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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’aurore - Morgenrot (aus der Soldatenarbeit 1943)
RKD-Bulletin n°1 - 5ème Année - Nouvelle série - Juin 1945
Article mis en ligne le 17 mars 2016
dernière modification le 16 mars 2016

par ArchivesAutonomies

I.

Premier semestre 1943.

(Nous avons abordé en allemand un soldat, et il en est résulté la conversation suivante.

A = le soldat ; B = notre camarade).

B : Êtes-vous ici depuis longtemps ?

A : Nous sommes ici depuis 3 semaines. J’ai participé à la campagne de Hollande, de Belgique et de France ; ensuite, j’ai été envoyé en Afrique où je suis resté 4 mois ; après cela j’ai été malade, et l’on m’a envoyé dans un hôpital militaire à Rome, et de là de nouveau en France.

B : Et vous plaisez-vous ici ?

A : La ville est vraiment très agréable, mais j’aimerais mieux être chez moi. J’en ai marre d’être envoyé sans arrêt d’un côté et de l’autre. On nous déplace d’un coin à l’autre de l’Europe.

B : Avez-vous été en permission il y a peu de temps ?

A : La première fois que suis allé en permission après 20 mois de service, cela m’a coûté pas mal. J’ai dit ce que j’en pensais au capitaine. Je n’en savais rien.

B : Comment êtes-vous traités par les officiers ?

A : Ceux qui savent qu’ils n’iront plus au front à l’avenir sont grossiers avec les soldats à l’arrière. Mais ceux qui savent qu’ils partiront au front avec leur troupe sont très prudents dans leurs contacts avec les soldats, car au front, quand il fait sombre, on ne sait jamais d’où arrive la balle ou la grenade et plus d’un officier a perdu la vie à cause d’une balle allemande.

B : Que pensent les soldats de la guerre en général ?

A : Eh bien, ils en ont marre, ils ne pensent à rien d’autre qu’à rentrer aussi tôt que possible à la maison. La plupart savent parfaitement que cette guerre n’est plus du tout leur guerre, et pour ce qui me concerne personnellement cela m’est égal que l’on gagne ou que l’on perde la guerre, les travailleurs devront de toute façon revenir à l’usine et continuer à y trimer.

(À partir de ce moment-là, nous nous tutoyons. Il faut remarquer que le soldat nous prend pour un ouvrier alsacien. Nous parlons intentionnellement mal l’allemand).

B : À ton avis, combien de soldats pensent comme toi ? Peux-tu indiquer un pourcentage ?

A : Je ne peux pas t’indiquer le pourcentage des antifascistes parce qu’il est très différent selon les unités. Mais ils sont tous contre la guerre, disons à 98%. Ici, nous sommes un détachement de travail et nous sommes 25 hommes. Parmi eux, il y a 10 à 12 antifascistes, et les autres sont pratiquement tous contre la guerre, mais ils ne voient pas encore d’issue à leur situation. La plupart sont très désorientés et ils ne savent absolument pas ce qu’ils veulent.

B : Et quelle est l’atmosphère au pays ? As-tu vu des tracts révolutionnaires ?

A : Au pays, le “moral” est encore beaucoup plus bas qu’au front. Qu’est-ce que tu crois : les femmes qui ont perdu leurs fils et leurs maris sont si désespérées et folles de rage qu’elles gueulent en pleine rue contre Hitler et le pouvoir nazi. "C’est à Hitler que nous devons cela", etc.

B : Et quelles sont les répercussions des bombardements anglais, qu’en dit le peuple ?

A : Lorsque j’ai été en permission la dernière fois, ils ont justement bombardé ma ville (en Allemagne occidentale). Les Tommies se sont approchés par vagues et ils ont laissé tout un quartier ouvrier en ruines. Immédiatement après le bombardement, chacun a essayé de sauver ce qui pouvait encore être sauvé. À cette occasion, soit dit en passant, on a maudit les Tommies. Le lendemain, quand les gens ont commencé à réfléchir, des voix se sont élevées contre le gouvernement du Reich. Beaucoup de gens constatent alors que ce sont toujours des maisons ouvrières et des quartiers ouvriers qui sont détruits, tandis que l’on n’endommage presque jamais les palais et les bâtiments élégants de la bourgeoisie ; c’est “leur” solidarité : ainsi parlent de nombreux ouvriers allemands. Tu m’as demandé si nous avons vu des tracts. Eh bien, de temps en temps, quand un soldat revient de permission, il rapporte quelque chose, mais tout cela n’est pas assez persuasif.

B : Y aura-t-il bientôt un nouveau Novembre 1918 ?

A : Je ne crois pas que quelque chose soit bientôt possible. L’appareil de l’État est encore beaucoup trop fort. Il faudrait que cela commence autre part.

(Passent justement deux officiers supérieurs de la Luftwaffe. Le soldat se lève, salue et marmonne en même temps, de sorte que nous pouvons entendre cela : "Trous du cul, salopards !". Puis la conversation se poursuit).

B : Non mon cher, cela ne peut pas commencer ailleurs, cela DOIT commencer en Allemagne. Des millions de travailleurs vous regardent et ils espèrent que vous, les ouvriers allemands sous l’uniforme, vous donnerez le signal de l’attaque.

A : Oui, nous sommes d’accord là-dessus, mais il n’y a encore rien du tout chez nous, aucune organisation, rien, et c’est très difficile d’en créer une car il y a encore trop de trahison. Je connais un seul cas où il n’y a pas eu trahison. C’était il y a un an et demi en Allemagne. Pendant 6 semaines, chaque nuit vers 2 heures, nous avons écouté la radio anglaise en langue allemande. Nous étions 9 hommes et un sous-officier.

B : Que disaient les soldats de ces informations ?

A : Eh bien, cela nous apportait des informations tout à fait intéressantes, mais de même que la propagande allemande ment, l’anglaise ment aussi.

B : Que lit le soldat comme journaux ? Que dis-tu concernant les articles de Goebbels ?

A : Bon sang, qui lit les articles de Josef, ce ne sont que des conneries et des mensonges. Sinon seule une petite minorité de soldats lit un journal. Ici, en France, nous achetons le Pariser Zeitung, mais nous ne le lisons que parce que nous nous ennuyons. Beaucoup se font envoyer leurs journaux locaux depuis leur pays. Il y a dedans plus de choses que dans les journaux qui sont vendus à l’étranger.

(Nous nous disons au revoir et nous nous fixons un nouveau rendez-vous. Lors de ce rendez-vous ultérieur, ce sont deux soldats qui viennent. Nous publierons la continuation de cette série de documents dans un prochain numéro du RKD-Bulletin).