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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’Etincelle n°2 - Février 1945
Article mis en ligne le 4 mai 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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L’offensive russe

La brusque offensive des armées russes après des mois d’attente et de piétinement aux portes de Varsovie, culbutant l’armée allemande, s’emparant de toute la Pologne et de presque toute la Prusse Orientale, et pénétrant dans le Brandebourg, domine tous les esprits et a réussi à repousser à l’arrière plan les autres problèmes de la situation internationale. A la résistance farouche des ouvriers et paysans du sud de l’Italie s’opposant à la mobilisation de dix classes, les grèves toujours plus vastes dans le nord de l’Italie en réponse à la répression féroce et aux exécutions exemplaires, les troubles sanglants en Grèce, la situation trouble en Yougoslavie ; les grèves en Belgique et la nouvelle crise gouvernementale qui traduit cette fois-ci nettement leur origine sociale, de mécontentement des classes ouvrières affamées, qui incite les socialistes à prendre la position démagogique d’opposition, la famine en Hollande, la mobilisation en France et les restrictions aggravées, tous ces faits et problèmes qui touchent de près le prolétariat, semblent être momentanément effacés par l’offensive russe.

L’importance de cet événement ne peut cependant pas être saisi s’il est détaché de la situation générale de l’Europe. Si la Russie se décide brusquement à frapper un grand coup, cela ne vient pas d’une volonté de délivrer l’humanité de la peste brune, du fascisme, et encore moins d’un plan militaire, arrêté en commun par les puissances démocratiques, mais du désir de mettre ses partenaires anglo-américains devant un fait accompli. Dans l’œuvre de brigandage impérialiste, la part de chacun n’est pas affaire de partage équitable mais est proportionnée à la force que chaque brigand impérialiste a pour l’imposer.

Les conférences impérialistes internationales sont parfois aussi des réunions précédant et organisant le partage du butin, mais dans la plupart des cas, elle ne font qu’enregistrer le brigandage déjà accompli. Les intérêts impérialistes de la Russie se trouvent en opposition avec ceux de l’Amérique, de l’Angleterre, sur bien des points de l’échiquier mondial. L’antagonisme latent mais profond qui les oppose autour de l’Iran où depuis deux mois ils se contrôlent, s’observent, intriguent mutuellement tout en l’occupant en commun, n’est un secret pour personne.

Dans les Balkans, chacun de ces trois géants impérialistes tend à mettre la patte sur un grand nombre de petits pays en attendant de trouver un plan ; un règlement pouvant contenter les appétits de chacun d’eux, laissant subsister une source de nouveaux conflits pour l’avenir.

L’opposition entre le comité polonais de Londres et le comité de Lublin n’est que l’antagonisme opposant l’Angleterre à la Russie pour la domination de l’Est européen. C’est dans ces conditions, en présence des divergences d’intérêts de brigandage, à la veille de la conférence des trois, et en vue de cette conférence, que Staline, mettant à profit sa position géographique et stratégique, décide de jouer sa carte en déclenchant l’offensive militaire. Aux problèmes que les trois se sont proposés de débattre à la conférence, Staline a tenté d’apporter en partie et d’avance sa solution, et de forcer les décisions de la conférence. Il est hors de doute qu’il a renforcé ainsi ses positions face à ses confrères et Churchill aura raison de manifester son inquiétude et de proclamer que la Russie est en avance sur le programme prévu. La bataille de l’Est est une bataille gagnée par l’impérialisme russe sur ses alliés anglo-américains.

L’effondrement de l’Allemagne

L’inquiétude qui règne dans la presse de la grande bourgeoisie, à la suite de l’offensive russe, est compensée par un déchaînement d’enthousiasme dans la presse populaire chargée d’entretenir et de réchauffer sans cesse le chauvinisme dans les masses. Des deux côtés on est intéressé à couvrir le fait le plus important de la situation : l’effondrement de l’Allemagne. Les causes profondes de cet effondrement, sa signification, ne résident pas dans la supériorité militaire en hommes et en matériel allié. Depuis longtemps, on savait que la supériorité absolue appartenait aux alliés. Les états majors établissaient un rapport de un à quatre hommes et de un à dix en matériel en faveur des alliés. Le long piétinement en Italie et sur le front de l’ouest, de même qu’en Pologne, ne s’expliquait pas par la force de résistance de l’Allemagne. Chaque fois que les Alliés avaient décidé une opération d’envergure comme les offensives dans les Balkans, ou le débarquement en Europe, ils les réalisaient relativement assez facilement. C’est une préoccupation toute autre que militaire qui dictait cette prudence et cette lenteur : c’est la préoccupation de classe. Il s’agissait d’assurer pas à pas l’ordre capitaliste, de relever dans chaque pays, l’un après l’autre, le gendarme hitlérien usé en le renforçant par les puissances sûres anglo-américaine-russes sans permettre l’éclosion de vastes mouvements révolutionnaires du prolétariat.

L’expérience de Juillet 43 avait bien été comprise par le capitalisme international.
Le mécontentement des masses ouvrières et travailleuses d’Allemagne s’accentuait et s’approfondissait chaque jour. La manifestation de ces mécontentements contre la guerre et la misère, nous la retrouvons dans les mesures policières s’aggravant chaque jour à l’intérieur dans des mouvements sporadiques de grèves mais surtout dans le moral de l’armée. Les grandes masses allemandes se trouvent sur les champs de bataille et la manifestation de leur mécontentement se traduit par la lassitude, par le refus passif de continuer à se battre.

Lors des événements de juillet en Italie, on avait pu déjà signaler des manifestations de solidarisation entre les soldats allemands et les masses italiennes. Cet état d’esprit de répulsion à la guerre qui gagnait et démoralisait l’armée est la raison essentielle de la facilité avec laquelle les alliés ont pu gagner la bataille de France, de Belgique et faire des centaines de milliers de prisonniers.

Malgré les réserves d’armes importantes, permettant une résistance encore sérieuse, en dépit de la position dramatique des soldats contre qui est déchaînée une campagne de chauvinisme, les soldats allemands refuseront de se battre, et, dans bien des endroits mettront à mort les officiers qui les empêcheront de se rendre.

L’offensive russe a mis à nouveau à jour ce fait capital, des centaines de milliers de prolétaires qui composent l’armée allemande, malgré la menace et les représailles, malgré les lignes fortifiées dans lesquelles ils se trouvent, malgré le fait qu’ils combattent sur le sol allemand, reculent, se disloquent et se rendent. Les masses travailleuses allemandes refusent de continuer à se faire massacrer. Elles en ont assez de la guerre impérialiste. Telle est la signification capitale ressortant des événements militaires à l’Est.

Massacre impérialiste ou Révolution prolétarienne

L’écroulement de la puissance impérialiste de l’Allemagne qui a assuré pour le compte du capitalisme international l’ordre capitaliste en Europe durant les 12 dernières années, ouvre la perspective grandiose et la possibilité immédiate de la révolution prolétarienne.

Le prolétariat allemand, par son importance, par sa concentration, par son développement, par ses traditions révolutionnaires, par le fait que l’Allemagne est le pays le plus industrialisé de l’Europe, est le pivot de la révolution prolétarienne. De sa lutte dépend la victoire de la révolution dans les autres pays. La tragédie du prolétariat allemand est d’être dans sa majeure partie déguisé en soldat, détaché de son milieu naturel, de ses centres industriels. Sa capacité d’action se trouve réduite dans la même mesure où est renforcée la capacité de manœuvre de son ennemi mortel, l’État capitaliste fasciste. Le fait de transformer les ouvriers en chair à canon, en soldats, permet au capitalisme mondial d’empêcher la concentration du prolétariat allemand sur son terrain de classe, d’où il pourrait partir à l’assaut de l’État. Le capitalisme international ne redoute rien tant que de laisser les ouvriers allemands habillés en soldats et retourner à l’intérieur du pays, concentrant ainsi leur force révolutionnaire. Le massacrer, l’emprisonner, le disloquer, l’éparpiller dans des camps de prisonniers à tous les coins de l’Europe, le déporter par centaines de milliers en dehors de l’Allemagne, tel est l’objectif du capitalisme mondial et tel est le drame du prolétariat allemand.

Avec le mensonge de la lutte contre la ploutocratie financière de l’Angleterre et de l’Amérique, avec la démagogie antibolchevique, l’impérialisme allemand s’est livré à une orgie de sang, massacrant pendant 4 ans des millions de travailleurs, des minorités nationales, des juifs et des polonais, déportant en masse des travailleurs de l’Europe dans les bagnes en Allemagne. Et c’est à une même orgie que se livrent aujourd’hui les impérialismes démocratiques et russes contre les petites nations et contre les travailleurs, et en particulier contre le prolétariat allemand.

L’antifascisme n’est qu’un masque, un mensonge couvrant les intérêts généraux et particuliers du capitalisme international. Au travers des cris contre Hitler, c’est le prolétariat que l’on vise et lui seul. Et, tandis que les déporteurs acheminent les prolétaires allemands vers les camps russes, le gouvernement russe manigance avec le Maréchal Von Paulus - le Maréchal d’Hitler, chef de l’armée allemande sur le front russe et "héros" de Stalingrad - et fait de ce vieux hobereau fasciste et gradé le président d’un comité de l’Allemagne "libre". Le châtiment mérité commence par qui ? Pour les soldats, pour les ouvriers et les paysans, pour la population travailleuse, pour les éternels opprimés et victimes du capitalisme, tandis qu’on ménage le fauteuil ministériel pour de hautes personnalités responsables de la boucherie impérialiste et les complices durant tout le règne du régime fasciste : les Badoglio en Italie, les Miklos en Hongrie, et les Von Paulus en Allemagne.

La clé de la situation internationale et de la révolution prolétarienne est en Allemagne. Le sort du prolétariat international est étroitement lié à celui du prolétariat allemand.




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