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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’aurore - Morgenrot (weitere Berichte unserer Soldatenarbeit 1943)
RKD-Bulletin n°4 - 5ème Année - Nouvelle série - Août-Septembre 1945
Article mis en ligne le 17 mars 2016
dernière modification le 16 mars 2016

par ArchivesAutonomies

II

Rapports de notre travail parmi les soldats en 1943 dans la “Wehrmacht”

(Lors du rendez-vous suivant, ce sont deux soldats qui sont venus. Le précédent soldat est accompagné d’un ami qui est originaire d’Allemagne du Nord).

A : C’est un bon ami à moi, avec lequel tu peux parler comme avec moi, c’est un ancien membre du KPD.

B : As-tu été en Russie ? Que racontent ceux qui reviennent du front de l’Est ?

Aa : Heureusement, je ne suis pas allé sur le front de l’Est, mais j’ai servi dans un camp de prisonniers de guerre russes en Allemagne centrale. Tu ne peux rien obtenir des Russes eux-mêmes, car les uns te disent qu’ils étaient contents, et les autres racontent le contraire. Ce que j’ai remarqué est qu’ils sont très serviles et qu’ils font tout ce que tu commandes. Tu n’as qu’à dire : "Ivan, dégage-moi un tel, et à peine tu as parlé qu’il a fait déguerpir son frère." - Les officiers sont séparés de la troupe, et ils sont mieux traités. Les commissaires politiques sont eux aussi séparés, mais ils ne reverront vraisemblablement jamais leur pays. - Les soldats qui reviennent du front de l’Est racontent toujours que les combats y sont très durs, que beaucoup de Russes se rendent et que les Russes traitent très brutalement nos prisonniers. On a dit dans un premier temps que les Russes ne faisaient pas de prisonniers, qu’ils les exécutaient tous, ce qui explique que, par exemple à Stalingrad, les soldats allemands ont combattu réellement presque jusqu’au dernier et qu’ils n’ont pas songé à se rendre. Mais maintenant nous savons que les Russes font des prisonniers, mais qu’ils les traitent extrêmement mal. Il n’y aucune trace de propagande révolutionnaire. Les Russes n’ont jamais largué des tracts sur le front.

B : Y a-t-il des soldats allemands qui sont passés du côté des Russes ? Ou bien il y a-t-il eu déjà des mutineries et des révoltes des soldats allemands sur le front de l’Est ?

Aa : Je n’ai entendu parler ni de l’une ni de l’autre chose et je crois que, si quelque chose comme ça était arrivé, nous l’aurions su, car cela se serait répandue comme une traînée de poudre.

B : Crois-tu qu’il va y avoir bientôt une révolution en Allemagne ?

Aa : Je crois qu’il n’en est pas question actuellement en Allemagne parce qu’il y a encore trop de trahison. Cela devra commencer ailleurs.

B : Tant que l’armée allemande occupe presque tous les pays européens, il ne peut pas y avoir de révolution dans ces pays, car le moindre mouvement est étouffé dans l’œuf par VOUS. VOUS devez précéder les masses d’Europe.

Aa : C’est juste. NOUS devons commencer, mais on n’est pas encore prêt.

B : Mais l’on doit traiter cela, l’on doit se former, l’on doit bâtir une organisation. Du reste, je vous ai apporté du matériel politique : voulez-vous le prendre ?

Tous deux : Mais comment donc, bon sang !

A : Nous pourrons ainsi lire à nouveau quelque chose de sensé après si longtemps.

B : Montrerez-vous aussi ce matériel aux autres soldats ?

à B., à K., à R., etc.

A : Ils auront tout de même une immense joie. Ils ne pensent en effet absolument pas qu’une telle chose puisse exister. Ils vont rouler les yeux.

(Je leur remets un tract des communistes révolutionnaires français en langue allemande, et une “Lettre d’un travailleur français aux travailleurs allemands sous l’uniforme”.)

B : Il y a ici une organisation allemande qui publie un journal allemand : “Spartakus”. Dois-je vous l’apporter ?

A : Oui, apporte-le, mais pas trop car nous le ferons circuler.

B : Il contient une communication sur les mouvements ouvriers français, espagnol et autres. Il vous montre le rôle de trahison des staliniens dans tous les pays.

(Les soldats écoutent avec attention et ils expriment leur immense étonnement. Nous nous disons au revoir).

Rencontre suivante : A et B

B : Eh bien, qu’ont dit les soldats à propos des tracts ? Y a-t-il eu des critiques ?

A : Bon sang, ils étaient tous, tout feu, tout flamme. En particulier la lettre leur a beaucoup plu. En dehors de nous deux, il y a encore 6 autres soldats qui l’ont lue. Ils disent : SI QUELQUE CHOSE DE SEMBLABLE EXISTAIT PENDANT 14 JOURS EN ALLEMAGNE, IL Y AURAIT TOUT DE SUITE LA FIN DE LA GUERRE ET LA RÉVOLUTION. Pour le reste, étant donné qu’il y a dans la lettre l’attente d’une réponse, les soldats ont peur, et en plus ils se demandent ce qu’ils doivent écrire de plus en dehors de ce sur quoi ils sont tous d’accord. Ils veulent seulement lire à nouveau de telles choses, mais naturellement pas la même chose. Il y a une seule chose qu’ils ne comprennent pas véritablement, à savoir qu’il existe deux partis communistes ; les uns sont les anciens communistes et les autres les communistes radicaux. Tu dois m’expliquer cela encore une fois de manière précise afin que je puisse le leur transmettre de manière précise. - J’ai agi de la manière suivante : je dis : "et toi Heini, j’ai quelque chose pour toi, mais tu dois ouvrir les yeux" ; "ah bon, qu’est-ce que peux bien avoir comme truc pour moi ?", m’a-t-il répondu quand je lui ai montré le matériel, et il a failli en tomber sur le cul ; "Mais où t’es-tu donc procuré ces choses-là, c’est proprement incroyable !". "Cela ne te regarde pas où je les aie eues", je lui dis, "mais j’aimerais mieux que tu me dises si elles te plaisent" ; j’ai reçu comme réponse : "(Mais c’est génial, mec". Cela a été pareil avec les autres.

B : Tu peux dire aux soldats qu’ils n’on pas besoin d’avoir peur à cause de leur écriture manuscrite étant donné que nous la brûlerons immédiatement, mais que nous attendons d’eux absolument une réponse parce que nous la publierons, traduite, dans notre journal Fraternisation Prolétarienne, ce qui fera une très bonne impression sur les travailleurs français. - De plus, votre cercle doit avoir un cadre organisationnel. Les soldats doivent être conscients de leur travail politique, ils doivent discuter de notre matériel. - Emporteront-ils de notre matériel en Allemagne lorsqu’ils iront en permission ?

A : Je crois que je peux amener l’un des soldats qui a une bonne plume à écrire une réponse, mais d’autre part il me vient à l’esprit que nous pouvons nous servir d’une machine à écrire. En ce qui concerne le cercle, l’on ne peut pas faire encore beaucoup plus ; nous discutons presque toujours de questions politiques. - L’on peut certainement emporter du matériel en Allemagne puisque nous ne sommes pas contrôlés. Mais cela devrait faire un joli petit paquet, sinon ce n’est pas la peine.

B : Tu peux nous faire confiance que, si cela ne dépendait que de nous, ce seraient de pleines autos que l’on chargerait.

A : Bien, je te dirai donc quand certains partiront en permission.

(Suit une discussion politique sur la Russie, A accepte notre conception, mais il suit les exposés de B très difficilement. Beaucoup de choses doivent lui être expliquées plusieurs fois bien qu’il soit relativement intelligent. Il exprime la crainte qu’en Europe la révolution soit ensuite également bureaucratisée. B lui répond que cela n’est pas à craindre pour l’Europe étant donné que 1°) cette révolution englobera tout le continent et que 2°) le niveau matériel et intellectuel en Europe, et en particulier en Allemagne, est de beaucoup supérieur à ce qu’il était et est en Russie. Ces deux facteurs sont ceux qui ont été responsables de l’évolution russe. A le reconnaît. A et B se séparent. Le contact sera maintenu et on y travaillera.

* * * * *

(Autre rencontre entre un jeune soldat (26 ans) et le camarade des RKD. Soldat avec un cheval. Il se trouve au coin d’une rue et il cherche une adresse.)

B : Que cherches-tu ? Je peux, peut-être, te donner un renseignement.

A : Je cherche l’hôpital militaire pour chevaux.

B : Cela, je ne peux pas te le dire, tu dois le demander à un soldat. Mais nous pouvons faire un bout de chemin ensemble dans cette direction. Depuis combien de temps est-tu ici ? Et d’où viens-tu ?

A : Je suis de S. (Allemagne centrale) et je suis ici depuis 3 mois.

B : Depuis combien de temps es-tu mobilisé et as-tu déjà été en Russie ?

A : J’ai été incorporé en 1938, mais heureusement je ne suis pas encore allé en Russie et j’espère bien ne pas y aller. Comment se fait-il que tu parles allemand ?

B : J’ai été fait prisonnier de guerre par les Allemands et j’ai de plus travaillé avant la guerre quelque temps en Allemagne. Je peux te dire que je suis content que nous ayons perdu la guerre, car ainsi je ne suis plus obligé de jouer au soldat.

A : MOI AUSSI, JE SERAIS CONTENT SI NOUS AVIONS PERDU LA GUERRE, car j’en ai marre. Où est passée notre jeunesse ? Depuis 5 ans, soldat, et avant cela, le service du travail obligatoire, et puis encore et toujours, de la merde. Si toute cette merde était passée ! Pour quoi combattons-nous au juste ? Apparemment, il y a trop d’hommes dans le monde. (Il cherche des cigarettes et il m’en donne une sans que je la lui aie demandée).

B : Étais-tu dans la Jeunesse hitlérienne et que penses-tu de l’évolution mondiale de la guerre ?

A : La Jeunesse hitlérienne, ah laisse donc cette connerie ! Je ne pense que très peu à l’évolution mondiale de la guerre, car ce à quoi je pense avant tout, c’est à CHEZ MOI, à la maison ! Mais les autres soldats pensent que l’on en arrivera encore à un accord entre l’Allemagne et la Russie et qu’alors la guerre se poursuivra contre l’Angleterre et l’Amérique. Les Russes que nous avons fait prisonniers nous disent tous : nous n’avons rien du tout contre vous les soldats allemands, "nous devrions nous allier avec vous et combattre l’Angleterre." - Personnellement, tout cela m’est égal, je veux tout simplement que la guerre finisse et que je puisse aller chez moi revoir ma femme.

(B lui explique que cette guerre ne cessera pas “d’elle-même”, et que les soldats allemands devraient simplement refuser de continuer à y participer. La révolution de tous les travailleurs contre tous les va-t-en-guerre. A, hoche le tête, mais l’on voit que cette décision lui semble difficile. - Malheureusement, ce contact n’a pas été maintenu.).

* * * * *

Commentaire : L’état d’esprit des masses s’exprime chez les soldats allemands dans cette phrase : "Je serais content si toute cette merde était déjà passée". "À la maison ! À la maison !". L’on peut dire sans exagérer que tous les simples soldats sont contre la guerre, qu’ils en ont tous “ras le bol”. La majorité de l’armée est antifasciste, mais la plupart des soldats ne voient tout simplement pas encore suffisamment clairement la révolution comme l’unique moyen possible de leur libération, ou plutôt ils sont encore trop intimidés par la force de l’appareil. En outre, ils ne comprennent généralement pas dans quelle situation désespérée se trouve l’impérialisme allemand. Ce qu’ils voient, c’est qu’ils ont occupé presque tous les pays d’Europe et que, même en Russie, ils ont pénétré profondément en territoire ennemi. Aucun ne veut aller sur le font russe (c’est en effet réellement l’unique front), ce qui veut dire justement qu’ils ne veulent pas combattre. Le moral allemand est aujourd’hui au-dessous de tout et, pour pouvoir maintenant nous représenter le moral de l’arrière, nous n’avons besoin que de nous rappeler ce que Goebbels a dit une fois après un bombardement sur Essen : "Il n’est pas du tout surprenant que le “moral” du peuple allemand à l’arrière soit plus mauvais que sur le front car cela a été le cas dans toutes les guerres".

Notre organisation a fait un grand pas en avant grâce à ces contacts avec des soldats, et elle a montré avant tout que, malgré son isolement pendant des années par rapport à la masse, cette dernière comprend très bien notre langue et considère nos mots d’ordre comme justes. Nous démontrons aussi en cela que nous sommes capables de diriger les masses dans la révolution allemande à venir. Nous avons fait nos preuves, nous devons maintenant marcher vers la conquête des masses par le biais de la conquête de tous les meilleurs révolutionnaires et groupes révolutionnaires en Allemagne. Nous pouvons le faire puisque nous avons un programme et une organisation.

(à suivre)