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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Guerre en Corée
{Internationalisme} n° 45, 1950 (certainement juin-juillet)
Article mis en ligne le 4 mai 2016
dernière modification le 5 avril 2016

par ArchivesAutonomies
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On ne saurait dire combien le déclenchement des hostilités en Corée stupéfia le monde. Compte tenu de l’inévitable effet de surprise, quant à la date, il apparaissait bien que le destin de la Corée vers le milieu du XXème siècle était tracé : servir de lice aux chevaliers des deux blocs impérialistes.

Au premier chef, la guerre de Corée représente une étape dans le procès de préparation idéologique et militaire d’une 3ème guerre mondiale. En ce sens, et toutes proportions gardées, on peut la rapprocher du rôle tenu par la guerre d’Espagne dans la dernière conflagration impérialiste. Leur caractéristique principale, sinon l’essentielle, fut le perfectionnement des mystifications destinées à droguer les combattants et l’arrière. Hier, c’était le front unique, soit contre le péril fasciste, soit contre le "rouge". On sait assez que la guerre de Corée a permis une reprise de ce thème majeur des idéologies capitalistes d’aujourd’hui, l’élargissant aux plus récentes conditions politiques.

Il ne s’agira pas ici de démontrer cette affaire en ses détails historiques. Un tel exercice serait sans portée. Mais l’on essaiera de brosser schématiquement quelques unes de ses lignes de force.

WALL STREET ET LA COREE

Les États-Unis apparaissent comme les grands bénéficiaires du conflit. D’incident local qu’il aurait pu demeurer, il a pris rapidement une tournure universelle.

Loin d’être, comme le prétend par exemple un chroniqueur anonyme de Socialisme ou Barbarie, la concrétisation d’une théorie américaine de la guerre froide que, l’ayant imaginée (après les journaux), le camarade juge bête, catastrophique et plate, les hésitations yankees se rapportent aux divergences maîtresses entre dirigeants américains. L’interprétation psychologique de l’Histoire, que Socialisme ou barbarie substitue par trop souvent à son interprétation matérialiste, mène, une fois de plus, ces camarades à user d’épithètes pittoresques et non d’une analyse sérieuse.

On connaît la profonde analyse que Daniel Guérin fournit dans son Fascisme et Grand Capital de l’antagonisme entre industries lourdes et légères. Les schémas restent valables alors que l’on étudie les difficultés actuelles de la politique yankee. Quoiqu’aux US la répartition du capital entre ces deux branches de l’industrie soit largement différente de celle étudiée par Guérin, l’ouvrage de ce dernier peut sur ce point donner, aux lignes qui suivent, son cadre théorique.

Aux US depuis la fin de la guerre, l’importance de la demande, tant sur le marché intérieur que mondial, a permis à l’industrie de tourner à plein rendement. Il faut toutefois considérer les symptômes de crise qui se firent jour l’an dernier. Jusqu’à cette date, la politique américaine avait affecté des apparences d’homogénéité. Vinrent ces symptômes et il apparut que le plan Marshall, ni le célèbre point 4, ne parviendraient à dégager le marché parvenu dès lors aux goulets d’étranglement. Il faut ajouter que la menace était plus précise, pour l’industrie lourde, laquelle ne peut guère intervenir sur le marché mondial (matériel d’équipement) sans, par là-même, se créer des concurrents redoutables eu égard aux prix de revient (lisez standings de vie ouvrier) intérieurs de ces derniers. Difficultés que n’ont pas à affronter les industries de transformation, livrant les produits finis et, plus internationales dans leurs structures. Pour celles-ci le problème est seulement l’élargissement du marché pas de guerre mais relèvement des industries arriérées ou ruinées, tel est son slogan. Les mesures prises y pouvaient, cahin-caha, suffire, à condition toutefois d’enrayer de dispendieux efforts d’armements et la super-fiscalité conséquente. L’abandon de la Chine peut alors se comprendre si l’on considère que le véritable champ d’exportation des US, c’est l’Europe [1] ; là les locomotives, les produits chimiques ou les pneus s’écoulent plus aisément qu’aux Indes ou au Congo. Aussi prévalaient les thèses de l’industrie légère, tandis que commençait de se dégarnir les carnets de commande de la métallurgie et que s’amoncelaient le charbon et les minerais.
Les antagonismes à l’intérieur d’un capital national donné ne sont cependant pas irréductibles. La menace extérieure ramène en son sein l’unité d’action ; les producteurs d’armement reprennent le dessus.

Avec l’ouverture du conflit coréen s’ouvrait une nouvelle phase. Aux atermoiements faisaient suite des décisions rapides dont la guerre n’a été qu’un aspect. Les usines d’armement fermées ou reconverties, délivrent à nouveau leurs engins [2]. En ces temps où le sang et la peine des hommes se comptent en dollars, la guerre de Corée, est pour le Big Business, une opération largement rentable.

Rentable, elle l’est plus encore dans le cadre de la préparation idéologique à la guerre. L’opinion publique américaine était encore insuffisamment chauffée, la guerre ne lui apparaissait pas pleinement comme un mal nécessaire. C’est fait maintenant. Car la guerre moderne suppose un haut degré d’armement idéologique chez chacun des belligérants ; l’adhésion totale des masses populaires est requise. Et la reconnaissance d’une conscience de classe chez les ouvriers est prévenue par ces ballons de chloroforme politique que sont la cinquième colonne de Staline, la participation à la grande croisade démocratique et universelle sous le signe de l’ONU, etc.

De plus l’affaire coréenne a servi à assurer une cohésion plus grande à l’intérieur du bloc occidental, à niveler certains particularismes têtus. L’obstination de la Grande-Bretagne à consacrer ses ressources à l’équipement industriel plutôt qu’aux armes est, par exemple, battu en brèche. Et l’on parle de l’instauration d’un contrôle international des matières premières - dirigé contre des producteurs moins bien placés si par trop entreprenants – ou d’un pool de l’acier dont les directions seront à New York. Australiens, Britanniques ou Philippins se font trouer la peau en Corée ; bientôt des conscrits allemands, vingt divisions françaises. L’oncle Sam recrute.

LE KREMLIN ET LA COREE.

Le problème fondamental auquel doit faire face le capitalisme américain est celui d’un capitalisme hautement développé qui ne peut maintenir le taux de l’accumulation par suite de l’insuffisance relative de la plus-value. La hausse continue de la composition organique du capital, son élargissement croissant sous la poussée de la concurrence, entre en contradiction aiguë avec la baisse du taux de profit. Le travail de l’ouvrier, malgré le degré intensif de l’exploitation rationalisée ne rapporte plus assez au capitaliste pour lui permettre d’entretenir et de renouveler ses matériels et stocks en même temps que moderniser et agrandir son usine sans cesse pour tenir le coup face au voisin. L’entreprise tentaculaire devient de moins en moins rentable [3]. Les capitaux cherchent à se placer en d’autres branches, elles-mêmes engorgées. Le marché est saturé, l’on se trouve devant une sur-accumulation de capital. Il reste alors deux solutions : ou bien exporter les capitaux vers des territoires où des possibilités d’investissements demeurent, mais ces derniers se ferment à leur tour (le "réveil" des peuples coloniaux en est la plus récente manifestation) ; ou bien se diriger vers la production improductive : la production de matériel de guerre. Cette production sera permise par des prélèvements massifs opérés dans une sphère donnée de la production [4] ainsi que sur le capital existant déjà à l’intérieur de cette sphère. C’est cette dernière tendance - la première étant déjà partiellement écartée – qui prévaut aujourd’hui ; encore que les vieux capitalismes européens ne parviennent à opérer ces prélèvements – quand ils y parviennent - qu’avec d’extrêmes difficultés. Dégradation du capital affecté à des fins improductives, telle est aujourd’hui la loi, demain la destruction massive du capital encore productif précipitera l’Humanité dans la Barbarie. Le capitalisme aura mangé le capital.

Telle est la perspective à l’intérieur de la branche occidentale du capitalisme mondial. Celle de sa branche orientale est tout aussi peu brillante. Là, le problème posé l’est à l’inverse de celui posé aux Occidentaux. Les États-Unis sont intoxiqués de capitaux, ils les transforment en bombes – la Russie en manque désespérément.

Les différents plans quinquennaux ont eu pour objectif de permettre à la Russie de rivaliser avec les grandes puissances. Cependant l’évolution des puissances, sous la coupe des monopoles, vers la constitution d’un gigantesque appareil de production de guerre obligeait la Russie, à son tour, de suivre cette vois afin de subsister en tant qu’État. Les modalités de cette évolution russe ne nous intéressent pas ici. Mais insuffisamment développé, le capital russe a dû subir d’énormes destructions tant en hommes qu’en matériel, installations, etc. Les aléas de la politique intérieure ont eux aussi décimé les cadres, contraints à répartir la force de travail d’une manière plus anarchique, et plus arbitraire en même temps que dans les autres pays capitalistes.

Alors qu’aux US l’insuffisance relative de la plus-value découle de la masse en progression constante de "C" et "V" par rapport à "PL", en Russie cette insuffisance est la conséquence d’un manque de Capital. Dans les conditions actuelles du capitalisme, les masses ne peuvent combler l’avance prise au cours d’un siècle d’évolution pacifique du capital occidental. Tout leur effort doit se concentrer sur la production d’instruments de guerre. Domaine où leur retard est grand encore. Le surprenant idéalisme qui prétend, de son poids en signatures et congrès, à étouffer la bombe atomique et défendre la paix n’a pas d’autres raisons.

Aussi la Russie cherche-t-elle à tout prix – hormis la guerre, mais jusqu’à quand,- à s’emparer des usines équipées du monde occidental. Après la conquête des complexes industriels de Saxe et de Silésie, puis de Bohème, le Kremlin a tenté de mettre la main sur l’industrie rhénane. Le blocus de Berlin fut la première épreuve de force, localisée entre les deux blocs. L’enjeu : la Ruhr. Cette fois-ci en Corée, les Russes, prolongeant leur victorieuse lancée en Asie, tentaient d’atteindre à moindre frais le Japon.

La Russie a besoin d’absorber du capital nouveau, comme l’organisme, les glucoses. Ses tentatives de s’en emparer ont un caractère désespéré en ce sens qu’elle ne peut strictement mesurer ses actes à leurs conséquences. Il faut toujours et sans cesse plus d’usines et de spécialistes. C’est là une nécessité qui agit avec la puissance aveugle des forces naturelles. Qu’avant même d’amorcer un débarquement conséquent en Corée, Truman ait songé à "neutraliser" Formose tandis que Mac Arthur stoppait policièrement les activités du PC nippon, indique que les yankees sentirent le vent. Nul doute en effet qu’un triomphe des staliniens en Corée, succédant à leurs victoires de Chine, n’eût rendu intenables les positions des Occidentaux, non seulement dans le Sud-Est asiatique, mais aussi sans ce Japon où Wall Street renforce son amicale emprise sur les trusts locaux.

NORD CONTRE SUD

La propagande stalinienne s’est particulièrement attachée à mettre en valeur ce fait que leurs "démocrates" auraient lutté pour l’émancipation nationale et dans le cadre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’extraordinaire corruption régnant à l’intérieur de la clique dirigeante en Corée du Sud, ses méthodes "japonaises" en matière de police, son incapacité des féodaux à résoudre la question agraire comme à développer la production (les Nord-Coréens ayant, il est vrai, coupé le courant électrique) lui fournissaient des arguments indiscutables. Et Kim Il Sun de faire figure d’un nouveau Garibaldi marchant, lui, au pas du "mouvement historique".

En fait de telles affirmations ne trouveraient leur contexte réel que dans l’accomplissement d’une révolution bourgeoise. Alors le prolétariat coréen, sous la direction de sa propre bourgeoisie nationale luterait contre le féodalisme réactionnaire et jetterait ainsi les bases de sa propre émancipation. En fait il n’en est rien ; aussi bien, et pour cause, les staliniens se gardent de pousser à ces conséquences leur argumentation. C’est que l’universalisation du marché mondial amenée par les monopoles a entraîné l’universalisation des luttes politiques se déroulant entre tels et tels clans rivaux des exploiteurs. Et nul, sérieusement, ne peut mettre en doute que l’une ou l‘autre des républiques soit l’instrument de l’un ou l’autre des "blocs" auxquels elles se rattachent respectivement.

Les premiers succès de l’armée du Nord, remportés pratiquement aux dépens des sudistes, ne démontrant qu’une chose, à savoir : l’instabilité idéologique du bloc occidental, tourmenté de contradictions aiguës et jusqu’alors incapable de se donner un caractère "progressiste" à l’échelle universelle. Sa structure de capitalismes hautement développées et concurrents l’en empêche, dans une mesure plus grande que de l’autre côté de la barricade (la scission titiste montre que là aussi il y a néanmoins discorde à l’état endémique). A cela s’ajoutent les indécisions américaines ; ce soin particulier porté à "mûrir" l’opinion publique fût-ce aux prix de quelques revers. Mais, et le déroulement ultérieur des opérations l’indique assez, ces victoires à la Pyrrhus ne sauraient être ramenées à la conjoncture, comme le dit Socialisme et Barbarie, des bases sociales autochtones et du matériel lourd. Ce que Socialisme et Barbarie qualifie de force formidable n’a pas tenu longtemps dès cet instant que s’ouvrit la main à bombes de l’oncle Sam. S’il a fallu un certain temps aux bombardiers pour apparaître dans ciel, qui fût celui de l’Empire du Matin Calme, la raison n’en est pas de la largeur du Pacifique et moins encore d’une fantastique impéritie du Département d’État ou du Pentagone. Devant la perspective d’un conflit mondial, les représentants des trusts hésitaient, non par humanité ou goût de la paix du soir, mais parce que leurs intérêts essentiels sont encore largement divergents. La saturation des marchés en capitaux, les difficultés de l’élargir, soit d’en conquérir d’autres lèveront leurs présentes réticences.

Quoiqu’il en soit, pour aujourd’hui, la conjonction de la maîtrise du ciel et de la mer a montré en Corée qu’elle s’accompagnait de celle du sol. Les grandes manœuvres, tir à volonté à sang et à feu, qui s’y déroulent, démontrent que le fanatisme et les caractères autochtones ne pèsent pas plus lourd sous les obus, bombes et mitrailleuses lourdes que les usines, les gares de triage, ces maisons qui les entourent et leurs habitants.

LES HOMMES EN GUERRE

Dans l’un comme dans l’autre des deux blocs ennemis, la guerre de Corée a renforcé ce qu’il est convenu d’appeler la psychose de guerre. Les propagandes adverses s’y sont savamment appliquées avec toutefois des objectifs différents.

Une fois de plus les staliniens ont trouvé l’occasion d’idéaliser les masses populaires et leur courage invincible. L’homme communiste, comme dirait Aragon, est paré de ces vertus qui rendraient imbécile l’héroïsme, s’il ne l’était déjà par lui-même. Car le militaire du bloc oriental est insuffisamment protégé contre la puissance de feu des unités made in USA. Il faut le doper : l’homme courageux ne craint pas les machines de mort, il les affronte, etc. [5] Viennent les destructions massives : elles seront l’objet de propagande ; vient la défaite : elle sera expliquée par les cruels expédients d’un ennemi robot.
Ah, si seulement une supériorité improbable dans la production d’armements pouvait permettre à Staline de justifier une guerre libératrice mondiale : New York verrait bien et Frisco [6] !... Mais les héros nord-coréens tombent comme mouches sous DDT.

A tout ce déploiement de qualités spartiates, les yankees répondent en représentant l’homme contraint au combat. Et il a peur, cet homme américain ! [7] Il souffre de la chaleur et de la traîtrise. Il est désolé de se muer en assassin de masses et fait tout son possible afin d’épargner de rares églises ? Car si les B 29 libèrent les âmes plutôt que les corps, la faute en est aux Russes et dieu saura bien reconnaître les siens. Un niveau culturel plus élevé – c’est-à-dire une gêne toute morale à se reconnaître pour massacreur "sans risques" - ainsi que l’éducation chrétienne font que la guerre ne peut plus passer pour une école d’humanité. A cela s’ajoute que l’existence et l’activité d’un combattant américain représente une somme excessivement élevée d’heures de travail alors que le soldat nord-coréen, rustiquement armé, sommairement instruit, représente une valeur moindre en capital. Le GI est un placement d’argent qu’il convient de préserver fût-ce aux dépens de toute une nation.

Sinistre tableau que la psychologie officielle des combattants de Corée ! Toutes les précautions ont été prises par des experts qui savent bien que les chars sont conduits par des hommes ! Tout est prévu, jusque s’il en était jamais besoin, ces murs bas devant lesquels stagne le sang des fusillés pour refus d’obéissance.

Qu’il se trouve, en cette époque, des gens pour affirmer que dans "ce monde moderne modelé par le prolétariat lui-même… l’histoire de ces dix (dernières) années n’est qu’une immense école du soldat." [8] Et d’y voir une condition de maturation de la conscience de classe, cela apparaît comme un canular de croque-mort. Et pourtant il s’est trouvé le camarade Philippe Guillaume pour laborieusement s’appliquer à expliquer que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et que, à quelques détails près, le capitalisme n’agirait pas autrement s’il avait l’intention d’offrir au Prolétariat les instruments d’exécution de ses exploiteurs.

On n’examinera pas ici l’ensemble théorique et d’élucubrations que Guillaume offre à ses courageux lecteurs. En ce qu’elle tente de repenser les problèmes qui se posent aujourd’hui à l’avant-garde, sa tentative est pleinement valable. Mais son étendue, ou plutôt sa confusion, défie l’analyse critique. Le travail du camarade mêle inextricablement des appréciations historiques, généralement reçues comme correctes par les marxistes, à des fantaisies de journaliste en mal de copie. Nous nous limiterons ici à la théorie guillaumesque du "partisanat" et brièvement.

LE CHANT DES PARTISANS

Christophe Colomb découvrit un jour les Amériques. Philippe Guillaume, lui, a découvert le partisanat. Mais pas plus pour l’un que pour l’autre, l’on ne saurait parler de découvertes. Ces inventions-là courent dans l’air du temps. Et le rôle des partisans dans la guerre moderne est le maître pilier de la duperie de la Résistance.

La formation de bandes armées de partisans correspond au stade actuel d’évolution du capital. Elle s’intègre donc dans ce procès historique du capitalisme d’État que notre camarade Morel a excellemment décrit comme de l’absorption de la société civile par l’État [9]. En particulier, on veut dire par là que, dans le temps même où disparaissent les différents représentants de la propriété privée, cette disparition entraîne celle des différentes idéologies correspondant aux divisions internes de la classe des exploiteurs. L’État, propriétaire unique, a pour adjuvant politique un Parti unique. Le rôle de ce Parti est d’activer la production, surveiller les producteurs, bref de jouer les contremaîtres. Mais il est aussi d’organiser la nation, de la mobiliser et de l’entretenir en cet état pour la préparation à la guerre et dans la guerre.

La bourgeoisie naissante sut trouver en son sein les volontaires pour l’attaque ou la défense ; l’exemple type en est la guerre de l’Indépendance américaine, là le bourgeois lutte, à l’état pur, pour le triomphe de ses intérêts de classe. A son apogée liant à son sort de bourgeoisie nationale celui des ouvriers et paysans pauvres, elle a recours à une armée de conscription dont disparaît pratiquement le franc-tireur. Mais sa décadence, c’est-à-dire ses divisions accrues, tend à s’opposer à la constitution d’unités nationales homogènes, cela dans les pays les plus atteints. On l’a bien vu en Espagne de 36 ou dans l’Europe de 1944 où militaires de mêmes nationalités s’entr’égorgeaient avec cette ardeur que donne le sentiment de fraternité ennemie, entre soi déchirée.

L’activité de partisans peut paraître dès lors un retour aux conditions premières du capitalisme, une nouvelle classe, la "bureaucratie" succédant à la "bourgeoisie". Dans ce procès se dégagerait "une autonomie conscientielle de la classe". Cette activité serait "une forme d’expression de revendications dans les conditions de la guerre". La transformation de l’ouvrier en partisan stalinien, telle serait l’étape nécessaire du Prolétariat sur le chemin vers la pleine conscience de classe.

Il faut noter, dès l’abord, que l’apparition des "partisans" sur les champs de bataille moderne n’a pas modifié sensiblement les conditions mêmes de la guerre. Le partisan n’est d’aucun poids dans l’offensive. Ses activités n’ont de sens, et sur un plan local, que dans le harcèlement et la désorganisation de communications d’une armée à laquelle les coups les plus durs ont déjà été portés ; dans l’Espagne ou la Russie napoléoniennes, dans la Russie ou la Yougoslavie staliniennes, les partisans n’ont pas franchi ces limites spécifiques de leur action. Toutes les spéculations socialistes ou barbares sur l’armement des partisans, ou les caractères tactiques de leurs apparitions sporadiques, ne changent rien à ce fait général qu’une colonne de partisan n’est pas autre chose qu’un corps d’armée agissant en enfant perdu et qui fixe ou gêne l’ennemi affaibli.

Cependant le caractère fondamental de la lutte des partisans est ailleurs. C’est celui d’une aliénation plus profonde sans cesse de l’exploité à l’appareil de production. Le capitalisme réclame – et rétribue – les suggestions qui lui sont soumises quant à l’amélioration (n’insistons pas) de la production. Il s’associe ainsi plus étroitement non seulement le pouvoir de travail de l’ouvrier mais encore son vouloir. Un combattant efficace est celui seul qui a consenti au combat. Ici intervient le rôle de la mystification. La guerre aurait pour objet de défendre la vie du combattant et des siens. Pour le transformer en partisan, le stalinisme n’a pas spéculé sur l’acquisition des techniques par l’ouvrier ou le paysan, mais sur sa propension biologique à s’accrocher à l’existence.

Sur le plan militaire, le partisan signifie peu de choses, sur le plan idéologique, il implique la participation active du prolétariat à forger ses propres chaînes. Il double et prolonge l’armée de conscription. Combattant à l’intérieur du système d’exploitation, et pour ce système, le prolétariat partisan lui accorde, et son pouvoir, et son vouloir de combat. Peu importe alors qu’il combatte en ordre dispersé ou en unités constituées, et il est chair à canons et rien d’autre, n’en déplaise aux "définitions sociologiques".

La place – et aussi l’intérêt – manquent pour montrer que Philippe Guillaume n’a fait que reprendre, en l’emberlificotant, la purée théorique que Blake servait à la fraction trotskiste de Johnson-Forest. Ce dernier s’attachait à une définition du soldat américain, tendant à y faire reconnaître une maturation de la conscience au travers du séjour aux armées. Ce Blake a fait ici au moins un fervent émule, quoique plus verbeux [10]. Leur perspective du "prolétariat" s’intègre elle-aussi dans la perspective plus générale du trotskisme. Il s’agit se s’emparer du pouvoir par les armes, de constituer des milices ouvrières et tout le tremblement militaire du programme transitoire. Cette conception, dans sa dernière concrétisation, n’est plus qu’un misérable appendice des doctrines officielles de la bourgeoisie. Mais, d’autre part, elle se rattache à ce qu’il faut appeler, avec le camarade Morel, la perspective classique du socialisme : à savoir que la révolution prolétarienne serait le couronnement inéluctable des révolutions bourgeoises et que s’appuyant sur la violence, le Prolétariat assumerait dès lors la tâche de conduire l’Humanité vers le Communisme.

Mais une guerre civile universelle, dans les conditions actuelles, ruinerait à jamais les prémisses du Socialisme subsistant dans la société contemporaine. Elle ne pourrait, comme l’indiquait Sternberg, il y a déjà vingt ans, que mener à la barbarie. Est-il besoin de rappeler les funestes conséquences qu’eut en Russie la guerre civile, menée cependant dans un cadre et avec des effectifs restreints, sur l’instauration du contrôle ouvrier.
Que le mouvement révolutionnaire soit amené à organiser des opérations de police, à user de violence à l’encontre de certains éléments bourgeois, fanatiques et irréductibles, le fait ne saurait être mis en doute. Mais confondre ces mesures avec l’imposition de la Révolution, par la guerre civile, et à l’ensemble de la société, est une erreur grossière découlant d’une conception militariste du Parti. Les idées du camarade Guillaume l’y conduisent tout droit.

La conscience de classe progresse par bonds et non par solution de continuité. L’occasion historique de ces bonds est la crise de l’ensemble de la société ; le régime existant se révèle incapable d’assurer à tous les conditions minima de la vie. Le Prolétariat intervient alors comme porteur et surtout diffuseur de la solution historique. Les conditions précises de cette intervention, son mode d’opérer, nous échappe à l’échelon de l’Histoire où nous nous trouvons. C’est l’examen du procès de la conscience de classe, le dégagement des perspectives immédiates qui importe et incombe aux rares militants de l’avant-garde. Aussi bien, si l’orientation du camarade Guillaume nous apparaît fausse purement et simplement, nous ne songeons pas un instant à condamner sa tentative en tant que telle.

* * * * *

La longue digression qui précède nous ramène ainsi à nos préoccupations les plus actuelles : que faire alors que le noyau révolutionnaire s’est rétrécie jusqu’à ses dernières limites. Le lecteur n’a pas été sans remarquer le caractère schématique à l’excès du présent article. C’est qu’il ne trouve pas encore ses assises dans une plate-forme systématique et publique. Car le moindre problème qui se pose aujourd’hui nécessite une analyse fouillée du Capital. L’introduction à ce bulletin indique quelques raisons pourquoi un tel document politique n’a pas encore été publié par nous. Le caractère parfois dogmatique de l’article ne se comprend pas sans référence à cette lacune que nous nous efforçons, par ailleurs, de combler.

Ceci dit, revenons un instant à la guerre de Corée, à la signification qu’elle peut prendre à nos yeux.

La deuxième guerre mondiale a vu se renforcer les liens qui attachent la classe ouvrière au Capital, les idéologies duquel font florès au sein même de l’avant-garde. La participation intensive du prolétariat à la Résistance a marqué le point culminant de cet avilissement de la conscience révolutionnaire. Ce n’est qu’en se dégageant des idéologies des exploiteurs que cette conscience peut se reprendre. La non adhésion à la guerre, aux luttes internes du Capital, voilà la condition première de cette reprise.

Cependant, le désintérêt dont le Prolétariat a fait preuve à l’égard de la guerre coréenne reste d’une incertaine signification. Aux temps de la guerre d’Espagne, puis de la guerre mondiale, les manifestations de son asservissement total étaient aussi quotidiennes que les meetings de masse ou les opérations de partisans. Aujourd’hui, de telles manifestations n’ont eu lieu nulle part que sur ordre. Fatigue, lassitude d’un combat qui ne mène nulle part ? Ou bien prescience sourde que la route indiquée, par les leaders des deux blocs conduit à la catastrophe ?

Ces deux appréciations ne sont nullement définitives, c’est l’avenir qui leur donnera le contenu, soit d’une capitulation par renoncement, soit transitoire d’une conscience de classe qui s’éveille.

Nôtre tâche n’est que d’en clarifier les voies.

Cousin.

Notes :

[1Selon les estimations du National Advisory Council, les régions insuffisamment développée (69,9% de la population mondiale) n’importèrent dans les années 1936 à 1940 que 70 cents de produits américains par an et par tête. Les régions partiellement développées en importèrent pour 1,25 dollars tandis que les régions développées (16,5%) soit l’Europe en importèrent pour 5,85 dollars (Problèmes économiques n° 119). On notera que dans ses dernières années, les guerres civiles en Asie y firent baisser la demande en produits américains alors qu’elles s’accroissaient en Europe.

[2Selon le département du Commerce, les dividendes déclarés par les sociétés américaines, au cours du mois d’août 1950, accusent une augmentation de 11% par rapport à ceux déclarés dans la période correspondante de l’an dernier. Signalons toutefois que certaines industries de transformation (textiles, cuir, raffineries de pétrole) ont déclaré en août des dividendes inférieurs à ceux de 1949.

[3Avant la dernière guerre mondiale, une entreprise rationalisée pouvait encore réaliser des bénéfices en ne travaillant qu’avec 50 à 60% de son potentiel. Des calculs faits aux US en juillet 1949 démontrent que même à 75-85% la plupart des entreprises modernes ne réalisent plus de bénéfices (Serban Voinea, La socialisation, 1950, Paris, page 11). Il est évident que ces chiffres ne peuvent être considérés autrement que comme expression d’un rapport statistique et non en soi.

[4De 1929 à 1939 le pourcentage du revenu national qui, aux US, va à la défense nationale, double (de 0,9 à 1,8) ; le gigantesque effort de guerre américain l’a fait, à coup sûr, augmenter encore. Pendant cette période, il passe en France de 4 à 18%, en GB de 2 à 12%. En Russie 11% du revenu national allait aux armements ; en 1928 : 21 ; au Japon : 1929, 4% ; 1938 : 32-34% (Inventaire de la situation financière de la France, Paris 1946).

[5Ce ne sont pas des robots blindés qui contiennent les assauts des américains, mais des hommes éduqués par le parti des travailleurs et qui se révèlent plus solides que le roc, le feu et le fer (La Pravda).

[6(NDE) Jack London à dix-sept ans sous le surnom de Frisco Kid prend un engagement sur un bateau et part à la chasse aux phoques. Mais auparavant il a été correspondant de guerre pendant la guerre russo-japonaise.

[7Ses correspondants de guerre aussi ! ainsi Le Monde titre sa correspondance du front. Ce qu’il faut souligner, c’est le caractère officiel, général de l’idéologie. Que l’on se reporte aux Saint-cyriens, mourant en casoar et gants blancs, de la bourgeoisie française.

[9Internationalisme, N° 4, pp 17 à 29.

[10On s’étonnera par ailleurs que Socialisme ou Barbarie (SoB) n’ait jamais indiqué l’origine précise des documents signés par Romano et Stone. Ils ont été publiés sous les auspices de la fraction Johnson-Forest. Pour la théorie de Blake, voir par exemple le bulletin interne de cette tendance : N°11 du 25 septembre 1947.
(NDE) Grace Lee Boggs (1915-2015), membre fondateur de la Tendance Johnson-Forest (son nom de parti était Ria Stone). Elle est décédée à l’âge de 100 ans à Detroit, le 5 octobre 2015.
(NDE) Phil Singer "Paul Romano" ouvrier d’une usine de General Motors a écrit L’ouvrier américain publié dans les N° 1, 2, 3, 4 de SoB. La deuxième partie sera écrite par Ria Stone.




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