de V dans la phase décadente. Vercesi s’aperçoit bien que "cela semblerait contredire la formule que dans son époque décadente, le capitalisme se trouve dans l’impossibilité d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière". Mais qu’à cela ne tienne ! On démontrera "qu’une correcte compréhension des intérêts immédiats ne sont pas représentés par l’amélioration économique mais par les capacités politiques du prolétariat". C’est une façon élégante de s’esquiver. Au lieu d’expliquer cette contradiction, on l’annule. Une des manifestations essentielles de la décadence d’un système économique, c’est l’incapacité où il se trouve d’assurer un minimum nécessaire des moyens de subsistance de la société. Il est impossible de parler de décadence pour un régime qui améliore les conditions de vie des classes exploitées et s’il s’y emploie par le moyen économique. Le socialisme cesse alors d’être une nécessité objective s’imposant aux ouvriers pour devenir un "idéal élevé".
Et par quels moyens la bourgeoisie dans sa phase de décadence parvient-elle à réaliser ce miracle ? La réponse est trouvée : "L’industrie de guerre étant celle où l’industrialisation est la plus élevée, est aussi celle où le taux de la PV et de l’exploitation ouvrière est le plus fort, ce qui détermine, au point de vue des économies nationales aussi bien que de l’économie mondiale, une possibilité de manœuvre pour la bourgeoisie qui pourra se plier à certaines exigences de la classe ouvrière et laisser se terminer par un succès les luttes revendicatives, sans qu’il en résulte un réel progrès des capacités révolutionnaires du prolétariat".
La question n’étant pas s’il en résulte un réel progrès révolutionnaire du prolétariat, ce que les communistes n’ont jamais prétendu, mais elle concerne la possibilité où se trouve la bourgeoisie de se laisser arracher un succès des luttes revendicatives, par la seule vertu de l’instauration de l’économie de guerre. Cette affirmation tout à fait gratuite est démentie par les faits. Plus se développe l’économie de guerre, plus les conditions matérielles des ouvriers sont aggravées. L’Allemagne où l’économie de guerre se développe rapidement connait depuis 1934 la politique du plat unique. La Russie, par son économie de guerre, réduit les ouvriers à la famine. L’épanouissement de cette économie de guerre est donné dans la guerre où la famine est le plat quotidien du prolétariat dans toute l’Europe.
Cette affirmation est non seulement une révision de la formule marxiste, mais une absurdité théorique. l’économie normale ne peut pas se poursuivre parce qu’il n’existe plus sur le marché des acheteurs solvables, pour réaliser la PV contenue dans les produits de consommation. Comment se réalise l’économie de guerre ? Par un prélèvement par l’État d’une partie toujours croissante du revenu national, retirée auparavant de la consommation, et qui, concentrée entre les mains de l’État, devient un nouveau pouvoir d’achat (pour des produits qui ne se réincorporent pas dans la production) permettant la continuation de la création de PV. L’économie de guerre ne peut exister et se réaliser immédiatement que dans la restriction forcée de la consommation, libérant ainsi une somme de valeurs que l’État draine, par les impôts, les emprunts, les conversions et dévaluations financières, et fait de ces valeurs un immense pouvoir d’achat étatique pour la production de guerre. Ce nouveau pouvoir d’achat étatique (que Vercesi ne semble pas avoir compris encore aujourd’hui) qui n’est certes pas illimité (comme semble le croire la Fraction Belge) provient de toutes les couches de la population, mais en premier lieu du prélèvement sur les salaires. V se trouve amputé d’une grande partie et c’est là la condition du développement de l’économie de guerre. Celle-ci ne peut donc exister que directement au détriment des conditions de vie des ouvriers et c’est justement cette économie de guerre que Vercesi invoque pour expliquer la possibilité nouvelle trouvée par le capitalisme national et mondial, afin d’améliorer la vie des ouvriers.

Ainsi la nouvelle théorie :

1°) renie la thèse marxiste que "la décadence du capitalisme non seulement s’oppose à une élévation (absolue aussi bien que relative) des conditions de vie des ouvriers mais exige l’exploitation intensive de ceux-ci sur la base de l’étranglement de leurs luttes" (Déclaration de principes de la Fraction Belge) et lui substitue la compatibilité de l’amélioration du niveau de vie du prolétariat dans la phase décadente du capitalisme.

2°) dans l’impossibilité de donner une explication correcte de la formation du pouvoir d’achat qui sur le marché résorbe dans l’immédiat la production de guerre.

3°) tournant le dos à la réalité, la nouvelle théorie affaiblit la nécessité de la révolution s’appuyant sur la misère économique grandissante que le capitalisme engendre et substitue à cette colonne d’airain un pied d’argile idéaliste.

4°) niant la possibilité à la lutte pour les revendications immédiates pendant toute la période de l’économie de guerre de contenir toute "possibilité" d’intervention des communistes, et des "possibilités" d’introduire et élever au travers de ces luttes, la conscience révolutionnaire du prolétariat, la nouvelle théorie tend à réviser la position communiste dans les syndicats, et du rapport du parti et de la classe.

D/ - La guerre impérialiste

  • "Il est une analyse qui, séparant par abstraction les facteurs d’un organisme, les détruit en tant qu’éléments concourant à l’unité de l’ensemble, mais il est une autre analyse et celle-ci seulement permet de comprendre l’histoire, qui ne distingue et ne sépare les éléments que pour retrouver en eux la nécessité objective de leur coopération au résultat final".

A. Labriola (En mémoire du Manifeste Communiste)

La nature profonde, historique de la guerre impérialiste généralisée n’est intelligible que par l’étude, l’analyse de l’époque où elle surgit et qui fait d’elle une nécessité.
Un système économique domine la vie sociale dans la mesure où il correspond au développement des forces productives du moment donné, et s’affermit dans la mesure où les rapports de production et de répartition qui le caractérisent, sont compatibles et contiennent la possibilité du développement des forces productives. Dès que les forces de production dépassent les cadres étroites et limités de ces rapports, le système économique devenu une entrave doit disparaître. L’absence d’une classe révolutionnaire présentant la possibilité historique d’engendrer et de présider à l’instauration d’un système économique en correspondance avec la nécessité historique conduit la société et sa civilisation dans une impasse, où l’écroulement, l’effondrement interne sont inévitables. Marx a donné comme exemple d’une telle impasse historique les civilisations de la Grèce et de Rome dans l’antiquité. Engels, appliquant cette thèse à la société bourgeoise, est amené à conclure que l’absence ou l’incapacité du prolétariat appelé à résoudre, en les dépassant, les contradictions antithétiques surgissant au sein de la société capitaliste, ne peut avoir qu’un aboutissement : le retour à la barbarie.
De même que le capitalisme atteint le point de saturation, ne pouvant plus élargir son marché, il entre en opposition avec les forces productives et ne peut les contenir qu’en ouvrant l’ère de destruction, c’est à dire de son propre effondrement, de sa propre désorganisation. L’incapacité momentanée du prolétariat, traduite par l’inexistence et la non préparation idéologique et organisationnelle de l’avant-garde, l’absence de la condition subjective devant donner la solution historique, devient la condition permettant à la bourgeoisie de se maintenir et de poursuivre sa domination en ouvrant l’ère de la décadence. Dans cette ère, non seulement la bourgeoisie ne peut plus développer les forces productives, mais elle ne subsiste qu’à la condition de se livrer à leur destruction et à anéantir les richesses accumulées, fruit du travail social des siècles passés. La guerre impérialiste généralisée est la manifestation principale de ce processus de décomposition et de destruction dans lequel est entré la société capitaliste.

Vercesi déclare n’avoir pas vu la guerre généralisée dans ses analyses d’hier parce qu’il avait commis "l’erreur" d’oublier (!) le problème de l’échange et du marché dans son analyse économique (Nous nous proposons de revenir un jour sur ces sortes d’"erreurs"). Aujourd’hui, ayant enfin retrouvé et redécouvert le problème du marché dans l’économie capitaliste, il ne voit plus dans la guerre que le marché de l’économie de guerre et uniquement le marché où les produits de guerre s’échangent. Hier, on ne voyait que des "contrastes sociaux" se déversant dans la guerre, aujourd’hui les contrastes et même la classe disparaissent pour ne laisser qu’un unique problème économique : le besoin de "marché". Nous retrouvons là cette méthode d’analyse qui, "séparant par des abstractions les facteurs d’un organisme, les détruit en tant qu’éléments concourant à l’unité de l’ensemble", que Labriola présente comme la méthode anti-marxiste par définition et qu’il a si violemment mise à mal.
Il est évident que la bourgeoisie ne poursuit pas la destruction comme un but. Le but de la production capitaliste reste toujours la production de la plus-value, mais de même que dans la Rome antique la destruction n’était pas un but mais le résultat de la non solution des contrastes existants et de l’impossibilité de les résoudre, de même la solution prolétarienne n’étant pas imposée, la société est forcément jetée dans le cours de l’autodestruction.
La création de la plus-value se poursuit indiscutablement, mais exclusivement dans certaines branches de l’industrie aux dépens d’autres branches, au bénéfice de certains secteurs et de certains États capitalistes au détriment des autres, tout cela se traduisant pour l’ensemble du capital social par un bilan passif absolu.
Vercesi oppose absolument à tort et arbitrairement la guerre de 1914-18 à la guerre nouvelle. Or, par l’époque dans laquelle elles se situent - époque de décadence - par leur but immédiat et par la configuration essentielle des constellations antagonistes, elles sont non seulement identiques, mais elles sont la simple suite d’un phénomène historique unique, interrompu pour un moment par l’apparition du prolétariat révolutionnaire sur la scène politique. La guerre de 1914-18 a déjà démontré ce fait : l’épanouissement de l’industrie américaine ou japonaise marchait parallèlement avec la destruction du potentiel industriel des pays capitalistes européens et était conditionné par cette destruction. Quant à la masse de plus-value produite, elle est loin de compenser les sommes de valeurs (au point de vue capitaliste) détruites.
La guerre mondiale de 1914-18 a été la cause d’immenses destructions de forces productives. La perte en forces de travail a été évaluée à 37 millions d’hommes (mortalité, invalidité et diminution de natalité). Les destructions sont évaluées à 190 milliards, ce qui représente un tiers au moins de l’avoir des pays belligérants (le patrimoine de l’Allemagne était estimé à 50 milliards d’avant-guerre (cf. Lapidus, Économie politique).
Que les chiffres ne disent rien à l’économiste Vercesi qui cherche la "crise économique de la guerre", et à qui répugne la définition d’un mode de vie économique basé sur la destruction... nous le comprenons fort bien. Mais, pour un marxiste qui interroge la situation concrète, le processus réel, ces chiffres illustrent suffisamment ce qu’on entend par époque décadente et effondrement économique interne. C’est un non-sens que fait Vercesi de décomposer l’époque décadente en phases économiques distinctes et indépendantes : crise économique-économie de guerre ("prospérité économique") guerre ("marché de l’économie de guerre") et crise économique de la guerre. Dans cette voie, on peut aller encore plus loin, ce serait peut-être juste, mais absolument creux. Les "moments" séparés, distincts d’une courbe rendent absolument inintelligible la tendance de la courbe dans son tout. C’est là une méthode obscurcissante. Rien d’étonnant à ce que Vercesi se soit perdu hier, et qu’il se perde à nouveau aujourd’hui dans cette obscurité "savante".
Mais alors nous assisterons à cette contradiction paradoxale que sans la course à la création de plus-value, le capitalisme non seulement n’en retire pas de profit, du capital investi, mais encore perd une partie du capital. Ceci est parfaitement vrai pour le capital social total. De même que l’augmentation de ce dernier n’est pas le but poursuivi par le capitalisme individuel dans la phase ascendante, de même la destruction n’est pas son but dans la phase décadente. Le but pour les capitalistes reste toujours la course aux profits. L’augmentation ou la destruction sont des aboutissants, des résultantes indépendantes de la "volonté" et des "buts" des capitalistes, déterminés exclusivement par les conditions données des époques historiques différentes. Le passage de l’économie normale à l’économie de guerre est la conséquence historique indépendante de la "volonté" capitaliste, le résultat direct de la "volonté" et de la concurrence des capitalistes et d’États capitalistes luttant pour l’accaparement du profit. Vercesi, tout en reconnaissant aujourd’hui l’existence des antagonismes entre impérialistes qui "se heurtent continuellement" (tiens, tiens !), repousse toutefois leur détermination à la guerre. Pour expliquer le passage de l’économie capitaliste à la guerre, il nous sortira à chaque page une théorie nouvelle destinée à combler les lacunes de celle donnée à la page précédente.

Nous avons, bien avant la guerre - et en opposition à Vercesi - souligné que la fabrication des armes joue un rôle d’accélérateur dans la précipitation à la guerre. Nous sommes donc tout préparé à assister à cette démonstration caricaturale, parce qu’unilatérale, et vulgaire, selon laquelle : "la guerre est le marché spécifique de l’économie de guerre". Nous lisons ensuite que : "la racine" (?) de la guerre actuelle trouve son origine même dans le premier bouleversement révolutionnaire du prolétariat. Cette idée est complétée plus loin par la "volonté de transplanter en des forces (les forces productives) qui, une fois épuisées les limites de l’économie normale, se jettent (quelle précision !) dans l’économie de guerre". Sans parler de la fameuse et fumeuse "transplantation de la densité des contrastes sociaux qui.. que... sont dévolus à l’économie de guerre". Car, voyez-vous : "toutefois ces contrastes (les contrastes inter-impérialistes), ces antagonismes non seulement ne peuvent pas dépasser les cadres du régime capitaliste (!) à l’intérieur duquel ils sont appelés à évoluer".
Encore un peu, et on nous accusera de voir se perpétuer ces contrastes inter-impérialistes en dehors du "cadre du régime". La discussion porte précisément sur l’évolution de ces contrastes et de ces antagonismes (et comme nous parlons des contrastes capitalistes, il va de soi qu’il s’agit de leur évolution dans les cadres du régime capitaliste). Mais nous attendons en vain une précision, une réponse sur le poids de "ces contrastes qui sont appelés à évoluer dans les cadres du régime", sur leur influence déterminante dans les guerres inter-impérialistes qui évoluent, elles aussi, dans les cadres du régime. En fait de réponse, et tombant comme des cheveux sur la soupe, Vercesi poursuit ainsi la phrase citée plus haut : "... mais n’empêchent nullement la formation d’une solidarité reliant individualités et États antagoniques sur le front de la défense du régime contre les menaces révolutionnaires du prolétariat". Personne parmi nous n’a jamais mis en doute cette vérité élémentaire, encore faut-il souligner que cette solidarité de classe n’est pas strictement la caractéristique de la phase décadente, qu’il en a toujours été ainsi. La Commune de Paris et la solidarité en pleine guerre entre Bismarck et Thiers contre la Commune, sont une démonstration suffisante. Mais cette solidarité de classe de la bourgeoisie ne répond pas à la question posée : les antagonismes et les contrastes inter-impérialistes existent-ils et jouent-ils oui ou non un rôle dans l’éclatement de la guerre impérialiste ?
Il est impossible de s’arrêter sur toutes les affirmations proclamées justes par leur seule vertu. La place nous manque pour un tel examen qui demanderait une brochure entière. Ainsi, par exemple, la proclamation de la "nouvelle" loi de la solidarité est démontrée dans l’investissement des capitaux en Allemagne par les pays pour qui cette même Allemagne sera un concurrent demain. C’est pourtant là un fait courant de la contradiction capitaliste et qui l’accompagne tout au long de son histoire. Ce placement des capitaux dans les pays qui, par la suite, deviendront des concurrents est observable dans la politique coloniale et le financement des autres pays arriérés bien avant 1918.
Le capitalisme n’agit pas d’après un plan préconçu, à long terme, mais strictement selon les contingences de son intérêt immédiat et quand cela rapporte dans le moment même. Nous laissons de côté la théorie suivante : "que des centres de production soient économiquement en mesure de fournir les produits (!) et parce que, l’évolution capitaliste exigeant une concentration de cette économie non en France mais en Allemagne (pourquoi ?), il devient parfaitement compréhensible (?) que les capitaux émigrent de la France vers l’Allemagne" (ce sont surtout des capitaux anglo-américains qui sont allés en Allemagne, soit dit en passant !), théorie tirée par les cheveux attribuant des "exigences" à l’évolution capitaliste de concentration de l’économie de guerre en Allemagne, etc.
Nous laisserons aussi de côté toute la tirade d’application du "déterminisme économique" à la Blitzkrieg, d’après laquelle l’industrie aurait exigé un déroulement rapide des opérations militaires, et d’après laquelle la même industrie se serait par contre opposée à l’invasion de l’Angleterre car elle ne pouvait s’autoriser d’entreprendre une lutte intercontinentale. Toutes ces explications fantaisistes de la stratégie militaire après-coup sont sans grand intérêt et souvent empreintes d’un automatisme schématique. Dans la conduite de la guerre, nombreux sont les facteurs : organisation, préparation, stratégie, capacité des chefs, difficultés de toutes sortes y compris sociales ; ces dernières font figure d’accident et influencent à leur tour et modifient le déroulement des évènements.
Nous repoussons également cette interprétation schématique et volontariste consistant à expliquer l’entrée tardive de la Russie dans la guerre simplement pour faciliter à Hitler la mobilisation du prolétariat allemand au moyen de la démagogie anti-ploutocratique. C’est peut-être le résultat mais ce n’est nullement dans l’explication de l’attitude équivoque de la Russie qu’il faut chercher les intérêts impérialistes sur l’échiquier mondial. C’est bien un exemple d’analyse et d’interprétation schématique à ne pas employer dans une étude sérieuse des évènements et de la réalité.

Nous nous arrêterons un instant sur la "loi présidant à la constitution des constellations impérialistes (qui) ne peut pas encore être scientifiquement repérée". Après nous avoir démontré que les intérêts particuliers de chaque État capitaliste s’accommodent parfaitement de n’importe quelle coalition, Vercesi arrive à cette impasse. Nous ne pouvons que lui conseiller de se dépêcher car il y a bien des chances pour que le capitalisme ne soit plus qu’un souvenir avant que Vercesi ne découvre cette loi.
Ce besoin d’une loi constamment valable est une vraie maladie. Il n’y a pas de loi fixe et figée, fixant les groupements et la formation des constellations antagonistes, parce qu’il n’y a pas de fixité dans la position économique d’un État capitaliste par rapport aux autres États. La vie économique est une réalité vivante et mouvante. Il y a une loi des antagonismes au sein de l’économie capitaliste, et les modifications constantes des antagonismes dominants et secondaires sont un fait circonstanciel. Tous ceux qui sont affligés d’une tendance mécaniste et automatiste se plaignent de la complexité sociale et du caractère circonstanciel de bien des faits historiques. Ils cherchent le point fixe. Le marxiste partant de la perception du mouvement et du mouvant, saisissant le tout complexe, peut seul comprendre, d’après le tout, un moment donné.
Si Vercesi avait analysé en marxiste le cours d’avant-guerre et compris les forces réelles et concrètes poussant à la guerre, il aurait aussi, par là-même, saisit les critères d’après lesquels se sont formées les constellations. En d’autres temps, Vercesi arrivait parfaitement à décrire la tendance générale et à préciser la ligne de démarcation des dites constellations, mais il est vrai qu’en ces temps il se servait d’une méthode d’analyse marxiste. Tout en reconnaissant partiellement que les intérêts impérialistes particuliers se manifestent au cours de la guerre, Vercesi ne veut et ne peut attribuer un but économique impérialiste poursuivi par les antagonistes au cours de la guerre. Il polémique contre la "création de valeurs" (?) au travers du transfert du capital d’un État capitaliste à un autre État capitaliste. Précisant qu’il ne s’agit pas de création de valeur - qui ne se fait que dans la production - mais de transfert de valeur. Nous avons déjà dit qu’il n’y a pas de place pour l’élargissement du marché, et partant, non plus pour la production. Mais pour chaque État capitaliste particulier le capital des autres capitalistes est une valeur susceptible de réaliser sa plus-value sur le marché. La destruction des industries européennes en 1914-18 a permis le développement industriel de l’Amérique et du Japon devenus pendant un laps de temps les producteurs principaux pouvant répondre aux besoins du marché et des capitalistes européens. Le rêve de l’Allemagne - faire "l’Europe nouvelle" - traduisait sa volonté de ramener l’Europe à une économie agraire, l’Allemagne seule développant son industrie. Ce même désir, de détruire le potentiel industriel allemand et de faire du capital allemand l’acheteur de leurs produits, existe chez les alliés. Du point de vue économique "pur" cela peut être possible, en amenant l’Allemagne et l’Europe à une situation de famine pire que celle de 1921-23 ; de ce point de vue, cela doit se traduire par un réinvestissement des capitaux en Allemagne. Les conditions rendent à nouveau rentable le placement de capital, pour à nouveau se heurter à une concurrence acharnée de "l’ennemi" remis sur pied. Mais, avant "l’économie pure", et ses abstractions théoriques, la réalité concrète passe par la famine, par l’explosion des contrastes sociaux, par la révolution prolétarienne.

La destruction momentanée du potentiel industriel de l’Allemagne, dont rêvent bien des antagonistes, doit d’abord passer par la défaite du prolétariat révolutionnaire. Aussi le problème de classe, l’inquiétude et la crainte de la révolution prolétarienne montante deviennent la principale préoccupation immédiate des capitalistes du monde entier, repoussant de plus en plus au second plan leurs intérêts antagoniques.

Il nous reste encore à répondre à l’affirmation que : "la crise économique de l’économie de guerre apparait donc comme l’élément préliminaire à l’éclatement de la crise sociale". Laissons pour le moment la question de la crise sociale se rattachant au problème de l’existence sociale de la classe durant l’économie de guerre. Que signifie la crise économique pendant la guerre ?
D’après Vercesi, elle résulterait de l’insuffisance de la production par rapport aux besoins du marché, celui-ci étant la guerre. Nous avons démontré ailleurs que du point de vue économique il ne peut exister qu’une seule crise en régime capitaliste, celle de la surproduction. C’est même là la caractéristique propre aux crises en régime capitaliste. La sous-production pouvait affecter le régime féodal ou les serfs étaient directement attachés à la vie du seigneur. En régime capitaliste, l’ouvrier salarié est libre de mourir de faim, le capitaliste ne lui devant rien, hormis le salaire pendant qu’il travaille. Veut-on dire que la guerre ne peut se continuer avec une fabrication moindre de moyens de destruction ? Mais la guerre, étant non pas un marché mais un lieu artificiel résorbant la production en la détruisant, peut aussi bien se rétrécir dans ses fronts de destruction selon les nécessités, les capacités et les possibilités de la production. A la place de mille avions pour un raid, on n’en emploiera que cent ; à la place de vingt million de soldats, il n’y en aura plus que deux millions. Le front de combat rétrécira mais cela ne déterminera pas une crise économique.
Entend-on par là que la crise éclaterait dans un pays, chez un seul antagoniste ? Évidemment les difficultés de production industrielles chez un antagoniste sont susceptibles de provoquer des défaites militaires. Mais il faut tenir compte que les deux blocs ont d’immenses réserves, l’un dominant presque le monde, l’autre toute l’Europe.
Entend-on par crise économique le fait que la diminution de la production des armes diminuerait la plus-value capitaliste ? Nous répondrons que le capitalisme ne peut mettre plus d’hommes au travail qu’il y a d’hommes au monde. Tous les hommes aujourd’hui sont employés par le travail obligatoire, mais surtout il n’y a pas d’autre débouché possible du point de vue capitaliste que la fabrication des armes, c’est à dire la poursuite de la destruction.
Mais entend-on par la crise, l’épuisement économique des matières premières et de la force de production découlant d’une destruction systématique ? Il est indéniable que le capitalisme est engagé dans la voie de la destruction systématique et qu’il tend à un épuisement économique complet. Ceci est absolument juste et creux.
Cette théorie semble être la doublure de l’autre théorie aussi "juste" du super-impérialisme de Kautsky. Kautsky aussi s’appuie sur une loi historique de concentration du capital, loi indiscutable en régime capitaliste. Écoutons la réponse cinglante que lui fait Lénine : "Si l’on entend par là l’abstraction pure, tout se réduit à l’assertion suivante : l’évolution actuelle tend au monopole et par conséquent à un monopole universel unique, à un trust mondial. C’est incontestable et tout à fait creux" (L’impérialisme stade suprême du capitalisme).
Changez le terme "monopole" par celui de "l’épuisement" et la réponse de Lénine reste valable pour Vercesi.
"La formation d’un trust mondial unique semble n’être qu’une conception logique, si l’on prolonge en pensée, à l’infini la courbe du développement capitaliste. Mais à considérer le développement concret du capitalisme moderne, on voit que les contradictions sont si grandes qu’elles doivent provoquer une formidable explosion et que le capitalisme aura vécu avant de se transformer par voie de croissance en un trust unique" (Lénine, L’impérialisme stade suprême du capitalisme).
Comparez ce modèle de raisonnement marxiste, mille fois plus vrai encore quand on l’applique à "l’épuisement économique" avec le raisonnement mécanique et figé de Vercesi !

"Il n’y a pas de loi dont l’action puisse être étendue indéfiniment, un moment vient toujours où, par suite de changements de condition, une loi cesse d’être applicable. C’est aussi vrai dans les sciences sociales que dans les sciences naturelles. D’après la loi de modification du volume des gaz selon les variations de la température, un gaz refroidi à 273° en dessous de zéro devrait avoir un volume égal à 0, disparaître, en d’autres termes complètement puisqu’il perd 1/273e de son volume à chaque refroidissement. Mais comme nous avons à faire à des gaz concrets et non à des raisonnements abstraits, le gaz ne disparait pas. Avant que nous ayons pu l’amener à - 273°, il se liquéfie. Or la loi en question ne s’applique pas aux liquides" (Iosif Lapidus, Économie politique).
Avec Lénine, nous pouvons dire que dans la "crise économique" de la guerre découvert par Vercesi, l’épuisement économique qui est son contenu semble n’être qu’une conception logique si l’on prolonge à l’infini en pensée la courbe du développement de la guerre impérialiste. Par ce raisonnement dans l’abstraction pure, on peut arriver à l’épuisement des sources économiques et techniques dans la frénésie de la destruction qu’est la guerre. On peut arriver à l’anéantissement physique de tout le prolétariat. Mais à regarder les choses de près dans le déroulement concret de la réalité, elles ne se passent pas ainsi.
Bien avant que le capitalisme n’ait réduit le monde en poussière, l’explosion formidable des contrastes sociaux fouettés par la seule tendance du capitalisme à la destruction, fera sauter tout l’édifice social et mettra fin à la guerre. Confrontez cette "crise économique d’épuisement" avec la réalité de la situation italienne et vous verrez que ce ne sont pas les armes qui manquaient en Italie, mais la volonté des hommes pour les manier. Ainsi l’Italie en guerre n’a jamais pu décréter la mobilisation générale. Avons-nous là des raisons d’ordre économique et industriel ou bien d’ordre social ?
Le besoin de découvrir la "crise économique" de l’économie de guerre engendrant la renaissance "sociale" du prolétariat s’explique uniquement par le fait de n’avoir pas compris que l’économie de guerre est elle-même la manifestation de la crise économique du régime, la base de l’économie et de la production du capitalisme dans la phase de sa crise permanente.
Ceux qui prétendaient que le capitalisme avait trouvé dans l’économie de guerre une solution à sa crise, une "prospérité économique" - et parce qu’ils persistent toujours dans cette fausse théorie si lamentablement démembrée par les faits dans la réalité de chaque jour - sont aujourd’hui à la recherche de la découverte de la "crise économique".
Ils cherchent aujourd’hui ce qu’ils n’ont pas vu et n’ont pas voulu voir hier.

LA CRISE ECONOMIQUE DE L’ECONOMIE DE GUERRE ?
UN FAUX NEZ SUR UN FAUX BONHOMME !

E/ - La situation italienne

S’il est "encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur les évènements d’Italie", il n’est pas trop tôt pour essayer d’établir une analyse correcte sur les évènements qui ont brusqué le cours normal de la guerre impérialiste et jeté les prémisses pour l’ouverture du cours de la reprise des mouvements prolétariens.
Encore une fois, nous sommes en présence d’une nouvelle analyse à prétention scientifique qui devrait bouleverser toutes les données et toute la méthode d’analyse dialectique du marxisme : l’économie de guerre. Toutes les manifestations qui se produiront avant et pendant le conflit auront pour origine la dite "économie". Ce n’est plus la guerre (aboutissement naturel des contrastes engendrés par la société capitaliste) qui déterminera la nécessité d’une production de guerre, mais ce sera exactement le contraire. Ce n’est plus la guerre qui déterminera le point extrême de la crise du régime, qui fera rejaillir historiquement la fonction du prolétariat, mais par contre ce sera la nature "particulière" de l’économie de guerre qui contient la réalisation de la plus-value et la classe prolétarienne disparaissant en tant que conformation sociale. Le massacre ne sera pas arrêté par les mouvements des masses ouvrières en révolte contre les conditions effroyables de vie et de mort imposées par le capitalisme, mais par la "crise de l’économie de guerre" qui devrait se terminer par l’épuisement des matières premières et des forces productives (le prolétariat).
Nous avons toujours pensé que "l’économie de guerre" était une conséquence du facteur guerre synonyme de crise, de misère, de massacre qui, toujours, aboutissent à des luttes sociales et de classes. Cette économie, qui serait à l’origine de toutes les manifestations de la société capitaliste, aurait déterminé bien avant le conflit une ère de "prospérité économique". Pour la bourgeoisie, sans doute, mais il faudrait descendre des nuages de l’économie pure qui se prolonge logiquement à l’infini jusqu’à l’abstraction, et se replacer sur le terrain de la contradiction qu’engendre la réalité : la souffrance, la misère, la fatigue des masses ouvrières, voir le prolétariat, ce prolétariat qui porte le poids de toute la conséquence de cette guerre ; ce prolétariat que l’on a oublié pendant 24 pages dactylographiées, et que l’on a effacé même socialement. Mais revenons pour l’instant à la situation italienne.
En page 20, nous trouvons ce texte :

"Les grèves de mars 1943 sont une révélation de l’incapacité de l’économie de guerre d’être à la hauteur de la situation, alors que trois années de guerre et de défaites avaient épuisé les possibilités d’une activité économique même dans des proportions extrêmement réduites. Ces grèves toutefois ne sont nullement l’apparition de la force massive du prolétariat italien capable de se battre et de vaincre le fascisme".
"Une telle hypothèse heurte de front le déroulement ultérieur de la situation italienne qui a vu l’impossibilité de l’éclosion des mouvements du point de vue arithmétique du rapport de force. Si le cours révolutionnaire s’était effectivement décroché avec les grèves de mars, le rapport de force n’aurait pu que devenir favorable au prolétariat, et non rester à l’avantage du capitalisme".<:p>

Dans l’enchevêtrement des fils barbelés que l’on pose sur la route de l’analyse politique, on a de la peine à dégager une ligne conséquente. Pour l’auteur tout est facile, rien n’existe, aucun facteur n’est intervenu, sauf le monstre de l’"économie de guerre", et les conclusions seront encore moins compliquées : "c’est le fruit pourri qui tombe".
Nous avions déjà fixé l’année dernière les éléments déterminants, la crise du régime qui minait les bases de la société capitaliste en Italie :

1°) exploitation économique et répression politique des masses, poussées au maximum ;

2°) balancement dans le milieu bourgeois, ses intérêts ayant toujours été soumis à la finance anglo-américaine ;

3°) guerre d’Abyssinie et d’Espagne ;

4°) industrie de transformation, impossibilité d’un effort de guerre prolongé ;

5°) Prolétariat totalement opposé à la guerre et armée pratiquement inexistante.

Si l’on ajoute à ce schéma la profonde crise économique, au aura tous les éléments subjectifs et objectifs réunis pour l’éclosion des contrastes mûrissant dans la situation de guerre impérialiste. Le facteur prolétariat jouera un rôle prédominant dans le cours des évènements qui précèderont la chute du régime, et s’affirmera ensuite comme la seule force sociale et politique apte à pouvoir engager la lutte contre la guerre et la société capitaliste. Les grèves de mars ne sont nullement la révélation (?) de l’incapacité de "l’économie de guerre", mais le produit de la haute tension sociale comprimée par 20 années de dictature fasciste et 3 années de guerre impérialiste.
La maturation de la crise de régime en Italie se manifestera donc de la manière élastique propre à la dialectique marxiste sur la base de l’opposition des deux classes en présence, en réaffirmant l’aversion irréductible des forces productives (les ouvriers) à la guerre.
Mars 1943, quatre mois avant la chute du fascisme, une série de mouvements à caractère exclusivement prolétarien - ayant comme base une série de revendications politiques, économiques - éclatent dans tous les centres industriels du Nord et du Centre de l’Italie, mouvements exclusivement prolétariens puisque c’est dans les usines comme toujours que les mouvements de masse ont jailli et jailliront. Les revendications : augmentation de salaire, indépendance des syndicats, expulsion des bonzes fascistes, cessation de la guerre. Conflits et bagarres caractérisent ces agitations que les forces de la contre-révolution (centrisme, socialisme) s’efforcent de maintenir dans les cadres de la libération nationale et des compétitions impérialistes.
Les défaites militaires successives venant augmenter les difficultés intérieures, l’État fasciste alloue pour les ouvriers travaillant pour l’industrie de guerre la somme de 10 Lires par jour prélevées dans le budget de l’État (mesure sans précédent dans l’Histoire).
Mais comme dans toute situation complexe où les contrastes ont fait rejaillir les antagonismes de classe, le problème des salaires sera dépassé et l’agitation continuera, morcelée en zigzag, mais toujours suivant une ligne ascendante, dominée par des revendications dans lesquelles le caractère politique ne peut faire aucun doute : pour les libertés syndicales, contre la récupération des heures de travail perdues pendant les alertes aériennes. Toutes ces grèves qui s’échelonnent pendant les mois de mars, avril, mai et juin, sont les manifestations réelles de l’entrée dans l’arène sociale du prolétariat qui, instinctivement, essaie de nous démontrer qu’il existe une situation anormale en Italie, mais c’est contre le fascisme seulement que les prolétaires luttent, pour les chauvins anglophiles ou russophiles. Le thermomètre pour mesurer la marche des évènements sera le front militaire avec ses victoires ou défaites.
Pour le naïf, ce sera les désaccords entre le pape et le roi, entre Badoglio et Mussolini qui auront déterminés la crise et la chute du régime. Pour les économistes scientifiques ce sera le manque de canons, la crise qui sonne pour l’économie de guerre, qui déterminera l’écroulement du fascisme. Pour nous ce seront les contradictions multiples qui auront fait mûrir la situation politique en Italie où le prolétariat, par sa densité sociale et sa tendance politique, a joué le rôle déterminant et face auquel la bourgeoisie italienne aurait perdu la partie sans l’apport massif des forces du capitalisme international.

En fait, les grèves de juin, entourées par toutes les forces conjuguées de la contre-révolution - illustrées par la radio de Londres comme la manifestation du plus pur patriotisme - contenaient une volonté farouche du côté du prolétariat et du soldat d’en finir avec la guerre. Les grèves elles-mêmes ne se sont pas arrêtées après la chute du fascisme en juin, mais ont rebondi avec une unique revendication : "A bas la guerre !". Le fascisme avait été balayé en quelques jours (on ne parle pas ici de l’aspect physique), du gouvernement à la milice de la magistrature, tout avait disparu. De son côté la bourgeoisie n’est pas restée inactive. Elle avait parlementé avec l’ennemi "anglo-russo-américain", on avait préparé la démission du Duce et son "arrestation", on avait choisi son successeur, et pas par hasard Badoglio.
Derrière le rideau des manifestations officielles au cri de "Vive le Pape !", "Vive Badoglio !", "Vive la République !", les masses ouvrières de Turin, Milan, Gênes, Trieste, Bologne, jusqu’à Florence, ne veulent plus travailler pour la guerre. Les mouvements de grèves regroupaient des centaines de milliers d’ouvriers. On rebaptisait les syndicats. On élisait les conseils d’usine. On manifestait aux cris de "A bas la guerre !". Par reflet, dans l’armée, les désertions se faisaient en masse. La réponse du capitalisme italien par la voix du maréchal est classique : État de siège, arrestations en masse, fusillades. Mais le sort de la situation est fixé, nulle force contre-révolutionnaire ne peut arrêter le cours de la nouvelle situation ouverte. La guerre est virtuellement finie en Italie. Seule l’intervention du capitalisme international pourra, par le massacre, sauver la situation en dispersant le prolétariat. L’armée libératrice arrêtera les opérations militaires pour laisser le temps à l’armée allemande de faire son occupation militaire. Les forces de la contre révolution de demain ne veulent pas encore se compromettre. Mais le temps presse. Et ailleurs ce sera par des bombardements intensifs de Turin et de Milan que les populations seront obligées d’évacuer complètement, évacuation d’ailleurs conseillée quelques jours auparavant par la radio de Londres. Mais la situation est intenable pour le capitalisme italien. Les bonzes socialistes et communistes se font huer par les ouvriers. Il faut arrêter la guerre. la manœuvre combinée de l’armistice permettra au gendarme allemand de compléter l’occupation militaire. L’Italie deviendra un champ de bataille meurtrier. C’est là le seul moyen qui reste au capitalisme pour arrêter le mouvement révolutionnaire.

Incapacité et crise de l’industrie de guerre ? Toute l’Italie du Nord est farcie de matériel allemand mais sa caractéristique de fait est que, après une année de propagande et de menaces des deux gouvernements italiens, l’armée italienne est inexistante des deux côtés du front militaire. Il y a encore des grèves, encore des mouvements. Après le retour du DUCE (manœuvre combinée du capitalisme international pour maintenir l’épouvantail antifasciste derrière lequel se cache le capitalisme "démocratique") le mode de domination a profondément changé d’aspect. On a jeté les bases d’une république sociale. Pourquoi ? Comment se fait-il que le fascisme après 20 années de "solide" régime ait jeté par-dessus bord tout son programme autoritaire, pour laisser aux ouvriers le droit de libre organisation syndicale, de conseils d’usine avec participation à la gestion et aux profits des établissements de production ?
On parle même, dans la presse italienne, de mise en coopération de certains établissements abandonnés par les industriels. Pourquoi de l’autre côté du front fait-on un usage rapide des précieuses et extrêmes réserves capitalistes : les centristes dans le gouvernement royal ?
Les évènements ont donné la réponse : le prolétariat en brisant les liens qui l’attachaient à l’idéologie capitaliste, avait rejoint des positions de classe telles qu’on ne pouvait l’attaquer de front. le capitalisme après son intervention contre le prolétariat en Italie a orienté son attention sur les nouvelles menaces qui surgiront dans d’autres secteurs minés par les contrastes que la guerre accumule et mûrit au sein de la société capitaliste. D’autres chercheront dans la Conférence de Moscou et de Téhéran cette tendance de la classe dominante. Nous l’avons décelée dans le développement de la situation italienne et dans la situation internationale. C’est à ces deux Conférences que le groupe impérialiste des "Libérateurs" a été obligé d’enregistrer le changement du cours de la guerre. Désormais l’expérience italienne a prouvé que les hypothèses émises étaient devenues une réalité vivante et qu’il fallait compter avec l’intervention du prolétariat. Une autre préoccupation a dominé une partie du débat : il fallait chercher le gendarme de demain en Europe, et ce n’est pas par hasard que le choix soit tombé sur la Russie.
En conséquence les opérations militaires seront développées en fonction d’une vaste opération de police pour contenir les secteurs italiens et surveiller étroitement les autres secteurs, particulièrement l’Allemagne. Comment et quand se manifeste la solidarité de classe du capitalisme international ?
L’histoire de la lutte entre les classes est assez édifiante à ce sujet. Dans la Commune de Paris, les ennemis allemands deviendront des alliés contre le prolétariat parisien ; contre la Révolution russe, le front unique du capitalisme sera mondial, on aidera les armées blanches et on tentera la formation d’une armée internationale (Salonique) que la lutte du prolétariat fera avorter. De 1920 à 1936, sur la base des expériences acquises, la solidarité du capitalisme international sera appliquée efficacement contre le prolétariat italien, hongrois, allemand, chinois, espagnol. La solidarité de classe capitaliste s’affirme dans les périodes où les contradictions sociales, les crises, les guerres font jaillir la menace révolutionnaire du prolétariat dans un secteur donné du monde capitaliste.
Dans le développement de la situation en Italie, la menace prolétarienne de classe a surgi malgré les mesures prises par les deux groupes capitalistes "démocratique" et "autocratique". La poussée des masses avait dépassé les bornes fixées par l’antifascisme. le gouvernement Badoglio, malgré l’apport des domestiques social-communistes, est impuissant à contenir la situation.
Mais la fin des hostilités en Italie signifierait, comme en avril 1917 en Russie, laisser poser les conditions pour la reprise des mouvements de masses contre la guerre dans toute l’Europe et l’ouverture du cours de la révolution prolétarienne en Italie. L’intervention rapide et sanglante du capitalisme international contre le prolétariat italien n’a pas et ne peut pas avoir d’autre signification. le capitalisme multiplie des expériences dont il s’inspire pour intervenir dans la situation à venir. Parmi nous on multiplie des hypothèses et des bêtises.

Face à la guerre impérialiste il n’y a pas d’autre réponse possible : révolution prolétarienne. Cette affirmation contient en soi la confirmation que c’est au cours du conflit impérialiste même que les conditions préliminaires pour l’épanouissement des mouvements prolétariens mûrissent. Si l’on ne peut pas fixer la date de la fin de la guerre, on peut affirmer que seule la révolte des masses ouvrières, à laquelle s’uniront les travailleurs de l’armée, mettra fin aux opérations militaires en Europe. La détermination du facteur de classe est à la base des terribles conditions d’existence que le capitalisme impose aux prolétaires pendant le conflit.
L’opposition historique du prolétariat en tant que classe, à la guerre comme expression capitaliste, découle du fait que la bourgeoisie, malgré son ère de prospérité a réduit à un minimum et sans lendemain le niveau de vie des ouvriers.
Malgré la persistance des idéologies capitalistes au sein des masses et l’absence du parti politique, la tension est telle que l’explosion comme celle d’Italie sera inévitable. La formulation "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" est la seule correspondant à la maturation des conditions subjectives pendant la guerre.
Même si, comme en 1914-18, cette position de principe ne peut devenir un mot d’ordre se reliant pratiquement aux masses, elle représente la base sur laquelle les communistes dégageront la réelle orientation des évènements politiques. Elle est le pont entre l’avant-garde et les masses au moment où le capitalisme (contraint par la poussée ouvrière) arrêtera les opérations militaires. "Transformer la guerre impérialiste en guerre civile" signifie que, pendant et après la guerre, le prolétariat a le rôle exclusif de poser les conditions essentielles pour le renversement du régime capitaliste. Elle s’oppose nettement à la thèse contre-révolutionnaire dans son essence - la Paix - qui n’a qu’un but spécifique : dévier les masses en révolte du chemin de la révolution pour essayer de les maintenir autour des ruines de la société capitaliste en décomposition.
La formule "cessation de la guerre" se relie directement à la thèse de la Paix capitaliste, superficiellement on pourrait objecter qu’en Italie (comme en Russie en 1917) les ouvriers se sont insurgés contre la guerre, au cri de "Vive la Paix !" les communistes trouveront la réponse dans le contenu des évènements et concluront que les révoltes ouvrières signifient l’ouverture du cours révolutionnaire qui, avec la formation du parti politique de classe, poursuivra la lutte vers le but final.
La maturation générale de la crise du régime capitaliste trouve sa confirmation dans les évènements d’Italie où les forces massives du prolétariat ont joué un rôle prépondérant. L’expérience italienne a prouvé que les mouvements de masses surgiront au cours de la guerre et que malgré l’effort des forces unifiées de la contre-révolution, ils auront tendance à se détacher du programme capitaliste pour prendre une orientation indépendante exprimant ici un net contenu de classe.
Le Parti nait des conditions politiquement favorables à la reprise des mouvements de classe du prolétariat. Si nous suivons le cours dialectique des évènements qui ont surgis en Italie, nous trouvons les conditions objectives et subjectives pour les bases politiques de la formation du parti de classe en Italie. L’absence du parti n’a pas permis à l’éclosion des mouvements de déterminer l’ouverture du cours révolutionnaire. La transformation de la fraction en parti n’est pas une transformation automatique ni un acte de volonté, ni le rassemblement des militants dispersés politiquement depuis des années.

Dans sa substance politique, la fraction loin de s’isoler de la lutte de classe, doit rester étroitement liée à toute la réaction prolétarienne qui s’y détermine, pour s’enraciner par conséquent dans tout le développement ultérieur de la lutte.
Dans ce processus, sur les bases d’une analyse correcte des évènements découlant du travail idéologique intérieur et international, la fraction posera une série de positions politiques aptes à relier les aspirations prolétariennes à son programme, qui détermineront les conditions préliminaires à sa transformation en parti politique de la classe. Après la leçon des évènements en Italie, le décalage existant entre les conditions de maturation des mouvements prolétariens des secteurs donnés du monde capitaliste fait ressortir toute l’importance de l’apport des autres prolétariats dans la lutte.
Le devoir de la fraction dans la situation actuelle, outre celui de favoriser la constitution des fractions de gauche dans les autres pays, consiste dans sa contribution au premier noyau de l’Internationale de demain.

L’analogie entre deux périodes historiques n’est valable qu’à la condition de tenir compte des modifications intervenues dans la situation. En 1914, première guerre impérialiste : toutes les organisations du prolétariat sont passées au capitalisme, rares et confuses sont les réactions de classe au sein des partis et groupes opposés au conflit. Elles vont du syndicalisme français jusqu’à l’attitude intermédiaire du parti socialiste italien. Seul le groupe bolchévik avait une vision très nette des évènements. le prolétariat, lui, était absent, jeté dans le carnage, ne pouvait que subir les évènements et se taire. 1915 : à Zimmerwald sont réunis une poignée de délégués représentant une infime minorité et des groupes très restreints du mouvement ouvrier. Des débats encore plus confus il ne résulta qu’un manifeste contenant toute une gamme de conceptions politiques, mélange de pacifisme et de phraséologie révolutionnaire. Seule le groupe bolchévik représentait et avait avait défendu la position révolutionnaire du prolétariat à travers Lénine, synthétisée dans la formule : "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" ; formule rejetée par tous les délégués présents à cette Conférence. Aucune manifestation du prolétariat n’avait précédé ni suivi cette rencontre. Et pourtant elle contenait en germe les aspirations des masses qui, deux années après, devaient se manifester avec la prise du pouvoir en Russie par le prolétariat qui, en brisant le cours de la guerre, pose les conditions pour la lutte des masses vers la révolution prolétarienne. En 1939, encore une fois, toutes les organisations prolétariennes ont contribué à jeter le prolétariat dans le gouffre de la guerre. la situation était aggravée du fait de la position de l’État russe et de l’antifascisme qui, tout au long de la préparation idéologique à la guerre, avait été un puissant auxiliaire de la manœuvre capitaliste. Toute réaction prolétarienne était anéantie. Seule notre fraction avait délimité les positions de classe du prolétariat. A la veille du conflit, malgré l’imagination de quelques camarades, le bilan des évènements politiques était tué. Octobre, avec le Bureau International, représentait l’ouverture de la nouvelle période comme déterminée par la guerre impérialiste. Il représentait aussi l’orientation vers les nouvelles tâches imposées par la situation et le regroupement des énergies révolutionnaires que le cours de la guerre avait délimités et poussés sur le terrain de classe.

Ce n’est pas en détournant les problèmes ou en faisant des analogies sur l’inexistence de Zimmerwald ou de Liebknecht que nous échapperons à nos responsabilités politiques. Le regroupement des forces nouvelles de l’avant-garde du prolétariat international se fera exclusivement sur la base de la G.C.I. ou ne se fera pas. C’est à nous qu’il faut demander pourquoi ce travail idéologique a été interrompu. C’est à nous à reconnaître l’absence de toute continuité dans le travail de reconstruction programmatique international, dans la période actuelle. C’est à nous qu’il faut poser la question sur le manque de toute manifestation internationale, particulièrement après les évènements d’Italie. C’est sur nous que la responsabilité pèse au sujet du rejet du regroupement idéologique et politique des énergies (modestes mais saines) nouvelles, capables de devenir la base des fractions d’aujourd’hui et le cœur du parti de demain. C’est à nous de tenir l’engagement pris vis-à-vis des ouvriers italiens et du prolétariat international.
Tout s’est écroulé, toutes les écoles politiques ont sombré dans la guerre. Tous les partis se réclamant du prolétariat sont passés à l’ennemi. Des forces nouvelles, seulement, surgiront les cadres de la révolution prolétarienne. Ce n’est pas en collant des étiquettes sur les "activistes", les "attentistes" ou les "avant-coureurs" que l’on parviendra à effacer nos erreurs, nos défaillances, ni non plus nos responsabilités.
Les ouvriers se sont exprimés avec les pieds (Italie) et ils s’exprimeront encore partout de la même façon. Il leur manque le cerveau. Il faut leur donner cet organe : le parti. Nous sommes les dépositaires des bagages théoriques contenant les armes aptes à redonner aux prolétaires leurs forces et leur capacité de classe. Il faut mettre ce bagage au service des forces de la révolution prolétarienne de demain. Il n’y a pas deux positions compatibles avec le développement de la situation actuelle et de l’avenir.
Ou sur le programme "d’Octobre" nous réussirons - et nous devons réussir à ressouder les ruptures idéologiques qui se sont produites - ou bien nous disparaitront entrainant derrière nous tout l’effort accompli pendant 25 années de travail politique.

F / - La situation internationale et la perspective : REVOLUTION.

Nous vivons la 5e année de la guerre impérialiste. Cette prolongation de la guerre ne peut s’expliquer par la capacité de la production industrielle suffisant aux besoins de la guerre. Quelle que soit l’importance que joue le facteur de la production, il n’est pas le facteur dominant et déterminant. La capacité de la production est elle-même largement déterminée par la force de travail, c’est à dire par le degré atteint par l’intensité des contrastes sociaux et la capacité du capitalisme à les dominer. Cette durée de la guerre s’explique par la profondeur de la défaite subie par le prolétariat depuis Octobre 1917, se traduisant par la violence inouïe de l’ennemi de classe, par le massacre physique du prolétariat, mais surtout par le ravage idéologique fait avec l’aide de tous les courants au service de la bourgeoisie, de la social-démocratie au trotskisme. La force et la faiblesse de la bourgeoisie, la possibilité de la poursuite de la guerre, sont avant tout déterminées et limitées par la capacité du prolétariat à se ressaisir, à sortir de sa torpeur par la reprise de sa lutte. Tout autre explication ou interprétation se ramène objectivement à un fatalisme historique et traduit le pessimisme petit-bourgeois subjectif ayant perdu confiance dans la force révolutionnaire du prolétariat.
De même que ce sont les défaites du prolétariat, son impuissance, qui ont conditionnées l’ouverture du cours et de l’éclatement de la guerre, c’est également en lui, dans son impuissance, que se trouvent les raisons de sa continuation, et de lui exclusivement que dépend l’arrêt de la guerre.
Il st impossible, au risque de tomber dans un chauvinisme ouvert ou déguisé, d’expliquer l’arrêt de la guerre de 1914-18 autrement que par l’intervention révolutionnaire du prolétariat. Et personne encore, dans les rangs communistes, n’est venu attribuer l’arrêt de la guerre à l’insuffisance de la production industrielle. Pour justifier cette thèse aujourd’hui dans la guerre actuelle, on est obligé d’invoquer on ne sait quelle différence historique entre 1914-18 et 1939-44 où, contrairement à l’autre guerre : "il s’ensuit que le cours de l’évolution de cette économie (de guerre) n’engendrera pas sa négation mais seulement son épuisement et que ce dernier uniquement peut engendrer sa négation". Mais pourquoi 1914 aurait engendré sa négation en éruption révolutionnaire du prolétariat tandis que, aux dires de la "nouvelle théorie", cela est une impossibilité en 1939-44. Écoutez ce raisonnement :

" La formule de Lénine ("transformation de la guerre impérialiste en guerre civile") correspondait partiellement aux possibilités de l’évolution de l’économie de guerre en 1914-18... Cette formule exprimait l’époque dont l’enjeu consistait dans la perspective que le capitalisme croyait encore possible, à savoir l’annexion d’autres marchés capitalistes coloniaux au mécanisme productif de 1914. Cette perspective fût contredite d’ailleurs par les évènements ultérieurs. Versailles n’ouvrait pas une possibilité d’annexion d’autres marchés extra-capitalistes mais devait se limiter à une simple redistribution de ceux existant auparavant. A la bourgeoisie voulant s’associer le prolétariat en faisant croire à celui-ci que son sort aurait été amélioré... le prolétariat répondait par le refus, et par sa mobilisation contre chacun des impérialismes... La guerre de 1939-44 pose un problème bien plus élevé : celui de la transformation de la guerre impérialiste en révolution".

Cette citation fait ressortir que :

1°) à la bourgeoisie qui croyait en 1914 à des possibilités de nouveaux débouchés et qui voulait s’associer le prolétariat dans ses entreprises d’annexion, le prolétariat a répondu par un refus en se mobilisant contre sa propre bourgeoisie nationale. Ainsi le mot d’ordre de Lénine "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" correspondait partiellement aux possibilités de l’économie de guerre d’alors ;

2°) en 1939-44, parce que le problème posé est plus élevé, à savoir celui de la transformation en révolution de la guerre impérialiste : "il s’ensuit que le cours de cette évolution de l’économie (de guerre) n’engendre pas sa négation mais seulement son épuisement (économique)". Si, pour être dialectique, il s’agit d’amasser des contradictions, il faudrait sans hésitation décerner à cet auteur la médaille d’honneur de la dialectique ! En somme toute la différence entre 1914 et 1939 consisterait en ce que, en 1914, la bourgeoisie croyait à l’élargissement de débouchés et maintenant elle n’y croit plus.

Depuis quand la croyance d’une classe est-elle devenue la base fondamentale, le critère d’une analyse objective d’un cours d’évolution ? Ainsi, en 1914, cette seule croyance aurait rendu possible la transformation de la guerre en révolution, en correspondance avec l’économie de guerre. Par contre, la non croyance aujourd’hui, et au moment où pourtant se pose historiquement le problème de la révolution, fait que l’économie de guerre n’engendre pas la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ! Après cette "démonstration théorique", on ose encore invoquer la vérification expérimentale et qui consisterait dans les faits :

1°) à ce qu’après 5 ans de guerre nous n’avons encore connu aucune manifestation contre la guerre de personnalités ou groupements agissant au sein de la classe ouvrière, alors que c’était déjà le cas en 1914, et que nous eûmes après Zimmerwald et Liebknecht.

2°) une autre manifestation de cette vérité consiste dans la léthargie idéologique dans laquelle a vécu le centre de la fraction.

Il y a une méthode qui consiste à expliquer les évènements d’après les résultats et de crier à la fatalité. Cette méthode n’est pas une trouvaille de Vercesi, elle a toujours servi à un certain courant politique dans l’histoire du mouvement ouvrier. Ainsi, après la défaite de la révolution russe de 1905, les mencheviks s’écriaient : "il ne fallait pas prendre les armes". Après le 1923 allemand, les centristes avec Zinoviev en tête se refusaient à voir la défaite consommée parce qu’ils ne s’étaient pas engagés dans la révolution.
Ainsi, les évènements révolutionnaires de 1943 en Italie : "ne sont nullement l’apparition ou le commencement de l’apparition de la force massive du prolétariat car si le cours révolutionnaire s’était effectivement décroché avec les grèves en mars, le rapport de forces n’aurait pu que devenir favorable au prolétariat".
Maintenant c’est la léthargie du centre de la fraction qui prouve l’inexistence sociale du prolétariat ! Le sommeil léthargique jusqu’au ronflement n’empêche pas un incendie d’être un incendie, et la théorie de la désertion n’empêche pas les évènements d’Italie en juillet 1943 d’avoir été "l’apparition de la force du prolétariat", et même plus que cela !
Quant aux manifestations contre la guerre, aux Liebknecht que Vercesi n’aurait pas encore vu, il faut l’attribuer, croyons-nous, à son sommeil léthargique. Nous avons depuis la guerre assisté à certaines grèves en Europe et à certaines manifestations de groupes contre la guerre, qui dépassent certainement Zimmerwald. Reconnaître la révolution une fois accomplie ne présente ni grande perspicacité politique, ni intelligence des évènements. Pour un révolutionnaire, il s’agit moins de reconnaître l’œuvre de Liebknecht que de faire œuvre, d’être un Liebknecht. Évidemment cela ne va pas tout à fait avec le sommeil léthargique de nos "théoriciens et économistes".
La réussite du capitalisme international à dévoyer et à briser l’éruption du prolétariat, qui s’est manifestée en 1943 en Italie, ne signifie pas que ce mouvement a été prématuré. La situation italienne est le reflet d’une situation européenne. Désormais toute la vie politique du capitalisme est imprégnée de cette préoccupation devenue la principale, tout en repoussant à l’arrière-plan les intérêts particuliers de chaque impérialisme. L’Amérique peut se livrer à la mainmise sur les pipe-lines de l’Angleterre au Proche-Orient, elle peut s’assurer les bases maritimes aux dépens de l’Angleterre ou mettre la main sur les colonies françaises. la Russie peut essayer d’assoir son influence économique et politique dans les Balkans, dans la Méditerranée ou en Asie. Tous ces intérêts ou intrigues très réels, passent toutefois au second plan devant la préoccupation qui hante le monde capitaliste, la menace révolutionnaire du prolétariat, qui a brisé le cours normal de la guerre en juillet 1943.
Rappelons que la révolution russe, qui brisa le cours de la guerre de 1914, éclate en février 1917 et que la guerre n’est officiellement arrêtée qu’en novembre 1918, c’est à dire 21 mois après. Il y a toutes les raisons de croire que nous irons à un rythme plus rapide. Nous avons fait, dans nos rapports antérieurs (voir Bulletin International), un essai théorique de démonstration de cette perspective. La situation actuelle est caractérisée par une extrême insécurité et instabilité. Il n’est donné à personne de fixer un délai et de faire des prophéties. Il importe d’être conscient de la maturité générale et de la possibilité d’explosion qu’elle contient à chaque moment. Le capitalisme international se prépare fiévreusement à livrer les plus sanglantes batailles à la révolution prolétarienne. Les modalités d’après lesquelles elles se feront sont multiples et impossibles à discerner dans leurs détails. L’avant-garde doit se préparer à toutes les éventualités et, dans tous les cas, tendre à se souder à la classe en la guidant vers l’assaut du pouvoir. C’est à cette perspective mûrissante chaque jour que la méthode marxiste d’investigation nous permet de déceler, dans le cours historique que nous traversons, ce que les révolutionnaires doivent prendre comme point de départ de leur activité.
La fraction ne peut que rejeter et répudier toutes les trouvailles de la nouvelle théorie et reprendre l’affirmation centrale de "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile", à la fois comme résultat, nécessité et possibilité engendrée au cours même de la guerre. La fraction fait découler de cette affirmation son activité politique pratique et ses tâches immédiates.

Conclusions : Les tâches de la fraction.

"Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit de le transformer".

Marx, Thèses sur Feuerbach.

Nous avons suivi tout au long la démonstration théorique de Vercesi. Il nous a été impossible de relever et de répondre à toutes les affirmations et contradictions contenues dans ce document, nous nous sommes toutefois efforcés de mettre à jour les erreurs fondamentales de sa construction théorique. La pleine signification de cette théorie éclate dans sa traduction politique.
Tout l’échafaudage théorique se résume dans la poursuite de la démonstration de l’impossibilité de l’action et de l’intervention de la Fraction dans le cours présent. Nous devons reconnaître que sur ce point "un progrès notable" a été fait par les protagonistes de la nouvelle théorie.
En effet, jusqu’aux évènements de juillet 1943, nous avons assisté de leur part à une position de rejet absolu et obstiné de tout travail idéologique de la fraction.
L’existence même de la fraction a été décrétée impossible pendant la guerre. Sur ce point également, la "nouvelle théorie" a rejoint la position de Kautsky pendant la guerre de 1914-18 (encore un trait commun entre la guerre de 1914-18 et de 1939-44) qui niait la possibilité de travail et d’existence de l’Internationale socialiste durant la guerre. A la seule différence que Kautsky n’est pas allé chercher des théories ni invoquer la crainte "d’altération" du programme par les "activistes" pour justifier face à l’avant-garde sa soumission aux conditions imposées par la bourgeoisie. Aujourd’hui on ne dit plus que la fraction ne peut vivre pendant la guerre, on intitule même le document : "Pour la sauvegarde des Fractions de Gauche". Mais les moyens auxquels on a recours en vue de la sauvegarde des fractions équivalent en pratique à leur suicide politique et organisationnel. La partie la plus claire du document consiste dans un feu nourri concentré et dirigé contre la nécessité et la possibilité d’intervention de la Fraction au cours du déroulement de la guerre, et contre ceux qui engagent la fraction dans ce travail. Pour couper court à toute caricature, à toute déformation de notre position la présentant à dessein comme de l’aventurisme politique - qui, sans tenir aucun compte de la situation réelle et des possibilités voudrait forcer le cours historique - nous rappellerons notre définition de la Fraction et la place spécifique qu’elle occupe dans la vie de la classe (voir le n°2 du bulletin intérieur de la Fraction Italienne).
La conscience et la volonté révolutionnaire ne déterminent pas les situations, ne créent pas les mouvements sociaux qui trouvent leur origine dans la situation objective. Mais de cette vérité banale il ne s’ensuit nullement une justification de l’absence et de la passivité de l’avant-garde. L’élément conscient n’est pas un simple produit, un résultat, mais est également facteur intervenant dans la détermination des situations, il en influence le cours. L’organisation révolutionnaire n’est pas un baromètre, une machine à enregistrer les fluctuations des conjectures (même comme tel vous êtes un appareil défectueux) mais un organisme actif, vivant, agissant. L’organisation n’est pas "interprétation du monde" mais surgit avec mission de la transformation du monde. L’organisation de l’avant-garde est engendrée par l’évolution historique, son existence se justifie historiquement et sans interruption, à chaque moment il y a place pour son existence. L’ampleur de son action, l’énergie de son travail, sa forme, ses tâches immédiates sont seulement limitées par les contingences. Toute autre conception de l’élément conscient, de l’organisation de l’avant-garde réduit son rôle, la ramène à l’arrière-garde et fait du parti de cerveau de la classe, une queue du prolétariat.
La phase décadente du capitalisme pose constamment le problème de la révolution devant le prolétariat. Il ne peut y avoir des étapes de disparition sociale de la classe ni d’évanouissement des conditions d’existence de son organisme politique. Invoquer l’analogie avec la période de 1850 à 1864, où la Ligue des Communistes a cessé d’exister, c’est confondre deux moments historiques différents se plaçant, l’un au moment de la formation de la classe, et l’autre au moment de l’accomplissement de sa mission historique de transformation révolutionnaire de la société.
Les évènements de Juillet 1943 en Italie ont été un avertissement terrible pour les révolutionnaires. Que des aveugles cherchent dans la Théorie la masse inexistante... Toutes les théories sur "l’immaturité objective", les "crises d’épuisement économique, préliminaires à la crise sociale", "l’incapacité du prolétariat", toutes ces théories mettent en lumière leur propre immaturité, leur propre incapacité, et sont destinées à couvrir leur propre disparition pour ne pas dire désertion.
La Fraction doit se défendre contre la tendance à devenir une académie, un cénacle de savants se livrant à la spéculation de la Théorie pure. Elle se trouve devant des tâches immenses et immédiates. Nous devons reconnaître que la Fraction se trouve dépassée par le mouvement spontané du prolétariat, qu’elle est à la remorque des évènements. C’est là la leçon la plus importante de juillet 1943. A la place, on tente, par des cris et des mises en garde contre la volonté d’intervention, contre "l’activisme" et les activistes, de justifier notre retard et notre absence dans le passé et de l’ériger en théorie pour l’avenir. Devant la Fraction se pose particulièrement la tâche urgente et brûlante d’un travail d’organisation, de rassemblement et de formation de l’avant-garde internationale.
Des éléments de formation communiste apparaissent et se cristallisent autour de nous. C’est là une manifestation jaillissant de la situation présente et de ce que la fraction en vain a voulu "forcer" (dans le plein sens du mot) leur apparition, du cours avant la guerre. A ces manifestations, la "nouvelle théorie" attache peu d’importance et n’a rien d’autre à apporter que des bavardages sur les "avant-coureurs de demain".
Et, pour finir, nous ne pouvons mieux faire que de rappeler la position de la Fraction sur les tâches dans le cours de la guerre impérialiste, formulée par Vercesi (lui-même) dans son rapport sur la situation internationale en 1937 (Bilan n°41).
Une remarque et une explication préalable s’imposent. La vérification expérimentale a tranché définitivement le débat en 1937 entre les orthodoxes que nous étions - et qui voyaient le cours vers la guerre non encore achevé - et la "nouvelle théorie" prétendant que nous vivions en 1937 la situation de guerre impérialiste. Nos divergences portaient inévitablement aussi sur la possibilité de travail qui s’offrait à la fraction, qui découlait de l’analyse de la situation d’alors. Alors les "forceurs du cours" tendant à tout prix à obtenir les plus grands résultats et à former de toute pièce la fraction en France, ne venaient pas de notre côté (chats échaudés hier, craignent aujourd’hui l’eau froide). Mais aucune divergence n’existait et ne pouvait exister sur la nécessité du travail international de la fraction.
Aujourd’hui quand en plus de la nécessité (qu’un révolutionnaire ne peut jamais mettre en doute) le déroulement de l’évolution engendre aussi les possibilités, les conclusions sur les tâches politiques restent non seulement valables mais acquièrent leur pleine signification.

"D’autre part la situation de guerre impérialiste que nous vivons impose aux fractions de gauche de chaque pays de sortir de la phase précédente d’isolement où elles vivaient et où suivant Marx, il leur était possible d’avoir une vie internationale sans qu’une organisation internationale n’existe. Les assises de la Fraction de Gauche sont devenues d’ordre international et c’est seulement la réalisation de cette prémisse qui pourra sauvegarder l’existence des fractions de gauche dans chaque pays. Enfin, la situation actuelle engendre de nouveaux problèmes dont les semences se trouvaient au sein des différents prolétariats, et la construction de la synthèse pouvant devenir le sang de la fraction de gauche d’un pays donné n’est possible qu’à la condition de renouer les premiers fils d’une organisation internationale.
En dehors de la Belgique, il n’y a point de pays où une fraction de gauche existe. Le devoir de la fraction italienne est de faire un effort non point en vue de se substituer aux prolétariats des différents pays, mais en vue de dissiper la confusion existante et de permettre aux énergies révolutionnaires existantes de se reconnaître, de se retrouver, de se relier et coordonner en vue de la constitution de la fraction de gauche. Ce travail représente la condition même de la vie de notre fraction, laquelle, loin de pouvoir penser à exporter en d’autres pays les positions politiques qui déterminent sa nature, trouvera dans ce travail international la possibilité de s’assimiler les éléments vitaux et indispensables provenant des autres prolétariats".
"Le devoir de la fraction dans la situation actuelle, outre celui de favoriser la constitution des fractions de gauche dans les autres pays consiste dans sa contribution à la constitution du premier noyau de l’Internationale de demain, au travers de l’institution d’un Bureau International soit-il même limité aux deux fractions actuellement existante : la belge et l’italienne".

Ces directives restent nôtres. Il ne peut y avoir deux positions là-dessus dans la Fraction. Le liquidationnisme politique et organisationnel ne peut être qualifié de position de la Fraction, ni revendiquer une place à l’intérieur de la Fraction.

Mai 1944 [3].

Notes :

[1NdE : Cette longue polémique est la première réponse aux positions opportunistes du principal animateur de la Fraction italienne avant-guerre, Vercesi.

[2"Les forces productives dont elle dispose en favorisent plus le développement des conditions de la propriété bourgeoise ; au contraire elles sont devenues trop puissantes, pour ces conditions qui se tournent en entraves. Et toutes les fois que les forces productives sociales s’affranchissent de ces entraves, elles précipitent dans le désordre la société toute entière et menace l’existence de la propriété bourgeoisie. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses contenues dans sons sein. " " La société bourgeoisie moderne qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d’échange ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a provoquées. " Manifeste communiste.

[3NdE : Ecrit par Marc (Chirik).

P.S. :

Article extrait du livre l’Enfer Continue, de la guerre de 1940 à la guerre froide. La Gauche communiste de France parmi les révolutionnaires, 1942-1953, Editions Ni patrie, ni frontières, page 115.




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