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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Quand les traîtres parlent
L’Etincelle n°1 - Janvier 1945
Article mis en ligne le 4 mai 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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La mobilisation a soulevé un concert d’enthousiasme chauvin dans la bourgeoisie. Pourtant celle-ci pouvait craindre que du côté des ouvriers, l’enthousiasme ne soit pas aussi vif que par chez elle : Aller se faire tuer et ne rien avoir à manger, cela donne une "mauvaise mentalité".
Heureusement, le Parti communiste ne s’est pas contenté purement et simplement de la victoire de sa politique patriotique. Il ne s’est pas endormi sur les lauriers du Pacte de Moscou qui a tant fait pour la mobilisation. Il a rempli les obligations que lui confère son influence sur les ouvriers pour la cause de l’Union sacrée et de la grandeur de la France. Dimanche 21 janvier, le discours de M. Thorez est venu mettre les choses au point pour le prolétariat mécontent. Il a bien précisé que "le Parti communiste français restait fidèle aux principes du marxisme et aux enseignements de Lénine", et il a bien précisé pour les esprits non avertis que "la théorie marxiste n’est pas un dogme mais un guide pour l’action ; que les conclusions changent forcément avec le temps et sont remplacées par des conclusions et des thèses nouvelles, conformes aux conditions historiques nouvelles".
Sans doute, les propres conclusions de M. Thorez réclamaient-elles quelques justifications... Les voici condensées en différents passages de son discours :

"Les communistes ne formulent pas présentement des exigences de caractère socialiste ou communiste. Ils disent franchement qu’une seule chose préoccupe le peuple : "gagner la guerre au plus vite" pour hâter l’écrasement de l’Allemagne hitlérienne, pour assurer le plus vite possible le triomphe de la démocratie, pour préparer la renaissance de la France démocratique et indépendante". … "Ce relèvement de la France est la tâche de la Nation toute entière, la France de demain sera ce que ses enfants l’auront faite".
Pour contribuer à ce relèvement : "le parti communiste est un parti de gouvernement ! Mais il faut encore "une armée puissante" avec des officiers de valeur, y compris ceux qui ont pu se laisser abuser un certain temps par Pétain".... "Il faut remettre en marche les usines, en premier lieu les usines de guerre, faire plus que le nécessaire pour fournir les soldats en armes".

Donc pour le prolétariat : "combattre et travailler". En retour "le peuple a le droit et le devoir de faire entendre sa voix, mais la sécurité publique doit être assurée par les forces régulières de police, constituées à cet effet". En particulier "tous les groupes armés irréguliers ne doivent pas être maintenus plus longtemps".

Quant aux revendications sociales "lorsque les ouvriers réclament l’aménagement de leur salaire, on est vraiment mal venu de les éconduire ou même de les calomnier" (L’Humanité, 23 janvier 1945).

Mr Thorez parle de la nation française et des enfants de la France, Le Manifeste Communiste déclare : "Les prolétaires n’ont pas de patrie !".
Mr Thorez parle de gagner la guerre, Lénine, fidèle à la formule de Marx, disait aux ouvriers : "transformez la guerre impérialiste en guerre civile !".
Mr Thorez parle de la démocratie, de la police gardienne de la sécurité publique, Lénine démontrait, dans L’Etat et la Révolution, que la police est un instrument de la bourgeoisie pour opprimer le prolétariat, que la démocratie n’est qu’un mensonge, une forme de la dictature de classe de la bourgeoisie ; dans la réalité, il guidait le prolétariat russe dans sa lutte contre la démocratie bourgeoise de Kérensky et l’aidait à réaliser en pleine guerre la révolution communiste.
Mr Thorez déclare que les forces régulières de police doivent assurer l’ordre, en Russie, les Soviets et les milices ouvrières troublaient cet ordre et le renversaient sous la direction du parti bolchévik.
Mr Thorez veut faire "combattre et travailler" les ouvriers français, il lui faut une armée forte. Lénine et le parti bolchévik dirigeaient les grandes grèves des ouvriers contre la guerre, ils organisaient les soldats qui ne voulaient plus se battre, dans les Soviets et les conduisaient tous ensemble à la révolution.
Mr Thorez se glorifie que le parti communiste soit un parti de gouvernement ? Mais déjà la IIe Internationale, quand elle comptait encore dans ses rangs des révolutionnaires, avant la trahison de 1914, excluait les socialistes qui participaient au gouvernement, c’est à dire à la dictature de l’ennemi de classe sur le prolétariat.
En parlant, Mr Thorez savait bien que les prolétaires conscients, ceux qui se souviennent encore de la révolution russe, mesuraient toute sa trahison. C’est pourquoi il crut bon d’affirmer "qu’il énonçait ses conclusions au risque de paraître tiède à ceux qui ont constamment le mot révolution à la bouche".
En effet, si Mr Thorez a bien dit ce que n’était pas le marxisme, il n’a soufflé mot de ce qu’il est : une doctrine qui considère l’Histoire comme l’histoire de la lutte des classes ; un guide d’action pour la révolution prolétarienne, et la victoire du socialisme : voilà la partie permanente, toujours valable du marxisme.
D’autre part, si Mr Thorez a, à l’avance, justifié ses conclusions contre l’accusation de trahison, par les "conditions historiques nouvelles", il s’est bien gardé d’insister sur celles-ci. Nous a-t-il dit que la révolution prolétarienne n’était plus possible, momentanément, parce que depuis 1917 le capitalisme aurait retrouvé miraculeusement la prospérité et la stabilité ? Mais les bourgeois, qui en sont à se demander comment ils doivent se débrouiller dans le pétrin de l’après-guerre, lui auraient eux-mêmes ri au nez !

Rien n’a changé en effet, nous sommes toujours dans "l’ère des guerres et des révolutions", comme disait Lénine en 1914. Mais il y a une chose pour Mr Thorez : le fascisme. C’est le fascisme qui justifie l’abandon de la révolution, la politique de guerre, tous les compromis avec les vieux partis et le gouvernement. Le fascisme n’est pourtant qu’une réaction de classe de la bourgeoisie contre la menace révolutionnaire, qui ne peut qu’être appuyé par toute la classe capitaliste ; aussi c’est le prolétariat seul qui peut l’abattre par la lutte de classe, non la bourgeoisie par la guerre.
D’ailleurs, les social-traîtres chantaient une chanson analogue en 1914 : défense de la démocratie contre le militarisme allemand. Lénine et les communistes se séparaient d’eux et fondaient en 1919 la nouvelle Internationale. Mais, socialistes d’hier et communistes d’aujourd’hui, n’ont plus de divergences : aussi Mr Thorez propose-t-il la fusion et le parti unique !
Les traîtres se rejoignent pour tromper le prolétariat et l’empêcher de faire sa révolution. Mais Mr Thorez craint que, comme en 1917 et en 1919, de nouveaux révolutionnaires surgissent. Par avance, il essaie de les discréditer devant les masses en insinuant : "le mot de révolution est un peu démodé, mais 4 années de révolution nationale sous l’égide de Hitler ont prémuni le peuple contre l’emploi abusif et démagogique de certains termes, détournés de leur sens". Demain, il les appellera agents fascistes et collaborateurs. Ce n’est pas nouveau : Kérensky et les social-patriotes d’alors dénonçaient bien Lénine comme un agent de l’impérialisme allemand.
Mr Thorez peut insinuer et calomnier, il peut faire des plaisanteries "sur les mots à la mode" parce qu’aujourd’hui le prolétariat si longtemps trompé est encore faible. Mais que fera Mr Thorez, demain, quand les masses toutes entières relèveront son défi ? Quand elles lui montreront que la révolution est, en effet, la seule chose de mode aujourd’hui, en se levant contre la guerre et la démocratie bourgeoise, en brisant la légalité et les "corps de police constitués" à l’effet de les asservir ! Que feront Mr Thorez et le parti "communiste" quand les masses se lèveront pour faire une révolution au sens propre ?
Quand cela viendra, comme cela est venu en Russie en 1917, en Allemagne en 1919, en Italie en 1943, Mr Thorez en sera réduit à traiter le prolétariat tout entier de cinquième colonne. Mais les prolétaires auront reconnu déjà où sont les révolutionnaires, où sont leurs guides.




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