Extraits de l’interview donnée par Daniel Mothé à l’Anti-Mythes N°18, juin 1976

dimanche 3 avril 2016
par  ArchivesAutonomies

Question : Tu as animé Tribune Ouvrière dans les années 50 à Renault et tu étais en même temps à Socialisme ou Barbarie ?

Réponse : Oui ; j’étais entré à S ou B, où j’ai appris beaucoup de choses, bien que certaines discussions me passaient au-dessus de la tête ! Chez Renault, j’étais tombé dans le fief stalinien des outilleurs ; ils m’avaient proposé la carte de la CGT et je leur avais dit "oui, à une condition : voilà mon analyse de la CGT ; elle est dirigée par le PC qui, lui, est inféodé à la Russie, donc n’ayez pas de surprise, je pense que c’est une organisation à la solde en gros de Moscou ; mais ceci dit, s’il y a une action syndicale, j’y participerai ; je vais écrire ce que je vous dis et je le mettrai dans ma carte, pour que vous ne m’accusiez pas après d’être un sale traître". Les gars ont dit "oui, oui, ça marche". Mais ils ne m’ont jamais proposé la carte CGT. J’ai été vite catalogué trotskiste. Un jour, il y eut un tract CGT qui prenait position sur les augmentations de salaire. Ils proposaient des augmentations hiérarchisées, qu’ils avaient chiffrées. Ainsi les augmentations donnaient 10 centimes de l’heure (?) pour l’O.S.? 15 centimes (?) pour le P1, 18 centimes (?) pour le P2, 25 centimes (?) pour le P3… Bien que ce soit un atelier d’outilleurs, il y eut un tollé d’indignation, dont je me fis très vite le porte-parole. Alors je me suis trouvé être subitement le leader de la contestation. Un certain nombre d’ouvriers approuvaient mes arguments. Il y a eu une forte agitation dans l’atelier. Les gars discutaient, discutaient et j’ai pensé qu’ils attendaient que je leur fasse des propositions de type syndical ; or, je n’étais pas syndiqué. Alors je leur ai dit : "Bon, écoutez, tout ce que vous dites oralement, c’est intéressant ; on va l’écrire sur un canard". On a ainsi commencé Tribune Ouvrière. Le contenu des articles au début consistait à écrire les comptes rendus "arrangés" de nos discussions ; mais ce n’étaient pas les gars qui écrivaient ; c’était toujours moi. Au début, cette feuille a eu un certain écho, elle mettait les staliniens hors d’eux ! Mais les copains étaient contents ; ils voyaient leurs arguments écrits. Les types de F.O., tous ceux qui étaient terrorisés par la CGT étaient aussi satisfaits, mais pour d’autres raisons. C’est comme ça qu’est née Tribune Ouvrière.
Les trotskistes ont pris contact avec moi, puis Pierre Bois et Gaspard, qui était un vieil ami de Socialisme ou Barbarie. Gaspard avait une certaine influence dans l’atelier où il travaillait et un certain nombre de jeunes se sont joints à nous pour faire mensuellement ce journal. Dans leur atelier, ils étaient beaucoup mieux organisés que dans le mien ; et puis il y avait Bois, le leader du groupe qui deviendra plus tard "Lutte Ouvrière", un militant trotskiste traditionnel, très efficace sur le plan de l’organisation. Dans mon atelier, il y avait un certain nombre de copains qui me soutenaient moralement, qui acceptaient de discuter, qui payaient le canard, mais refusaient d’en faire davantage. Je pense que certains voyaient dans mon activité un moyen de rompre avec la CGT.
Quand cette affaire d’augmentations hiérarchisées s’est terminée, les types du PC ont commencé à me chercher des ennuis ; ça a duré 20 ans. Une fois le problème de la hiérarchie des salaires épuisé, il fallait trouver des thèmes pour alimenter Tribune Ouvrière. Bois voulait traiter des problèmes politiques généraux. Il avait en tant que trotskiste une politique toute tracée, qui ne demandait qu’à s’exprimer dans le journal. Un jour, il a proposé un article : "Nasser, agent du Foreign Office". Alors je leur ai dit mon désaccord : "Ce que vous dites est peut-être vrai, mais c’est peut-être pas vrai, et puis qu’est-ce que vous voulez que ça nous foute ? Ces questions ne peuvent être ni vérifiées, ni débattues par les ouvriers des ateliers ; n’abordons pas ces aspects politiques, essayons de nous axer sur les autres problèmes sur lesquels les gens pourront débattre." On s’est alors séparés [1]. Bois et son équipe ont fait Voix Ouvrière et nous, avec Gaspard, avons continué Tribune Ouvrière.

Question : Tu étais à Socialisme ou Barbarie à cette époque ; quel type de contacts avais-tu avec ses autres membres ?

Réponse : Il y a eu un peu une incompréhension au début. Ils raisonnaient évidemment en termes d’organisation : "Tes gars, comment les organiser, etc. ?" Moi, je voyais bien que ces gars-là n’étaient pas organisables. C’étaient des types qui voulaient bien faire un petit bout de chemin, discuter des articles, payer une cotisation, mais rien de plus. On a fait un cercle d’Etude dans lequel Chaulieu est venu régulièrement. A ce cercle, venait surtout toute une population de jeunes qui étaient autour de Gaspard. Il y avait aussi des types qui avaient un passé militant.
Tribune Ouvrière a duré 8 ans ; ça a été une action de type syndical sans syndicat, avec tous les ennuis que ce genre de chose peut entraîner.

Question : Quelles étaient vos relations avec les syndicats ?

Réponse : Oh là, là, qu’est-ce qu’on prenait dans la gueule ! Ça dépendait des ateliers, mais quand on avait un copain isolé dans un coin qui avait toute une cellule autour de lui, il ne tenait pas longtemps le coup. Il y avait des pressions constantes. C’est ce qui m’a le plus pesé pendant 20 ans : ne pas avoir un moment de répit. Tu vas au vestiaire, tu commences à te déshabiller, tu entends un anonyme qui te traite de salope sans que tu arrives à t’expliquer avec lui. Tu en as plein de dos à la fin de la journée. Tout ce que tu fais est épié. J’avais divorcé : "Un divorcé ! Qu’est-ce que c’est que ce type-là ? C’est un dépravé !" Le moindre mot est rapporté, colporté, déformé. Tu es toujours accusé d’être un traître au prolétariat. Il y avait quelques types qui résistaient quelques temps, mais qui hésitaient à se mouiller. Dans les ateliers, il y avait des copains qui me disaient : "Tu vas passer mon article ? Ne dis pas que c’est de moi."
Il y avait un anar, Blachier, très combatif, qui avait un langage très imagé mais très violent et qui refusait toute autocensure. Mais quand il écrivait "les chefs, c’est des salopes", et qu’à ma machine mes chefs venaient me demander des explications, car ils savaient que Tribune Ouvrière c’était moi, il fallait que je justifie les écrits des autres. J’ai failli me faire vivre plusieurs fois. Si je ratais une pièce (car j’en loupais des pièces, surtout qu’il fallait rattraper les temps de discussion), aussitôt la cellule répondait le bruit que j’étais un con, un bon à rien : "Il faut de la politique bien sûr et on ne le fout pas à la porte". Au bout de 8 ans, j’en ai eu assez.
Tribune Ouvrière, c’était les échos d’atelier. Tu avais un gars dans un atelier ; il te disait ce qui se passait, mais on n’avait aucun moyen de vérifier si ce qu’il te disait était vrai. On a ainsi sorti des trucs qui étaient complètement bidon. Si on voulait aller voir des copains dans un atelier, on risquait de se faire prendre et avoir un avertissement. Nous n’avions aucune protection, aucun des avantages des syndicats.
En plus de cela, à mon avis, l’échec de (Tribune Ouvrière, c’était autre chose ; c’était de croire que les ouvriers peuvent écrire comme ils s’expriment oralement. Ce que les types disaient était très intéressant. Mais ils refusaient de l’écrire ; quand ils voulaient l’écrire, ça n’avait rien à voir avec ce qu’ils avaient dit ; ils avaient écrit en faisant attention, en faisant des phrases comme ils en avaient entendues ; leur pensée n’était plus la même. L’échec a été de penser que les ouvriers s’expriment par écrit comme ils s’expriment par la parole. L’autre erreur a été de croire que leur savoir leur suffisait pour débattre des arguments théoriques forgés par les spécialistes que sont les militants politiques. Ainsi, quand il y avait des réunions d’atelier, on venait me chercher en me disant : "La CGT fait une réunion ; viens, tu vas apporter ta science." J’apportais la contradiction, à la grande joie de certains, mais j’étais tout seul ; mes amis n’intervenaient que dans des débats très concrets sur des faits très précis qu’ils avaient vécus ; le reste les dépassait. La prise en charge de leur opinion sur un plan théorique était trop dure pour des gens qui n’avaient pas une formation militante. De plus j’avais devant moi des adversaires qui étaient des militants staliniens chevronnés, ayant assumé des fonctions officielles : délégué au Comité d’Entreprise ou délégué du personnel ; certains étaient militants depuis de longues années. On aurait pu peut-être créer une organisation, s’il y avait eu un groupe de gens profondément convaincus autour de Gaspard, Blachier et moi, mais je crois que nous étions nous-mêmes en recherche et, pour ma part, trop préoccupé de rompre avec la formation militante que j’avais reçue. Nous étions un noyau trop peu homogène pour accomplir u ne tâche difficile, qui au fond était une forme de syndicalisme sans avoir le bénéfice de l’institution. J’ai donc sabordé Tribune Ouvrière pour aller à FO, où un groupe de trotskystes et d’anars venaient, chez Renault, de prendre le pouvoir.
Au bout de deux ans, je me suis aperçu qu’il était difficile de faire du syndicalisme avec un syndicat dont l’électorat était composé essentiellement de gens anti-cégétistes mais aussi tellement peu combatifs qu’ils penchaient plutôt du côté patronal. J’ai rencontré les gens de la CFTC ; c’étaient des types avec qui je m’entendais bien et qui étaient sur la même longueur d’onde : volonté de faire participer les travailleurs à la gestion de leur lutte et de leurs revendications. J’ai donc adhéré à la CFTC en 1964.


[1Note du collectif : Voici ce que nous pouvons lire dans une lettre de Guy Gely à Henry Chazé, de la fin de l’été 1955 : " Après le départ de Raymond le journal est pratiquement entre les mains de Bois et ses copains. Mothé s’oppose à lui dans les détails de la lutte et à chaque fois l’unanimité se fait autour de Bois". Voir aussi la note 9 dans le texte de présentation de Philippe Gottraux. Informations qui montrent que la version de Mothé est quelque peu lissée.


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