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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lutte de classe autonome en Grande-Bretagne - 1945-1977
Cajo Brendel
Article mis en ligne le 10 avril 2016

par ArchivesAutonomies

AVANT – PROPOS

Sans mon ami londonien, Joe Jacobs, ouvrier, ex shop-steward et lutteur infatigable pour les intérêts de sa classe, les pages qui suivent n’auraient jamais été écrites. Non seulement, il m’a aidé, au cours de longues discussions, à approfondir et à éclaircir le combat présent de la classe ouvrière anglaise ; mais il m’a apporté aussi beaucoup sur tout ce dont il fut le témoin direct. Les chapitres 6, 7, 8, 10 et 11 de ce livre, particulièrement, sont basés sur ses informations. Qu’il soit remercié ici pour ses remarques et ses suggestions. Par contre, je tiens à prendre seul la responsabilité des conclusions de ce texte.

C. B.

Les luttes dont ce livre fait état ne sont que la partie visible de ce qu’on a appelé la "maladie anglaise". L’autre partie de ces mêmes luttes, tout ce qui se déroule quotidiennement d’une manière plus souterraine mais qui mine tout aussi sûrement le capitalisme en Grande-Bretagne n’est pratiquement pas évoqué ici. Il s’agit d’un propos délibéré ; ces problèmes de résistance au capital (mouvements de jeunes, des femmes, squatters, absentéisme, etc.) seront abordés dans d’autres études.

Préface à l’édition française

Qu’on imagine qu’en France, l’Union de la Gauche réunifié en un seul parti, dispose du pouvoir sans le partager avec d’autres formations politiques. Qu’on imagine que la CGT et la CFDT, regroupées dans une seule confédération syndicale passent avec le gouvernement de "gauche" un accord de trois ans bloquant les salaires et laissant courir les prix. Et une trouvaille de Séguy, le plan Barre appliqué impitoyablement par le syndicat lui-même à toutes les revendications C’est ce qui se passe en Angleterre après une longue période de grèves sauvages, depuis 1974 par la grâce d’un gouvernement travailliste dit "socialiste" (social-démocrate, ou de gauche, comme on voudra, c’est la même chose). Un tel gouvernement fut appelé au pouvoir dans la période d’après-guerre à plusieurs reprises en tant que serviteur zélé d’un capitalisme moderne plus ou moins planifié. Chaque fois, il se montra le plus fidèle et le plus sérieux chien de garde de la société existante.

Dans les pages qui suivent, on n’a pas seulement retracé les diverses étapes d’un tel développement caractérisé avant tout par une contradiction croissante entre toutes les institutions officielles et la classe ouvrière en lutte. Mais on y tente aussi d’expliquer comment, par la force des choses, les ouvriers se voyaient contraints de prendre leur propre sort dans leurs propres mains.

La logique des événements eux-mêmes conduit l’auteur à mettre l’accent non sur l’activité politique superficielle des nombreux groupes avant-gardistes, mais sur l’activité autonome des travailleurs eux-mêmes. Cette activité autonome est interprétée comme un nouveau mouvement de la base, totalement différent de tout le mouvement traditionnel. Voilà pourquoi, par exemple, dans le dernier chapitre, on ne lira pas un seul mot sur ce qui se passe depuis des mois autour de la grève de la petite usine de Grunwick à Londres et sur laquelle une presse à sensations unanime -.y compris gauchiste - a attiré l’attention.

Les actions autour de Grunwick, non seulement sont peu importantes comparées à d’autres luttes décisives, mais on se trouve également en présence d’une sorte de "cinéma de la gauche" (et du gauchisme) que l’on ne rencontre que trop souvent en France. Ce que montrent justement les luttes sociales d’Outre Manche, c’est que de telles actions de la gauche" et de la "gauche de la gauche" n’ont rien à faire avec les vrais intérêts ouvriers et qu’elles négligent trop souvent - sinon toujours - les revendications de la base et freinent plutôt dans les luttes ce qu’elles prétendent stimuler par leur intervention.

Celui qui observe sans parti pris ce qui se passe en Angleterre ne peut qu’arriver à la conclusion que la classe ouvrière britannique a largement dépassé le stade dans lequel ses activités traditionnelles pouvaient avoir pour elle une certaine signification (même si cette signification était déjà bien ambiguë). Pour cette raison, l’exemple de ce mouvement autonome, le véritable sujet de ce livre peut avoir une certaine importance pour ceux qui croient observer les mêmes tendances en France à une échelle plus réduite. Des tendances qui laissent présager qu’en cas de venue au pouvoir de l’Union de la Gauche, des conflits sociaux semblables à ceux de la Grande-Bretagne au cours des dernières années pourraient s’y développer. Toutefois, le seul point différent, la force du Parti communiste et de la CGT, pourrait donner à ces conflits sociaux des formes peut-être plus proches de celles de l’Italie actuelle.

Septembre 1977

1) Crise sur la Tamise

Les historiens décriront plus tard les événements sociaux de l’année 1972 en Grande-Bretagne. A chaque chapitre de leur réflexion, ils pourront mettre le même titre : victoire des travailleurs et recul de la classe dominante. Trois attaques successives de la classe ouvrière anglaise, trois capitulations des patrons et du gouvernement, immédiates et sans précédent. Qui aurait pu croire, quelques mois auparavant que cela pourrait se passer. Ni les politiciens, ni les journaux conservateurs, ni les porte parole du parti travailliste, ni les syndicalistes. Même pas la gauche la plus "radicale".

Le 10 janvier 1972, les mineurs ouvrent la voie : ils se mettent en grève. Fin mars, leur lutte est à peine terminée par un succès spectaculaire que ce sont les cheminots qui entrent en action. Et cette grève dans les chemins de fer n’est pas terminée que les dockers arrêtent le travail, ceux de Liverpool en premier. Ce n’est pas tout. D’autres secteurs connaissent des occupations en nombre toujours croissant.

Ce que les ouvriers venaient de surmonter, c’était leur propre tradition. Fin juillet, un mois et demi avant que la vague de grève n’atteigne son plus haut point, le Daily Telegraph de Londres [1] évoquait le souvenir de la grande grève générale de 1926. Comme alors, la grève couvrait tout le pays ; mais elle ne pouvait pourtant se comparer avec ce qui s’était passé un demi siècle auparavant. Ce n’était pas une répétition de l’histoire. C’était quelque chose de bien différent et de bien plus menaçant pour l’ordre social existant. Il y a 46 ans, à aucun moment, la domination du capital n’avait été menacée. Par contre, an printemps de 1972, Edward Heath, premier ministre, parlait d’une "double crise". C’était dans un discours devant la télévision. Il s’adressait "au pays" et évoquait non seulement la menace visible de dépression économique, mais aussi la menace cachée qui pourrait détruire le "mode de vie anglais" (c’est-à-dire l’ordre bourgeois).

Ce qu’il décrivait, n’était pas du tout exagéré. La menace invisible dont il parlait, on pouvait tout autant la voir dans les faits eux-mêmes : les travailleurs anglais, auparavant inoffensifs, rompant brusquement avec leurs attitudes passées entraient maintenant sur la scène de l’histoire. Ce n’était pas ce qu’espéraient les chefs syndicaux : leurs conseils étaient totalement ignorés.

En 1926, les syndicats s’étaient trouvés à la tête de la grève, mais, c’était contre leur gré. Il ne pouvait pas en être autrement. Le gouvernement avait provoqué la grève ; elle avait été décidée par en haut. La bureaucratie syndicale avait bien, il est vrai, parlé un an plus tôt d’utiliser cette arme. Mais, c’était uniquement pour intimider ses partenaires à la table des négociations. Ce n’étaient que des paroles, rien de plus. Des paroles auxquelles d’ailleurs personne n’avait cru sérieusement un seul instant. A vrai dire, la grève générale effrayait plus ceux qui étaient à sa tête pour la diriger que ceux qu’on prétendait intimider. Les dirigeants patronaux firent apparemment marche arrière dès le début ; mais ce n’était que pour gagner du temps. Sans hésiter, ils commencèrent aussitôt à se préparer à la lutte. Au moment décisif, le 29 avril 1926, le gouvernement Baldwin ne laisse aux syndicats d’autre alternative que la grève générale : les leaders syndicaux furent littéralement terrifiés ; beaucoup plus que ne l’étaient les propriétaires de mines, les industriels et les ministres [2].

La véritable position des bureaucrates syndicaux d’alors, on peut la voir clairement dans les révélations du leader des syndicats des chemins de fer JH (Jimmy) Thomas, lequel "implorait le gouvernement, comme jamais auparavant, d’éviter la menace d’une grève générale dans l’intérêt du pays" [3]. Plus tard, alors que la grève était finie, il déclara à la tribune des Communes "qu’il avait craint plus que tout que la grève ne s’étende aux secteurs non encore touchés et que les syndicats n’arrivent pas à empêcher les travailleurs de sortir des cadres habituels de la lutte. Heureusement, concluait-il, cela n’était pas arrivé" [4].

Les syndicats avaient pourtant fait une "déclaration de guerre" bien que toute idée de lutte ait été fort éloignée de leurs intentions. Ils étaient véritablement paniqués à l’idée de ce qu’ils pouvaient craindre de leurs adhérents [5]. C’est ce qu’écrivait un an plus tard l’historien GDH Cole.

Pour cette raison, les soi-disant leaders syndicaux ne pouvaient rien faire de mieux que de mettre fin à la grève générale le plus rapidement possible. Elle se termina sans que les mineurs aient gagné le moindre avantage. Tout se fit dans le dos des grévistes. Rien ne justifiait de mettre fin à la grève : elle fut stoppée alors qu’elle était à son moment le plus dur, sans qu’aucun signe de lassitude ne fut apparu. Que craignait le Conseil Général des syndicats : que la grève ne sortit de ses limites et déborde l’ordre bourgeois. C’est ce qu’un des leaders les plus en vue confiait à un journaliste étranger [6]. Six mois après un aussi pitoyable dénouement, les mineurs étaient encore pleins d’amertume. Car ils avaient sans aucun espoir continué la grève alors que le travail avait repris partout ailleurs. Dans son ensemble, la classe ouvrière s’était comportée comme une armée bien disciplinée. Exactement comme J. Thomas voulait qu’elle se conduise [7].

La grève de 1926 fut le chant de cygne d’une époque révolue. Décidée par en haut, brisée par en haut, sans initiative de la base, de ceux là même que la classe dominante et leaders syndicaux enveloppent habituellement du même mépris comme "extrémistes". Julian Hymens après avoir brossé un "tableau historique" des neuf jours de grève générale observa qu’elle resterait unique dans l’histoire anglaise [8].

Fin juillet 1972 presque toute la vie économique da l’Angleterre était paralysée par les grèves. Mais malgré les apparences, cela ne contredisait pas la justesse de la remarque de Symons à propos de la grève de 1926. En 1972, le mouvement ne part pas d’en haut mais de la base ; il n’est pas conduit par les syndicalistes mais par les travailleurs eux-mêmes. Bien sûr, quand la grève éclate le 10 janvier, c’est le syndicat des mineurs qui lance l’ordre de grève. Mais avant que 24 heures ne s’écoulent, c’est la base, ce sont les mineurs qui ont la direction des événements et ils donnent à leur lutte une telle violence que les leaders sont effarés : les nouvelles formes de lutte qu’utilisaient les mineurs dépassaient de loin la pratique syndicale classique.

Il en était de même dans les chemins de fer et dans les ports. On peut dire que c’était une grève menée par la base, une grève générale "sauvage" ; mais, alors, on doit voir niaisement que cette grève générale cache une autre réalité. La grève n’a pas éclaté parce que quelqu’un a appuyé sur un bouton ou parce qu’une instance syndicale dominant les ouvriers en a décidé ainsi. Il est difficile, sinon presque impossible de déterminer ce qu’est le début de cette grève. Un examen attentif montre qu’il n’y a pas eu d’action "unitaire". Toute une série de grèves, grandes et petites, ont lieu en même temps, ici et là, isolées et n’ayant pas débuté au même moment. Elles sont comme de petits affluents qui se réunissent pour donner un fleuve puissant ; elles se sépareront à nouveau, plus tard, selon les circonstances.

Au cours des dernières semaines de juillet 1972 et même un peu avant, la Grande-Bretagne connaissait cette situation ainsi décrite. La classe ouvrière ne s’était pas levée comme une armée disciplinée sous les ordres du syndicat ; c’était comme dans une guerre de partisans. Et ce qui frappe à ce moment, ce n’est pas les ressemblances avec 1926 mais ce sont les différences. C’était justement parce qu’en 1926, l’état major ne se souciait que de tenir ses troupes bien en mains que la grève connut une lamentable défaite. En 1972, les ouvriers de la base qui étendirent les grèves à tout le pays et dans toutes les industries suivirent une toute autre voie. Les capitalistes se sentaient beaucoup plus menacés qu’en 1926.

Entre 1926 et 1972, il y a une rupture bien nette. 1926 fut la dernière expression du vieux mouvement ouvrier anglais traditionnel. Maintenant, nous avons affaire au nouveau mouvement ouvrier lui-même. En 1926, les syndicats anglais se virent, pour des raisons bien particulières, obligés de donner une dernière fois l’illusion qu’ils représentaient le prolétariat en lançant un ordre de grève nationale qui n’en était pas vraiment une. Aujourd’hui, c’est à peine s’ils pensent se payer le luxe d’une grève ponctuelle ou d’une grève partielle.

Cela est dû à la nature même des syndicats comme nous allons le montrer, et c’est un facteur décisif dans le comportement présent des travailleurs, leur détermination et leurs luttes autonomes. Leur nombre et leur persistance attirent l’attention de tous les autres pays. L’Angleterre souffre bien de "LA MALADIE ANGLAISE".

2) "Gouvernement ouvrier" contre travailleurs

Tout vient finalement devant le Tribunal de l’Histoire. Après la deuxième guerre mondiale, les organisations traditionnelles de la classe ouvrière anglaise sont jugées définitivement au Tribunal de l’Histoire. Tout apportait la preuve que toute croyance dans ces organisations n’était plus qu’une illusion. Le mythe avait perdu tout éclat. Les raisons politiques n’étaient plus que des absurdités. Le "Welfare State" était tout autre chose que ce qu’on avait pensé. Toutes ces illusions s’étaient écroulées le jour même où Clément Attlee, en 1945, alors qu’il était premier ministre du troisième cabinet travailliste expliquait que sa politique était basée sur la "fraternité humaine" [9].

Cette année là, la "gauche" avait gagné les élections, emportant 400 sièges sur 640 à la Chambre des Communes ; les supporters travaillistes exultaient et les ouvriers s’endormaient dans l’espoir. L’ivresse fut de courte durée. A la première séance de la nouvelle Chambre, les travaillistes comme un seul homme, tous debout, chantèrent "The Red Fleg" (Le Drapeau Rouge). Mais tout de suite, on s’aperçut que le drapeau rouge n’était pas le drapeau du nouveau gouvernement. En une semaine, il annonçait ses véritables couleurs. La "fraternité", dans la bouche de Clément Attlee, que c’était touchant, mais déjà, c’était terminé. Le 31 juillet 1945, 600 "frères" en uniforme faisaient irruption dans les docks du Surrey à Londres pour briser une grève contre les cadences qui avait débuté dix semaines auparavant. Le gouvernement travailliste "ouvrier" envoyait la troupe contre les ouvriers.

La réaction ne se fit pas attendre dans le port. Dès que les soldats commencèrent à décharger 7 cargos sous la protection de la police, les ouvriers se mirent en grève. Puis ce fut le tour des chefs d’équipe du port ; mais les militaires s’initièrent rapidement à leur travail [10]. Pendant dix jours encore, les dockers et ceux qui avaient suivi résistèrent, sans salaires, traînés dans la boue par une campagne de presse sans précédent, poursuivis devant les tribunaux. Ils furent vaincus. Le gouvernement travailliste venait de remporter sa première victoire sur le prolétariat. C’était un présage pour tout ce qui allait suivre.

En septembre 1945, une autre grève éclate dans le port de Birkenhead. Au début d’octobre, elle s’étend à Liverpool, aux ports de la Tyne, à ceux de la Tees et du Humber, puis aux docks de Londres et un peu plus tard, à Glasgow, Leith et Avon. Fin octobre, 43 000 travailleurs sont alors en lutte, le ministre du travail, Georges Isacs refuse de recevoir les délégués ; pour lui, cette lutte "n’a pas de justification". Et en même temps, le gouvernement "ouvrier" envoie de nouveau la troupe dans les ports [11].

Le 8 avril 1946, 600 travailleurs des Halles de Londres (boucherie) à Smithfield sont en grève et le 15, de nouveau, la troupe est là. 3 000 forts des Halles arrêtent immédiatement le travail. En juillet 1946, les dockers de Southampton se mettent en grève. Ils n’avaient pas pris part à la grève des ports de l’automne 1945 parce qu’ils craignaient qu’une telle action compromette les efforts du gouvernement travailliste "élu par les travailleurs". Mais depuis, leurs yeux s’étaient ouverts et en juillet 1946, ils déclenchent la grève "leur" gouvernement leur envoya quelque chose non prévu dans les promesses électorales : la troupe.

La troupe, encore la troupe, toujours la troupe, c’était toujours la réponse aux grèves, de nouveau le 8 janvier 1947 aux 20 000 conducteurs de poids lourds en grève.

Les mines et la sidérurgie avaient été nationalisées tout au long de 1947, de durs combats y firent rage. A la mine de Grimethorpe dans le Yorkshire, en août 1947, les mineurs s’opposent par la grève à l’augmentation des cadences de production. M. Arthur Korner, secrétaire du Syndicat national des mineurs et membre du Parti Communiste anglais déclare qu’il reste "neutre" dans ce conflit [12]. Le National Coal Board (organe dirigeant des houillères nationalisées) avait remplacé les patrons privés ; mais on y trouvait le même Lord Hyndley ancien président de société minière et d’autres dirigeants comme Powell et Duffey qui étaient restés en place. 40 mineurs furent traînés en justice par le National Coal Board (NCB) jugés coupables d’après une loi vieille de plus d’un siècle [13] et condamnés à des dommages-intérêts. Quelques semaines plus tard, d’autres meneurs furent condamnés à des peines d’amendes pour avoir porté "atteinte à la propriété du NCB" Les mineurs et les autres travailleurs apprenaient ce que voulait dire "nationalisation" et de quel côté était "leur" gouvernement.

On a toujours à apprendre. Le 15 mars 1948, certaines catégories des services publics sont en grève notamment les ajusteurs de l’entretien et les chauffeurs de chaudières. Trois jours plus tard, la troupe s’occupe du chauffage dans le Palais Royal de Buckingham. Les ministres travaillistes avaient à cœur de maintenir au chaud la monarchie britannique. C’était bien sûr un intérêt "général" devant lequel, l’intérêt des travailleurs des services publics devait abdiquer.

En juin 1948, les dockers du port de Londres exigèrent une prime pour les travaux sales. La grève éclata spontanément et s’étendit peu de temps après aux dockers de la Mersey (Liverpool). 16 jours durant, jusqu’à 31 000 dockers menèrent la lutte. Si certains journaux comme le News Chronicle justifiaient les revendications en décrivant le travail des dockers [14], d’autres comme le Manchester Guardian Weekly expliquaient cette brusque flambée, par un mécontentement général croissant [15]. Le Times, par contre déclarait que c’était "une exigence étrangère qu’on devait combattre de la même façon que l’agression d’une puissance étrangère" [16]. C’était exactement ce que pensait le gouvernement : il proclama l’état d’urgence (en appliquant une loi faite par les conservateurs en 1920) et une fois de plus, il envoya la troupe dans les docks.

Rien d’étonnant si une grève encore plus massive déferla sur les ports en mai 1959 ; rien d’étonnant non plus si le gouvernement travailliste envoya dans les docks encore plus de militaires qu’auparavant. Et plus il envoyait de militaires, plus la grève s’étendait. Incapable de comprendre que cette manière forte se détruisait d’elle-même, il récidiva en septembre 1949 contre les ouvriers des centrales électriques à Belfast et à Londres, en tout contre 1 600 ouvriers. De nouveau, cela ne faisait qu’accroître le nombre des grévistes. Cela se renouvela le 24 avril 1950 dans les docks et à Smithfield au marché de la viande de Londres en juin 1950.

L’escalade de la force continuait ; en septembre 1950, c’est la marine militaire qui essaya de faire fonctionner les 19 usines à gaz de Londres stoppées. Mais comme cela ne suffisait pas, 10 ouvriers furent expédiée en prison en vertu d’une autre loi de 1875 exhumée des fonds de tiroirs, une loi destinée à protéger les "conspirations contre la propriété privée" (Conspiracy and Protection of Property Act). Mais comme c’était quand même un peu fragile, on trouva mieux : le décret 1305 sur les conflits économiques, décret promulgué le 18 juillet 1940 pour "protéger la paix sociale en temps de guerre". Dans le cabinet de guerre de l’époque, dans l’Union Nationale pour sauver la patrie, on trouvait alors un leader syndicaliste bien connu, Ernest Bewin... ministre de la guerre. Il avait promis que le décret 1305 serait annulé dès la fin de la guerre. Le même Bewin était Ministre des affaires étrangères du gouvernement travailliste qui envoyait en prison les grévistes… à l’aide du décret 1305 qui, bien sûr, n’avait pas du tout été annulé [17]. Après tout, le décret 1305 était un instrument bien utile pour maintenir la paix sociale, pas seulement en temps de guerre. Après tout, il s’agissait bien, en temps de paix d’une véritable guerre, d’une guerre sociale commencée depuis longtemps. Le 2 février 1946, Sir Hartley Shawcross, Director of Public Prosecution, sorte de ministre de la Justice, avait posé le droit pour le gouvernement travailliste, comme pour tout gouvernement d’affirmer son autorité en recourant à la violence si la situation causée par la grève l’exigeait [18]. Et on vit tout de suite que ce n’était pas une parole en l’air.

Les illusions des travailleurs devaient bien vite tomber. Dans les premiers jours de l’année 1947, pancartes et slogans fleurirent sur les bâtiments des puits de mine anglais. On annonçait, à qui voulait le croire que les mines œuvraient dorénavant pour le "bien du peuple". Les meneurs crurent un moment que cela annonçait un ordre social et politique nouveau. Dans la mine de Windsor à Abertritrwr, petit village de mineurs du Sud du Pays de Galles - une des réglons les plus pauvres de la Grande-Bretagne, les mineurs Jimmy Griffith et Bob Preece déclaraient à l’auteur de ces lignes : "Nos misérables conditions d’existence vont enfin s’améliorer". Ni l’un, ni l’autre, pas plus que les autres mineurs n’avaient relevé qu’un an avant, le ministre travailliste des "combustibles", Emmanuel Shinwell avait posé que la première raison de la nationalisation des houillères n’était pas l’intérêt des mineurs... [19] Ils savaient encore moins que Shinwell avait déclaré que "l’expérience de la semaine de 5 jours ne visait qu’à augmenter la production par l’emploi d’une main-d’œuvre plus résistante" [20] ou que son collègue Herbert Morrison avait assuré lors d’un débat à la Chambre des Communes que l’industrie nationalisée serait développée "selon les principes orthodoxes de la direction capitaliste" [21]. Ce que les mineurs ne pouvaient croire ou n’avaient pas compris avant, ils l’apprirent bien vite par l’expérience.

Après la nationalisation, tout était comme avant. Un certain Sullivan, administrateur de Powell et Duffryn à Abertritwr resta administrateur de la mine nationalisée ; il habitait toujours une des plus belles maisons du coin ; mais six mois après la nationalisation, il n’y avait pas encore de douches ou de lavabos à la mine de Windsor. "Rome ne s’est pas fait en un jour" aurait répondu Shinwell en toute aisance… s’il l’avait pu. Même pas ça. Il expliquait au contraire, dans une interview au quotidien du parti travailliste qu’un "merveilleux changement" avait transformé les mines et la sidérurgie [22].

2 ans plus tard, les mineurs ne voyaient pas la moindre trace de ce "merveilleux changement". Et le syndicat expliquait "il règne encore un grand mécontentement. La sympathie que le gouvernement s’était attirée a fait place au cynisme" [23]. Les travailleurs étaient déçus. Amèrement Ce n’était plus un secret pour personne, pas même pour la rédaction de The Economist écrivant que cette déception venait de l’incompétence de la nationalisation [24]. The Economist pouvait être rassuré : bientôt, le mot nationalisation aurait un tout autre sens pour la classe ouvrière anglaise. Plusieurs années auparavant, Hugh Dalton, ministre travailliste, avait expliqué dans un petit livre "Socialisme pratique pour la Grande Bretagne" qu’il n’y avait pas de différence fondamentale entre capitalisme et socialisme. C’était bien pour le "socialisme" mis en pratique par le parti travailliste. Cette pratique était telle que les travailleurs arrivèrent rapidement à la même conclusion que Dalton sans avoir jamais lu ses savantes élucubrations.

Ils n’avaient peut être guère d’idées sur le capitalisme ou le socialisme, mais ils découvraient pourtant que les industries nationalisées en Grande-Bretagne n’étaient pas plus de leur côté que dans n’importe quelle usine du pays. La nationalisation n’augmentait pas du tout leur pouvoir mais au contraire, elle le diminuait. Le 25 janvier 1950, Philip Fothergill, politicien libéral disait exactement la même chose dans une réunion électorale à Middelsborough [25]. Mais il n’expliquait pas ça à des travailleurs. C’est à son électorat bourgeois qu’il vantait ainsi les bienfaits de la nationalisation. Il se faisait un devoir de convaincre ses électeurs d’une vérité dont ces "idiots d’ouvriers" avaient déjà mesuré tous les inconvénients.

"On ne doit pas juger la situation d’après ses désirs, mais d’après la réalité" prônait Sir Stafford Crippe, ministre du commerce, puis de l’économie et des finances du "gouvernement ouvrier". En clair, cela voulait dire que, pour les travailleurs anglais, la société qu’ils vivaient était tout autre que la société qu’ils rêvaient. A ce moment même, les prix grimpaient plus vite que les salaires : le niveau de vie dégringolait. Cela frôlait même la catastrophe ; les femmes d’ouvriers le savaient par la réalité et non par les statistiques du ministère du travail publiées le 31 juillet 1946. Le 25 juillet, les femmes envahissent un restaurant de luxe du West End à Londres. Ce que les dirigeants de boites payaient là pour un repas était ce que les travailleurs du bas de l’échelle auraient eu besoin pour allonger leurs maigres salaires et selon elles, ce fait lui-même était une provocation. C’est à ces mêmes patrons hués par les ouvrières que s’adressait Herbert Morrisson en octobre 1946 à Birmingham : "le gouvernement travailliste, déclarait le ministre, ne veut pus du tout abolir les profits ; et les considère justes dans leur principe et suffisants dans leur montant actuel." [26]. Le ministre restait fidèle à lui-même. En 1929, alors qu’il étrennait sa première place de ministre, il annonçait "qu’il voulait assurer chaque homme d’affaire et chaque dirigeant que le gouvernement travailliste (c’était le second de l’Histoire), n’était pas son ennemi mais son ami et qu’il était prêt à faire prospérer les entreprises encore plus qu’avant." [27]. Cela n’était pas destiné bien sûr aux travailleurs. Mais, eussent-ils connu ces paroles, ils les auraient sans doute largement oubliées en 1946 car, pas plus hier qu’aujourd’hui, ils ne prêtaient guère attention aux discours des ministres. Pas besoin de ça pour savoir que gagner son pain, c’est aussi être exploité. "Même après la nationalisation des mines anglaises, l’exploitation capitaliste des ouvriers existait toujours", écrivait un mineur d’Abertillery (Sud du Pays de Galles), T. Bayliss dans une lettre à. la rédaction de Socialist Appel [28]. Les antagonismes de classe en Grande-Bretagne n’avaient pas diminué, encore moins disparu ; et tout ouvrier pouvait l’affirmer.

Il y avait bien une "politique du plan" qui devait, selon les travaillistes, limiter les excès de l’exploitation, être un régulateur dans les méthodes de production capitaliste. Ce n’était qu’un château de cartes. Le Daily Herald, journal du parti travailliste, clamait le 25 juin 1946 "le triomphe de la planification". Quelques mois plus tard, la récession accompagnée d’une crise des matières premières, mettait par terre, non seulement le "triomphe", mais aussi le plan. Oliver Lytton, opposant conservateur à la Chambre des Communes avait lancé au gouvernement "qu’il avait une lourde machine de planification mais qu’il lui manquait tout simplement un plan" [29]. C’était indéniable. Avant que le Times ne parle très prudemment "d’insuffisances dans la planification" [30], un autre critique cette fois travailliste lui même déclarait sans ambages que "ce qui a bloqué la planification, c’est l’anarchie de la production capitaliste et le fait que les travaillistes n’étaient pas capable d’y mettre fin" [31].

Pas surprenant si l’on regardait ceux qui avaient été chargés de diriger cette planification. A leur tête, Sir Edwin Plowder, directeur général d’Aluminium Ltd britannique, un des plus gros trusts capitalistes du pays et sen coéquipier le plus proche, Sir Robert Sinclair, président du trust Impérial du Tabac. Avec beaucoup de bonne volonté, l’Economist baptisait ce qu’ils firent de planification : "Le maintien de l’ordre social existant" [32].

La soi-disant résistance que les politiciens conservateurs avait montré vis à vis de la nationalisation fut souvent regardée comme une preuve qu’ils la condamnaient totalement. En réalité, la bourgeoisie britannique n’avait pas protesté contre les nationalisations. Par exemple lors de la nationalisation da la Banque d’Angleterre, ou très peu. Ils ne faisaient que du cinéma à la Chambre des Communes. Le premier rôle dans ce cinéma était tenu par Winston Churchill qu’on ne prenait pas au sérieux, même parmi ses adhérents. Voilà comment on peut comprendre la déclaration d’Aneurin Bevan : "The Right Honourable Gentleman se prend lui-même pour le leader des Tories. Il n’est pas cela. Il n’en est que le leurre".

Et les députés travaillistes applaudissaient Miss Jenny Lee qui à la Chambre des Communes demandait avec orgueil au député conservateur Peter Thornycraft "s’il se rendait compte que les travailleurs étaient les maîtres du pays" [33]. Dans les docks, loin de Westminster ou de Whitehall, sa déclaration ne pouvait que provoquer les rires. Comme la Belle au bois dormant dans son château, Jenny Lee dormait dans la poussière du siècle passé, au moment où les conditions historiques du développement du capitalisme faisaient naître le mythe du parti travailliste. Depuis pas mal de temps, la réalité politique et sociale avait ouvert les yeux du prolétariat anglais. C’était parfois douloureux de perdre ses rêves et ses illusions. Les vieilles croyances étaient parfois tenaces et revenaient à la surface, mais les faits étaient plus forts, en ne pouvait les éluder. Le parti travailliste ne représentait plus les intérêts ouvriers et il ne pouvait servir de guide dans les luttes quotidiennes qu’imposaient les rapports capitalistes.

Le parti communiste anglais aurait-il pu remplacer le parti travailliste déchu ? Il ne le voulait même pas. Depuis 1943, il avait essayé sans relâche d’entrer au Parti travailliste pour former son "aile gauche". Son leader, Harry Pollitt expliquait en avril 1946 dans le quotidien du Parti le Daily Worker que c’était toujours le but du parti [34]. Emile Burns, dans une brochure de la même époque développait la même ligne et en même temps approuvait le programme néo-capitaliste des travaillistes [35]. En avril 1947, alors que les mineurs commençaient à mettre les pieds dans le plat, le même Harry Pollitt estimait que le gouvernement travailliste devait rester au pouvoir [36].

D’autres membres du PC °comme A. George ou JR Campbell critiquaient parfois sévèrement certains aspects de la politique du gouvernement. Mais ils n’en analysaient pas pour autant le caractère capitaliste. Même de vieux communistes comme William Gallacher ne revendiquaient qu’une "réorganisation du cabinet en place" [37]. Toute la sagesse, du PC anglais se résumait à dire que les travaillistes pouvaient, et devaient continuer "leur travail" [38]. En gros, les autres groupes ou partis politiques "de gauche" défendaient le même point de vue. Et pour cette raison, ils n’avaient pas plus d’influence sur le cours des événements.

Les travailleurs ne pouvaient, dans ces conditions, rien faire d’autre, que de prendre leurs affaires en mains. Quelles que soient leurs idées, sur les Trade Unions et sur le Labour Party. C’était inévitable du moment où les uns ou les autres ne pouvaient même plus apparaître avec la façade qu’ils avaient pu ne donner autrefois.

3) Un cheval boiteux

Etats, villes, partis, institutions, prennent parfois des animaux comme symbole. Le lion pour les anglais ou les hollandais, l’ours pour Berlin, la louve pour Rome, Les démocrates des USA et la Prusse ont choisi l’aigle et les républicains américains l’éléphant. Les syndicats anglais (Trade Unions) ont toujours eu comme emblème le cheval Il fut imaginé, il y a fort longtemps, avec un air espiègle et malicieux par Low, un dessinateur anglais célèbre. Depuis, il a trotté gaiement, illustrant les articles des syndicats ou sur les syndicats.

Le 17 novembre 1968, il apparut de nouveau dans les colonnes du Sunday Times. A la manière de Low, mais méconnaissable, les yeux tristes, l’air malade. D’un coup d’œil ; on voyait bien qu’il avait quelque chose, et le titre de l’article confirmait "la vieille jument n’est plus ce qu’elle fut". Le chroniqueur syndical habituel, Stenphen Fay, y expliquait sans détours que les syndicats anglais étaient bien malades. La vigoureuse jument n’était plus qu’un cheval boiteux, avec des médecins penchés sur sa litière ; chacun d’eux avait sa propre médecine, d’où des interminables palabres. Pour Stephen Fay, la maladie remontait à plus de dix ans, mais s’était considérablement aggravée ces derniers temps. Un des symptômes, c’était qu’aucun syndicat n’était capable de parer aux grèves sauvages de ses adhérents. Il n’en tirait aucun diagnostic précis, effleurant seulement, non sans réalisme l’idée que les syndicats n’avaient plus du tout l’estime des travailleurs.

Il n’avait pas observé une chose : cette maladie là, les syndicats l’avaient toujours eue. Il pensait que dans un lointain passé, ils avaient pu être différents. Il n’observait pas que leur fonction sociale était restée inchangée avec le temps, bien que cette même fonction les ait conduit à quelque chose de tout autre qu’à leurs débuts. Il ne comprenait pas non plus que la maladie était incurable.

Cela valait pourtant la peine d’y regarder de plus près. Dès leur origine, les syndicats agirent en prenant pour base les règles de l’exploitation capitaliste suivant les rapports du marché. Leur tâche, dépouillée de tout idéalisme, consiste à vendre la force de travail en tant que marchandise à son prix de vente du moment, en exploitant la conjoncture. Et cela, ils sont utiles aux travailleurs, mais seulement à l’intérieur de limites données. Ils ne travaillent pas dans les intérêts généraux de la classe ouvrière, mais dans une perspective limitée. Essentiellement, leur rôle est de consolider la loi du salariat en régime capitaliste [39].

Dès leur début, ils sont donc des instruments de l’ordre capitaliste et des institutions de la société bourgeoise Leur fonction nécessite un pouvoir sur la classe ouvrière et cela conditionne tout leur développement et leur histoire. De là découle leurs attitudes contradictoires envers leurs propres membres et tous les autres travailleurs. Il est essentiel, dans le présent et dans l’avenir que de telles contradictions restent dissimulées.

Car le mythe de base des syndicats reste celui-là même qui avait présidé à leur naissance : la défense des intérêts limités des travailleurs confondue avec la défense de leurs intérêts généraux.0n pouvait alors identifier les syndicats et l’ensemble du prolétariat, les intérêts défendus par les syndicats et ceux du prolétariat. Ce mythe ne mit pas longtemps à être dévoilé : ça refaisait surface chaque fois que divergeaient les intérêts de classe des travailleurs et les intérêts propres des syndicats en tant qu’institutions de l’ordre capitaliste.

Dans tout cela, on ne peut donner un point de départ précis. Ce sont des contradictions qui se dégagent avec le temps, en un lent développement. La bureaucratie syndicale était formée relativement tôt, s’opposant aux travailleurs, maître plutôt que serviteur.

Au début du capitalisme anglais, l’organisation des travailleurs anglais dans les syndicats était interdite : cela dura jusqu’en 1824 avec les "Combination Laws". Mais en 1834, des syndicalistes de Tolpuddle dans le Dorset furent exilés à Botany Bay en Australie. Les syndicats ne trouvèrent vraiment leur place - justement à cause de leur fonction - qu’avec le développement de nouveaux moyens de production et de la superstructure sociale conséquente.

Dans le dernier quart de siècle dernier ; les syndicats anglais avaient déjà pris leur forme moderne [40] ; la cassure entre la base et l’appareil était déjà visible, remarquée par William Morris. Il pouvait déjà décrire la direction syndicale en termes bien actuel, soulignant "qu’elle s’efforçait de maintenir en bon état la partie humaine de la machine capitaliste ce qui protégeait finalement de la machine capitaliste elle-même, laquelle ne ralentissait son rythme qu’en cas de mécontentement" [41].

Après le tournant du siècle GDH Cole s’intéressa aux mêmes phénomènes ; "les syndicats étaient sur la bonne voie, le fossé entre chefs et membres se creusait, la direction voyait tout autrement que la classe ouvrière ; les dirigeants entraient peu à peu dans la classe dominante et n’avaient plus cette compréhension de la misère des ouvriers" [42]. Lui aussi donnait dans son livre, l’image d’un malade (les syndicats) entourés de médecins experts, Cole présentait déjà qu’il n’y avait pas de remède.

C’est qu’il s’agissait du processus de transformation des syndicats en institutions de l’ordre capitaliste. Les leaders ne devinrent pas partie intégrante de la classe dirigeante parce qu’ils s’éloignaient de la base : ils furent contraints de s’éloigner de la base et ne pouvaient que se tourner vers la couche supérieure dirigeante. Les leaders ne se déterminaient pas à cause de la volonté de leur ambition ; ils étaient déterminés et souvent contraints au début du processus, d’agir ainsi contre leur gré. Ils dépendent étroitement du processus dans lequel sont engagée les syndicats. Ils ne les façonnent pas à leur idée, mais au contraire, le développement des syndicats les oblige à suivre la même évolution. Cela n’a rien à voir avec l’honnêteté ou les positions politiques. Qu’il s’agisse de leaders aussi corrompus que Lord Cooper du NUGMW _ ou de syndicalistes radicaux comme Arthur Horner du syndicat des mines (NUM), les événements leur dictaient les mêmes attitudes. Cela explique pourquoi, l’été 1947, à Gurnethorpe, Horner, non seulement resta à l’écart des mineurs en grève (comme nous l’avons vu plus haut) mais, dans une réunion privée de délégués mineurs condamna la grève [43] avec l’argument suivant :Le National Coal Board était en déficit sérieux. Cela montrait qu’il tenait un discours tout à fait différent de celui des travailleurs ceux-ci le lui reprochèrent sur l’heure [44].

Il y avait pourtant dans ce reproche une illusion. Le mythe du syndicat dont nous venons de parler, hantait toujours les cervelles ouvrières. L’expérience devait leur apprendre que lors des conflits, les leaders étaient toujours de l’autre côté de la barrière et que ce n’était pas dû au caractère des personnes comme ils le croyaient. S’ils avaient pu penser que les leaders auraient dû se comporter autrement, ils se rendaient compte maintenant que le caractère même de l’organisation était en cause.

Mais les illusions ont la vie dure ; celle là plus que toute autre. Dans les années 50, le TGWU _ souleva la colère de ses adhérents par ses réticences et le blocage des luttes, par ses attaques et même des procès légaux contre les grévistes. Beaucoup pensèrent qu’avec un syndicat plus pur, hors de la coupe du secrétaire général exécré par tous, Arthur Deakin tout irait mieux. Une nouvelle organisation (le syndicat "bleu" des docks à cause de la couleur de la carte syndicale) vit le jour aux côtés de l’ancienne. En peu de temps, l’organisation poursuivit le chemin de tout organisme syndical. Les espoirs qu’elle avait portés étaient anéantis _.

L’histoire se répéta pourtant au printemps de 1970. Uns grève sauvage éclata le 3 avril à la verrerie de Pilkington, St Helens, près de Liverpool. Elle dure sept semaines. Les grévistes durent se battre sur deux fronts : d’un côté le réactionnaire n° 1 Lord Pilkington, patron de la verrerie, d’un autre, le syndicat de Lord Cooper (NGMWU), briseur de grève. C’était tellement évident qu’une idée surgît au cours de la grève : formons un nouveau syndicat : The Glass Workers Union. Ce qui fut dit, fut fait. Peu après, c’était aussi l’échec. Pour une raison toute simple : les deux lords, Pilkington et Cooper, la main dans la main, ne laissèrent pas la moindre place au syndicat formé par la base. Les travailleurs de St Helens comprirent aussitôt que le capitalisme moderne ne laisse aucune place pour un tel syndicat _.

Lord Cooper et ses bonzes étaient tous des pourris, ça ils le savaient, mais leur interprétation de ce fait était tout aussi inexacte que celle des dockers de Londres, 20 ans auparavant en révolte contre cet autre pourri qu’était aussi de toute évidence Deakin.

Un ancien travailleur devenu directeur dans l’usine (et qui avait à ce titre de fréquentes rencontres avec des fonctionnaires de NGMWU) écrivit que la grève de Pilkington avait quand même dessillé les yeux des ouvriers. Il ajoutait "J’ai commencé à détester ce syndicat justement à cause de son comportement servile avec les patrons. Il dit toujours ce que le directeur a envie d’entendre. Pour Jim Matthews, bonze syndical mort depuis, aucune attitude si repoussante soit-elle ne le répugnait. Il fouillait le passé des travailleurs et en informait les patrons. Je le vis une fois, dans une réunion, chuchoter à l’oreille du représentant du personnel qu’il ne devait pas céder aux revendications de salaires présentées" [45]. Les acteurs n’avaient pas besoin d’être toujours les mêmes, le mélodrame syndical ne changeait pas.

Il n’est pas question bien sûr de relater ici les cents actes divers de cette pièce, les moindres détails de toutes les phases du processus de transformation des syndicats. Ce ne serait pas simple. Il est en effet de la nature même des syndicats d’exercer leur fonction dans le procès de production capitaliste d’autant mieux qu’ils la dissimulent : ils cesseraient de fonctionner dès le moment où leur véritable rôle serait dévoilé aux yeux de tous. Instruments de l’ordre social capitaliste, ils doivent, dame une certaine mesure, se comporter comme s’il n’en était rien. A la table des négociateurs, celui qui vend la force de travail doit au moins paraître défendre la classe ouvrière qui "est" cette marchandise. Sinon, sa présence : comme "interlocuteur valable" n’y aurait aucun sens.

Le capitalisme moderne dans non développement a profondément modifié les rapports syndicats-travailleurs. Ceux-ci ne se contentent plus de lutter contre les aspects secondaires de ce mode de production comme c’était le cas au 19ème siècle ; ils s’opposent à l’ensemble des rapports capitalistes en tant que tels. De par sa fonction, la bureaucratie syndicale parle constamment d’intérêt de l’entreprise, de l’économie, de la nation : elle s’oppose constamment et directement aux travailleurs qui deviennent une "force étrangère". Leur "représentation" des intérêts ouvriers se réduit alors à une fiction pure et simple. L’automatisation, le boom de la production, la production de masse ont aussi marqué le monde des syndicats. Selon eux, la démocratie syndicale originelle devait laisser place au principe organisationnel, fondement du syndicat construit en tant qu’organisation de masse sur une base hiérarchique [46]. Dans les années 1960, une commission Donovan (c’était le nom du président) fut chargée d’étudier les structures du syndicat en vue de leur réforme éventuelle, Lord Cooper avait déclaré devant cette commission que son syndicat "fonctionnait très bien dans plusieurs usines". Cooper avait ajouté que "les relations sociales s’amélioreraient grandement si plus d’entreprises utilisaient les syndicats et leur système de relations collectives pour atteindre leur propre but" (celui des entreprises bien sûr) [47]. Qui pouvait affirmer que Lord Cooper défendait les travailleurs ? Chaque jour, ceux-ci font l’expérience que le loup capitaliste et l’agneau prolétaire ne peuvent vivre en paix ensemble _.

Le même Lord Cooper signa en 1965 une convention aux usines de photos d’Ilford. Dans l’intérêt des ouvriers ? L’accord donnait à la direction le droit de licencier sur l’heure tout travailleur qui se mettrait en grève sans "autorisation syndicale", sans que le syndicat ne soit intervenu. "Cet accord doit apprendre la discipline aux travailleurs" expliquait un bureaucrate syndical. Quant au service du personnel de l’usine d’Ilford, questionné par le Financial Times sur la réaction des ouvriers à cet accord, il se contenta de dire : "le syndicat représente les ouvriers" [48] C’était mettre les choses sens dessus-dessous. Les faits ne servaient pas à analyser le mythe syndical mais à le renforcer. Car personne ne pouvait nier qu’un tel accord n’était qu’un replâtrage de la façade du syndicat. La réponse du service du personnel était bien caractéristique ; elle définissait bien le mythe syndical, ce même mythe qui déclenche dans la tête des travailleurs des attitudes quasi automatiques.

On pourrait croire que le NUM représentait une "regrettable exception" parmi les syndicats anglais. Tout au plus, il n’était qu’une variante de ce qu’étaient les autres et les traits que nous venons de souligner l’apparentaient aux autres syndicats plus qu’ils ne l’en différenciaient. En cela, le NGMWU était en tous points représentatif de ce qu’est un syndicat. Harry Douglas, leader du syndicat de la métallurgie et porte parole du conseil général des Trades Unions, expliquait en 1961 à Portsmouth, lors d’une journée syndicale, que le conseil général "n’avait jamais fuit quand on faisait appel à son sens des responsabilités. Si un travail commun apparaissait possible dans l’intérêt d’une meilleure productivité, il serait d’accord pour l’entreprendre" [49]. Par contre, il ne dit rien sur le fait que les "intérêts de la productivité" signifie une exploitation accrue pour les salariés.

Ça, le travailleurs le savaient sans qu’un porte-parole vienne le leur expliquer. Plus les syndicats s’engageaient dans les rouages de la puissante machinerie capitaliste, plus ils s’éloignaient du prolétariat et plus ils voyaient la classe ouvrière s’opposer à leurs méthodes dans sa pratique quotidienne.

Le mythe syndical on le trouve toujours chez les travailleurs, entravant leur lutte, obstacle sur le chemin de leur émancipation. Quotidiennement ils affrontent leurs propres "organisations" mais ils n’ont pas le courage d’abandonner ceux qui les ont toujours "représentés". Mais dans ce qui se déroule, en Angleterre comme ailleurs, les choses ne vont pas d’après l’idée que s’en font les travailleurs, mais d’après ce qu’ils sont contraints de faire pour exister [50]. Ils ont des illusions, ils s’attachent à des traditions dépassées, ils affirment leur foi et espoir dans des institutions ; mais leur expérience sur la chaîne de montage ou les exigences de leur situation dans l’usine les obligent à agir de leur point de vue de classe.

La plupart du temps, ils ne sont même pas conscients un seul instant de la totale contradiction entre ce qu’ils font et ce que font les syndicats. Par exemple, ils exigent que les dirigeants syndicaux soutiennent leur action spontanée. Si ceux-ci refusent, la lutte contre la direction s’élargit comme lutte contre le syndicat. Lutte défensive que le syndicat reprend vite en mains, avant que les ouvriers ne se retournent, d’une manière offensive contre le syndicat.

Jamais les travailleurs n’ont de conception définie pour les guider dans leur lutte. Tout se passe comme si, chaque fois que leurs conditions de vie et de travail les poussent à lutter, que de nouveau ils doivent affronter "leurs" syndicats ; c’est alors seulement que leurs idées sur les syndicats se transforment.

Les travailleurs sont ainsi coincés entre deux idées contradictoires, le mythe de "leur" organisation d’un côté, le conflit avec "leurs" représentants de l’autre. Mais ce bouleversement ne chemine dans leur conscience que très lentement. Souvent, c’est à peine perceptible et cela ne se passe pas en même temps dans les ateliers ou les usines. Il ne fait que se répéter dans un secteur, puis dans un autre. Il s’exprime par une apathie généralisée. Plus tard, lorsque la vraie nature du syndicat moderne n’apparaît pan encore très clairement, les travailleurs expriment plus l’indifférence que l’hostilité.

Il y a plus de 20 ans environ parut un livre qui choqua beaucoup les leaders syndicaux anglais : son thème était l’apathie des membres face à leur organisation. L’auteur, un jeune américain avait étudié spécialement la situation du TGWU. Il avait généralisé ses conclusions, qualifiant les syndicats actuels "d’exemple parfait d’oligarchie" [51]. Il concluait que ce phénomène était la cause de cette apathie ; de nombreux exemples illustraient son propos et il en avait discuté avec de nombreux membres du TGWU. Le secrétaire du syndicat TGWU, Arthur Deakin, se crut obligé d’écrire une préface dans laquelle il déclarait qu’il n’était pas d’accord avec le contenu de l’ouvrage.

Le livre est tombé dans l’oubli mais les "oligarchies" sont toujours bien vivaces. Deux ans après la publication de cette étude, VL Allen, publia le résultat de ses recherches sur le rôle du pouvoir dans les syndicats [52]. Il décrivait comment de nombreux leaders syndicaux avaient été nommés "à vie", la plupart du temps sans que les travailleurs aient joué un rôle quelconque dans leur nomination. Tout y était montré bien clairement. Il était tout aussi clair qu’il était intolérable que, si les grèves sauvages se développaient, elles devenaient une réalité bien encombrante.

Les luttes spontanées des travailleurs anglais mettaient les syndicats dans une posture délicate. C’est pour les patrons que les syndicats ont de l’importance, pas pour les travailleurs, comme ceux-ci le croient à tort. Dès que la classe ouvrière ne croit plus à l’utilité du syndicat, il perd tout son intérêt pour le capital, car alors, il ne peut plus grand-chose pour maintenir la paix sociale. La praxis syndicale se déplace entre deux barrières. Si l’une est franchie, le syndicat n’a plus la possibilité d’assumer sa fonction sociale et alors, son existence même est en cause.

La première de ces barrières, c’est la collaboration, le travail en commun avec les patrons. Le syndicat peut rendre beaucoup de services au capital dans le marché du travail. Paradoxalement meilleurs sont ses services, pire c’est pour lui. Le mythe du syndicat s’écroule alors complètement. C’est à cause de cela que les syndicats sont obligés de rectifier le tir chaque fois que le pendule a trop oscillé du côté des patrons. C’est ce qui se passa en Angleterre vers la moitié des années 50, notamment lors du congrès des TU de 1956 à Brighton. Il y eu des affrontements sérieux au sujet de la tactique à adopter [53]. Le Times pouvait écrire alors que les TU étaient de nouveau rentrés dans l’opposition [54].

L’autre barrière qui encadre la praxis syndicale, c’est le soutien aux luttes ouvrières. Poussés par leurs membres, les syndicats peuvent dans certaines conditions et pour un moment, marcher de concert avec les travailleurs. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre d’un coup tout crédit auprès d’eux. Mais pour maintenir ce crédit ou le rétablir lorsqu’il est bien entamé, ils ne peuvent aller trop loin. S’ils dépannent le point où ils cessent de remplir leur fonction dans la société (le maintien de la paix sociale), ils sont alors plus nuisibles qu’utiles au capital.

Tout cela n’est pas toujours bien facile à délimiter. Si gouvernement et dirigeants connaissent bien les besoins d’une société moderne et ont une vision claire de la fonction syndicale, la limite se trouve reportée plus loin. C’est l’inverse avec des gens bornés. Mais les conditions économiques jouent un rôle tout autant important que l’orientation du syndicat.

Le plus souvent, les syndicats qui semblent suivre les travailleurs font marche arrière en temps opportun. Le plus souvent après avoir réussi, par de beaux discours à faire abandonner les revendications par la base et à lui faire accepter un compromis. Ernest Bewin décrit bien une telle situation lorsqu’il déclare qu’entre 1921 et 1924, chaque leader syndical souffrait tous les maux de l’enfer lorsqu’il cherchait à persuader les ouvriers de la nécessité d’accepter une réduction de salaires [55]. Ce sont les dirigeants politiques qui mirent alors en garde les syndicats de ne pas aller trop loin. Par contre en 1947, JW Belcher, secrétaire d’Etat au commerce expliquait aux syndicats qu’ils devaient différer leurs revendications sur le temps de travail et l’augmentation des salaires [56]. Le pendule oscillait alors de l’autre côté.

La situation se complique à mesure que le capitalisme se modernise. Plus la bureaucratie syndicale est mêlée aux rouages de la machine, moins elle est disposée à suivre les travailleurs. L’exercice de sa fonction dans le capital va de pair avec le silence sur les relations sociales réelles et tout ce qui les réglemente. Plus cela s’étend et plus l’espace entre les deux frontières s’amoindrit comme une peau de chagrin. "Le bon fonctionnement des rouages en place pour assurer la paix sociale laisse en arrière plan la possibilité du recours à la grève. Les syndicats ne l’envisagent d’ailleurs qu’en cas d’absolue nécessité. Ce recours est sans objet et condamné si les négociations et l’arbitrage marchent bien" [57].

Mais si les rapports de production dan” l’usine obligent les travailleurs à la lutte, le e syndicats, tôt ou tard ne peuvent plus suivre, Les travailleurs sont contraints d’agir tout seuls. C’est une menace pour les syndicats, dans le principe même de leur leadership. Il se produit alors que les travailleurs utilisent des méthodes de lutte qui s’opposent aux méthodes que les syndicats sont obligés d’employer de par leur fonction.

En raison des traits du mouvement syndical que nous venons de décrire, des heurts se produisent toujours entre leaders syndicaux et travailleurs. Avant la 1ère guerre mondiale, on parlait déjà en Angleterre de grèves sauvages qui voyaient s’opposer classe ouvrière et bureaucratie. Entre les deux guerres, cela prit une tout autre dimension, par exemple au cours de la grève sauvage des dockers de 1923. Après la seconde guerre mondiale, les grèves sauvages devinrent la règle, les mouvements officiels, l’exception. Elles submergent alors tel un fleuve en crue, toute la société capitaliste anglaise.

Cette accélération, on peut l’attribuer au fait que les syndicats n’avaient plus guère de possibilité de dominer l’opposition croissante des travailleurs. Les shop-stewards, officiellement, formellement, les délégués des Trade Unions dans les usines, pratiquement les hommes de confiance des travailleurs, n’étaient désormais plus du côté des bureaucrates mais du côté de leurs camarades de travail. Si les patrons se vengeaient en vidant les shop-stewards les plus combatifs, les syndicats laissaient passer. C’est qui arriva en janvier 1957 à John McLaughlin parce qu’il avait organisé à l’usine Ford de Dagenham un meeting dans l’usine. En octobre 1962 c’était le tour de Bill Francis, dans la même usine, pour les mêmes raisons. Et au cours de l’été 1971, ce fut le tour de John Dillon à l’usine Ford de Halewood. Une grève sauvage éclata aussitôt suivie par 9 000 travailleurs. Hors de l’usine, des tracts expliquait : "Dillon, notre camarade n’a pas été vidé parce qu’il était mauvais, mais parce que c’était un bon shop-steward". Dillon fut réintégré dans son atelier [58].

Pour les syndicats, de tels incidents aggravaient leur situation. Et cette évolution était menaçante non seulement pour eux mais pour toute la société. Apparemment le mythe syndical était à peine ébranlé et les illusions syndicales hantaient toujours les têtes ouvrières. Mais pratiquement, les travailleurs suivaient un tout autre chemin que celui tracé par les organisations traditionnelles. Les procédures habituelles de conciliation étaient enrayées. Les syndicats ne pouvaient plus tenir en bride la classe ouvrière. Peut-être est-ce cela qui les faisait représenter par un cheval boiteux.

4) Le ras de marée

A l’automne 1968, deux journalistes anglais dressèrent le bilan de l’année. Statistiques en mains, un certain Rodney Cowton [59] parla "d’année de grève". Il trouvait que depuis la 2ème guerre mondiale, on trouvait seulement 4 années au cours desquelles le total des jours de grève était plus important que le nombre de jours de travail "perdus" dans les huit premiers mois de 1968. Si les quatre mois restant ressemblaient aux précédents, on pouvait calculer que l’année 1968 battait tous les records de l’après-guerre.

On devrait remonter avant 1937, écrivait-il, pour trouver une année où les grèves auraient été plus nombreuses que dans l’année en cours. Entre le 1er janvier et le 31 août, les travailleurs avaient cessé le travail dans au moins 25 branches d’industries différentes et d’après Cowton, il avait été "perdu" 26 fois plus de temps que dans la même période de l’année précédente.

D’un tableau général des industries en grève, on comprenait que l’automobile, les ports, les chantiers navals, le bâtiment, les monteurs-levageurs, les bus, les mines, les cheminots, les services municipaux, les électrotechniciens et de nombreux autres avaient fait grève. Stephen Fay [60] avait fait les mêmes observations avant Cowton.

Mais ce qu’il constatait était encore plus intéressant. Il soulignait que la plus grande partie de ces grèves était des grèves "non officielles" et montrait que les syndicats "n’étaient plus en mesure de contrôler leurs membres". Fay doutait qu’ils puissent un jour de nouveau leur imposer leur joug.

Son scepticisme n’était que trop fondé. Un an plus tard, revenant sur ce qu’il avait écrit, juste un an avant, il devait convenir que l’année 1969 avait battu largement l’année 1968 [61]. En moyenne, d’après ses calculs, il y avait eu en Grande-Bretagne cette année là 11 grèves par journée de travail et sur ces 11 grèves une seule avait duré plus de six jours. Ce n’était pas tout à fait vrai puisque dans ce même article Fay avait mis un tableau d’où il ressortait clairement que 20 % des grèves avaient duré plus de 6 jours. Ca faisait 1 sur 5 et non 1 sur 11. De même pour les huit premiers mois de 1969 il avait donné une première fois 1 532 grèves et la 2ème fois 1 868. Pour notre sujet, ce n’est pas essentiel. Ce qui ressort de son tableau, c’est l’augmentation du nombre des grèves (il finit par donner pour 1969 un dernier chiffre 2 750).

AnnéesNombre de grèves
1959 2093
1960 2832
1961 2686
1962 2449
1963 2068
1964 2524
1965 2354
1966 1937
1967 2116
1968 2378
1969 2750

Les heures de travail perdues furent aussi comptabilisées. Les statistiques indiquent des clochers en 1959 (plus de 5 millions d’heures de travail perdues) et 1962 (plus de 6 millions). Depuis 1967, le nombre de grèves n’augmenta pas seulement régulièrement mais la courbe des heures perdues s’éleva rapidement pour dépasser les six millions en 1969. Au plus bas de la courbe, en 1963, cela faisait quand même dans les 2 millions.

Des huit premiers mois de 1969, Fay tire une analyse des mobiles de la grève. Dans la plupart des cas (1 049 sur 1868) ce qui était en avant, c’était des revendications de salaires ou une diminution du temps de travail. 140 000 travailleuses sur 804 000 étaient en lutte pour ça. Et 80 000 – dans 31 grèves - avaient agi par solidarité avec leurs camarades.

Fay rapporte aussi que du 1er janvier au 1er septembre 1969, 116 grèves impliquant 93 000 travailleurs réclamaient la reconnaissance du syndicat par les patrons. Les chiffres bien sûr ne disent pas s’il s’agissait alors d’illusions anachroniques au bien si la bureaucratie syndicale tentait de renforcer son emprise sur les travailleurs par des positions monopolistes quant à l’obligation syndicale. Ca pouvait être l’un ou l’autre en même temps, car c’est également courant, D’un côté on ne peut que constater que les idées traditionnelles sont étonnamment coriaces ; de l’autre que les syndicats tendaient par des moyens divers de renforcer une influence qui décroissait régulièrement.

Fay ne parlait pas tellement de cette perte d’influence. Seulement d’une manière indirecte quand il écrivait que les grèves, une fois commencées étaient plus difficile qu’avant à terminer" [62], Autrefois, un compromis signé par les représentants syndicaux ou un ordre de reprise des leaders y suffisait. Il y avait bien sûr des exceptions mais c’était la règle. Tout ça, c’était loin. Maintenant, c’était l’inverse. Les exceptions étaient devenues la règle. Les leaders syndicaux essayaient bien de freiner le plus possible les mouvements : il y avait de plus en plus de sourds ; et ils faisaient de moins en moins ce que voulaient les travailleurs.

Toutes ces transformations ne se firent pas en un jour, par un coup de baguette magique ; ce fut une lente évolution qui, comme un fleuve, se développa d’année en année à une vitesse croissante. Pourtant, dès le début, sen caractères essentiels étaient déjà bien tracés. Ray Cunther, ministre du travail dans le gouvernement Wilson, déclarait, un an avant que Stephen Fay ne l’écrivit, que "les leaders syndicaux n’avaient plus aucun contrôle sur les travailleurs."

C’était à Gillingham dans le conté de Kent le 18 octobre 1967. Ce qui préoccupait alors le ministre c’était les grèves sauvages qui éclataient un peu partout. En tant qu’ancien syndicaliste, il parlait d’or. Son témoignage d’expert n’en était que plus important.

"La gravité de la situation réside dans le fait que la protection normale des syndicats contre une telle situation était inefficace" [63]. Et Gunther mettait finalement les Trade Unions en garde : "leur existence était en jeu ; ils devraient voir au plus vite comment jouer ce rôle essentiel qui était le leur, afin que la société démocratique puisse fonctionner sans heurts".

Ce n’était pas la première fois qu’il s’exprimait ainsi. Au congrès des coopératives britanniques à Edimbourg, capitale de l’Ecosse en 1965, il s’était déjà plaint amèrement "du manque de discipline dans tout le pays". "Il faut que la nation apporte le sentiment qu’il existe des fondements moraux qu’on doit respecter pour que le mouvement ouvrier puisse mener ses affaires comme il faut, sinon le mouvement ouvrier ira à sa perte" .

Le "mouvement ouvrier" dont Gunther parlait ainsi, ce n’était pas le mouvement tumultueux des travailleurs, la vague de grèves sauvages, quasi-quotidienne à l’époque à l’aéroport de Londres et dans les usines chimiques Courtauld à Coventry. Ces mouvements servaient justement comme exemple du manque de discipline et étaient en opposition avec les "fondements de la morale" dont il parlait.

Les travailleurs britanniques avaient d’autres préceptes moraux que le ministre. Ce qui était immoral pour eux, c’était d’avoir promis de démocratiser l’industrie anglaise avant les élections et une fois dans son fauteuil de ne pas tenir cette promesse. Ce qui était immoral pour eux, c’était que la direction de l’usine Courtauld de Coventry tente de bouleverser l’organisation du travail sans la moindre consultation des salariés. Ce qui était immoral pour eux c’était que les dirigeants syndicaux donnent l’illusion qu’ils en avaient discuté avec la direction, c’était que le syndicat national couvre les leaders locaux dont les manœuvres avaient été mises à jour. Ce qui était immoral pour eux c’était que le ministre travailliste se range aux côtés de la direction de l’usine et leur porte ainsi un coup de plus.

Ces travailleurs luttaient pour leurs intérêts matériels. Comme tous les autres travailleurs placés dans la même situation, ils apprenaient alors que Gunther, comme tout autre ministre, était du côté de leurs ennemis. Du même coup, ils apprenaient aussi que le grand mouvement syndical anglais, le "parti ouvrier" et son gouvernement étaient de l’autre côté de la barrière. Le "mouvement ouvrier" traditionnel allait bien ainsi à sa perte.

Gunther voyait juste lorsqu’il affirmait que l’existence des syndicats était en jeu. Il pressentait que grève sauvage autonome égalait disparition des organisations traditionnelles. Les syndicats et partis auraient grandi avec le capital : chaque mouvement autonome foulait au pied la société capitaliste et à bien y regarder, la chute du syndicat n’était qu’une des manifestations de cette opposition au capital. Le développement plus croissant des actions autonomes de la classe ouvrière poussait peu à peu le syndicat vers la fin. Le "mouvement ouvrier" était dépassé. Le mouvement des travailleurs était en marche.

Ce dernier mouvement ne prit pas son essor d’un coup d’aile. Au début, la lutte se circonscrivait autour des institutions traditionnelles plutôt que contre- elles, Les syndicats estimaient de plus en plus nettement contre les intérêts du prolétariat ; mais cela n’en détournait pas les ouvriers qui tentaient de les utiliser néanmoins pour leurs propres buts. Ils y réussissaient parfois, et cela les encourageaient à persévérer. Mais tout cela était en réalité bien mal interprété. Les syndicats ne changeaient pas sous la poussée de la base, mais ils devaient constamment penser à maintenir le mythe du syndicat : ils ne pouvaient pas toujours ouvertement combattre la classe ouvrière. Puis un jour, les organisations furent contraintes de se démasquer : les travailleurs continuèrent tout seuls leur chemin.

Le Financial Times, à propos de la grève de l’aéroport de Londres, décrivait assez bien ce processus : "Les travailleurs se servent uniquement des syndicats comme organismes pour faire valoir leurs revendications et leurs aspirations, mais ils leurs tournent le dos dès qu’il n’y à pies de réponse" [64]. Le journal financier s’en inquiétait sérieusement. Pas sans raison. Comme toujours dans l’histoire, les travailleurs hésitent sur leur lendemain.

De plus en plus, il devenait évident que syndicats et patronat avaient des intérêts communs. Cela ne pouvait durer. Le 13 juin 1965, Richard O’Brien, membre dirigeant de la BMC (British Motor Corporation) constatait à Birmingham que "les rapports entre les directions d’usine et les salariés ne sont vraiment pas bons, mais ceux entre les dirigeants de l’industrie et les leaders syndicaux de même que ceux qu’ils entretiennent séparément avec le gouvernement sont meilleurs que jamais" [65].

Le 2 octobre 1965, Lord Rootes, patron d’une grande firme automobile ne pouvait que relever : "Dans la 1ère moitié de cette année, plus de 6 millions d’heures de travail ont été perdues dans l’automobile pour fait de grève. Sur 400 à 500 grèves, 4 seulement étaient officielles. Cette série de faits forme un tout cohérent. Les grèves sauvages se multiplient en raison de la tournure prise par les rapports patrons-leaders syndicaux. Le corollaire de cette évolution, c’était le désintérêt croissant des adhérents pour "leur" organisation.

Fay également avait constaté que les travailleurs ont commencé à. se détacher de ces institutions traditionnelles. Ils ne reniaient pas leur appartenance qui représentait une tradition dans leur vie, mais ils étaient enfin sortis de l’envoûtement. A la fin des années 60, il n’était plus du tout rare de voir un homme se lever, critiquer vivement les syndicats et expliquer comment ils s’étaient comportés en ennemis de la classe ouvrière" [66].

Plus loin, Fay parle des shop-stewards "qui tenaient de moins en moins compte des directives de leurs leaders" dans les ateliers mais qui "délégués aux congrès syndicaux parlaient beaucoup plus entre eux ou pour eux-mêmes qu’ils ne prenaient la parole pour la masse des travailleurs" [67].

Tout s’enchaîne dans une telle évolution. L’extension de l’action autonome ne pouvait plus s’arrêter bien que les syndicats fissent tout ce qu’ils pouvaient pour y mettre un terme.

La grève de Barbican donne un bon exemple de la façon dont les leaders peuvent agir, par des discours d’abord, par l’intimidation et les manœuvres ensuite. La grève était dirigée par les travailleurs du bâtiment contre le projet de construction "Barbican" de Londres. Toutes les tentatives d’y mettre fin échouèrent. Les syndicats passèrent alors un accord avec les entrepreneurs du site. Le 26 octobre 1967, tous les journaux de Londres publiaient sur une page le communiqué suivant signé de 4 leaders syndicaux connus et appelant à l’embauche de jaunes :

Il n’y a pas de grève à Barbican. On y travaille et les syndiqués y sont accueillis pour y travailler librement avec l’accord des syndicats. Les manifestations qui y ont eu lieu ont été désavouées par les syndicats. Elles n’avaient pas été organisées par les syndicats et n’avaient pas d’autre but que de détruira l’autorité des chefs élus démocratiquement. De telles méthodes doivent être condamnées. Les signataires se sont engagés à rétablir la loi et l’ordre dans les entreprises du site de Barbican...

Avant que ce communiqué ne paraisse, des grèves extrêmement violentes s’étaient déroulées à Barbican durant des semaines. Les grévistes, en grand nombre, s’étaient battus avec la police de Londres. Dans le communiqué, on parlait aussi de "quelques meneurs pas du tout représentatifs". La réalité était tout autre : des centaines de grévistes pouvaient témoigner que, malgré la protection de la police, les 36 jaunes n’avaient pas augmenté et subissaient sans arrêt railleries et sarcasmes.

Une semaine auparavant, le Guardian commentait le conflit Barbican : "affirmer que les travailleurs sont représentés par le syndicat du bâtiment, revient à dire que la Chine d’aujourd’hui est gouvernée par Tchang Haï Chek. C’est refuser de voir la réalité en face" [68]. Une telle constatation n’était pas seulement faite à propos de cette grève. Elle donne la clé pour comprendre les conflits sociaux de l’Angleterre en général. Cela balayait l’illusion que les syndicats représentaient les travailleurs. En fait, ils ne représentaient plus qu’eux-mêmes.

Bien sûr, il y avait des exceptions. En décembre1967, les agents de conduite des chemins de fer sont en grève. On supprimait dans la rame, la présence du chef de train. La direction en avait décidé ainsi pour pouvoir supprimer le vieux compartiment des freins qui leur était réservé et qui n’avait plus aucune utilité avec les méthodes modernes de freinage des trains. C’était une tradition et naturellement les syndicats étaient pour.

Comme on l’a écrit, cette grève, c’était uniquement pour savoir "qui devait être assis où". Mais elle n’était pas du tout représentative de l’ensemble des grèves. Pour celles-ci, il s’agissait beaucoup plus de savoir "qui dirigeait qui". Dans les grèves sauvages, c’était déjà suffisamment clair. Et même pour des mouvements "reconnus", au fond la même question se posait également. Au cours de l’été 1966, la grève des marins du commerce fut reconnue à la dernière extrémité ; les travailleurs rendus méfiants, n’abandonnèrent pas facilement la direction du mouvement au syndicat. S’ils supportaient la bureaucratie syndicale, c’était de manière très critique. Cette grève là, c’était une sorte de transition entre la grève officielle et le type grève "sauvage". Le pas était souvent franchi de plus en plus vite. Depuis longtemps, les grèves sauvages étaient quasi-quotidiennes, maintenant elles commençaient à submerger le Pays.

Cette extension se faisait dans deux directions en nombre et en durée. Lane et Roberts, dans leur livre sur la grève de Pilkington, pouvaient encore remarquer que "c’était une exception qu’une grève comme celle-là- dure plus de sept semaines en Grande Bretagne" [69]. Ils pressentaient déjà que bientôt cela serait beaucoup moins vrai. Une grève de 7 semaines ne serait plus du tout l’exception. Les travailleurs anglais mettaient dans leur lutte une violence toujours plus grande.

Pourquoi cela se passait-il comme ça ? Lane et Roberts le voyaient clairement lorsqu’ils parlaient "de la nature
du travail et des relations entre patrons et ouvriers comme de l’intégration des syndicats dans l’ordre existant" [70] . Le ministre Gunther y voyait tout autre chose. A Gillingham il ne faisait que dénoncer qu’il "n’y a aucun doute que nous sommes, avec les grèves sauvages, dans un complot du parti communiste qui a pour but d’affaiblir l’économie anglaise" [71]

Neuf jours plus tard, le secrétaire général des TUG, Woodcock, ridiculisait le ministre en expliquant à un correspondant de presse étrangère : "c’est une absurdité de penser que les communistes veulent la mort de l’économie anglaise. Les communistes, ce n’était pas le diable et vraiment c’était incompréhensible de voir le gouvernement les sortir encore du placard" [72]. Woodcock pensait pourtant que pour le moment "les communistes cherchaient quand même à exploiter l’agitation sociale". C’était une belle découverte que celle de l’intervention du P.C. dans les luttes. Les travailleurs entre autres ceux de Ford à Dagenham en avaient déjà fait l’expérience, une expérience plutôt amère.

En 1960, 61, 62 des grèves sauvages importantes avaient éclaté dans cette usine Ford. La plus grande débuta en octobre 62 et dura jusqu’en avril 1963. Au cours de ce conflit, le représentant du P.C. de chez Ford, un certain Kevin Halpin, employa avec ses acolytes communistes et pour renforcer le parti, toutes les ruses possibles pour entraver la grève. A un moment même, Halpin, contre la volonté de tous prit seul la décision de faire reprendre le travail par les magouilles habituelles dans les meetings.

L’indignation fut telle qu’il fut injurié et quelque peu malmené par les ouvriers. Ernie Stanton, un des 17 grévistes qui furent vidés par Ford vers le milieu de cette grève et un autre shop-steward de Ford racontèrent par la suite les dessous de cette sale besogne [73]. Ce n’était guère différent de ce que le PC avait fait dans d’autres grèves. Lors du conflit Barbican, il avait fini par organiser une manifestation de solidarité -rien de plus- et seulement alors que cela durait depuis un an et appartenait presque au passé.

Si une chose pouvait bien être relevé dans cette montée des luttes, de quelque côté qu’on se tournait, c’était bien l’absence de "complot", de toute "préparation". L’ancien mouvement ouvrier devenait un anachronisme et les travailleurs ne s’en souciaient guère. Cela ne voulait pourtant pas dire qu’ils avaient perdu toutes leurs illusions. A Barbican, par exemple, les grévistes diffusèrent le dernier jour de la lutte un tract annonçant que : "Cette longue action aurait pu être victorieuse en une semaine si les leaders syndicaux avaient ordonné l’ordre de grève sur d’autres chantiers". Le tract incitait aussi les ouvriers à élire, à l’avenir, "de meilleurs dirigeants syndicaux que ceux d’aujourd’hui. On ne pouvait imaginer plus grand contraste entre leurs actes et leurs pensées. Mais, avec les luttes, la pensée des travailleurs évolue pourtant. Au moment où ceux de Barbican exprimaient ainsi leurs illusions, les dockers avaient abandonné les leurs. Les autres oscillaient entre les deux positions, certains allant plus loin que d’autres.

Quelques années auparavant, ils ne faisaient que crier aux leaders "de quel côte êtes-vous ?". Dans les années 60, les mêmes affirmaient "nous savons maintenant de quel côté voue êtes". Cette évolution n’était pas la cause des actions autonomes. C’en était la conséquence. La pratique des luttes amène des situations nouvelles. Ce n’était plus un travailleur isolé par-ci par-là qui se rebellait contre tel syndicat, les travailleurs dans leur ensemble étaient en conflit permanent avec tous les syndicats et le mouvement ouvrier en tant que tel. La transformation était devenue générale.

Il n’y avait qu’à regarder autour de soi pour s’en convaincre. Dans l’automobile, les services publics, le textile, les transports, les mines, le bâtiment, la métallurgie, les ports, la marine marchande, même dans les bureaux, partout des luttes autonomes surgissaient. Jusqu’à atteindre ces milliers relevés par les statistiques.

La classe dirigeante anglaise en concluait que seul un miracle pourrait la tirer de Là. Elle crevait aux miracles. Elle croyait surtout avoir trouvé ce qui pouvait endiguer le flot.

5) Le miracle de Ste Barbara

Il était une foie, en Bithynie, à la capitale Nica une fille – Barbara - qui fut enfermée par son païen de père dans une tour, à cause de sa foi chrétienne et persécutée par l’empereur romain Maximin. Devenue Sainte-Barbe elle protégeait les mineurs et les récompensait par des miracles. C’était en des temps lointains et obscurs.

Plus récemment, il y eut en Grande-Bretagne, une autre Barbara qui fit parler d’elle à cause de sa foi socialiste. Son père, membre de l’ILP (parti travailliste indépendant) ne se lassait pas de critiquer l’attitude trop conciliante du Labour Party envers les patrons. Barbara naquit en 1912, lors d’une rude grève des transports contre le capital. Elle grandit dans le Yorkshire, une des régions industrielles de l’Angleterre à forte tradition socialiste. Enfant, elle pouvait entendre parler de la corruption des patrons à la manière des puritains anglais stigmatisant le mal. Jeune fille, en idéaliste vertueuse, elle se trouva naturellement à gauche du mouvement ouvrier traditionnel. Celle qui devait devenir Barbara Castle apparut alors à beaucoup comme la future patronne des mineurs anglais et aussi celles des ouvriers anglais. Au milieu des années 60 lorsque Harold Wilson lui confia un poste ministériel on crut que cette heure était arrivée.

Comme la Barbara de l’antiquité, Barbara Castle était prisonnière derrière les murs épais des palais du gouvernement qui l’isolaient du Yorkshire de sa jeunesse et du prolétariat anglais.

De Barbara Castle on attendait aussi un miracle : qu’elle puisse endiguer le flot menaçant des luttes autonomes des travailleurs et sauver la société capitaliste anglaise du désastre menaçant. Et c’est ainsi que sa signature figurait début 1969, au bas du projet de loi destiné à réprimer les grèves sauvages. Un projet dont tout le monde parlait dans les milieux patronaux, gouvernementaux, syndicaux.

Une semaine avant, parmi les amis politiques du père de Barbara Castle, personne ne voulait y croire. Le journal de l’ILP ne pouvait pas croire ça à cause de non passé radical et ne comprenait pas que c’était justement à cause de cela que c’était elle qui "cherchait à réglementer le droit de grève" [74].

L’idéalisme politique de l’aile gauche du Labour Party ne s’opposait nullement à ce que cette même gauche œuvre pour une réforme de la législation du travail dans l’intérêt du capital. Les prédécesseurs de cette femme ministre dans les 4 autres cabinets travaillistes l’avaient largement démontré. Leur idéalisme, loin d’être un obstacle, les rendait d’autant plus aptes à jouer ce rôle.

Dans un article flatteur, le rédacteur politique du Financial Times soulignait aussi l’importance du phénomène en relevant la "capacité de s’illusionner elle-même de Barbara Castle" [75]. C’est précisément à cause de son passé radical et non malgré lui qu’on lui confia cette mission délicate que d’autres n’osaient prendre en mains.

Les travaillistes étaient en place au gouvernement pour faire ce que les conservateurs ne pouvaient plus accomplir. Mrs Castle, elle, devait réaliser ce que le premier ministre Harold Wilson ne pouvait pas affronter. Il venait d’annoncer que "le socialisme était tout proche". Ces belles paroles prononcées pour calmer les ouvriers, Barbara Castle parut sur la scène pour son grand numéro.

Quelques temps auparavant les leaders politiques de Labour Party, entrés dans le ministère en octobre 1964 avaient bien défini leurs positions. Ils avaient blâmé ouvertement les employés des transports de Londres, qui s’opposaient à une réorganisation du travail imposée par la direction et la bureaucratie syndicale. A ce même moment, ces mêmes ministres augmentaient les salaires des flics et expliquaient aux banquiers de la City que le gouvernement entendait favoriser l’expansion économique. Ils avaient aussi adressé des avertissements aux ouvriers de l’industrie qui voulaient déclencher des grèves. Ray Gunther, alors ministre du travail se déchaînait contre les dockers : "les luttes sauvages méconnaissent les principes de l’arbitrage collectif et ne peuvent conduire qu’à l’anarchie. Elles doivent être résolument stigmatisées car elles ne peuvent profiter ni aux travailleurs, ni aux entreprises concernées" [76].

Wilson, 1er ministre annonça pour sa part à la TV que "son gouvernement ne permettrait pas que soit bloqué le chemin conduisant à une production plus importante et à la baisse des prix". Et pour expliquer ce qu’il entendait par blocage, il cita "la tentative de lutter en employant les grèves sauvages et ainsi de sortir du droit chemin" [77].

Avec Barbara, tout continua comme cela avait commencé, notamment avec le rapport Devlin sur les ports anglais. Il fallait tenter de mettre un terme â l’agitation croissante parmi les dockers. Pour tirer les choses au clair, une commission, sous la présidence de Lord Devlin fut chargée d’étudier la question à fond.

Les conclusions furent bien accueillies par les ministres, les patrons et la bureaucratie syndicale : on y disait en toutes lettres que dans les ports anglais, les travailleurs "manquaient du sens des responsabilités". Si l’on sait que la règle dans les dockers était d’embaucher tous les ouvriers sur une base temporaire et que parmi les dockers existait une solidarité aussi particulière qu’efficace, on fait comprendre la signification d’une telle remarque. [78]

Pour Lord Devlin autre chose était clair : les grèves sauvages empêchaient les leaders syndicaux de développer le "sens des responsabilités". En effet, la commission avait appris, non sans surprise que sur 421 grèves depuis 1960 dans les ports, 410 n’avaient pas été soutenues par les syndicats. Il fallait vraiment être d’une autre classe pour s’étonner de ce fait. Pour les dockers, comme pour les travailleurs de toutes les autres branches d’industrie, c’était chose tout à fait normale. Ils savaient bien, par une expérience plutôt amère, que les syndicats se défilaient chaque fois que les adhérents voulaient lutter pour de meilleurs conditions de travail. Ils savaient, pour l’avoir vécu, que "leurs" leaders n’avaient pas la moindre idée de ce qui se faisait dans les ports : ils n’avaient pas été choisis pour leurs capacités mais pour leur soumission à l’appareil syndical. Ils savaient que les événements, à maintes reprises, les avaient contraints à former leurs propres comités de lutte.

Cela dépassait l’entendement des membres de la commission Devlin. Derrière chaque grève sauvage ils voyaient un complot diabolique. Mais ils finissaient quand même par constater que "les grèves sauvages animées par ces comités de liaison formés dans les ports avaient une telle ampleur qu’il était impossible de les surestimer". Ils les condamnaient au nom de la "démocratie". C’était l’inverse qui était vrai : c’était seulement dans ces grèves que les décisions étaient prises "démocratiquement" par les travailleurs eux-mêmes. Mais cela ne semblait pas évident aux enquêteurs. Pour eux, derrière chaque grève sauvage se cachait un "agitateur". Ils croyaient en avoir découvert un en la personne d’un certain Jack Dash, membre du PC anglais qui avait effectivement fait partie de divers comités de grèves "sauvages".

C’était d’autant plus ridicule que Jack Dash était loin d’être ce charmeur, ce joueur de flûte qui aurait fait sortir, comme les rats de Hamelin, les dockers des bateaux pour les rassembler sur les quais. Jack Dash, passablement timoré, fut souvent mis en minorité au cours de grèves sauvages. Le 16 août 1966 par exemple, 9 000 dockers de Londres entrent en grève. L’action est dirigée contre les heures supplémentaires après que 1 600 dockers eussent reçus des sanctions disciplinaires. Jack Dash ne voulait pas de grève, seulement une manifestation de protestation [79].

Quant aux commentaires de Lord Devlin sur les causes de la grève, c’était franchement comique. Mais on riait jaune quand on arrivait aux suggestions pour résoudre le "problème". Il proposait bien d’abolir le travail temporaire mais c’était pour accroître l’exploitation. Il proposait aussi une mobilité plus grande des dockers, pour permettre de les déplacer facilement d’un employeur à un autre ; cela c’était même une menace beaucoup plus directe.

Pour préserver les accords particuliers des entreprises contre les "agissements d’une minorité" le rapport Devlin concluait à la nécessité du maintien de l’ordre public, c’est-à-dire de l’intervention directe du gouvernement. Les dockers ne pouvaient se méprendre sur le sens de ces mots, d’autant moins que Wilson avait déjà usé de la troupe pour réprimez des grèves, dans les docks et ailleurs.

En juillet 1966, le gouvernement somma les mécaniciens et chauffeurs de locomotives des chemine de fer du Sud - en grève du zèle - de reprendre immédiatement le travail, sous menace de "mesures" [80]. Un peu plus tard, il passa outre à l’avertissement. Précisément, comme Atlee des années avant, il fit entrer les troupes dans les docks.

Ce qui se passait dans les ports n’était pas le seul souci du gouvernement. La tâche principale du gouvernement était de mettre un terme à toutes les grèves sauvages. Gouvernement et patrons déploraient leurs conséquences sur l’économie. Syndicats et gouvernement voyaient, avec inquiétude, qu’elles sapaient le fondement même des syndicats. "Quand les travailleurs ne se sentent plus liés par les conventions que les dirigeants ont signé en leur nom, le système tout entier vole en éclat" [81].

Ray Gunter avait, avant d’être ministre, déjà étudié le "problème" dans le journal Socialist Comentary. Comment un futur gouvernement travailliste pourrait résoudre les conflits sociaux ? "On devrait, écrivait-il, créer des tribunaux d’Etat, intervenant lorsque les syndicats seraient impuissants à résoudre ces conflits" [82].

Le monde des affaires ne tarissait pas d’éloges. L’idée de Gunter, sa réaction, dénotaient "une puissante imagination", "une conception visionnaire". Les syndicats étaient quelque peu effrayés, pas tant qu’il ait eu ces idées, mais qu’il ait osé les écrire à la veille des élections parlementaires. Au fond, ils étaient tous d’accord. Politiciens, hommes d’affaires, syndicats s’accordaient à penser qu’il fallait faire quelque chose et ils entrevoyaient une double solution si les grèves sauvages affaiblissaient l’autorité syndicale, il ne fallait pas seulement les combattre de front mais aussi renforcer l’emprise syndicale sur les travailleurs. En résumé : rénover le mouvement syndical. On pouvait toujours décider comment, le hic c’était seulement de savoir comment venir à bout pratiquement du "problème".

Une autre commission - présidée par un autre Lord - Donovan - et formée de représentants des patrons, des syndicats, du gouvernement s’en occupait. Plus tard, elle confirma que cette question avait été au centre de. ses préoccupations dès le début de ses travaux et avait déterminé leur orientation et leur conclusion [83]. En son sein, les opinions ne divergeaient pas. Quant à la nécessité de réprimer les luttes autonomes, elles étaient nuancées.

Le Rapport Donovan ne répondit pas aux espoirs qu’on en attendait. Cela était dû précisément aux différentes manières d’aborder le problème, lesquelles ne faisaient qu’exprimer l’incertitude quant à la fonction des syndicats à mesure que les grèves sauvages se développaient. De plus, le problème posé à la commission Donovan, c’était la quadrature du cercle. Renforcer la fonction syndicale, postulait que les mesures d’application soient prises dans dans conditions exactement semblables à celles qui avaient entraîné l’action autonome. Ce qui ne se retrouvait jamais.

Ces travaux aboutirent néanmoins à des recommandations précises. Par exemple de créer une commission de surveillance des relations sociales qui prit corps effectivement en 1969 sous le titre "Commission of Industrial Relations". Elle fonctionna durant des années. Bien que son activité fut des plus réduite et son efficacité nulle.

Rien de remarquable ne pouvait sortir de tout ça. C’était d’autant plus évident qu’enquêtes, efforts, discussions, tout traînait en longueur. La Commission Donovan faisait des statistiques pour montrer, à l’appui de son argumentation, le développement rapide des grèves sauvages. Ces statistiques n’intéressèrent jamais autant les politiciens et les patrons que lorsque ces grèves augmentèrent tant, que la commission ne pouvait plus les enregistrer. Les instances supérieures n’en montraient alors que plus leur impatience de trouver une issue dans la conclusion des travaux de la commission.

Deux mois avant la publication du rapport Donovan, les Conservateurs avaient sorti leur propre étude sur le problème même dont s’occupait la commission "Fair Deal at Work". Elle avait Un autre point de départ et proposait des mesures plus énergiques. Pour le rapport Donovan _, les relations sociales étaient mauvaises parce que les syndicats étaient faibles (le libéral Fay avait relevé cette analyse) [84]. Ils contrôlaient mal leurs adhérents donc il fallait les renforcer. Les conservateurs au contraire postulaient une trop grande puissance des syndicats et voulaient les affaiblir.

Les conservateurs, outre les délais de réflexion en cas de menace de grève, voulaient principalement que les accords patrons-syndicats aient la même force légale que les contrats commerciaux. Pour eux, vente de force de travail et vente de toute marchandise devaient suivre les mêmes règles. Toute rupture de contrat, dans un cas comme dans l’autre devait être sanctionnée par les tribunaux, de nouveaux tribunaux sociaux pour la marchandise travail. Tous les ingrédients étaient prêts pour faire une cuisine bien épicée. Restait à trouver le cuisinier. Ce fut une cuisinière qu’on appela à ce poste de confiance : Sainte Barbara.

Sous sa direction, le ministère des relations sociales et de la productivité sortit un livre blanc : "In place of strife" (au lieu du conflit). C’était déjà bien pimenté. En gros, on y tenait le même raisonnement que dans le rapport Donovan : les syndicats faibles devaient être renforcés. Mais cela allait encore plus loin. Il n’y avait apparemment aucun miracle à attendre de ce que proposait la commission Donovan. Mais Mrs Castle, malgré sa philosophie différente, n’avait en fait des intentions guère différentes de celles des conservateurs.

A peine avait-elle commencé sa croisade contre le dragon qu’elle tomba, non pas sur l’empereur Maximin mort depuis longtemps, mais sur l’empereur de la conciliation, le président du Trade Union Congrese - George Woodcock. Lui, chevauchant le cheval boiteux des syndicats, était le champion de la paix sociale. Tout comme Maximin, il ne croyait pas aux miracles et encore moins à ceux que pouvaient promettre les conservateurs. Tout comme l’empereur de Goethe, il déclarait, parlant de Barbara : "J’écoute deux fois ce qu’elle dit et pourtant, cela ne me convint pas".

Cela dura des mois, mais au bout du compte, après de durs affrontements, Woodcock remporta la victoire. Mais Barbara n’en mourut pas pour autant. Ce fut pour elle une défaite politique complète et aussi celle du gouvernement travailliste. Ce projet avait été présenté par eux au Parlement comme étant une partie importante de la politique de redressement économique. Le 18 juin 1969, après un débat très dur à la Chambre des Communes, le projet fut retiré.

Dans ce qui se passa ainsi en mai-juin 1969 dans les syndicats, l’intérêt des travailleurs n’était pas du tout en cause. Ce n’était pas la défense des intérêts du prolétariat qui pouvait expliquer l’hostilité de Barbara Castle au projet des syndicats. Woodcock et Castle divergeaient sur les méthodes mais ils s’entendaient fort bien sur le but à atteindre _ mettre fin aux grèves sauvages. Ils étaient aussi d’accord sur le fait que le renforcement des syndicats était le seul moyen de les juguler.

Pour Woodoock, des syndicats plus forts, ça ne voulait pas dire seulement un monopole syndical analogue à celui du syndicat de Lord Cooper ; il voulait en plus faire revivre le vieux mythe syndical. Chez lui, comme chez ce type de réformateurs du syndicat, le vieux modèle syndical était pria en exemple et encensé [85].

Car c’était seulement dans la mesure où les syndicats pouvaient maintenir leur déguisement de défenseurs des intérêts des travailleurs, qu’ils pouvaient tenter de détourner les travailleurs de leurs luttes et de rétablir les possibilités d’entente collective tellement compromises. Aucune institution n’était certes mieux préparée à jouer ce rôle. Mais pour pouvoir bien déguiser, il leur fallait une certaine liberté de mouvement que le projet Castle était bien loin de leur garantir.

C’était de cela que les syndicats parlaient quand ils se plaignaient "d’atteinte à leurs libertés". Ce qu’ils reprochaient en fait à Mrs Castle, c’est qu’avec son projet, elle leur ôtait toute possibilité de duper les travailleurs et par là même les mettait pratiquement dans l’impossibilité de remplir leur fonction (bien sûr, ils ne disaient pas cela ouvertement).

Que ce reproche fût juste, on le reconnaissait même dans les hautes sphères du gouvernement travailliste. C’est pour cela qu’on y était prêt à faire certaines concessions aux syndicats, à condition qu’ils en fassent eux-mêmes de leur côté. C’est bien ce qui se passa. Le TUC publia un "programme d’action" où il était expliqué dès le début qu’il "fallait soutenir toute tentative visant à diminuer le nombre des grèves". Le TUC devait disposer en conséquence d’un pouvoir plus fort pour qu’il puisse régler les conflits sociaux de manière pacifique" [86].

Mais malheureusement, c’était déjà trop tard. A Westminster, Big Ben avait déjà sonné l’heure de Ste Barbara. Le projet de loi fut englouti dans les profondeurs et avec lui, un an après, le cabinet Wilson et la femme ministre. Son pouvoir, miraculeux ou pas, n’avait pas résisté à l’épreuve. "La fête passé, adieu la Sainte" pouvaient dire les syndicats en soupirant de soulagement. Mais, en Angleterre, la fête n’était pas finie. Les conservateurs allaient reprendre ce que Barbara avait escamoté à la fin de son numéro. A peine entrés à Whitehall, ils sortaient un projet de loi sur les relations sociales : le "Industrial Relations Bill". Ce projet ne différait de celui de Mrs Castle que par quelques détails.

Edward Heath, nouveau premier ministre conservateur, exposa clairement les vues du gouvernement dans un discours qu’il fit au club des juristes conservateurs. Il déclara que "les relations sociales en Grande-Bretagne étaient dans le désordre le plus complet et n’avaient pas changé depuis plus d’un demi-siècle" [87]. Ça voulait dire en clair que depuis cinquante ans, aucun gouvernement, quelle que soit sa couleur n’avait été capable de dresser la classe ouvrière. Edward Heath, lui, allait accomplir cet exploit après que Barbara lui eût préparé le terrain. Déjà, à la Chambre des Communes, il avait expliqué que "c’est la raison et non la force qui devrait régler les relations sociales" [88]. Lui au moins avouait ouvertement qu’il croyait toujours aux miracles.

Le projet des conservateurs prévoyait que les syndicats devaient se faire enregistrer et en même temps que tous les conflits devaient être soumis à une procédure de conciliation devant une Commission des relations sociales (CIR) et un tribunal national, le National Industrial Relations Court (NIRC). Grèves sauvages ou officielles devaient être limitées, une liste des "rapports sociaux condamnables" figurait dans le texte avec les indemnités et des amendes que le tribunal pouvait imposer en cas d’infraction.

Si une action quelconque "pouvait mettre en danger l’ordre et l’économie du pays" le tribunal disposait d’un délai d’au moins 60 jours pour ramener le calme. Contre les grèves éventuelles des accords pouvaient être passées, sanctionnés par des pénalités en cas d’infraction.

Le projet était dirigé contre les grèves sauvages mais il visait aussi à renforcer les syndicats ainsi que Heath l’avait déclaré à la Chambre des Communes [89]. Les syndicats devaient pourtant être plus méfiants avec les conservateurs quant à leur réputation c’est-à-dire quant au mythe syndical. Les Trade Unions criaient partout que ce texte abolissait la liberté des syndicats et essayaient de faire croire qu’ils lutteraient contre. Le Parti Travailliste de son °côté faisait tout pour donner la même impression en laissant croire que ce projet n’avait rien à voir avec ce qu’il avait lui-même proposé quand il était au pouvoir.

Barbara elle-même devint une diablesse déchaînée, condamnant le texte comme destiné à "briser les grèves" [90] Pourtant, le Times affirmait déjà, à la lumière des débats, que si les travaillistes revenaient au pouvoir, ils amenderaient peut-être la loi sur les relations sociales, mais que certainement ils l’appliqueraient sans avoir recours à la contrainte légale qui y était prévu [91].

Faire voter ce projet prit quand même beaucoup de temps. Deux mois plus tard, Eric Heffer, député travailliste expliquait qu’un "des principaux inconvénients de la loi était de pouvoir contraindre les syndicats à jouer les flics par rapport à leurs propres membres". Le successeur de Barbara Castle aux affaires Sociales, Robert Carr, aurait pu lui demander s’il n’en avait pas toujours été ainsi. Mais ce n’était ni l’intérêt du gouvernement conservateur, ni celui de l’opposition travailliste d’aborder un tel débat. Il se contente de repondre par un simple mouvement de tête [92]. Carr, ministre, savait exactement tenir son rôle dans la comédie parlementaire. Et il put justement se féliciter quand le projet aboutit à la loi du 26 février 1972.

Heath, premier ministre, avait déjà appris, comme le Times l’écrivait, à calmer les esprits surchauffés. Lui-même avait déjà reçu une douche froide. Les syndicats, de par leur nature même ne pouvaient, ni ne voulaient sérieusement combattre la loi. Les travailleurs eux, entamèrent cette lutte avant même qu’on s’en rende compte. La pièce n’était pas encore finie à Westminster que déjà, hors du Parlement sonnaient les trompettes de la véritable bataille.

6) Quand les trompettes du jugement retentissent

En 1971, les trompettes sonnèrent en Grande Bretagne annonçant le début d’une ère nouvelle dans la lutte des classe. Rien ne le laissait prévoir. Et surtout pas lorsque Tom Jackson secrétaire du syndicat des postes (UPW) laissa entrevoir la possibilité d’une grève dans les plus brefs délais. L’UPW n’avait pas la réputation d’un syndicat de choc. Ces paroles cachaient une grande surprise.

Des pourparlers sur les salaires avaient été menés comme d’habitude à l’insu des membres du syndicat. Ils n’avaient été sollicités en rien et ils se rendaient compte maintenant que la direction des postes proposait 8 % d’augmentation alors que le syndicat on attendait 15 %. S’ils le voulaient, les postiers devaient se battre mais sans pouvoir espérer un sou d’indemnité de grève. En 50 ans, il n’y avait pas eu une seule grève dans les postes et Jackson racontait que "les caisses étaient vides".

Même pour la direction des Trade Unions, le cri de combat de Jackson était une surprise. Les travailleurs concernés n’étaient pas tous d’accord avec ce que Jackson proposait. Beaucoup pensaient qu’il y avait d’autres moyens plus efficaces de se battre : le boycott des heures supplémentaires ou des actions ponctuelles ; cela aurait une plus grande portée et l’avantage d’être toujours payé. On peut même se demander si un vote aurait donné une majorité à la grève. Il n’y eut pas de vote. Jackson se foutait de l’opinion des syndiqués.

Ses arrière-pensées n’étaient pas faciles à deviner. A la réflexion, en ayant l’air de s’opposer à la tradition de son syndicat, il voulait jouer la carte de la direction des postes et encore plus du gouvernement. Le gouvernement se montra tout à fait neutre vis-à-vis de Jackson, même s’il devait parfois monter un autre visage, ce qui valut à Carr des accusations de partialité à la chambre des Communes [93]. Jackson savait aussi que le gouvernement avait expliqué quelque temps auparavant qu’il allait s’opposer aux demandes d’augmentations "exagérées" notamment dans les services publics.

Une défaite écrasante des travailleurs des postes aurait donc grandement servi la politique des conservateurs. Les luttes futures dans le secteur public auraient été d’avance discréditées. Quel jeu obscur en déroula dans les coulisses ? Est-ce par hasard qu’on avait nommé depuis peu un fier à bras à la direction générale des postes ? Un vieux postier pouvait dire :"quand je vois Jackson agir ainsi, je me sens bien inquiet et mal à l’aise" [94]. Mais lorsqu’ils jugèrent le moment venu de donner cette leçon aux travailleurs, les choses avaient suivi un chemin tout autre que celui qu’ils espéraient. Certains pensaient bien qu’avec un tel syndicat et des postiers sans tradition de lutte, ce serait du gâteau ils devaient être bien déçus.

A l’exception des téléphonistes, la majorité des postiers se mirent es grève le 20 janvier. Sans indemnité de grève et supportant des restrictions inhabituelles de nos jours, ils montrèrent une volonté de lutte dont eux mêmes ne se seraient pas cru capables.

La première chose que les travailleurs anglais apprirent de cette grève, c’était que la soi-disant "tradition de grève" n’était nullement nécessaire au préalable dans les luttes actuelles. Ils y apprirent aussi une seconde chose : ce qui était important, ce n’était pas l’expérience de la lutte, mais l’expérience qu’on avait des leaders syndicaux.

Les postiers n’avaient, à leur désavantage, jamais fait l’expérience des leaders dans des luttes. La grève devait largement combler cette lacune. Devant toute la classe ouvrière anglaise, les postiers eurent un cours de formation accélérée : tous les types de bureaucrates syndicaux d’aujourd’hui défilèrent devant eux et furent jugés avec une profondeur de vue extraordinaire.

La grève des postes fut, en quelques semaines, une sorte de répétition de la tragédie syndicale des 25 dernières années. Le public (les travailleurs anglais) connaissait bien mieux le contenu de la pièce que les acteurs eux-mêmes. Cette pièce n’était pour beaucoup qu’une répétition générale de ce qui allait venir.

A la mi-janvier 1971, le directeur général des postes M. Ryland déclara que "la grève n’apporterait aucune solution et ne serait d’aucune utilité" [95]. Il avait à la fois raison et tort. Raison dans le sens qu’aucun pas n’était fait par la direction pour satisfaire la moindre revendication. Tort quant à l’utilité de la grève.

Quand les postiers entrèrent en grève, ils avaient encore beaucoup d’illusions. Par exemple, ils croyaient qu’ils avaient besoin de leaders qui feraient les choses pour eux. Ils n’avaient pas manqué de conseilleurs pour leur dire qu’ils "devaient suivre leurs leaders", que ce serait la marque de leur conscience de classe, de leur esprit de lutte. Mais lorsqu’ils entrèrent en lutte, à la grande surprise de ces conseilleurs, ils s’aperçurent que ceux-ci ne comprenaient pas grand-chose à leur action, ils s’aperçurent que leur leaders ne faisaient strictement rien.

Le Trade Union Congress, la plus haute instance syndicale, promit son soutien aux grévistes, mais en resta là. D’autres syndicat, comme celui des cheminots ou celui des transporta (qui contrôlait le transport des petits colis) ne remuèrent pas même le petit doigt pour une solidarité quelconque. Chaque semaine l’UPW (Union of Postoffice Workers) organisait une manifestation à Hyde Park. Dans les premières semaines, plus de 25 000 personnes y participèrent. La 5ème semaine, après que les techniciens des postes eurent entrés dans la grève, ils étaient près de 50 000. Chaque fois, c’était discours sur discours, des flots de paroles, mais jamais ce que les postiers espéraient entendre.

Début mars, Tom Jackson expliquait à un journaliste de l’Observer, qu’il avait toujours su qu’une grève des postes ne pouvait pas gagner si elle durait plus de trois semaines. C’est pour cela, prétendait-il qu’il était hostile à une grève générale des postes, qu’il l’aurait même déconseillée mais qu’il avait finalement cédé sous la pression de ses adhérents. Il aurait préféré, quant à lui, "de petites actions en des lieux différents et dans différentes branches ce qui aurait été beaucoup plu efficace" [96].

Jackson découvrait la lune. On ne pouvait pas même le soupçonner de duplicité dans ces propos, vu qu’au début de la grève, Jackson n’était même pas au courant de ce que pensaient les syndiqués.

En plein milieu de Londres, au grand centre de tri de Mount Pleasant, les employés expliquaient eux-mêmes qu’ils "n’avaient pas été consultés du tout et que le déclenchement de la grève les avait beaucoup surpris" [97].
Jackson se moquait bien de ce que pensaient les travailleurs. Avant la grève aussi bien que pendant les 7 semaines de grève.

A aucun moment, le syndicat des pontes (l’UPW) ne "conseilla" aux grévistes de faire telle ou telle chose ou ne leur proposa de discuter là-dessus. Ce n’est qu’au début de la 7ème semaine de crève que l’UPW fit savoir "qu’il pouvait faire une proposition au ministre Carr pour que la grève se termine rapidement". Mais sans donner de détails sur ladite proposition. La direction du syndicat ne jugeant pas nécessaire de savoir ce qu’en pouvaient penser les postiers. Après une discussion de 14 heures au ministère, l’UPW donna l’ordre de reprise du travail, alors que le gouvernement n’avait absolument rien cédé. Les grévistes étaient conviés pour en discuter le même jour à Hyde Park.

C’était la première fois depuis le début de la grève qu’on soumettait quelque chose aux travailleurs. Après des semaines de sacrifices, leur volonté de lutte n’était pas entamée. Mais le vote prit les postiers par surprise tout comme la grève les avait surpris. ça, c’était la stratégie de l’UPW, avoir les travailleurs à l’esbroufe (pas les patrons). Sa force était toute dans ces méthodes et Tom Jackson triompha- des postiers, bien entendu.

Mais ce fut de justesse : le plus décisif, c’était à Hyde Park à Londres. Jackson dut entendre les pires injures. A Liverpool, la grève dura encore 24 heures, mais ailleurs la direction du syndicat réussit à obtenir la reprise immédiate du travail. Jackson n’en fut pas atteint à cause de cette particularité remarquable de son caractère : ce que les travailleurs pensaient, ressentaient et voulaient le laissait toujours royalement indifférent.

Cette victoire douteuse d’un syndicat sur des travailleurs était pourtant une victoire à la Pyrrhus. Quand Jackson avait donné en janvier le signal de départ de la grève, les travailleurs n’en voulaient pas. Quand il avait donné le 4 mars le signal d’arrêt, ils ne voulaient pas arrêter la grève. On voyait bien ce que signifiait la démocratie syndicale. Ca aussi, c’était une leçon. Ce qui arriva ensuite montra que les travailleurs anglais l’avaient bien comprise.

En mai 1971, deux mois après cette capitulation, l’UPW tenait son congrès annuel à Bournemouth. Un certain nombre de téléphonistes venus de Londres spécialement, remirent une note aux délégués congressistes à la salle de Congrès. C’était le texte d’un tract ainsi rédigé [98].

"L’UPW est malade".

"Sa maladie, c’est la corde de la bureaucratie autour de son cou. La farce récente de la grève de 7 semaines, la manière dont elle débuta et surtout dont elle se termina, sont les signes extérieurs de sa maladie.

Cette triste réalité ne concerne pas seulement la personne du secrétaire général, la direction et ses membres. Tout vient aussi du fait que les différents services, bureaux et centres de tri sont complètement écrasés par la bureaucratie et qu’il n’existe aucune liaison entre tous les travailleurs et employés des postes.

Nous exigeons :

1 - Que des comités de base soient constitués pour examiner la situation financière de la bureaucratie syndicale. Nous voulons savoir où est passé l’argent avant, pendant et après la grève. Nous voulons immédiatement des comptes détaillés.

2 - Que les travailleurs prennent en charge le journal syndical officiel La Poste pour qu’il soit vraiment leur journal. Que ce soit un journal écrit par nous syndiqués, diffusé et lu par nous et non d’habiles articles destinés à nous faire marcher, dans telle ou telle voie ou des statistiques qui ne signifient rien.
C’est à nous que l’UPW appartient, pas à la bureaucratie. Nous voulons que le syndicat soit efficace, combatif, sûr de vaincre.
Nous devons arracher le pouvoir à la bureaucratie et le garder entre nos mains. Tous les adhérents doivent prendre des initiatives, coordonner leurs activités et décider de tout.
Les téléphonistes continentaux
Londres - Mai 1971

Ce ne fut pas le seul tract distribué. un autre tract demandait : "Que se passe-t-il maintenant ? Rien absolument rien, si nous laissons tout aux mains de Tom (Jackson). Camarades, attention, la seule façon d’arriver à quelque chose, c’est de le faire nous-mêmes. Pourquoi ne pas faire un groupe de base dans chaque bureau ? Le bureau nous appartient, nous payons des impôts, nous y travaillons... et nous y mourrons. Nous devons montrer que nous ne sommes pas des moutons mais des êtres humains" etc. [99].

Ce tract ne fut pas distribué dans la rue ou dans les réunions. Par milliers, les postiers, dans les tris en fourraient dans les sacs postaux. Tous les bureaux et services en reçurent ainsi. Le fait même que les tracts circulaient de cette manière fut mentionné par le journal syndical Officiel The Post (numéro du 6 août 1977). Pour la bureaucratie "honnête" ce fut une raison de parler d’un travail clandestin et condamnable. Pour elles un comportement respectueux signifiait autre chose que respecter l’ordre bourgeois, "l’honnêteté" de la bureaucratie ne l’empêchait absolument pas de duper les ouvriers ! Les travailleurs s’organisaient eux-mêmes, utilisaient tout de suite d’autres méthodes. En s’appuyant sur leurs conditions réelles de travail - et les utilisant au mieux - ils déployaient une activité sans comparaison avec le passé. Pour eux c’est chose si naturelle et allant de soi qu’ils ne se rendaient pas compte de la différence profonde entre leur pratique et celle de la bureaucratie. Ils n’ont pas du tout conscience des raisons principales qui poussent les syndicats à agir ainsi. Les tracts cités en donnent la preuve. Les travailleurs considèrent la bureaucratie non comme un produit propre au syndicat mais comme une maladie qui peut être soignée par des remèdes énergiques de la base.

Les travailleurs avaient été marqués profondément Par ces expériences malheureuses de la bureaucratie. Cela ne les amena pas à considérer le syndicat en lui-même comme cause de la bureaucratie mais au contraire â séparer dans leur esprit bureaucratie et syndicat. Les illusions syndicales ne disparurent pas pour autant, mais seulement les illusions sur les leaders.

Ce qui leur apparut clairement, c’était que les travailleurs disposaient d’un certain pouvoir et qu’ils devaient l’utiliser eux-mêmes. C’était déjà sous-jacent partout, main la grève des postes accéléra ce mouvement comme aucune autre grève ne l’avait fait avant et à une dimension jamais vue. C’était une nouvelle manière de voir les choses. Elle se faisait jour non seulement dans les postes, mais, après la grève des postes, dans toute la classe ouvrière anglaise. Elle se caractérisait dans le fait que les illusions du passé disparaissaient en partie mais aussi restaient en partie (c’est ainsi que progresse la conscience humaine).

La signification du changement qui se produisait ainsi n’en était pas affectée. Les travailleurs pouvaient toujours bien croire que le syndicat serait de nouveau l’organisation au service des syndiqués grâce à leur action autonome. En réalité, et de cela, ils ne se rendaient pas compte, leurs actions autonomes affaiblissaient les syndicats et les remettaient plus en cause _.

C’est pourquoi la grève des postes marqua le début d’une nouvelle situation en Grande-Bretagne pour la classe ouvrière, les syndicats et la société toute entière.

Quand le congrès du syndicat des postes UPW s’ouvrit au Winter Gardens à Bournemouth, un membre d’honneur du syndicat fut désigné. Cet homme avisé adressa au congrès les remerciements d’usage en expliquant qu’il n’était pas peu fier d’appartenir à un syndicat "qui avait écrit un chapitre dans l’histoire du mouvement ouvrier anglais" [100]. Il ne se doutait guère à quel point ses paroles sonnaient juste, mais dans un tout autre sens que celui qu’il leur donnait. Sans le vouloir le syndicat des postes avait bien décrit la situation anglaise. Ce n’en n’était que le prologue. Le rideau se lèverait bientôt sur la scène anglaise pour la vraie pièce de théâtre.

7) Changement de direction "Work-in" aux chantiers navals de la Clyde

A la fin de l’automne 1971 la lutte autonome de la classe ouvrière anglaise prit de nouvelles formes. Mais au milieu de l’été 1971, les chantiers navals de la Haute Clyde (près de Glasgow en Ecosse) - Upper Clyde Shipyard (UCS) furent occupés - ou du moins c’est ainsi qu’on décrivit ce qui s’y déroula. A première vue, ce fut une sorte de prologue général des luttes à venir. Il semblait se présenter sous un jour nouveau mais il échoua, contrairement à ce qui suivit. Dès le début, en examinant les choses de plus près, on pouvait à peu prés prédire qu’elles resteraient à mi-chemin.

Le 14 juin 1971, Davies, ministre du commerce et de l’industrie fit savoir que le gouvernement Heath refusait de continuer à prêter de l’argent à l’UCS aux prises avec des difficultés financières. En même temps, la direction d’UCS et le gouvernement anglais (le principal actionnaire étant l’Etat) annonçaient que les chantiers seraient fermés. Les travailleurs d’UCS, voyant leur existence menacée, décidèrent de continuer à travailler. Ils voulaient prouver au gouvernement et au pays que l’UCS était "viable".

Un comité de shop-stewards prit en mains la direction de l’usine : toute la presse parla d’une occupation des travailleurs. Les shop-stewards eux-mêmes parlaient de "work-in" [101]. En réalité il s’agissait de tout autre chose que ce que les journaux ou les syndicats donnaient à penser.

En fait, les chantiers étaient loin d’être occupés. Les ouvriers venaient y travailler comme d’habitude chaque matin et rentraient chez eux chaque soir. La nuit et les week-end personne n’était sur place ; les portes des chantiers restaient ouvertes : la police n’y entra jamais : l’ordre bourgeois n’était nullement menacé, la propriété
privée n’était pas remise en cause. Les événements montraient de toute évidence que ce n’était guère une lutte des travailleurs.

Les ouvriers des chantiers "occupés" ne prenaient aucune décision, les shop-stewards décidaient de tout. Les ouvriers n’influaient guère sur le cours des événements. Les rapports de travail avaient à peine changé ; en tous points ils étaient comparables aux rapports d’avant le work-in. Les affaires étaient dirigées – autoritairement - par les shop-stewards.

Au début de l’action, il y avait eu des consultations de l’ensemble des travailleurs des chantiers, une fois par semaine, plus tard, ce fut une fois par mois. Et encore, "consultation" était un bien grand mot. Les travailleurs étaient bien tous réunis mais c’était pratiquement pour n’écouter que les discours des shop-stewards. Eux seuls avaient l’usage du micro à la tribune : les travailleurs qui voulaient prendre la parole pour critiquer n’y avaient pas accès : mécontentement et plaintes étaient également suspects. Avec ces méthodes de parti, il y eut de sérieux conflits à plusieurs reprises.

Les deux leaders du comité de shop-stewards, Jimmy Airlie et Jimmy Reid, membres du PC, entamèrent des pourparlers aussi bien avec la direction qu’avec les liquidateurs. Pratiquement rien ne fut révélé sur le contenu et la nature de ces pourparlers.

Pendant toute cette action à UCS, rien ne fut opposé aux licenciements. Ils se firent suivant un plan, par étapes. C’est aux shop-stewards qu’échut cette besogne ingrate. Les première:3 vicTimes, toutes désignées, ce furent ceux qui osaient leur faire des critiques et élever la voix. L’unité, tant vantée par les leaders, elle n’avait pas d’autre sens que d’être docile à leurs ordres et à leurs directives. Avant qu’il fut longtemps, l’enthousiasme du début fit place au désarroi. Ce qui se passait sur la Clyde impressionna pourtant la classe ouvrière anglaise : ce n’était pas, bien sûr, à cause de ce qui s’y passait réellement mais à cause d’autre chose qu’on pensait qu’il s’y passait.

La classe dominante, elle, ne s’y trompait pas. La presse, au début, comprenait mal les choses. Mais par la suite, ce fut plus clair, notamment lorsqu’on pouvait lire "Si les travailleurs des chantiers épanchent leur colère et leur désespoir dans un "work-in" et y consacrent toute leur énergie et leur intérêt, ils évitent ainsi des actions beaucoup plus dangereuses" [102].

C’était là une claire mise en garde. Les "actions beaucoup plus dangereuses" n’étaient pas une vue de l’esprit. Elles existaient déjà, en Ecosse même, alors même que se déroulait le "work-in" à UCS Le 3 septembre 1971, l’usine Plessey à Alexandria, ville industrielle pas très loin des chantiers de la Clyde, fut occupée par les ouvriers. Cette fois ci, ce n’était plus une action inoffensive. C’était une véritable occupation [103]. Elle devait être une victoire d’un tout autre ordre que l’action à UCS. En six mois, les méthodes de luttes qui y furent utilisées furent celles là mêmes qui devaient se répandre dans toute l’Angleterre.

L’usine Plessey d’Alexandria appartenait à un trust travaillant pour la défense nationale et ayant d’autres usines à Londres et au Sud de l’Angleterre. La direction du trust voulait fermer l’usine d’Ecosse et transférer les machines au Sud. La réorganisation du trust signifiait pour les travailleurs écossais des réductions d’emploi, la même chose qu’à l’UCS.

Les 180 ouvriers voulaient empêcher qu’on démonte l’usine. Ils y réussirent. Finalement la direction dut décider de transférer l’usine d’Alexandrie à une filiale spécialement créée pour développer de nouvelles activités.

Les travailleurs restèrent nuit et jour dans l’usine 5 mois durant (jusqu’à fin janvier 1972). Les portes de l’usine étaient closes et sévèrement gardées par les ouvriers luttant pour leur existence. Toute la population prolétarienne de la ville participait à sa manière à l’occupation, apportant de la nourriture, des habits, des couvertures. Les ouvriers ouvraient les portés à d’éventuels acheteurs qu’on recherchait encore au début, des acheteurs de toute l’usine qu’on leur faisait visiter. Ils étaient polis à leur égard, sans plus, restant sur leurs gardes, de façon à ne pas être pris en traître. Un témoin qui visita l’usine occupée m’a déclaré : "Il était surprenant de voir toutes les mesures que les ouvriers avaient prises pour la sécurité de l’entreprise".

Ale différence d’UCS, l’action ne fut pas menée à Plessey par un comité de shop-stewards. Toutes les décisions étaient prises par l’assemblée générale des occupants. Ni disputes, ni traquenards, mais une démocratie ouvrière réelle. Tous ceux de l’usine avaient droit à la parole sur la poursuite de l’action mais tout le monde pouvait participer aux débats.

Ils ne négligèrent rien de ce qui pouvait renforcer leur lutte. Ils prirent contact avec les usines de la région et avec les autres usines du groupe Plessey. Ils reçurent de partout aide morale et matérielle. Les ouvriers des usines Plessey promirent qu’à aucune condition ils n’accepteraient de travailler sur des machines transférées d’Ecosse c’était une garantie au cas où les flics viendraient les chasser de l’usine. Il en était question dans les hautes sphères mais ils n’en arrivèrent pas là.

UCS n’était qu’à quelques miles ; main les contacts n’étaient pas bons et tous les efforts des ouvriers de Plessey n’y changèrent rien. Les shop-stewards d’UCS dressaient une barrière vigilante. On comprenait leur attitude hostile : ils ne voulaient rien avoir à faire avec une telle action de base et le mieux pour eux était de couper les ponts et d’empêcher tout contact.

L’occupation bidon, le work-in d’UCS, les syndicats l’avaient tout de suite reconnu officiellement. L’occupation réelle de Plessey les syndicats l’ignoraient. Les travailleurs de l’usine d’Alexandria n’en obtinrent ni aide ni sympathie. L’avenir des chantiers pendant et après le work-in était encore plus incertain malgré tous les soutiens syndicaux ; le succès de Plessey malgré le mépris des syndicats n’en fit que plus ressortir quelle voie était la seule payante.

La presse - la presse syndicale en tête - n’avait qu’yeux et oreilles pour U.C.S. et rien pour Plessey. C’est pourtant de ce côté que les travailleurs regardaient. Ce n’était pas tant les détails qui les intéressaient mais c’était le succès remporté qui les fascinait.

Finalement, on était bien obligé de reconnaître que le succès était dû à la lutte autonome dans la défense de leurs intérêts par des travailleurs prenant eux-mêmes les décisions. La tradition syndicale, s’était évanouie comme à travers une passoire. Les travailleurs pouvaient beaucoup mieux contrer les patrons ans le frein du syndicat, ils étaient capables de se battre sans le soutien du syndicat.

De nouveaux horizons s’ouvraient mais une brume d’illusion empêchait de les distinguer clairement. Cette brume se levait pourtant quand la pratique apportait des évidences. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour qu’on s’en aperçoive. Il pouvait difficilement en être autrement car souvent les exemples avaient été mal compris dans le passé. L’exemple mal compris était néanmoins l’étincelle qui devait mettre le feu. Et dans une époque dominée par les conflits industriels, ce fut un véritable incendie.

Avant la nouvelle année, les premières flammes étaient déjà visibles. La nuit de la St Sylvestre 1971, 120 ouvriers occupèrent l’usine Allis-Chalmers à Mold dans le conté de FIintshire (Pays de Galles). 5 jours plus tard le 5 janvier 1972, l’usine Fisher-Bendix à Kirby, près de Liverpool était à son tour occupée.

A Mold comme à Alexandria, l’usine devait être fermée et démontée. Comme à Plessey, ce projet échoua car les travailleurs étaient aux portes en permanence, empêchant le transport des machines. Là aussi, une nouvelle firme reprit l’usine. Mais à Allis-Chalmers, les travailleurs se comportaient différemment de leurs camarades écossais de Plessey. Les décisions n’étaient pas prises en assemblée générale ils laissaient à un homme de confiance du syndicat de l’usine le soin de décider ; et ils n’étaient que partiellement informés de ce qui se passait. Aucun représentant direct des travailleurs n’assistait aux négociations avec la direction. En résumé, ce qui se passait à Mold était une occupation mais seulement partiellement une lutte autonome [104].

A Fisher-Dendix, c’était tout autre chose [105]. Quand les travailleurs de Kirkby comprirent clairement qu’on allait continuer à réduire les effectifs, ils envoyèrent en secret des délégués à Alexandria, Clydebank et Mold. Ils voulaient savoir ce qui avait été fait ailleurs. Ils avaient déjà une certitude : qu’une grève traditionnelle serait pour la direction l’occasion favorable pour fermer l’usine. De cette façon, ils ne feraient qu’accélérer le processus qu’ils voulaient justement empêcher.

Ce fut Plessey qui servit d’exemple, un exemple soigneusement planifié. Comme à Plessey on prit contact avec les shop-stewards des autres usines du trust pour s’assurer de leur solidarité. Du moins l’effet de surprise resta entier. L’action fut décidée brusquement par l’assemblée des travailleurs, y compris les employés de bureau ; cela n’avait pas été le cas à Mold.

Aussitôt, une assemblée générale fut convoquée pour le lendemain. On y discuta de l’action jusque dans ses moindres détails. Un roulement fut établi pour les équipes de surveillance relevées toutes les 6 heures. Des commissions connexes furent formées, chacune avec une tache précise. Avant la grève, les stocks de matières premières avaient été sortis de l’usine : ils furent ramenés dans l’usine sous bonne garde. En même temps qu’ils adoptaient les premières mesures de sécurité, les travailleurs s’étaient emparés de toutes les clés de l’usine.

D’autres choses marquaient encore l’occupation de Fisher-Bendix. Aux assemblées générales fréquentes, on ne voyait pas seulement les ouvriers mais leurs proches : femmes, enfants, sœurs, frères, oncles, tantes pouvaient venir et pouvaient parler. "Notre lutte", disaient ceux de Fisher-Bendix "est votre lutte". C’était bien significatif de l’esprit qui y régnait. C’est cela qui empêcha les syndicats de prendre l’affaire en mains.

L’occupation dura 9 semaines. A aucun moment, ils ne se départirent de leur joie et de leur enthousiasme. Même si au début les shop-stewards jouaient un certain rôle, ce n’était pas cette influence pernicieuse de Reid et Airlie aux chantier navals UCS à Clydebank.

Cela ne voulait pas dire que les travailleurs de Kirkby soudainement échappaient à toute tradition. Certains, parmi les occupants, pensaient que des politiciens avertis pouvaient leur donner des conseils. On pensa même à consulter pour ça Harold Wilson. Ce genre d’illusions fit long feu : de nouvelles méthodes de lutte ne supportaient pas les anciennes manières de voir les choses. Ce qui resta finalement, ce fut la ferme volonté de triompher en usant de ses propres forces.

Une banderole, au sommet de l’usine informait les passants de ce qui se déroulait chez Fisher-Bendix : elle clamait fièrement : "Under new-management" (avec une nouvelle direction). C’était en contradiction totale avec leurs illusions Mais les travailleurs n’en avaient pas conscience. Les façons de voir traditionnelles côtoyaient le sentiment grisant qu’avec leur occupation, ils s’étaient emparés d’une partie du pouvoir. C’était en tout cas la réalité de leur propre action qui empêchait les patrons de l’usine de disposer de leur propre bien comme ils l’entendaient.

La banderole de Kirkby donnait à la classe dominante la véritable signification des événements. Et cela lui inspirait une terreur d’autant plus grande que l’occupation de Kirkby stimulait le développement des luttes dans les autres secteurs. Alors même que l’occupation durait encore chez Fisher-Bendix, cette nouvelle méthode de lutte fit son apparition aux usines Don River, BSA et Standard Bottle. Les occupations poussèrent bientôt comme des champignons.

Fin janvier, le Sunday Times dénombrait 6 occupations [106]. Jusqu’au début d’avril, leur nombre s’éleva à une vingtaine. Au début, cette méthode de lutte était utilisée seulement contre les menaces da fermeture ou de licenciements ; mais bientôt, on prit cette tactique même pour revendiquer des augmentations de salaires. Par exemple à l’usine BMC (automobile) [107]. Et les occupations essaimèrent plus largement. Elles ne se ressemblaient pas. Chaque fois l’action différait ; elle s’adaptait à chaque situation nouvelle. Les travailleurs montraient ainsi qu’ils disposaient d’une gamme pratique variée au gré de leurs initiatives

A Fakenham près de Norfolk, une fabrique de chaussures était occupée par les travailleurs, presque uniquement des femmes, à Londres une autre usine du trust Plessey et deux imprimeries. Dans la capitale, la police intervint dans deux occupations mais la plupart du temps, il n’y eut aucune intervention.

A la mi-mars, la vague d’occupation fit un bond énorme dans la région de Manchester. D’abord deux usines à Bredbury, non loin de Stockport. Le 27 mars 7 usines de la région suivirent, il y en avait 26 quelques jours plus tard et bientôt 30 [108]. En tout 13 000 ouvriers étaient en lutte, sans liaisons avec le reste du pays (contrairement â Fieher-Bendix). Parmi ces usines, Sharston Enegineering n’employait que 22 ouvriers. Sa patronne, une certaine Mrs. Isabella Dubost fit un procès aux occupants et obtint leur condamnation. Mais quand les huissiers arrivèrent avec le jugement, ils restèrent à la porte [109].

Ce qui se passait à Fakenham, à l’usine de chaussures était certainement des plus intéressant. L’usine appartenait à un trust de Norwich qui travaillait à perte et voulait la fermer. Les ouvrières n’occupèrent pas seulement les ateliers mais continuèrent la production. Ici aussi, on parlait de "work-in" (comme aux chantiers navals UCS et pour la même raison). Mais la comparaison s’arrêtait là. Il n’y avait pas à Fakenham de shop-stewards pour donner des ordres. Le "work-in" était organisé démocratiquement, entièrement sous contrôle de la base. Les femmes occupaient l’usine nuit et jour ; elles y avaient même amené leurs mômes.

Poursuivre la production ne signifiait pas continuer à faire des chaussures. Elles fabriquaient des ceintures, des jupes, des sacs qu’elles vendaient en ville à bas prix pour acheter du cuir. Le trust renonça à faire appel à la police. Les ouvrières le forcèrent même à autoriser l’utilisation des machines. L’occupation dura plus de 3 mois. Là aussi, l’usine fut vendue, mais les emplois furent maintenus.

On doit en dire plus long pour bien comprendre. 3 semaines à peu près, après le début de la lutte - le 11 avril 1972 - les femmes vinrent au syndicat : National Union of the Footwear, Leather and Allied Trades (quelque chose comme le syndicat des cuirs et peaux). Le secrétaire général Tom Moore leur répondit "le syndicat ne peut pas ignorer qu’une occupation est illégale et ne peut pas reconnaître cette grève comme officielle. Mais la direction du syndicat est prête à payer les indemnités de grève" [110]. ça voulait dire que les ouvrières recevraient une livre 50 par semaine (à l’époque 20 F). Une ouvrière Nancy Mrs Grath déclara "Ce type est absolument incapable de comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Je ne le considère plus comme représentant". Une autre Eileen English expliquait : "Les chefs syndicaux nous ont dit tout de suite de rentrer chez nous et de ne pas nous comporter comme une bande de filles sans cervelle. Ils exigeaient qu’on évacue l’usine dans la semaine. On ne l’a pas fait. On s’est barricadées dedans aussitôt. On était bien décidées à y rester" [111].

Une telle volonté de lutte était d’autant plus étonnante qu’il s’agissait de femmes, des syndiquées très traditionnelles et qui lors d’autres luttes n’avaient guère manifesté de solidarité de classe. Eileen English expliquait qu’elle "avait voté jusqu’à maintenant pour les conservateurs mais que cela ne se reproduirait plus". Nancy Mc Grath quant à elle affirmait "la classe ouvrière en est arrivée au point où on doit tenir compte de qu’elle pense".

Ces deux femmes, ainsi que leurs compagnes, la plupart des femmes d’âge moyen, montrèrent comment la conscience se transforme, non pas avant l’action mais au cours de celle-ci. Cette réalité sociale, confirmée par de nombreux exemples dans des luttes importantes, bouleversait non seulement la "théorie du complot" des Devlin, Gunther et compagnie, mais aussi la pensée de Lénine selon laquelle la "classe ouvrière ne peut d’elle-même s’élever au dessus de la conscience trade-unioniste (syndicale)" [112]

Fakenham, comme Fisher-Bendix, affichait une inscription "cette usine est sous le contrôle ouvrier". Que la conscience ouvrière se transformait à la suite de ces actions, on pouvait le voir de diverses manières. Par exemple dans la lettre que les ouvrières de Fakenham reçurent du comité de shop-stewards de Fisher-Bendix. Elle avait une toute autre tenue que celle envoyée par le secrétaire syndical Tom Moor. "Les travailleurs de Fisher-Bendix sont derrière vous. Tous nos souhaits pour votre lutte et le droit au travail. Un soutien financier suit" [113].

La classe ouvrière, prise dans le courant d’un fleuve puissant, était emportée beaucoup plus rapidement qu’elle n’en avait conscience. Les signes visibles, c’était entre autres, dans les premiers six mois de 1972, le nombre de plus en plus grand d’occupations et de grèves sauvages.

Au milieu de 1972, le Daily Telegraph mentionna une grève de 10 ouvriers à Coventry, parce qu’ils trouvaient que leur tasse de thé était trop parcimonieuse, une autre grève sauvage de 1 000 ouvriers et une autre de 120 conducteurs de camions aux usines automobiles Rover le Solihull près de Birmingham. Dans le même numéro, un lecteur écrivait pour parler de la "crise du pouvoir du syndicat" [114].

Le 3 juillet, l’usine "Tube Investment" à Walsall [115] (Midlands) est menacée d’être occupée. Le même jour 4 000 ouvriers du sud du Pays de Galles sont mis à pied suite à une grève sauvage de 1 100 ouvriers des deux usines de la British Steel Corporation (aciéries) dans la région [116]. En même temps les shop-stewards de quelques usines du Yorkshire et du Suffolk discutent d’une grève sauvage éventuelle. et dans les Midlands, 4 000 ouvriers du bâtiment font la grève des heures supplémentaires [117].

Fin juillet, le Guardian évoque un work-in dans une imprimerie de Londres. Commencé spontanément par 150 ouvriers, finalement reconnu par les syndicats. Et en passant, le même journal signalait l’occupation d’une usine de meubles, Navar and Co à Meath (en Ecosse) qui durait depuis 8 semaines [118].

Selon le Daily Mirror, une grève des typographes à Glasgow perturba sérieusement la sortie du Scottish Daily Record [119]. 3 jours plus tard, le Guardian relevait une crève des services de nettoyage, 2 000 grévistes aux usines Jaguar à Coventry et l’occupation de l’usine Bason and Sons depuis... 15 semaines [120].

Ce ne sont ici qu’exemples pris au hasard parmi d’innombrables luttes ; le même Guardian (bourgeois libéral) n’en parlait que irrégulièrement et avec réticence, et il ne comprenait pas tout à fait leur sens. Dans un article leader, il évoquait une "tactique syndicale" à propos de toutes ces occupations [121], ce dont les syndicats se défendaient comme de beaux diables, à juste titre.

La loi sur les relations sociales (Industrial Relation Act) du gouvernement conservateur Heath, était entrée en vigueur sur ces entrefaites. Mais elle n’était pas du tout en mesure d’endiguer cette vague croissante d’occupations. En fait elle était complètement inefficace. Ce ne fut pourtant ras cette situation qui lui porta les coups les plus durs. Cela vint d’une manière totalement inattendue et non pas de ces grèves rampantes utilisant ces nouvelles méthodes de lutte qu’elle prétendait combattre. Cela vint de la poussée soudaine et brutale d’une triple lutte frontale menée parallèlement au cours des sept premiers mois de l’année.

Ces trois luttes renforçaient bien sûr tout le couvrant des luttes précédentes et étaient sous-tendues elles-mêmes par ces luttes. Elles se développèrent ainsi jusqu’à l’épreuve de force entre classe ouvrière anglaise et classe dominante c’est-à-dire avec le gouvernement et son Etat.

8) Les mineurs sortent des puits pour conquérir l’Angleterre.

Tout commença avec les mineurs. Début 1972 ils se mirent en grève pour une augmentation de 47 %. Le syndicat expliquait au National Coal Board (Houillères nationalisées) et au gouvernement que les salaires des mineurs étaient restés longtemps à la traîne, le retard devait être rattrapé. La Direction refusa, elle offrait 7,9 %. D’après le gouvernement, une augmentation de plus de 8 % mettrait l’économie du pays en danger...

Quelques semaines avant, les députés à Westminster s’étaient voté 37 % d’augmentation sans qu’un ministre n’evoque… "la situation économique menacée" ou "le danger d’inflation". John Hunt, député conservateur, n’en envoya pas moins, en toute conscience, une lettre au Daily Telegraph rejetant les prétentions des mineurs comme injustifiées [122]. 3 jours plus tard, Bill Price, un fils de mineurs, lui répondait : les mineurs, autrefois au sommet de l’échelle des salaires, en raison de leur métier dangereux, étaient aujourd’hui en 16ème position. G.E. Ede de Chesterfield, femme de mineur, voyait dans les propos de Mr Hunt le "langage de la classe dominante". Elle lui demandait ironiquement où se trouvait la mine qui donnait 30 livres (450 F à l’époque) en moyenne par semaine comme il l’affirmait. Son mari, avec 20 Livres (300 F) qui se faisait plus que la moyenne, demanderait tout de suite sa mutation [123]. Toute cette correspondance traduisait l’amertume qui avait contraint le syndicat des mineurs à lancer la grève du 9 janvier.

Beaucoup de travailleurs anglais croyaient que la grève des mineurs allait se terminer comme la grève des postes l’année précédente. Le syndicat le clamait partout. En tout cas, personne n’en attendait rien de bien spectaculaire. En Angleterre, chacun pensait que le moment, choisi par les syndicats, était particulièrement défavorable. L’hiver était doux, les réserves de charbon étaient énormes. De plus les travailleurs n’espéraient pas grand chose de la bureaucratie syndicale malgré son ardeur combative de façade pour proclamer la grève. Et on ne se passionnait guère pour ce qui pouvait en venir.

Personne n’avait pu prévoir ce qui soudainement explosa dans la grève elle-même, surtout pas les leaders officiels du syndicat des mineurs, Joe Gormley et Lawrence Daly. Pour eux, la grève c’était la grève traditionnelle, avec les discussions habituelles autour du tapis vert. Ce qui se passa, dépassa rapidement et largement ce cadre ; la direction des bureaucrates passa, dès le début, à l’arrière-plan. Ce sont les mineurs qui avaient pris l’initiative, en leurs, mains propres. Ils usèrent d’une méthode de lutte violemment combattue par tous les syndicats. Ils ne suivirent pas les consignes des bureaucrates, A chaque moment de leur lutte, ils décidèrent eux-mêmes de ce qu’ils devaient faire, Le prolétariat anglais apprit alors que dans la lutte de classe rien n’est noir ou blanc, que la réalité n’est pas tout l’un ou tout l’autre, mais qu’elle prend des aspects divers.

Il est vrai, en principe, qu’une grève déclenchée par un syndicat, rouage de la société bourgeoise a une toute autre signification qu’une grève déclenchée spontanément par les travailleurs, sans mot d’ordre venant d’en haut et même contre la volonté de la bureaucratie syndicale. Mais cela ne veut pas dire que l’action syndicale et la lutte autonome des travailleurs s’opposent automatiquement. La lutte syndicale pure est tout autant une fiction que l’action des ouvriers purement autonome. Le plus souvent, on se trouve devant des actions dans lesquelles l’accent peut-être mis dans un sens ou dans l’autre. et au cours de ces luttes mêmes, la tendance oscille toujours d’un côté ou de l’autre.

Il y a des grèves sauvages sans barrières au cours desquelles les travailleurs se mettent finalement sous le joug syndical et qui se terminent un peu honteusement. Mais il y a par contre des grèves officielles au cours desquelles les grévistes franchissent les limites syndicales. Ce fut le cas dans la grève des mineurs de 1972.

L’attitude du TUC fut comme on pouvait l’attendre. En tant que soutien réel de l’ordre capitaliste dominant, il refusa toute aide aux grévistes dès le début du conflit. S’opposant aux TUC et même au syndicat des mineurs, les mineurs montrèrent un mépris total des intérêts de la société en place.

En Angleterre, - comme ailleurs - une loi non écrite prescrit l’entretien des mines en cas de grève. Les leaders syndicaux ne manquèrent pas, comme d’habitude, de la rappeler. Les mineurs haussèrent les épaules et répondirent qu’ils se foutaient bien des mines, puisqu’on les fermait pour les mettre dehors.

Le Président du National Coal Board les mit en garde contre cette situation qui pouvait entraîner une réduction d’emploi. Les mineurs répondirent : "To hell with the pits" (les puits on s’en branle). Sur 289 puits, 60 seulement furent entretenus.

Déjà à ce stade, on pouvait mesurer nettement la différence entre le comportement du syndicat et celui des ouvriers. Cela devint bientôt encore plus clair que les mineurs suivaient un autre chemin que celui que les bureaucrates avaient tracé. Les chemins qu’ils empruntaient, c’étaient, au sens propre, les routes et les chemins qui les menaient partout en Grande-Bretagne.

Ce que les mineurs comprirent tout de suite, comment vaincre les dangers qui menaçaient leur grève, c’est-à-dire principalement l’existence d’un grand stock de charbon et la menace de suppléer le manque de charbon, par une autre forme d’énergie. Spontanément et contre la volonté du syndicat, ils organisèrent des piquets aux portes des dépôts de charbon, ils entourèrent d’un "cordon sanitaire" toutes les centrales électriques du pays. Ils coupaient le ravitaillement en charbon - et même en fuel - des centrales thermiques qui furent contraintes de stopper les unes après les autres.

En Angleterre, il est interdit aux ouvriers des centrales thermiques de se mettre en grève. La tactique des mineurs mit en échec la maintenance de l’électricité provenant des stocks de charbon et même d’autres sources.

Pour ça, ils parcoururent des milliers de kilomètres. Du Yorkshire, ils descendirent vers Londres, du pays de Galles, ils montèrent vers le Nord-Ouest industriel. Inlassablement, ils prenaient la route là où il fallait. Des étudiants les nourrissaient. La population prolétarienne des petites et grandes villes industrielles pourvoyait à leur logement. "Les mineurs arrivent", ce cri les précédaient. Alors les portes s’ouvraient dans tous les quartiers ouvriers.

Près des piquets de grève à l’extérieur des centrales thermiques et des dépôts de charbon, des jeunes, des étudiants, des chômeurs, des travailleurs, des femmes et même des enfants se relayaient. On amenait des tentes pour passer la nuit devant les grilles. Les chauffeurs de poids lourds et de locomotives refusaient de livrer le charbon, les dockers refusaient de décharger les bateaux charbonniers, En quelques jours, ce fut l’épreuve de force entre patronat et classe ouvrière. L’exaltation gagnait toutes les couches inférieures de la population.

Tout cela n’était pas élaboré dans les salles de réunion du syndicat. "Avec les autres sources d’énergie que le charbon, les mineurs seront forcés de céder rapidement". De telles affirmations mirent le feu au poudre et transformèrent encore plus sûrement le mouvement en une action de masse. Fin janvier 1972 l’Economist insinuait que les travailleurs étaient très occupés à courir sans aucun but, mais déjà les conséquences de leur attitude se faisaient sentir, Le Daily Telegraph le mentionnait déjà [124].

En trois semaines, les stocks de charbon avaient diminué dans les usines. Au début de la seconde semaine de février, le courant électrique fut rationné. Les usines devaient arrêter la production. 1 250 000 ouvriers furent mis à pied. Cela s’accrut les jours suivants. Le gouvernement proclama "l’état d’urgence". Des milliers de trains quotidiens furent supprimés par la direction des chemins de fer. Dans 200 000 usines, on ne travaillait que 3 jours par semaine. L’Angleterre ne trouvait au bord d’une crise industrielle qui valait largement en importance une grève générale. Même dans les maisons le courant était coupé à intervalles réguliers mais la population n’était pas hostile aux mineurs pour autant, au contraire. En de nombreux endroits, là où il y avait des piquets de grève, la police intervenait et de sérieuses bagarres éclataient : plus de 200 mineurs furent arrêtés. Début février, un mineur Fred Mathews, fut tué dans une telle bagarre devant un puits de mine à Doucaster. Questionnés s’ils trouvaient toujours leur grève utile après cette mort, des mineurs répondirent que la grève avait déjà sauvé quatre vies - d’après les statistiques sur les accidents du travail [125]. Leur dynamisme et leurs ambitions étaient étonnantes. Cela inspirait autant de frayeur aux dirigeants du syndicat des mineurs qu’à la bourgeoisie elle-même.

En 1970, quand les centrales thermiques avaient été touchées par une grève du zèle, la proclamation de l’état d’urgence avait suffi pour y mettre un terme en 48 heures. Cette fois-ci, la grève continua comme si de rien n’était. Les mineurs soutenus par "l’opinion publique" bravaient le régime.

Une commission d’enquête avec Lord Wilberforce comme président, s’occupa de sauver la situation. ça devenait urgent. Il ne s’agissait plus seulement d’une crise de l’énergie. Les mineurs avaient réussi à faire dérailler toute l’économie britannique et pratiquement à la stopper. La classe dominante anglaise voyait se profiler la ruine économique et politique. La profondeur de cet abîme ne devait pas être sous-estimée. La tache impartie à Lord Wilberforce était de reviser les salaires de l’industrie minière et métallurgique et de trouver un compromis.

Le National Coal Board n’attendit pas la proclamation des résultats. Son président Derick Ezra fit une nouvelle offre aux mineurs au cours de la 4ème semaine de grève : il était prêt à céder 9 % d’augmentation au lieu de 7,9 %. Tout de suite après, ce fut la commission d’enquête de Lord Wilberforce qui avança ses chiffres. Ce fut un coup pour le National Coal Board et le gouvernement qui était derrière ; elle proposait 18 à 19 % d’augmentation. Bien au-dessous de ce que réclamaient les mineurs mais bien au dessus de l’offre du National Coal Board et de la limite de 8 % du gouvernement conservateur.

Le secrétaire général des Trade Unions Vic Feather, se déclara tout de suite d’accord et fit ainsi pression sur la direction du syndicat des mineurs. Mais Gormley et Daly n’avaient pas besoin de ça, ils se hâtèrent d’accepter la solution de Lord Wilberforce.

Toutes ces autorités reçurent un deuxième coup : les mineurs dirent non. Toutes les ficelles habituelles du syndicat poux amener les ouvriers là où il le veut et à faire accepter les propositions patronales, ne furent d’aucune utilité. Les mineurs expliquèrent que ce compromis avait eu lieu sans eux et qu’ils n’étaient pas concernés. La grève continua comme si les leaders syndicaux n’avaient parlé de rien. Et ce ne furent pas les mineurs qui furent contraints de capituler mais le premier ministre Heath et son gouvernement.

La volonté de lutte, non seulement des 200 000 mineurs, mais de toute la classe ouvrière anglaise avait contribué à ce succès. En fait, le pouvoir de la classe dominante n’était pas encore sérieusement menacé mais le gouvernement avait perdu son prestige. Des articles leaders du Times parlaient de "crise de l’autorité" [126]. L’incapacité des leaders syndicaux à contrôler les ouvriers effrayait et donnait beaucoup d’inquiétude à la bourgeoisie.

Ce qu’elle redoutait par dessus tout, c’était l’affrontement direct. Les excités exigeaient qu’on envoie la troupe mais ils étaient ou ignorés ou muselés. Quand quelques mineurs de Dunfermline, ville d’Ecosse, furent jugés et condamnés pour s’être bagarrés contre les flics, le gouvernement expédia illico un juriste pour régler la question, c’est-à-dire libérer immédiatement les détenus [127].

Le gouvernement ne voulait surtout pas par des mesures inadéquates, déclencher des situations explosives qu’il ne pourrait plus contrôler du tout. Faire intervenir la troupe pour rétablir son autorité ébranlée, cela signifiait voir se dresser contre lui non plus des milliers mais des millions de gens. La question du pouvoir serait alors directement à l’ordre du jour. On aurait été bien proche d’un des points de rupture de l’histoire.

L’offre de Wilberforce avait échouée, en tenant compte que les mineurs réclamaient maintenant 25 % alors que le National Coal Board ne proposait que 12 % : c’était l’impasse. Il devait de toute évidence se passer quelque chose. Ce quelque chose, c’était pour le gouvernement de tenter d’essayer de forcer la chaîne des piquets de grève autour des plus importants entrepôts de charbon. Ainsi le ravitaillement en charbon pourrait être assuré.

Le premier entrepôt visé était le dépôt "Coke" de Saltley près de Birmingham, à mi-chemin entre Londres et Manchester. 700 policiers furent mobilisés. Il aurait été impossible aux mineurs seuls de renforcer en conséquence leurs piquets de grève. Mais de la région industrielle alentours, 7 000 hommes se levèrent : des ouvrières de l’usine Ralor, des ouvriers de la General Electric Company, des usines d’automobiles Rover, des travailleurs du bâtiment et bien d’autres. Beaucoup vinrent avec leurs femmes. Face à cette foule, les 700 défenseurs de l’ordre capitaliste ne pouvaient pas grand-chose. Les ouvriers étaient décidés. Une seule pensée les guidait : "Si les mineurs perdent leur lutte, nous perdrons tous" [128].

100 policiers vinrent en renfort. En 4 jours, l’armée "prolétarienne" atteignait 10 000 hommes. La situation s’aggravait d’heure en heure. Quand la police arrêta 30 mineurs, classe ouvrière et gouvernement se trouvèrent tout d’un coup à la croisée des chemins. Les mineurs (pas le syndicat mais un comité d’action local formé spontanément à la base) lança un ultimatum "Ou bien vous libérez immédiatement les détenus, ou bien vous devrez affronter une véritable insurrection de toute la population de la région industrielle et personne ne pouvait dire qu’elle ne s’étendrait pas ensuite plus loin".

Ce n’était pas une menace en l’air, Le gouvernement le savait bien tout autant que le chef de la police de Birmingham. Le ministre de l’Intérieur prit à Londres l’avion pour Birmingham. Sur son ordre, non seulement les détenus furent libérés mais les policiers furent retirés du dépôt. Les exigences des mineurs étaient satisfaites. Heath, le premier ministre, reçut une délégation des mineurs désignée par la base à Downing Street à Londres. Il se déclara prêt à satisfaire leurs exigences - 20 à 22 %. Les travailleurs avaient vaincu. Le gouvernement était contraint de capituler, chose qui, avait-il dit lui-même au début de la lutte, ne se passerait "jamais".

En 1926, la grève générale d’un million de mineurs n’avait fait céder ni les patrons, ni le gouvernement Baldwin. Elle s’était terminée en queue de poisson. En 1972, quatre fois moins de mineurs mettaient le pouvoir à genoux. Le Sunday Times trouva une explication assez surprenante pour cet événement extraordinaire : c’était parait-il, l’absence d’un homme de la trempe de Baldwin [129] qui était la clé de cette capitulation du pouvoir. Pourtant la légende de Baldwin "d’avoir été jadis le sauveur de la nation", l’histoire du mouvement syndical mais aussi Baldwin lui-même l’avaient fait voler en éclats. Le (Sunday Times comprenait aussi peu le passé que le présent.

Le succès d’un nombre beaucoup plus réduit de mineurs tient, en partie, sans doute au fait que les progrès techniques ont rendu le capitalisme plus facilement vulnérable. Mais ce n’est pas la raison principale, la victoire des travailleurs est surtout due au fait qu’ils ont pris leur sort entre leurs propres mains. C’est, essentiellement, ce qui caractérise leur lutte. Et cela remet fondamentalement en question l’ordre normal des choses dans lequel les patrons commandent et les ouvriers obéissent.

Le fait que la grève ait été en apparence une grève syndicale, n’est pas contradictoire avec cette affirmation. La plupart des travailleurs n’avaient pas conscience de la signification profonde de leur propre comportement. Même sans cette conscience, ils sapaient ce que Heath appelait "la gestion anglaise des affaires" et minaient l’ordre social dominant. Ce n’est pas leur conscience, mais leur comportement qui résultait de leur existence même qui les transformait en une force invincible. Quelques semaines plus tard, cette force allait surgir de nouveau sur la scène.

9) L’échec de la "gauche"

Fin juin 1968, Harold Wilson et tout son ministère travailliste sont encore en place. Le Daily Mail (journal conservateur) publie un document fort intéressant : un ouvrier anglais, plein d’amertume, y relate son expérience de délégué syndical de base (shop-steward). D’après le journal, cette "histoire personnelle" n’était pas un cas unique : des milliers d’autres auraient pu tout autant l’écrire. Celui qui prenait aussi la parole ne le faisait pas en son nom propre mais comme un shop-steward anonyme.

Ce qu’il racontait se passait peu de temps après son élection. La direction de l’usine avait promis auparavant un allégement du travail... en abaissant à 55 ans l’âge de la retraite pour certaines catégories d’ouvriers. Il se dit alors que si, malgré toutes les promesses faites, l’allégement des tâches ne pouvait être réalisé en raison des modifications techniques intervenues dans l’usine, l’abaissement de l’âge de la retraite devait au moins être pris en considération. Les intéressés eux-mêmes le désiraient, pour eux, la chose était d’importance. L’atelier soutenait cette revendication et en avisa la direction syndicale.

A chaque échelon de l’appareil syndical, on sembla sauter sur l’occasion avec une hâte qui l’impressionna. Il se sentait soutenu par l’idée que, pour une fois, il se battait pour la bonne cause. Le dirigeant syndical de l’usine organisa immédiatement une réunion avec le shop-steward, le secrétaire de section lui-même et un représentant de la direction.

Avant la séance, le dirigeant syndical prit le shop-steward en aparté pour lui annoncer qu’il n’aurait pas souhaité que cette question de retraite soit mise sur le tapis ; il craignait que les patrons ne s’en servent comme d’un levier pour abaisser l’âge de la retraite pour l’ensemble des travailleurs. Le shop-steward en resta sur le cul tellement qu’il ne sut que répondre.

La réunion s’ouvrit : le dirigeant syndical avertit alors la direction que le syndicat considérait comme un défi l’application de la mesure proposée. Les shop-stewards fit cependant remarquer que les travailleurs concernés espéraient fermement en bénéficier bientôt. La direction ne voulait pas de rupture avec le syndicat ; elle préférait décevoir l’espérance des travailleurs. C’est ainsi que l’affaire fut classée. Il y eut de violents remous dans l’atelier.

L’histoire n’en resta pas là. Lors d’un autre conflit dans l’usine, le même dirigeant syndical avait expliqué de son air supérieur, qu’il était là en tant que responsable mandaté, qu’il était en tout cas plus perspicace et qu’on devait s’accommoder de ce qu’il pensait. Sinon il avait toujours le droit de conclure un accord dans le dos des travailleurs et c’était normal. Le shop-steward ajoutait "Malheureusement, sur un plan formel, ce que disait le représentant syndical était parfaitement vrai".

Mais il ajoutait ce petit détail : "jusqu’à maintenant, je croyais toujours que les grèves sauvages et les actions non officielles étaient le fait d’une minorité irresponsable. J’ai maintenant un tout autre point de vue. Je crois qu’il faut réveiller l’esprit qui autrefois inspira les martyrs de Tolpuddle (129). Mais cette fois pour enlever la corde que les syndicats ont passé autour du cou des travailleurs" [130].

"L’esprit de Tolpuddle". Ce n’était ni un rêve ni un désir, mais en Grande Bretagne, on en voyait véritablement la résurrection. Exactement comme le souhaitait le shop-steward et des "millions d’autres avec lui". Mais quand il resurgit dans les régions industrielles du pays, tous les groupes de gauche, organisations et partis, qui n’avaient que cette formule à la bouche ne le reconnurent pas car ils l’imaginaient tout autre qu’en réalité.

Les organisations politiques actives réagissaient toujours intellectuellement et immédiatement, elles attribuèrent la "réapparition de l’esprit de lutte de la classe ouvrière" à l’activité des groupes politiques ou des organisations traditionnelles.

Dans leur façon de voir les choses, cet esprit ne pouvait qu’être réanimé par les organisations dont la fonction est "d’impulser les masses apathiques". Ils ne considéraient en conséquence les événements présents de la lutte de classe que sous l’angle de la politique : la politique du syndicat ou des groupes et partis politiques qui cherchent à faire partager, voire à imposer leurs buts politiques.

Les choses avaient bien changé dans la société capitaliste au cours des 140 années écoulés depuis Tolpuddle. A cette époque, les intérêts des travailleurs correspondaient encore apparemment à ceux des syndicats. Au début des années 1970, à la fin du 20ème siècle, ces intérêts divergeaient nettement. Toutes les tentatives des "politiciens de la lutte de classe" se révélaient comme autant de freins aux comportements prolétariens : elles étaient condamnées à l’insuccès.

Le "work-in" des chantiers navals de la Clyde dont nous avons parlé en donnait un bon exemple [131]. Jimmy Reid et Jimmy Airlie, tous deux leaders du Comité des shop-stewards étaient des membres connus du PC anglais. Ils parlaient beaucoup de politique mais bien peu des rapports sociaux dans les chantiers navals de l’Upper Clyde. Des le début du conflit, ils furent en contact étroit avec le député Antony (Tony) Wedgwood Benn membre de l’aile "gauche" du parti travailliste. Le 23 juin 1971 à Glasgow, Wedgwood Benn fut, avec Reid un des orateurs à la grande manifestation organisée par le comité dos shop-stewards. Il fut alors plus ou moins présenté comme le "héron des travailleurs" avec une mise en scène habituelle chez les bolcheviks. Il y avait même des pancartes réclamant que Tony remplace Heath comme premier ministre sans tarder [132].

Ce que Reid et Wedgwood Benn proclamaient n’avait aucun rapport avec l’action de classe des travailleurs des chantiers contre leurs patrons écossais. Pour Reid, les travailleurs n’avaient rien à attendre d’un gouvernement conservateur et réactionnaire qui devait bientôt se retirer. Tony affirma à ses auditeurs que le parti travailliste nationaliserait les chantiers d’Ecosse sans expliquer pourquoi ce même parti travailliste ne l’avait pas fait quelques années avant alors qu’il était au pouvoir. Il ne s’étendit pas non plus sur le fait - qu’il dénonçait lui-même - qu’une nationalisation de l’usine ne changerait rien à la situation des prolétaires comme salariés du capital.

Son discours n’était que spéculations sur de fausses illusions et sur des traditions dépassées. Par exemple, il appelait les travailleurs à œuvrer pour renforcer le parti travailliste. Fort de leur appui, le parti pourrait être reconstruit et devenir une puissante arme politique de la classe ouvrière. C’était - clairement exprimé - les paroles de l’aile gauche travailliste appuyées par le PC anglais.

Reid et Wedgwood Benn racontèrent aussi aux ouvriers écossais de Glasgow que le régime conservateur devait être remplacé par un soi-disant "contrôle ouvrier", une expression qui a pour particularité d’entraîner tout un monde de malentendus. L’alternative à la domination du capital n’est pas le "contrôle ouvrier" mais le pouvoir des travailleurs : Si ceux-ci ont le pouvoir, les patrons sont éliminés et n’ont plus besoin d’être contrôlés. Celui qui utilise une telle expression "contrôle ouvrier" exprime en même temps presque toujours qu’il ne tient pas du tout à ce que les ouvriers aient réellement le pouvoir.

C’était bien ce que Reid et Wedgwood Benn avaient en commun. Leur projet d’un contrôle ouvrier était le préalable à leur collaboration. Mais il y avait ensuite une différence. Par "contrôle ouvrier", Reid pensait au contrôle sur les travailleurs par le canal du PC, Wedgwood Benn pensait quant à lui au contrôle par le parti travailliste. Pour le moment bien sûr, cette divergence était secondaire. Et à ce moment aussi, il était important pour tous deux que les travailleurs des chantiers soient détournés de toute, idée de pouvoir direct.

Une lutte ouvrière autonome signifie toujours un pas plus ou moins grand vers l’exercice du pouvoir par les travailleurs. Il est tout à fait normal que Reid n’ait pas œuvré pour cela. Sa vision des choses excluait toute notion de pouvoir ouvrier. Sa seule vision, c’était le rôle leader du PC comme avant-garde politique. Le PC anglais est bien trop faible pour jouer ce rôle. Reid le savait bien tout comme ses camarades qui tiraient les ficelles dans la coulisse. Mais cela apparaissait possible en faisant route avec l’aile "gauche" du parti travailliste, voire si nécessaire avec tout le parti travailliste. La premières chose était que ce compagnon de route ne soit pas effarouché : donc pas de vagues, pas d’expériences radicales _.

On comprend bien maintenant pourquoi dès le début du work-in le PC anglais avait mis en garde Reid et Airlie "de ne pas se mettre à la tête d’une révolution" [133]. Reid (président du PC d’Ecosse sur la voie de la députation) et Airlie (aspirant bureaucrate dirigeant du syndicat des métallos depuis longtemps fort influencé per les communistes) comprirent l’avertissement. Ils ne pêchèrent pas pour leur audace révolutionnaire.

A peine Reid eut-il parlé de contrôle ouvrier qu’il se hâta d’ajouter : "La lutte à n’a rien à voir avec un contrôle ouvrier" [134]. Même une expression vide de sens pour les ouvriers était encore trop dangereuse pour lui. Les ouvriers pouvaient en effet le comprendre tout autrement. Lui, Reid, ne repoussait pas seulement le pouvoir ouvrier mais même l’idée bien hypothétique d’un "contrôle" des ouvriers sur les capitalistes lui faisait peur. Ce que Reid - et le PC – voulait, ses actes l’expliquaient clairement. Wedgwood Benn et ses amis politiques de l’aile "gauche" du parti travailliste pouvaient rêver de "nationaliser les chantiers" ou en tout cas prétendre y rêver. Reid quant à lui plus pratique, se jetait dans des discussions avec le milliardaire américain Kelly qui à un moment semblait vouloir racheter les chantiers [135]. Reid et le PC présentaient comme un "succès" la perspective d’un chiffre de licenciement moindre qu’au départ : leur espoir, c’était que cela leur apporte des voix pour les prochaines élections. Dans cette perspective, toute lutte autonome était bloquée à UCS.

On n’est guère étonné d’apprendre que dans la lutte contre le projet de loi sur les relations sociales (I.R. Bill) le PC anglais s’éleva avec la dernière énergie contre toute action autonome des masses prolétariennes. Bien sûr, il réclamait une "action unitaire de la classe ouvrière" ; mais ça voulait dire tout le contraire, c’est-à-dire, une action de l’appareil syndical. Et au fond tout cela n’était pas en désaccord fondamentalement avec le projet de loi puisqu’il était fait pour mettre fin aux grèves sauvages. Leur lutte contre le projet, c’était seulement pour en ôter l’aspect secondaire jugé antisyndical.

Le PC lança un avertissement très clair : "Il s’agit d’attirer à nous un plus grand nombre de syndicats pour refaire les Trade Unions. Cette tâche ne peut être accomplie si on se livre à une surenchère gauchiste irresponsable en proposant des solutions ultra révolutionnaires et en attaquant systématiquement tous les fonctionnaires syndicaux une telle attitude ne peut que renforcer l’idée que les syndiqués pourraient se passer de l’appareil syndical officiel... L’action des syndiqués est bien sûr indispensable ; mais ce sont des rêveries infantiles de croire que les syndiqués pourraient atteindre leurs buts tous seuls" [136].

Ce qui se révéla un rêve infantile, ce fut précisément de croire que le mouvement syndical allait emboucher la trompette pour entraîner les troupes contre le ministre Carr. Au contraire, ce fut ce que le PC jugeait un rêve infantile, l’idée que la classe ouvrière seule ne pouvait être une force organisée et menaçante, qui se révéla être une réalité puissante dans l’action de classe autonome. Alors même que les syndicats et le PC freinaient tant qu’ils pouvaient et proclamaient, à l’égal du ministre conservateur, leur horreur des grèves sauvages.

Mais ce rêve du PC, d’un renouveau du mouvement syndical et politique, ce n’était pas seulement le PC qui le faisait. Presque toutes les organisations et groupe de "gauche" attendaient une initiative de la direction syndicale, pensaient par leur action faire pression sur cette direction. En ces heures difficiles, ils croyaient que les syndicats devaient apparaître comme les sauveurs. On retrouvait ici la conception habituelle que les travailleurs ont besoin d’un état-major pour combattre, que leur esprit de lutte ne peut être éveillé que par une avant-garde consciente, que cette avant-garde doit les éclairer "politiquement".

Y avait-il tant de différences entre les conceptions de gens comme Harold Wilson ou Ray Gunther et celle des groupes "de gauche". Les premiers imaginaient toujours les diaboliques machinations d’agitateurs pernicieux à l’origine des actions spontanées. Les autres pouvaient peut être imaginer une lutte autonome mais ils auraient bien aimé y jouer le rôle de ces agitateurs plus ou moins magiciens, chacun pour soi, à l’exclusion des autres bien entendu.

Les groupes "de gauche" utilisaient tous la formule "Plus les travailleurs sont instruite par nous, plus ils combattent". Si c’était vrai, la grève qui éclata à l’usine CAV à l’ouest de Londres fin septembre 1967 n’aurait pas vu le jour [137].

Cette usine fabriquait des starters et des accessoires de voitures ; elle employait 2 000 ouvriers. Aucun d’eux pratiquement n’était "militant socialiste". Et pas question de trouver parmi eux ce que les idéalistes politiques appellent "la conscience de classe". L’usine était considérée partout comme un bon modèle de paix sociale. En 17 ans, pas même 2 jours de grève. Pourtant, du 25 septembre au 30 octobre 1967, elle fut le théâtre d’une grève spontanée, suite à des mesures impopulaires de la direction. Les ouvriers montrèrent une force peu commune, une capacité de décision impressionnante et une imagination féconde dans leur lutte contre ceux d’entre eux qui restaient indécis, ambigus ou même voulaient briser la grève. L’unité qui apparut en ces jours de lutte, aucun groupe d’aucune sorte n’aurait pu la cimenter. Au premier rang, on voyait des travailleurs auxquels on aurait refusé toute confiance. La dure nécessité et la vision réaliste des problèmes à résoudre avaient conduit à cette lutte : la lutte même renforça le comportement des ouvriers. Rien de moins mais aussi rien de plus.

Ces caractères précis de la grève de la CAV, on les retrouvait dans presque toute action "sauvage" en Angleterre depuis la seconde guerre mondiale. La volonté de lutte, la capacité de sacrifice, l’endurance ne venait pas d’une "conscience politique" apportée aux ouvriers de l’extérieur, mais des rapports sociaux de leur situation de prolétaire. Cette réalité, c’était visible, dominait tout individu qui se trouvait dans cette situation prolétarienne. Ce qui découlait ainsi des faits réels, les leçons qu’on pouvait en tirer, tout cela était à l’opposé de ce que rêvait la "gauche" traditionnelle.

Cela n’empêchait pas pourtant tous ces groupes ou partis à continuer à broder. Pour garder quand même un peu les pieds sur terre, ils censuraient en quelque sorte leur rêve, le faisant cadrer plus ou moins avec cette contradiction ou bien modifiant les faits pour les infléchir dans le sens de leur idéologie. Tous les groupes ou partis de "gauche" avaient cela en commun mais, dans la pratique, selon les différents courants, on trouvait des variations pratiques. Cela n’ôtait as dû leur nature différente.

Ce n’est pas la peine de parler du grand parti travailliste car personne en Angleterre ne le considère plus comme faisant parti de le "gauche". Il "s’opposait" au projet de loi Carr après avoir soutenu le projet de Barbara Castle qui n’en différait guère. Ce fait partait moins d’une opposition réelle que de soucis électoraux en vue des prochaines élections.

Bien sûr dans le parti travailliste, certains politiciens avaient été en désaccord avec le projet de loi de Barbara. Le plus en vue avait été le ministre de l’intérieur James Callaghan. Il avait à cause de cela, été éloigné du cabinet restreint d’Harold Wilson le 13 mai 1969, mais n’en conserva pas moins son poste... Son "opposition" au projet de loi anti-grève ne pouvait donc guère être pris au sérieux. Le Sunday Telegraph rappelait à ses lecteurs que Mr Callaghan "essayait de passer pour un ami des syndicats" même sur ce plan, sa position était déjà douteuse puisqu’il "avait accepté entièrement pour sa part le livre blanc consacré aux relations sociales" (In Place of Strife).

Mr Callaghan expliqua plus tard en public sa véritable position, alors que Heath avait remplacé Wilson depuis longtemps. C’était à la Chambre des Communes eu février 1972. "Une opposition active à la loi sur les relations sociales était dangereuse... Seul le parlement avait la possibilité de modifier les mauvaises lois, le parti travailliste devait agir exclusivement à l’intérieur des limites du parlement" [138].

En clair, cela voulait dire que même la fraction du parti travailliste hostile à Barbara Castle voulait rester strictement dans les "limites démocratiques" dans sa lutte contre le projet des conservateurs. Une position bien curieuse au moment où la bataille parlementaire contra le Industrial Relations Act était définitivement perdue. Pour Callaghan, c’était un moindre mal. Fin 70, début 71, n’avait-il pas écrit dans un journal syndical que "les travailleurs ne devaient en aucun cas suivre des leaders non officiels" [139]. Ces "limites démocratiques" au plan purement parlementaire étaient la marque caractéristique de l’ensemble de la "gauche". Toutes formes d’action étaient envisagées, à condition qu’il ne s’agisse pas d’action des masses elles-mêmes.

L’Indépendant Labour Party (Parti travailliste indépendant) pensait que "le mouvement syndical pouvait sans hésiter organiser dans le pays des actions qui pourraient empêcher l’entrée en vigueur de la loi. Le moment était venu de tenter une action commune pour renverser le gouvernement Heath" [140]. Le 14 novembre 1970, l’ILP appela à une manifestation pour le 8 décembre suivant pour protester centre l’Industriel Relation Bill hors du Parlement. Il affirmait que, de cette façon, "on ébranlerait la législation Tory". Début 1971, il soutenait avec ardeur des projets d’autres manifestations.

L’ILP avait observé, avec justesse, que les leaders "ouvriers" officiels passaient la plus grande partie de leur temps à critiquer la base trop combative au lieu de la mobiliser contre la loi. Mais il ajoutait que l’attitude de la bureaucratie syndicale était quand même "compréhensible". Pour l’ILP, c’était la tâche des socialistes et des syndicalistes de base de foutre la loi on l’air. "Il fallait pour ça formuler une nouvelle tactique pour la lutte sociale" [141]. Par l’avant-garde socialiste évidemment.

Un mois plus tard, l’ILP expliquait que "le pouvoir d’abolir la loi était aux mains des travailleurs" [142]. Mais quand son journal passait en revue les moyens pouvant être envisagés dans ce but, il ne proposait que des actions de faibles portées dans des régions où le syndicalisme n’était pas implanté. Ce que le journal jugeait quand mémo important [143].

Comme tout le monde, l’ILP partageait l’opinion que la nouvelle loi menaçait les syndicats : "les syndicats vous appartiennent, luttez pour eux". Son journal déclarait aux syndiqués de l’Institute for Workers Controls "le syndiqué doit faire pression sur les leaders de son syndicat pour lutter contre le projet de loi" [144]. Une tactique dont les décennies écoulées avait amplement montré l’inefficacité. Une tactique qui, en raison de cette inefficacité, était déjà écartée dans les faits puisque des grèves sauvages contre le projet avaient déjà éclaté.

L’International Socialist, (une des tendances du trotskisme anglais, un mélange de Lutte Ouvrière et de l’OCT) pour sa part prit aussi position contre le projet de loi. En avril 1972, ils appelaient encore les travailleurs à faire pression sur les bureaucrates syndicaux pour qu’ils agissent contre le projet. A un moment où la grande lutte des mineurs se déroulait déjà sous leurs yeux.

"Ne plus faire confiance à la direction syndicale, c’est être livré à soi-même" écrivait l’IS "Il faut un mouvement organisé à la base, avec la volonté de vaincre, un mouvement utilisant à la fois les méthodes non-officielles mais restant dans le cadre de l’appareil officiel (souligné par l’auteur). Un mouvement qui développerait la solidarité, qui coordonnerait les revendications, qui lutterait contre le projet de loi, contre la mollesse de la direction tout cela permettrait de résister. Il suffirait seulement que le mouvement syndical entra en lutte..." [145].

Fin mai 1972, dans certains cercles de l’IS on s’apercevait bien un peu que quelque chose clochait dans ce raisonnement et que vu la situation : "on devait continuer, si possible la lutte avec la direction officielle, mais sinon, en dehors d’elle" [146]. Mais dans cela, pas trace d’une réflexion sur la véritable nature des syndicats.

Quand l’IS posait sérieusement ce choix : avec ou sans les bureaucraties syndicales, les mineurs avaient depuis longtemps pris leur affaire en mains et les chemins de fer avaient suivi leur exemple. L’IS n’en tira aucune conclusion quant au combat contre la loi sur les relations sociales. Mineurs et cheminots agissaient en fonction de leur situation prolétarienne, pour des revendications de salaires. Selon ses conceptions, la "gauche" considérait cela comme tout à fait secondaire. Par contre, prendre l’offensive contre la loi de Barbara et Carr représentait une "chose plus importante".

C’est aussi ce que pensait la Socialist Labour League (autre groupe trotskyste) qui d’emblée jugeait "choses importantes" les événements politiques qu’il fallait expliquer aux ouvriers ordinaires. Au moment culminant de la lutte de classe anglaise en 1972, le SLL annonça : "l’heure est venue de contraindre le gouvernement à démissionner" [147]. Et il poursuivait sur cette lancée en appelant à la grève générale… dans le but de porter au pouvoir le gouvernement travailliste.

Pourtant ce genre d’appels à la grève générale ne rencontrait pas le moindre écho. L’espoir d’un renouveau syndical sous la pression de la base se révéla n’être qu’une ridicule illusion. Mais la "gauche" avait, d’un certain point de vue, raison : les événements se déroulaient effectivement sur deux plans fondamentalement différents. Préoccupés uniquement par leurs "tâches révolutionnaires" ceux qui se plaçaient sur le seul terrain politique, parlaient un langage tout autre que les travailleurs qui eux luttaient sur le plan social. Les premiers ne pouvaient pas être compris des seconds. Ce que chantait la gauche visait des personnages pétrifiés par elle dans son idéologie. Ce n’était pas par hasard bien sûr, si ce n’était pas du tout ce que chantaient les travailleurs.

Les travailleurs, quant à eux, n’avaient absolument aucun intérêt à recommencer l’expérience d’un gouvernement travailliste. Ils en avaient subi deux depuis la fin de la guerre et ils avaient vu comment ils défendaient les intérêts du capital. La "gauche" continuait à radoter que malgré toutes ces erreurs, la machine syndicale défendait les intérêts de la classe ouvrière. Les ouvriers eux-mêmes en étaient déjà à s’occuper de la défense de leur propre cause.

Pour cela, ils ne se précipitèrent pas, tête baissée, contre la loi et encore moins, se préoccupaient-ils des reproches comme ceux que l’ILP adressait au député travailliste Callaghan sur les méthodes légales ou illégales pour faire rapporter la loi sur les relations sociales. Doit-on supprimer la loi ? Les travailleurs ne se posaient pas de telles questions. Celles qu’ils posaient par leur action, c’était : faut-il ôter aux politiciens et bureaucrates syndicaux le droit de décider de notre sort ? Ne devons-nous pas enfin prendre nos affaires en mains ? En réalité, ils ne se posaient même pas de telles questions. Ils commençaient à agir uniquement parce que leur situation de classe les y contraignait. Ils agissaient de la manière qui leur était dictée et imposée par cette situation.

Il en résultait que les moyens de lutte des travailleurs différaient non seulement de ceux des syndicats mais aussi de ceux de la "gauche". Tout aussi profondément. La "gauche", par exemple - on l’a vu avec l’ILP - considérait les manifestations de rue comme une partie non négligeable de la lutte. Sa pensée était figée dans ces manifestations classiques. Pourtant, le déroulement de l’histoire en avait modifié la structure et le sens et en faisait même une arme contre le prolétariat. Les syndicats, eux, beaucoup plus réalistes, savaient à quoi s’en tenir à ce sujet.

Le 16 février 1972, au cours de la grève des mineurs, une telle manifestation fut organisée à Londres. Elle se déroula tout à fait librement, sous l’œil paterne de la police. C’était bien clair que ça n’effrayait ni le gouvernement ni la classe dominante, bien moins que les brigades volantes des piquets de mineurs qui sillonnaient alors le pays. Et il était tout aussi clair que ça retirait les manifestants du front véritable de la lutte de classe.

C’était bien ce que voulaient les leaders du syndicats des mineurs coincés par leur base et soucieux avant tout de reprendre leurs ouailles en mains. Eux savaient bien la différence entre une telle manifestation inoffensive si l’organisation la tient bien en mains et une manifestation spontanée des travailleurs. Car une manifestation spontanée aurait un contenu tout différent et il faudrait l’empêcher à tout prix de se dérouler.

La "gauche" au fond, ne croyait guère aux actions ouvrières autonomes et spontanées ; elle ne comprenait rien, ni au déroulement des luttes à la base, ni aux manœuvres des syndicats. Les seules formes de lutte qu’elle proposait étaient les formes traditionnelles. Pour cette raison, elle fut complètement dépassée par les événements.

D’assaut général contre la forteresse légale de la loi sur les relations sociales, organisé par toutes les organisations traditionnelles et préconisé par la "gauche" il n’en était pas question. Pourtant, malgré cela, la loi sur les relations sociales fut rapidement jetée à bas, justement parce que la classe ouvrière, dans ses luttes mêmes, pour ses intérêts sociaux immédiats, ne se préoccupait absolument pas de cet objectif politique. La loi n’était plus qu’une enveloppe vide. Dès que la classe ouvrière anglaise eût pris en mains la défense de ses intérêts quotidiens, la législation bourgeoise se trouvait anéantie du même coup.

Ce n’était pas un processus clair et direct, mais une chose qui se développait au milieu de contradictions. La tradition pesait toujours sur las grévistes, malgré les conditions de la lutte : 9 000 mineurs participèrent à la manifestation du 16 février ; c’étaient les mêmes mineurs qui usaient de méthodes de lutte autrement plus efficaces. L’influence des traditions persistait même après que les mineurs eussent pris la voie nouvelle de l’action autonome.

Mais poussés par leur propre témérité, ils apprenaient avec une rapidité qui surprenait amis comme ennemis. Ils étaient de plus en plus forts et audacieux. C’était "l’esprit de Tolpuddle" sous sa forme moderne. Il avait resurgi avec la lutte des mineurs. Les luttes ultérieures allaient bientôt donner la marque de son élan irrésistible.

10) Sur une autre voie.

Le 9 janvier 1972 éclata la grève des mineurs : la loi sur les relations sociales n’est pas encore votée. Avant que la grève ne soit terminée par une victoire au bout de 2 mois, elle était entrée en vigueur mais, absolument inapplicable, elle était restée lettre morte. Le National Coal Board (Direction des houillères anglaises) ne s’en servit pas. Le gouvernement s’était servi de la procédure habituelle de conciliation avec Lord Wilberforce. Personne ne voulait attacher au cou des mineurs le grelot de la loi, d’autant moins que les mineurs sortaient leurs griffes. Il en fut différemment en avril et mai quand les chemins de fer commencèrent à bouger.

A première vue, il y avait une certaine différence entre l’action des mineurs et celle des chemins de fer. Mais un examen attentif montrait qu’elle n’était pas si grande. La grève des mineurs fut lancée par la direction syndicale, mais dès les ouvriers prirent l’initiative, la direction freina tant qu’elle put. Dans les chemins de fer, ce fut différent ; en apparence les cheminots laissèrent la direction décide de tout. Dans la grève des mineurs, dès le début, base et bureaucratie s’étaient profondément opposés. Les cheminots ne devancèrent pus leurs leaders : ils les forcèrent à prendre l’offensive.

Les directions syndicales hésitaient à lancer la grève. Les trois syndicats des chemine de fer anglais (National Union of Railwaymen, Transport Salaried Staffs Association et Associated Society of Locomotive Engineers and Firemen), au total 230 000 syndiquée [148] étaient les premiers à essuyer les plâtres de l’Industriel Relation Act - la loi toute neuve sur les relations sociales. Les bureaucrates étaient dans leurs petits souliers. Ils auraient bien voulu ne pas suivre les injonctions de la loi mais ils ne voulaient pas se placer dans l’illégalité : ils ne voulaient pas s’opposer à la tentative du gouvernement de se servir de la loi pour intimider les ouvriers et les amener sur la voie d’un compromis et d’une soumission au système. Au contraire, c’était exactement ce qu’ils souhaitaient.

Le 16 avril (2 semaines avant l’expiration du contrat collectif à renouveler), les trois syndicats avaient refusé une proposition d’augmentation de salaires : décemment, ils ne pouvaient présenter ça aux syndiqués. Prudemment, ils envisagèrent une action réduite : le refus des heures supplémentaires et des actions ponctuelles. Mais surtout pas la grève. Mais le mot d’ordre si vaseux et timoré des syndicats fut suivi si unanimement et avec tant de rigueur qu’en fait c’était pis qu’une grève. Tout fut complètement désorganisé. L’horaire n’existait plus. On ne pouvait compter sur rien. Ceux qui devaient voyager se retrouvaient devant un chaos total.

Le gouvernement ne pouvait que répondre par l’application immédiate de sa nouvelle loi : l’Industrial Court (le nouveau tribunal social) ordonna que la grève devait être "gelée" pendant 14 jours. Les trois syndicats. étaient condamnés à une amende. Ils firent rapidement machine arrière. Les cheminots devaient cesser immédiatement les actions ponctuelles. Mais certains des syndiqués ne l’entendaient pas de cette oreille. L’action était commencée et ils voulaient continuer [149]. Les travailleurs voulaient prendre une autre voie que celle de leurs leaders. Quelques semaines plus tard, ils allaient donner une autre forme à leur lutte : la grève totale.

La gauche dans cc nouveau conflit, s’était lancée sur des sentiers traditionnels. Elle critiquait durement les directions syndicales, lui prodiguait de "bons conseils" pour une meilleure stratégie des luttes sociales. Tracts et journaux clamaient sur tous les tons que "tous les syndicats anglais devaient lancer l’offensive et proclamer la grève générale contre l’IRA". Mais pas le moindre effort pour analyser le caractère présent des syndicats : ils ne voyaient en eux que des organismes qu’il suffirait de secouer pour les "radicaliser".

Il fallait une certaine dose de naïveté pour croire que sous le règne du capital, c’était possible d’amener les syndicats à prendre une position illégale ils n’avaient pas pu et pas voulu bouger lorsque la loi n’était qu’un projet. Cette naïveté n’était que l’autre aspect de cette incapacité de dégager les causes profondes de cet état de fait. La "gauche" ne comprenait toujours pas que les syndicats, organes de la société bourgeoise, ne pouvaient s’opposer aux règles de cette société, à sa législation.

Archimède avait dit un jour : "donnez-moi un point d’appui hors de la terre et je la fais basculer". Les travailleurs, classe appartenant au monde bourgeois, mais en même temps hors de ce monde [150] sont placés dans 1es conditions rêvées par Archimède avec son histoire de levier. Par leur nombre et leur masse, ils constituent eux-mêmes un puissant levier. Par centre, il manque aux syndicats aussi bien le point d’appui que le levier. Ils n’ont pas d’autre choix que de lutter avec la loi bourgeoise sur la base même de cette loi. Les trois syndicats des chemins de fer s’y préparaient bien.

Au prix d’efforts surhumains et usant du dernier sursaut de leur autorité affaiblie, les syndicats, exécutant fidèlement la décision du tribunal, réussirent finalement plus ou moins à faire respecter la période de gel ordonnée dans le cadre de la loi sur les relations sociales. Mais pour une courte période. Bien sûr, cela ne résolvait en rien la question du renouvellement du contrat collectif. A peine le délai de 14 jours était-il expiré que des actions spontanées explosaient partout. Les dirigeants syndicaux ne savaient que faire. L’idée d’une grève générale pourrait les sortir de ce guêpier leur était aussi étrangère qu’au Trade Union Congress, suprême instance syndicale.

Les syndicats prirent une autre voie : ils y furent en réalité contraints. Devant le tribunal spécial (Industrial Court), leurs mandataires expliquèrent que "les organisations avaient été abusées par leurs hommes de confiance à la base et qu’elles ne pouvaient être tenues pour responsable des décisions de grève n’émanant que de ces délégués rebelles". A ce moment là, les syndicats prenaient ouvertement des distances avec les actions de la base (qu’ils voyaient d’un mauvais œil depuis le début) ces actions devenaient formellement ce qu’elles étaient déjà dans les faits : la propre affaire des travailleurs.

C’était là une difficulté insurmontable pour le pouvoir et les instances officielles. Les patrons savaient bien sans doute, par leur expérience que les syndicats ne me gênaient pas leur mode da production et qu’ils agissaient toujours dans les cadres de l’ordre existant. Mais leur idéologie bourgeoise était un obstacle qui bloquait toute analyse pouvant les conduire à des conclusions justes au sujet du comportement des ouvriers. Ils ne pouvaient pas voir que la classe ouvrière était la négation même de la société bourgeoise. Quand les patrons sont confrontés à 1’opposition ouvriers-syndicats, ils sont bien obligés de la voir mais ils la voient sans vraiment la comprendre.

Cette compréhension échappe à leurs politiciens comme à leurs juristes. Cela explique que les lois qui étaient censées mettre fin aux grèves sauvages, rendaient les syndicats responsables et répréhensibles des actes de leurs membres. Tout l’édifice de l’Industrial Relation Act reposait sur une hypothèse fausse : l’identification des travailleurs aux syndicats. La loi elle-même avait mis en place une charge de dynamite qui devait exploser dès qu’on l’utiliserait.

Les syndicats étaient bien conscients de ce danger. Ils voyaient bien l’explosif et c’est pour ça que l’Industrial Relation Act ne leur avait jamais souri. Ils comprenaient qu’une explosion pourrait les atteindre gravement. Ils savaient qu’ils devraient supporter toutes les conséquences de la loi, en tant qu’organe de la société bourgeoise, mais que les travailleurs, eux, n’en supporteraient aucune. Ils pressentaient que leur existence même serait mise en jeu chaque fois qu’on ferait appel à la loi parce qu’à ce moment le conflit syndicats-travailleurs s’aggraverait dangereusement. Les fonctionnaires syndicaux comprenaient beaucoup mieux que les instigateurs de la loi que ce serait finalement un bien mauvais service rendu au capital.

Le secrétaire général des syndicats anglais, Vic Feather, déclara ouvertement et avec une étonnante franchise au gouvernement : "Vous feriez mieux de nous laisser le soin de gouverner la classe ouvrière au lieu de chercher à le faire vous même avec cette loi bâtarde et peu commode. Notre tactique est meilleure. Faites nous confiance pour endiguer la classe ouvrière. Nous sommes des spécialistes" [151]. Mais le gouvernement Heath était sourd à ce sérieux avertissement. Les tribunaux sociaux affrontaient les événements avec leur propre logique.

Le 11 Mai, en références aux clauses de la loi sur les relations sociales, l’ordre fut donné d’organiser un référendum dans les chemins de fer. Cet ordre fut approuvé par les instances supérieures. Il était affirmé "que l’économie nationale était menacée par cette action illégale" et "qu’on avait 1’ impression que les membres des syndicats n’avaient pas pu se faire entendre suffisamment" [152]. Certains milieux bourgeois pensaient que ce référendum tracerait une ligne de démarcation entre des leaders soi-disant "radicaux", "agitateurs" et la masse des syndiqués soi-disant "apathique". C’était une estimation fausse des rapports existants, mais le gouvernement se raccrochait fermement à cet espoir.

Bientôt, le ministre Mac Millan dut révéler à la Chambre des Communes que le résultat le "décevait énormément" ainsi que ses collègues. Il n’y avait pas la moindre trace de cette "masse apathique" dupée par les "meneurs". Dans un passé proche, les travailleurs avaient maintes fois ignorés les appels de leurs "dirigeants". Maintenant, lorsqu’ils agissaient d’une manière autonome, ils allèrent voter à 100 % avec l’intention d’impulser fortement les syndicats dans la lutte, 6 travailleurs sur 7 étaient pour continuer l’action.

Les faits montrent que les formes de la lutte de classe autonome tournent en dérision toute tentative de les enfermer dans un schéma rigide. Dans beaucoup de luttes, ce sont les travailleurs combatifs qui mettent les distances avec la bureaucratie ; qui les freinent. Cette fois, c’est la bureaucratie qui se désolidarisait directement des cheminots dans la salle du tribunal. Mais à ce moment, et très rapidement, les cheminots reviennent soutenir apparemment la bureaucratie syndicale, et mettant un autre aiguillage, contraint les leaders à prendre la direction exigée par ceux qui luttaient. A cc moment, ce n’étaient plus les fonctionnaires syndicaux qui mettaient la vapeur, mais les conducteurs de locomotive, les chauffeurs, les contrôleurs, ouvriers de la voie, etc.

Les leaders quoique peu coincés s’agitèrent. Le 8 juin, les 3 syndicats prirent la décision de lancer une action partielle. Mais ils prirent avant quelques précautions par crainte de la loi… qui entrait en vigueur définitivement le 13 juin. On ne pouvait deviner que trop facilement ce qui allait survenir. D’autant que les cheminots n’étaient pas les seuls à entrer dans la danse ; il se développait une atmosphère générale qui rendait pratiquement impossible aux organisations de freiner les luttes

En avril, les dockers de Liverpool montrèrent les dents pour s’opposer à l’extension des transports par conteneurs. On embauchait, pour ce travail dans les dépôts de conteneurs, de plus en plus de travailleurs non qualifiés à des salaires inférieurs. En 5 ans le nombre des dockers était tombé de 60 000 à 40 000. Les travailleurs du port, inquiets de cette évolution, tentaient de la stopper. Ils refusèrent de manipuler les conteneurs chargés ou déchargés par des travailleurs des dépôts. Les dépôts furent bloqués par des piquets de grève. Les syndicats des transports essayèrent de faire reprendre le travail normal. En vain. Les dockers refusèrent. Là-dessus, le syndicat fut condamné à 55 000 livres (à l’époque 700 000 francs) d’amende par le tribunal des relations sociales. Cela fit bien rire les travailleurs. Comme ils le déclaraient "cela ne les intéressait vraiment pas" [153].

Fin mai, quand fut connu le résultat du vote des cheminots, l’action des dockers s’était déjà étendue à tous les autres ports anglais. Le syndicat des transports fut menacé d’autres poursuites. Les "leaders" faisaient l’impossible pour que la grève cesse. Ils allèrent jusqu’à dire qu’ils "lanceraient une grève officielle" (sans dire quand) dans l’espoir que cette promesse vide suffirait à amener les dockers à renoncer à leurs propres actions. Ce qu’ils voulaient atteindre, c’était reprendre le contrôle total de leurs membres. Les syndiqués laissaient tout simplement les leaders causer.

Les dockers étaient aussi combatifs et décidés que les mineurs les mois passés. Dans d’autres secteurs, les travailleurs s’y mettaient aussi : des grèves éclataient, les usines étaient occupées, d’autres luttes s’annonçaient, des revendications de salaires se précisaient. Une décision fut prise dans les chemins de fer. Ni la direction des British Railways, ni les responsables syndicaux n’avaient envie de laisser les choses aller jusqu’à l’épreuve de force. Au dernier moment, le 12 juin, un compromis fut avancé. Si soudainement, sous la pression des événements qu’un quotidien pouvait écrire que "la paix avait été arrachée de justesse" [154].

C’est parce que les leaders n’avaient pas été suivis que la forteresse était tombée. Cette victoire fut minimisée par les chemins de fer, mais il était difficile de dissimuler que c’était dû uniquement à la lutte des travailleurs, bien que les syndicats s’en donnaient le mérite [155].

L’offre - acceptée - de British Railways, était de presque 14 % d’augmentation. Un coup au gouvernement aussi dur que celui des mineurs en mars [156]. Avant la grève il soutenait que plus de 10 % entraînerait l’inflation. Mais un coup encore plus dur attendait le gouvernement.

Il y eut en effet un épilogue, le lendemain même de l’accord. ça ne se passait pas sur les quais déserts des gares où les voyageurs attendaient en vain. ça se passait dans la salle du tribunal, sous les yeux de la Justice. C’était la conséquence indirecte de ce que les défenseurs des syndicats des chemins de fer avaient soutenu devant le Tribunal social.

La Cour suprême (High Court) décréta que la direction syndicale n’était pas responsable des actes de ses shop-stewards. Le sol commençait à se dérober sous l’édifice de la loi sur les relations sociales. La bombe juridique qu’elle cachait en son sein avait explosé.

En apparence, mais en apparence seulement, le mouvement syndical ne s’en était pas trop mal tiré. Le syndicat des transports (TGWU), par exemple, se trouvait à ce moment dans une impasse. Il ne pouvait assumer sa fonction, "telle que l’avait exigée le tribunal social pour les conteneurs, c’est-à-dire se faire obéir de ses shop-stewards (ceux qui organisaient les piquets de dépôts de conteneurs) et les faire rester dans le rang. S’il essayait de le faire nul doute que les grèves sauvages s’étendraient. Le mouvement deviendrait alors entièrement non-officiel et le mythe syndical plus sûrement sapé. Mais s’il s’associait plus au moins à ceux qui luttaient, pour maintenir le mythe syndical et contrôler à nouveau les travailleurs, il devrait, sans aucun doute comparaître devant le tribunal social. Après des tentatives avortées de reprendre les choses en mains, le TGWU conclut qu’il n’y avait rien à faire.

Sur ces entrefaites, le jugement de la cour suprême confirmait cette attitude. Les syndicats étaient, pensaient-ils, sortis d’affaire : plus de danger de risques de lourdes amendes à cause des grèves sauvages. Mais un autre danger se pointait à l’horizon, un danger qui n’était pas moins grave. L’identité entre syndicats et travailleurs était la fausse hypothèse sur laquelle la loi était construite, mais c’était aussi la base de toute l’idéologie syndicale. Pourtant, la question de l’avenir des syndicats (posée jadis par la commission Donovan et toujours actuelle) ne préoccupait plus tellement les dirigeants anglais. C’était pourtant toujours un sujet brûlant qui méritait réflexion. Mais une autre question était alors à l’ordre du jour : comment la classe dominante pourrait-elle encore utiliser l’arme de la loi sur les relations sociales après la décision de la Cour suprême.

Il venait d’être clairement établi que le syndicat des transports ne pouvait plus être condamné par le tribunal social pour les agissements de ses membres. Et de plus il venait encore une fois de réaffirmer sa solide opposition à la grève. Alors les patrons décidèrent de faire condamner à leur place 3 shop-stewards dockers de Londres. Ceux-ci faisaient le piquet de grève devant un dépôt de conteneurs et, à ce qu’on disait, étaient les instigateurs de la grève : ils ne pouvaient donc pas fuir leurs responsabilités.

En fait, les 3 shop-stewards (Vic Turner, Bernard Steer et Alan Williams) ne se dérobèrent pas. Ils pensaient qu’ils n’avaient de comptes à rendre non au tribunal social mais à leurs camarades de travail. "Nous n’acceptons aucun ordre des juges" expliquait Mr Steer. "Nous suivons seulement les décisions prises par ceux qui nous ont élus comme shop-stewards" [157]. Vic Turner déclarait "nous ne reconnaissons pas le tribunal" [158]. Quand le juge social John Donalson entra dans la salle d’audience à l’heure dite, il ne put rien juger : les accusés étaient absents.

Sir John prit aussitôt des mesures pour faire respecter la justice bafouée. Un tel comportement était un "outrage au tribunal" (contempt of court). Si les 3 hommes ne se présentaient pas le lendemain matin, ils seraient condamnés. Les shop-stewards ne furent pas du tout intimidés. Ils firent savoir qu’en aucun cas ils ne se dérangeraient pour aller devant le Tribunal social. "Venez m’arrêter" déclara B. Steer "je serais dans le piquet comme tous les jours" [159].

La situation devenait aussi critique qu’à Birmigham du temps de la grève des mineurs. "Nous ne sommes pas si importants que ça" disaient les 3 dockers "quand on nous aura arrêtés, d’autres prendront la place aux piquets. Et la prison n’est pas assez grande pour enfermer 44 000 dockers" [160]. A Whitehall, le cabinet tenait un conseil d’urgence [161]. Heath, premier ministre proclama à la TV anglaise "Il faut à tout prix maintenir la loi et 1’ordre" [162]. Dans tout le pays, les travailleurs des ports entraient dans la bagarre. Les dockers se mettaient en grève par milliers au moment même où à Londres, dans leur quartier général, les leaders du TGWU discutaient gravement s’ils devaient ou non lancer une grève nationale [163]. Ces grèves avaient éclaté avant même que n’expire l’ultimatum de Sir John Donaldson. Un comité formé à la base, menaçait le gouvernement d’un action d’ampleur nationale [164]. A la Chambre des Communes, la situation était considérée comme "révolutionnaire" [165].

Ce n’était nullement une exagération. 35 000 dockers, le matin du jour décisif, entraient en grève dans tous les ports anglais [166]. La nouvelle se répandit que les dockers marchaient sur le Palais de Justice où siégeait le Tribunal [167].

A ce moment crucial, le gouvernement réagit. Il fit exactement ce qu’il avait fait en mars l’année d’avant lorsqu’il envoya un ministre sur place à Birmingham après les appels de détresse des autorités locales. Cette fois, ce n’était pas un ministre mais un avocat. Il arriva exactement à 20 heures devant le Tribunal social, là il se dit être "the official solicitor". Il expliqua qu’il défendrait les shop-stewards. Et le mandat d’arrêt lancé par le tribunal fut retiré. On venait d’éviter de justesse une grève générale que préparaient de nombreux sympathisants et de larges couches de travailleurs. Mais, une nouvelle fois, faute la procédure de la loi sur les relations sociales volait en éclat. Un nouvel acte du drame social permanent venait de voir une nouvelle capitulation totale du gouvernement. Les patrons allaient bientôt devoir suivre cet exemple.

La classe dirigeante ne se faisait aucune illusion sur la situation. Le Guardian se demandait : "Le pays devra-t-il affronter toute une série de grèves dévastant tout, en raison des mauvaises loi du gouvernement Heath, qui lui-même fait la démonstration de l’inefficacité de sa propre législation ?" [168]. La réponse, bien sûr, était non : l’idée courait maintenant que la loi était "malvenue pour la reine et pour le pays", ce qui voulait dire qu’elle s’était révélée être un obstacle déjà publié là-dessus, l’opinion du secrétaire du TGWU, Jack Jones : "les patrons sensés laisseraient toujours dans le placard la loi sur les relations sociales" [169].

Après la grève des dockers, on vit les conflits nombreux se régler par des tentatives de conciliation embryonnaires, c’est-à-dire par une voie toute différente. La Fédération patronale anglaise pensait qu’avec les syndicats ils pourraient arrivés à former un conseil de conciliation. Le président des TUC, Vic Feather salua cette initiative car "les patrons comme les syndicats étaient menacés par les actions incontrôlées des travailleurs" [170].

On en était à la fin juin. L’été s’annonçait beau. Pour la première fois en Grande-Bretagne, le soleil se levait sous un ciel sans nuages. C’était le moment d’aller à Hyde Park admirer les fleurs. Personne ne se doutait que la plus grande bataille de l’année n’était pas encore passée. En l’espace d’un mois, la tempête allait se lever, plus impitoyable que jamais.

11) Tout ne tient qu’à un fil

Au milieu des événements de juin, le Daily Telegraph avait trahi le secret longtemps dissimulé de la loi sur les relations sociales. Pendant ces jours agités, le syndicat des transports, TGWU désespéré au début par les décisions du Tribunal de rendre les syndicats responsables, ouvrait enfin souffler puisque la cour suprême les avait dégagé de cette responsabilité. Les dockers quant à eux infligeaient au gouvernement sa 4ème défaite en 4 mois. Le journal expliquait que la "loi n’aurait jamais dû s’appliquer aux grèves ordinaires menées par les syndicats" [171], (souligné par l’auteur). C’était l’heure de la vérité

Ce n’était pas agréable à entendre pour la bourgeoisie, mais elle n’avait qu’à s’en reprendre à elle-même. Ce n’étaient pas les mises en garde qui avaient fait défaut. 2 mois avant à peine, un ami loyal, Jack Jones, secrétaire du TGWU "dont le but n’était pas de lutter contre le capitalisme" (c’est ce qu’il disait de lui-même) avait essayé de faire comprendre aux dirigeants que "si les syndicats sont obligés de freiner sans arrêt les luttes, le désordre s’ensuit automatiquement car les travailleurs prennent eux-mêmes l’initiative" [172].

La bourgeoisie avait de sérieuses raisons de se souvenir de ces paroles, mais c’était déjà trop tard. Non seulement les travailleurs avaient pris l’initiative, mais toutes les contradictions sociales réelles tout d’un coup faisaient surgir des failles dans tout le pays : les lignes de rupture, ce n’était pas entre le gouvernement et les Trade Unions, mais entre la classe dominante et le prolétariat. Les syndicats en étaient au point mort. En tant qu’organismes de vente de la force de travail, en tant qu’organes de la société bourgeoise, ils ne pouvaient pas se dresser contre elle et en ce moment crucial, malgré tout le baratin déversé à l’occasion, ils étaient condamnés à l’impuissance. Institutions valables pour une période de paix sociale, ils se révélaient tout à fait impropres à la lutte de classe. Celle-ci ne s’en déchaînait pas moins violemment.

Ce que les syndicats ne pouvaient pas faire, leurs simples adhérents le réalisaient. Ce que les syndicats négligeaient, les ouvriers le reprenaient. La loi sur les relations sociales n’était pas brisée par une action syndicale ou politique, mais réduite à néant par la dimension de faits quotidiens (ce qui était la même chose). C’est ce qu’ignoraient les travailleurs engagés dans les luttes sociales autonomes.

Les journaux recevaient d’innombrables lettres accusant les syndicats d’enfreindre la loi : tous ces correspondants avaient tort. Lord Stamp, député, avait raison par contre lorsqu’il écrivait au Daily Telegraph : "le pays est en proie à une crise profonde, telle qu’on n’en jamais connue dans l’histoire anglaise" [173]. Ce qui était nouveau dans la situation présente et dans la crise décrite par Lord Stamps, c’est que les travailleurs agissaient par eux-mêmes.

Ce seul fait transformait fondamentalement tout ce qui se passait. Le Daily Telegraph avait parlé de grèves "normales" mais le réformiste allemand Edward Bernstein disait déjà de ces grèves, près de 70 ans avant qu’elles étaient des "conflits internes du capitalisme" [174]. C’était parfaitement juste si on appliquait ces paroles aux grèves syndicales. Les grèves que menaient en Angleterre mineurs, cheminots, dockers dépassaient de loin ces modèles. Les caractères de "conflit interne" disparaissaient alors comme par enchantement.

La loi sur les relations sociales avait pratiquement cessé d’exister : les travailleurs agissaient en l’ignorant totalement. Pourtant le 17 juin 1972, Carr, ministre du travail déclara à la Chambre des Communes "qu’il ne fallait pas se méprendre : là loi était toujours là et resterait là" [175]. C’était au moment où se jouait la comédie dont, les 3 shop-stewards étaient les vedettes. Sir John Donaldson était l’adversaire et "l’official solliciter" faisait le comique. La loi devait supprimer les grèves sauvages : il était évident que pour ce but elle était parfaitement inefficace. Pour les masses c’était de la merde e pour les autres un fantôme. Cela devait être encore plus clair bientôt, même pour le ministre qui continuait d’affirmer son autorité.

Deux jours auparavant, les 3 shop-stewards étaient encore sous le coup d’une arrestation. Le député Loughlin avait évoqué devant la même chambre des Communes toute l’horreur d’une "situation révolutionnaire dans le pays" [176]. Les dockers eux-mêmes n’en menacaient-ils pas d’appels les travailleurs anglais d’une grève générale ? Le retrait du mandat d’arrêt et la satisfaction accordée aux dockers par les patrons avait écarté - définitivement semblait-il - le danger d’une telle situation révolutionnaire. Pourtant quelques semaines plus tard, cette perspective se réalisait, eu au-delà même de ce que le député avait laissé entrevoir.

En l’espace de 3 semaines, tout ce qui s’était passé en Angleterre durant les 6 premiers mois de l’année, se répéta sur la scène de l’histoire. Le même soulèvement de masse, le même pouvoir de décision, la mmême volonté de lute, les mêmes sacrifices, les mêmes héros de la lutte de classe qui parcouraient le pays comme les mineurs quelques temps auparavant, la même fièvre dans tous les foyers ouvriers des régions industrielles, la même frayeur des possédants, les mêmes poursuites contre quelques shop-stewards, le même déroulement général…tout se répétait comme le final qui surpassait tous les événements précédents.

Du 22 au 31 juillet 1972, la tension monta jour par jour pendant 10 jours. Un certain WR Bentley écrivant au Daily Telegraph décrivait "Aujourd’hui, les masses sont descendues dans la rue pour manifester. Elles se mettent en grève et pèsent de tout leur poids sur l’économie. Que feront-elles demain ? Quand elles auront conscience qu’elles peuvent attaquer en toute impunité, n’étendront-elle pas leur pouvoir jusqu’au jour où seules les armes pourront alors les arrêter ?" [177].

Laissons de côté la question de savoir si, dans une telle situation, les armes peuvent réellement sauver la classe dominante. L’inquiétude de Mr Bentley était pleinement justifiée de son point de vue de classe. L’ordre bourgeois repose sur le fait que les travailleurs obéissent aux ordres des autres. Dès que les travailleurs refusent d’obéir et commencent à diriger eux-mêmes leur propre vie, cet ordre commence à vaciller.

En fait les travailleurs n’étaient pas très loin du point où la question du pouvoir se posait, même si la plupart des acteurs du drame social n’en sont pas du tout ou qu’à peine conscients (comme c’était le cas à ce moment).C’étaient bien ce qui caractérisait la situation. Les messes luttaient rarement en connaissant leur capacité. Ils s’en rendent compte seulement au cours de la lutte et d’autant mieux que le combat fait rage plus longtemps. Les luttes de classe en Angleterre allaient-elles durer jusqu’à ce que ce processus soit engagé ? Où commençait-il exactement ? Ou bien était-il déjà engagé ? C’était là la question. Tout, en Grande-Bretagne, ne tenait qu’a un fil.

La "paix" avait semblait-il commencé en juin, mais ce n’était qu’une trêve. Seulement une de ces périodes où les journaux écrivent "il ne se passe rien de nouveau" sur le front du la lutte des classes. Pourtant il y avait toujours des occupations d’usines. Les ouvriers d’une imprimerie de Londres avaient organisé un "work-in" sur le modèle des ouvrières de Fakenham [178] et obligé les autres syndicats impliqués dans l’affaire à les soutenir [179]. En province en plus, de telles actions étaient aussi nombreuses. De plus en plus, des catégories relativement importantes de travailleurs entraient en lutte. Les employés municipaux de Birmingham essayèrent en vain d’amener les syndicats à lancer une grève [180]. Les ouvriers de l’usine de machines WW Cripps de Coventry (du trust BLMC) étaient en grève [181]. A Solihill, près de Birmingham, le secteur transport de l’usine Rover était stoppé et plus tard 4 000 ouvriers suivaient leur exemple [182]. L’agitation gagnait les chantiers navals du pays qui revendiquaient sur les salaires et les conditions de travail [183].

Début juillet des difficultés surgirent de nouveau dans le port de Londres. De nouveau à propos du chargement et du déchargement des conteneurs _. Qui pouvait être classé docker qualifié et qui restait hors de cette fonction. Comme à Liverpool, le développement des techniques bouleversait les situations acquises.

Des conteneurs géants faisaient leur apparition ; le capital engagé dans les ports y avait consacré d’énormes investissements. Cela nécessitait bateaux et grues spéciaux. Le profit pour les firmes était important : plus besoin d’arrimeurs, grues et grutiers étaient fortement réduits. La pose des conteneurs sur plates-formes des wagons ou de camions ne nécessitait aucune aptitude particulière et selon les estimations capitalistes, pouvait être bien moins payé que le travail habituel des ports. De plus en plus, les arrimeurs traditionnels étaient éliminés au profit de nouveaux embauchés moins payés ; c’était, manœuvré par les firmes, des concurrents qui privaient les dockers de leur travail.

Quand les dockers de Londres entreprirent de lutter pour leur propre existence, quelques semaines après leur grève de solidarité pour ceux de Liverpool, les dirigeants des dépôts de conteneurs me refusèrent à toute concession. Tout ce qu’ils proposaient, c’était de former une commission d’études avec le TGWU (syndicat des transports) peur étudier la question du travail temporaire et celle d’un travail de remplacement pour les dockers en surnombre. En aucun cas ils ne voulaient discuter sur les bases avancées par un comité de dockers de la base.

La commission en question fut formée : y participaient notamment entre autre Jack Jones secrétaire général du TGWU et Lord Aldington, directeur général du port de Londres (port of London Authority) qui était ami personnel de Heath, premier ministre et un des plus éminents hommes d’affaires et banquiers [184]. Il en sortit une série de recommandations qu’on baptisa "Rapport Jones-Aldington". L’essentiel avait déjà été tracé par les deux personnages lors d’un lunch donné par eux l’été précédent. Le quotidien bien informé qui rapportait cela, trouvait que les bonnes relations entre Lord Aldington et Jones étaient une bonne chose mais laissait quand même percer son étonnement. Visiblement la "personnalité puissante" du Lord de la finance mettait plus de poids dans l’affaire que la présence de la créature des syndicats ou de tout autre bureaucrate.

Les dockers n’avaient plus grand-chose à apprendre de ce côté. Depuis la fin de la guerre, ils avaient fait l’expérience de leurs leaders au cours de maintes grèves sauvages ; et tout dernièrement encore le mois de juin précédent. Ce même Jack Jones avait cherché à miner leur action et refusé une grève nationale. Ils ne le considéraient pas le moins du monde comme leur défenseur. Sans attendre que leurs exigences soient discutées, ils se mirent en grève à Londres. Et sans hésiter, ils occupèrent immédiatement les dépôts de conteneurs avec des piquets de grève. Là aussi, tout travail fut arrêté.

Il semblait à ce moment que l’on ait tourné les pages du calendrier plusieurs mois en arrière. Les patrons des firmes de conteneurs accusèrent le syndicat des transports. Comme celui-ci, en vertu de l’arrêt de la cour suprême, ne pouvait être tenu pour responsable des actes de ses membres, de nouveau, quelques shop-stewards furent convoqués devant le tribunal des relations sociales. Non plus 3 mais 5 cette fois. De nouveau Vic Turner, Bernie Steer et 3 autres. Les accusés répondirent "qu’ils n’avaient rien à faire avec ce tribunal social et qu’ils ne comparaîtraient pas". Le Président du Tribunal lança de nouveau un mandat d’arrêt. Toute la classe ouvrière avait les yeux tournés vers ces cinq hommes. Et ça commençait à bouger dans d’autres ports anglais.

La mèche était déjà fixée au tonneau de poudre. Le compromis de juin avait provoqué maintes protestations. Les dockers en colère l’avaient condamné alors "comme la plus grosse saloperie depuis Munich" [185]. La période de "paix sociale" de juillet avait pourtant vu des actions sauvages réduites dans les docks. Il ne fallait pas grand-chose pour provoquer l’explosion. Le comité national des shop-stewards des dockers menaçait pour la seconde foie de lancer une grève nationale - en dehors du syndicat. Le gouvernement laissa le cours de la justice se dérouler. Il avait peur de perdre un prestige qu’il avait perdu depuis longtemps.

Le vendredi 21 juillet, les 5 shop-stewards furent arrêtés et incarcérés à la prison de Pentonville au nord de Londres. Ce fut comme une réaction eu chaîne. La classe dominante espérait peut-être que les dockers resteraient isolés car ils luttaient pour maintenir des privilèges que leur enviaient beaucoup d’autres travailleurs. Peut-être aussi spéculait-elle sur l’opposition entre dockers et ouvriers des dépôts de conteneurs, que maintes frictions pouvaient confirmer. Mais les travailleurs des dépôts furent les premiers à s’arrêter spontanément pour soutenir les dockers. Des milliers d’autres vinrent après. L’étincelle avait allumé la mèche et l’incendie ravageait le pays. En deux jours, la classe dominante anglaise affrontait une lutte de classe qui surpassait celle de mars et de juin.

Dans la nuit du 21 au 22 juillet les typographes des grands journaux anglais arrêtèrent le travail. Il n’y eut pas de journaux pendant presque une semaine. Les typographes des 2 grandes imprimeries de Londres refusèrent toute commande et se mirent au service du comité de grève autonome des dockers pour publier des communiqué ; à toua les travailleurs anglais. Le travail cessa dans tous les ports. Londres, les bus disparurent totalement de la circulation, les conducteurs, la plupart de couleur, bloquaient les transports publics.

Le samedi 22 juillet, toutes les usines d’automobiles anglaises étaient en effervescence. Le lundi 24 juillet les métallos et les mineurs entraient an action. Les travailleurs des grands marchés de Londres : Covent Garden (légumes) et Smithfield (viandes) étaient en grève. British Leyland aussi. Et dans le sud du Pays de Galles, les mineurs ne descendaient plus.

Le mardi 25 juillet, les mineurs de Nottingham, ceux qui avaient déjà animé la bagarre des mines, annonçaient une nation nationale dans les mines et la métallurgie. Rolls Royce à Bristol entrait dans la lutte. On en discutait à Heathrow, l’aéroport de Londres. Les éboueurs de Brighton stoppaient le travail et la grève s’étendait chez 35 000 mineurs du pays de Galles. La semaine avait bien commencé. Ça continua.

Une vague de grèves sauvages déferla sur le pays. La radio et la télé annonçaient d’heure en heure de nouvelles actions de nouveaux désordres, de nouveaux conflits sociaux. Le mercredi 26 juillet, on ne pouvait guère douter que la grève générale sauvage à la base était en marche. En peu de temps, elle serait une réalité bien concrète. Les 5 shop-stewards n’étaient pas les seuls à défier la loi bourgeoise mais avec eux, toute la classe ouvrière anglaise. La tactique était la même que celle utilisée avec succès par les mineurs au début de l’année : les brigades volantes de combattants étaient sur les routes pour expliquer dans tous les coins du pays la lutte du prolétariat [186]. Début juillet, un gréviste au piquet du dépôt de conteneurs de Londres le "Midland Cold Storage" avait déclaré que "les sentences du tribunal social n’avaient pas plus de valeur que du papier à chiotte" [187]. Apparemment, c’était la devise de tous les travailleurs anglais.

Pendant ce temps, il se passa à Londres ce que les mineurs avaient menacé de faire à la mi-mars, au moment décisif de leur action à l’extérieur du dépôt de charbon de Birmingham. Des centaines de dockers et travailleurs des conteneurs s’étaient rassemblés spontanément devant les grilles da la prison de Pentonville. C’était tout autre chose qu’une manifestation pacifique devant le siège du parlement organisée par les responsables syndicaux. Cette foule de travailleurs se faisait de plus en plus menaçante. La tension montait, tout le monde se libérait dans un véritable soulèvement populaire. On réquisitionnait des bus et des camions pour barrer les rues et empêcher les renforts de police de parvenir sur les lieux. On essaya de prendre la prison d’assaut. Il y eut une bataille de rue acharnée avec les flics. Pendant deux jours les défenseurs de l’ordre bourgeois tinrent la situation en mains. Mais étaient-ils capables de tenir longtemps, Ce n’était pas sûr. Déjà les mineurs du Pays de Galles demandaient aux dockers si le moment n’était pas venu de marcher mur Londres.

Les syndicats anglais faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour reprendre les rennes, C’était bien compréhensible. Le lundi 24 juillet, le président du TUC, Vic Feather était reçu par Heath, premier ministre à Downing Street. Il lui déviera que "le mouvement syndical se trouvait dans une situation des plus difficiles par suite de l’arrestation des 5 hommes. Mais qu’il n’était pas responsable de l’organisation de la grève de protestation nationale". Le premier ministre ne mettait pas en doute ces paroles, mais ça ne faisait pas avancer les choses d’un seul pas. Alors que Feather se justifiait ainsi, la grève déferlait sur le pays irrésistiblement. Le déluge auquel ni le gouvernement, ni les syndicats ne croyaient était déjà là et les syndicats promettaient tout juste de ne pas y ajouter quelques seaux d’eau...

La vague des grèves sauvages s’était enflée comme jamais auparavant en Grande-Bretagne en un seul et même moment. M. Feather remarqua enfin qu’il se passait quelque chose. Et tout à coup, le mouvement syndical anglais lança une "grève de protestation nationale"... de 24 heures seulement. Pour le lundi 31 juillet. Le but évident, c’était de tenter d’enterrer l’action autonome des masses.

Le gouvernement préféra pourtant ne pas trop compter sur les talents d’ensorceleur, de Feather. Il préférait aller à Canossa tout comme Churchill l’avait fait 31 ans plus tôt. C’était en pleine guerre en 1941 et les mineurs de Betteshanger dans le conté de Kent s’étaient mis en grève. On en avait mis en prison avec les lois de guerre. Le gouvernement d’alors, comme celui de Heath clamait qu’il "ne connaît pas sous la menace". Une grève de solidarité se déclencha, et il fut bien obligé de céder. Fin juillet 1972, les journaux parlaient de cet événement, tout comme ils auraient parlé de l’histoire légendaire de Tolpuddle. "Ceux gui siègent en haut devront capituler, nous sommes prêts à l’épreuve de force" entendait-on devant la prison de Pentenville.

Et Heath capitula : le jeudi 27 juillet, pour la 2ème fois et sans que les dockers emprisonnés ou aucun de ceux qui luttaient l’ait sollicité [188], "l’Official Solliciter" réapparut à la barre du Tribunal social. Les 5 shop-stewards furent libérés. Des scènes indescriptibles se déroulèrent devant la prison de Pentonville. Le mouvement autonome remportait sa victoire la plus spectaculaire de l’année.

Plus question de savoir si les 5 héros rentreraient en prison ou si les piquets des "Mildland Cold Storage" étaient illégaux. Comme dans toute "situation révolutionnaire", les objectifs avaient changé au cours de la lutte. Tout autre chose était en jeu. Ce qui se jouait, c’était de savoir qui exercerait le pouvoir dans le pays : les travailleurs ou la bourgeoisie.

C’est une question qui allait mettre longtemps à se résoudre. Quand la nouvelle se répandit que les actions de masse avalent fait libérer les "héros", les masses en action disparurent apparemment de la surface. La question était pourtant toujours au programme. Tout le monde pouvait le voir et personne n’avait d’illusions à ce sujet. Dans un quotidien, on pouvait lire que les travailleurs, en mettant la loi sur la touche, avaient fait un pas de plus pour amener la fin de la démocratie [189]. Remarque fort juste car elle se fondait sur les rapports politiques permettant à la classe dominante d’assurer sa "démocratie".

Tout ce qui en découlait était discuté dans la presse de manière approfondie. Le mouvement de grève à la base allait en s’atténuant mais on se faisait de moins en moins d’illusions sur les conséquences de ce qui venait de se passer. L’une de ces conséquences pourrait bien sûr tout d’abord la "fin du mouvement syndical traditionnel. Il en resterait bien une façade mais son importance réelle serait faible" [190].

C’était sérieux pour l’ordre dominant. Patrons et bureaucrates syndicaux en étaient bien conscients. Il se hâtèrent de mettre en place les procédures de conciliation évoquées un mois avant. Campbell Adamson, directeur général de la Fédération des Patrons de l’industrie anglaise (CBI) et Vie Feather se mirent d’accord pour qu’elles fonctionnent dès le 1er septembre. Le 31 juillet, leurs membres étaient désignés. Campbell Adamson expliqua "qu’on avait fait un pan important pour améliorer les rapports sociaux. C’était dépeint comme un "traité de paix entre les syndicats et les patrons" [191].

Le gouvernement salua ce pacte avec une évidente satisfaction. Mais en même temps il affirmait à chacune des parties qu’il n’y avait aucune raison pour abandonner l’Industrial Relations Act : "la loi reste la loi" [192]. La défaite était évidente mais l’apparence était sauve.

Un traité de paix ne veut pas dire la paix éternelle. Les dockers se battaient encore pour les mêmes raisons qui les avaient conduits à la grève, quelques semaines auparavant. On escomptait que, leurs camarades libérés, ils retourneraient au travail. C’était un faux espoir. Leurs délégués élus rejetèrent les recommandations du rapport Jones-Aldington. Par 38 voix pour, 28 contre et 18 abstentions ils votèrent la grève générale officielle des docks [193]. Les TGWU devaient suivre. ça ne signifiait pas un blanc-seing à Jack Jones dont les "recommandations" et les propositions d’actions inefficaces avaient été rejetées. Après comme avant, c’est la base qui décidait de ses méthodes de lutte. On coupait l’herbe sous le pied de la grève générale autonome à la base mais les ports anglais restaient totalement paralysés par la grève. Il apparut bientôt que les travailleurs des ports détenaient une position stratégique, tout comme les cheminots ou les mineurs. En quelques jours l’Angleterre commençait à s’apercevoir du manque d’approvisionnement en marchandises de toutes sortes. Le gouvernement, décréta l’Etat d’urgence le 4 août à minuit.

Un autre intermède se déroulait en même temps sur une autre scène. Cinq Lords de la Chambre des Lords, chargée de l’application de la loi, et en même temps la plus haute instance juridique du pays, annulèrent la décision de la Cour suprême à propos de la responsabilité des syndicats dans les actes de leurs membres ou des shop-stewards. C’était un renversement total : les syndicats pourraient de nouveau avoir des comptes à rendre devant la loi. La loi sur les relations sociales allait peut-être pouvoir être appliquée. Mais un journal expliqua que "par leur décision même, les cinq Lords ont rendu totalement impossible toute application de la loi" [194].

De nouveau on retournait en arrière. Au ment où on avait affronté le destin quelques mois auparavant. Mais ça ne pouvait plus guère être fatal. On avait ramis son vieux manteau à l’Industrial Relation Act, mais un manteau en lambeaux suite à la bataille. A travers les déchirures on pouvait voir qu’il n’en restait qu’un squelette. La loi, en si piteux état, ne pouvait guère impressionner la classe ouvrière.

On s’aperçut rapidement que le journal avait vu juste dans sa critique de la position des cinq Lords. Pendant toute la durée de la grève des docks, la loi resta dans le placard, ni pour cette grève, ni pour d’autre grèves. Depuis le début août, il y avait toujours des occupations d’usines dans le Nord Ouest [195]. Une grève des employés du nettoiement au ministère de la guerre durait depuis la dernière semaine de juillet sans qu’on en voie la fin prochaine [196]. Les mineurs refaisaient grève [197]. Ce que Lane et Roberts avaient cherché à expliquer à propos de la grève de Pilkington était parfaitement visible maintenant : "l’ordre dominant de la société, la place réelle des syndicats, le caractère du travail dans le capitalisme et le principe d’autorité rendaient inévitables les luttes autonomes des travailleurs" [198].

Les syndicats pouvaient tenter maintenant de freiner les luttes autonomes sur une base renouvelée comme celle du compromis entre Feather et Campbell Adamson. Mais ce n’était pas aussi facile qu’avant. Par exemple, la grève des dockers que le syndicats avait été forcé de soutenir bien contre son gré ne put se terminer que le 17 août. Elle finissait par un compromis qui donnait aux dockers de plus grands avantages que ceux prévus par la commission Jones-Aldington, mais qui restait en deçà des revendications. Des incidents éclatèrent à ce moment, analogues à ceux qu’avait dû affronter Tom Jackson à Hyde Park lorsqu’il fit cesser la grève des ports [199]. A peine le travail avait-il repris dans les ports que les travailleurs du bâtiment se mirent en grève. Et de nouveaux conflits se profilaient à l’horizon.

Il était bien évident que le rôle des syndicats n’avait pas changé. C’était bien ce qu’on pouvait prévoir et les illusions de la "gauche" comme toujours contredisaient la pratique des travailleurs. Début septembre se tint à Brighton le congrès des syndicats. Non seulement le cheval boiteux peinait derrière les événements mais aussi derrière la charrette capitaliste pour attraper son picotin d’avoine.

Combien de temps encore boiterait-il ainsi sur les routes d’Angleterre. On ne pouvait le savoir. Aussi longtemps que le capitalisme lui-même, au développement duquel il était indissolublement attaché. Mais déjà le jeune poulain du mouvement autonome des travailleurs trotte sur les mêmes routes d’Angleterre. En 1972, la classe dominante a pu le voir se montrer fièrement.

Ce mouvement autonome des travailleurs ne se présente nullement comme révolutionnaire. Les travailleurs ne se mettent pas en mouvement parce qu’ils veulent "faire la révolution" mais, comme on l’a déjà dit, parce qu’ils réagissent contre les rapports qui déterminent dans leur totalité leur situation de prolétaire. Il est compréhensible que les travailleurs soient encore le plus souvent peu revendicatifs, conservateurs, bornés et lâches. Mais sans qu’ils en aient conscience, leur lutte aboutit à une situation révolutionnaire d’où ils ressortent différents de ce qu’ils étaient avant. C’est le processus qu’on a pu observer en Grande Bretagne au cours de cette année mouvementée de 1972, C’est la leçon qu’on peut en tirer.

Fin juillet, quand la foule des ouvriers assiégeait la prison de Pentonville à Londres, un membre de la soi-disant "gauche" accrocha un docker et se vit répondre "Ah ! si tu savais comme j’en ai marre. Mes oreilles me font mal en écoutant toue les gens qui viennent me dire comment faire la révolution. Je suis ici pour faire sortir mes copains de prison [200]. On discutera de la révolution plus tard".

Ces travailleurs anglais, par ces paroles, caractérisaient bien le mouvement autonome des travailleurs. Un mouvement qui n’en est qu’à ses débuts. En Angleterre, aujourd’hui, il est clair que l’avenir lui appartient.

12) Qui gouverne le Pays ?

Lorsque le premier ministre conservateur Heath eut décidé d’annoncer qu’il avançait les élections, il avait posé aux électeurs une question très simple : "Qui gouverne le pays ?"

La réponse qu’il reçut le 28 février 1974 fut à la fois brève et claire : "En tout cas pas vous". Ces mots simples contenaient tout ce qu’on pouvait dire de ce qui s’était passé avant en Grande-Bretagne. Ils ne laissaient aucun doute sur qui avait été battu et ils montraient clairement qui avait gagné. Tout cela était une conséquence directe de la situation anglaise. Les élections étaient apparemment un événement politique mais, malgré tout, Heath ne fut pas renversé au cours d’une lutte politique mais au cours d’une lutte sociale. Et ce n’était pas le leader de l’opposition travailliste Harold Wilson qui était victorieux, mais la classe ouvrière britannique.

Il est vrai que "Monsieur" Wilson se présentait lui-même ainsi que "son" parti travailliste comme le représentant de la classe ouvrière. Mais il y avait en réalité une contradiction immense entre ce que Monsieur Wilson prétendait être et ce qu’il était en réalité. Une contradiction semblable existe entre les travailleurs britanniques et le mouvement syndical en Grande-Bretagne qui se présente - bien à tort - comme leur défenseur social. La chute de Heath n’était causée ni par le parti travailliste, ni par les Trade Unions. Heath fut balayé par les mineurs, les cheminots et les dockers. Eux seuls étaient les architectes de la défaite des conservateurs en ce début de mars 1974. Cette victoire n’était pas le fruit d’une seule bataille. Heath avait bien déposé les armes devant les mineurs en action depuis novembre 1973, mais ce n’était que la dernière bataille d’une guerre qui avait duré, avec quelques interruptions, plus de deux ans sept mois après qu’elle eût été déclarée. Cette dernière bataille était seulement la bataille décisive qui décidait de la fin. Comme il avait fallu attendre deux années après la bataille de Stalingrad jusqu’au V day, il s’écoula un an et demi entre la Stalingrad de Heath et la capitulation. Il faut remonter à son Stalingrad pour comprendre comment il était possible qu’il soit obligé de quitter sa position de premier ministre sans que le parti travailliste l’eut brisée.

Heath lui-même se rendait compte qu’en février 1974 il n’affrontait pas une lutte politique mais une lutte sociale. Avec sa question "Qui gouverne le pays", il ne voulait pas du tout dire que dans la bataille électorale, les deux antagonistes qui s’affrontaient étaient Wilson et lui-même. Il voulait faire décider, au moyen d’une élection, qui était au pouvoir en Grande-Bretagne : ou bien le gouvernement dont il était le chef (tout autant que n’importe quel autre cabinet de n’importe quel parti), ou bien la classe ouvrière.

La revue The Economist du 16 février 1974 (page 61) écrivait : "Heath ne laisse aucun doute pour personne qu’il regarde la grève des mineurs comme l’enjeu des élections". La même revue constatait, à propos de la suggestion de Heath de retarder la grève au moment où le Conseil britannique pour les salaires entamait l’examen des autres salariée, que... "les mineurs savent très bien que le jour même où ils mettront fin à leur grève, ils abandonneront leur pouvoir...". La plupart d’entre eux sont entrés en grève avec la ferme conviction qu’ils doivent gagner, élection ou non et qu’ils doivent mettre Heath à genoux, ce dont le Parti travailliste est absolument incapable. Voilà pourquoi ils ont continué la lutte bien qu’ils se rendent parfaitement compte que voilà diminuent les chances d’une victoire travailliste... Ils affirmaient dur et haut que, quel que soit celui qui sortirait victorieux des urnes le 26 février, celui-là devrait leur céder ou agir en leur faveur... Ils insistaient constamment sur le fait que leur lutte n’avait pas un caractère politique..." Ce que l’Economist posait ainsi on peut l’interpréter comme la constatation que la lutte du parti travailliste et celle de la classe ouvrière n’étaient pas du tout la même chose.

Quand Heath faisait l’annonce des élections, son but était très clair. Il était engagé dans une impasse, dans une position telle qu’il ne pouvait se permettre de satisfaire les mineurs et de céder à leurs revendications. Au cours du conflit qui durait déjà depuis deux ans, par deux fois il avait été contraint à une retraite complète devant la classe ouvrière et cela notamment après qu’il eût annoncé qu’il ne ferait jamais une telle chose. Il ne savait que trop bien que si une telle histoire se répétait une troisième fois, il aurait répondu de lui-même à la question : "qui était maître dans le pays ?" Sans élections, il aurait perdu définitivement la face. Alors, il n’avait plus que le choix entre une défaite sûre et certaine et une défaite qui n’était pas encore tout à fait sûre. Il y avait un calcul évident dans sa politique à ce moment : il comptait que la crise de l’énergie calmée par le manque de charbon rendrait très impopulaire la grève des mineurs. Il recevrait alors un mandat politique tellement net que les mineurs devraient laisser tomber tout espoir de vaincre. Il sortait alors du cercle vicieux où il était enfermé et en même temps, ses opposants politiques auraient été mis en déroute.

Il se mettait le doigt dans l’œil. La solidarité de tous les travailleurs soutenant les mineurs, combattants de première ligne, ce fut ce qui lui brisa les reins. Exactement comme il s’était cassé la gueule un an et demi avant, alors qu’il avait spéculé sur le fait que les ouvriers des conteneurs laisseraient les dockers se battre tout seuls.

Depuis août 1972, c’est-à-dire au moment où la grève des dockers prenait fin, jusqu’en mars 1974, date des élections, le calme n’avait pas régné sur le front de la lutte de classe en Grande-Bretagne. On aurait pu croire que le calme était revenu quelques temps après la fin des grands événements de l’été 1972. Mais après quelques semaines de répit, la classe ouvrière bougeait de nouveau. Les ouvriers du bâtiments, ceux des usines Chrysler, de l’usine Perkins (moteurs), les typos des quotidiens de Londres, etc. tous étaient en grève au cours de l’année 1973 ; c’étaient toujours des grèves sauvages et chaque fois, de nouvelles méthodes de lutte se faisaient jour. Fin août, début septembre 1973, le Financial Times informait ses lecteurs qu’en Angleterre il existait toujours comme une divergence de classe et que les contradictions qui s’étaient clairement manifestées au cours de l’année 1972 n’avaient nullement disparu. La lutte entre le capital et le travail, c’était l’expression même du Financial Times, pouvait recommencer à chaque instant. Quelques mois après que ce journal avait écrit cette phrase, le conflit explosait avec toute sa violence.

De nouveau les mêmes catégories de travailleurs qui en 1972 se trouvaient à la tête de la classe ouvrière britannique marchaient de nouveau, c’était les mineurs et les cheminots. On pouvait croire qu’on était de nouveau en 1972. Avant la fin de 1973, le pays se trouvait confronté de nouveau avec la crise charbonnière. On peut se demander toutefois dans quelle mesure c’était une crise réelle ou bien si elle était provoquée par le gouvernement pour mobiliser le reste du pays et les autres fractions de la classe ouvrière contre les mineurs. Que le courant électrique manque à ce point, beaucoup de spécialistes en doutent. Quoiqu’il en soit, Heath et ses ministres, prétextant la grève des mineurs, prétendaient que la situation était devenue si grave et menaçante pour l’économie qu’il fallait introduire la semaine de 3 jours de travail. Plus d’un million d’ouvriers étaient alors mis à pied au chômage. Evidemment Heath espérait ainsi déclencher une pression morale énorme contre les mineurs. Ce fut le contraire qui se produisit. Ce ne furent pas les mineurs britanniques qui perdirent la sympathie de tous, ce fut le gouvernement.

Les cheminots qui, en 1972 se mettaient en action après les mineurs, étaient cette fois en lutte en même temps qu’eux. L’Angleterre était sans chauffage, sans lumière et sans trains. Les efforts pour trouver des compromis échouaient parce que la combativité ouvrière était inébranlable. La même question, qui s’était posée en mars 1972, se trouvait posée de nouveau : "qui décide en Grande-Bretagne : le gouvernement ou les mineurs ?"

Malgré tout, il y avait beaucoup de différence entre l’attitude des mineurs fin 73, début 74 et celle durant leur grève de 72. On pouvait certes parler d’une grève autonome comme en 1972, mais dans une mesure beaucoup plus restreinte. Le qui avait peur de perdre la face et ses membres, manœuvrait soigneusement de telle façon que la direction de la lutte ne lui échappait pas. Il était indéniable que les leaders n’agissaient pas sous la pression de la base ; c’était parfois clairement visible, parfois dissimulé ; les leaders le reconnaissaient eux-mêmes. Les TUC faisaient de leur mieux bien sûr pour mettre fin au conflit. Mais à côté de cette action officielle, en même temps, il y avait en permanence des actions sauvages et à plusieurs reprises, les mineurs montraient qu’ils voulaient aller beaucoup plus loin que leurs organisations. Les syndicats pouvaient les retenir à grand peine ; mais en même temps, et malgré cela, à cause de leur action sauvage, les ouvriers poussaient les syndicats et leur direction dans une voie que ceux-ci n’avaient pas choisie.

On peut conclure en conséquence, que la lutte officielle et la lutte autonome formaient un véritable méli-mélo. L’élan de la lutte n’était pas aussi fort que deux ans auparavant. Mais pour obtenir la chute de Heath, c’était suffisant. Son cabinet, qui gouvernait depuis moins de 4 années resterait présent dans les mémoires pendant beaucoup plus de temps. Plus d’une fois on se référera à Heath comme au gouvernement d’Angleterre ayant fait pour la première fois l’expérience qu’une politique d’hostilité ouverte et délibérée vis à vis de la classe ouvrière n’est plus possible dans ce pays-ci.

13) La vraie nature de la "maladie anglaise"

Lorsqu’en février 1974 les mineurs firent tomber le gouvernement conservateur de Ted Heath, la classe dominante britannique faisait volontiers confiance à son successeur travailliste Harold Wilson qui s’installa sans mal au 10 Downing Street. Wilson et ses ministres du soi-disant parti travaillistes ne se distinguaient guère de leurs prédécesseurs ; leur politique serait tout autant dirigée vers rien d’autre que la satisfaction des intérêts de l’industrie britannique et que la domination de la classe des salariés. Ce qui les caractérisait, c’était qu’ils se garderaient bien de montrer au grand jour qu’ils servaient des intérêts capitalistes en entrant en conflit ouvert soit avec les travailleurs, soit avec les syndicats, soit comme l’avait fait Heath avec les deux à la fois.

Contrairement à Heath et consorts, Harold Wilson et son homme James Callaghan, qui allait lui succéder comme premier ministre en avril 1976, Michael Foot, Tony Wedgwood Ben, etc. ne savaient que trop bien que la meilleure institution possible pour mettre au pas les ouvriers, c’est le mouvement syndical ; ce que les syndicats avaient, en vain, tenté de faire admettre à Heath. Les travaillistes ne tenteraient pas d’obtenir une victoire sur les ouvriers à travers une victoire sur les syndicats, mais ils tenteraient, en collaborant avec les syndicats, de protéger le mode de production capitaliste et l’ordre existant contre les dangers qui les menaçaient du côté de la classe ouvrière. Bien que le mouvement syndical soit un instrument de la société capitaliste, il est obligé, plus ou moins de compter avec ses membres pour ne pas mettre en cause son existence même. Voilà pourquoi la protection de la propriété au moyen des syndicats peut de temps à autre paraître assez défectueuse. Pour Wilson, c’était le moindre mal. Son gouvernement et les managers britanniques derrière lui préféraient une telle protection à une absence totale de protection.

C’est un des choix politiques qui a caractérisé la politique anglaise depuis 1974. Mais quelles que soient les différences entre cette situation et celle qui l’avait précédée lorsque le parti travailliste se trouvait dans l’opposition et que le mouvement syndical était en butte à de violentes attaques, la lutte de classe n’en continua pas moins après 1974. A un spectateur superficiel et en raison de certaines circonstances, cette lutte pouvait paraître beaucoup moins spectaculaire. Il est hors de question pourtant que la chute de Heath ait pu mettre un terme à la montée incessante depuis la fin de la seconde guerre mondiale, des divergences sociales et des conflits sociaux, en Grande Bretagne. Le gouvernement travailliste des années 1970 n’affronte pas moins mais plutôt plus de semblables conflits que le gouvernement de Clement Atlee et Aneurin Bevan immédiatement après la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en Grande Bretagne même aussi - on a appelé - la "maladie anglaise", c’est-à-dire une combativité permanente de la classe ouvrière, cela dure toujours. Dans les années qui suivirent la grève des mineurs de 73-74, des catégories d’ouvriers, les unes après les autres entrèrent en action pour soutenir leurs revendications, soit sur leurs salaires, soit sur leurs conditions de travail, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. Le personnel de l’industrie pétro-chimique d’Ecosse, les éboueurs de Glasgow, Liverpool, Richemond et d’ailleurs, les chauffeurs de bus à Glasgow et Londres, les typos, les ouvriers de l’automobile, les femmes de ménages, les ouvriers des aciéries du Pays de Galles et d’ailleurs, les marins, les ouvriers des travaux publics et du bâtiment, les infirmières, les mineurs (de nouveau), tous pris dans le désordre, entre autres catégories dont les dockers, ne laissaient aucun doute sur leur attitude quant aux mesures que le patronat voulait prendre pour faire front aux difficultés de l’économie anglaise. En agissant ainsi, ils accroissaient du même coup dans une grande mesure ces mêmes difficultés.

Apparemment , le gouvernement travailliste appuyé sur les syndicats obtint ce qu’en attendaient les capitalistes :un répit dans les luttes • Pendant les deux années 1975 et 1976 des phases 1 et 2 du "contrat social" passé entre les TUC et l’équipe Wilson-Callagham , les grèves diminuèrent statistiquement d’une manière sensible. Mais, le 30 juin 1977, un des journaux les plus célèbres [201] constatait que dans le mois de mai précédent, 614 000 journées de travail avaient été perdues dans des grèves et que cela signifiait que la perte totale au cours des cinq premiers mois de 1977 s’était élevée à 3 476 000 contre une perte de 1 300 000 au cours de la même période de 1976. Selon des chiffres publiés dans le journal Gazette du Ministère du travail, il y avait dans ce même mois de mai 244 grèves concernant au total 86 300 ouvriers. Le nombre total des conflits du travail jusqu’à ce moment en 1977 s’élevait à 1 087 [202]. Auparavant, le même journal [203] avait montré que le mois de mars 1977 avec une perte de journées de travail de plus de 1 million représentait un record qui n’avait pas été dépassé au cours des 3 années précédentes.

Quant aux grèves, sans doute on se trouve devant une explosion. La cause en est double. D’un côté, elles découlent directement des conditions où est placée la classe ouvrière britannique. D’un autre côté, elles ont été stimulées par la politique du TUC, le mouvement syndical britannique.

En ce qui concerne la première cause, on doit dire que la position de la classe ouvrière en Angleterre est loin de s’être améliorée au cours des six dernières années. Il est vrai que le gouvernement travailliste qui voulait éviter une confrontation ouverte avec les masses aussi longtemps que possible, sans une forte pression, contre sa volonté et en contradiction avec ses propres théories économiques a consenti parfois des augmentations de salaires très importantes ; mais leur effet s’est trouvé complètement annulé par une énorme inflation. Des recherches du "Labor Research Department" ont montré qu’un ouvrier anglais ne peut se permettre plus aujourd’hui qu’en 1971. Bien que les salaires aient doublé au cours de ces six années d’après un rapport du Labour Department [204], leur valeur réelle est restée plus ou moins la même. Parce que les prix, principalement ceux des produits essentiels comme nourriture, éclairage et chauffage ont monté plus vite que les revenus, le standard de vie non seulement n’a pas augmenté mais il a diminué un peu et il tend à descendre encore plus. Depuis le mois d’août 1976, les prix ont monté non seulement plus vite que les salaires mais beaucoup plus vite. En même temps que des politiciens et des économistes, y compris ceux qui sont, soit directement, soit indirectement aux travaillistes ont insisté constamment sur la restriction des revendications ouvrières - qu’ils qualifiaient d’injustifiées -, les chiffres publiés ont montré qu’au contraire ces revendications étaient justes. Ces chiffres ont aussi fait comprendre que les ouvriers n’ont pas cédé à ces demandes de limiter "leurs" prétentions.

Lors du Congrès du mouvement syndical écossais à Rothesay, à la mi-avril 1977, Mrs Helen Liddell, qui allait devenir secrétaire général du parti travailliste d’Ecosse, déclarait qu’une augmentation des salaires provoquerait une catastrophe économique : "... Les chefs d’entreprise auront une bonne excuse pour licencier encore plus, l’inflation battra son plein et ce ne sont pas les entreprises qui en seront les victimes mais les plus faibles dans notre peuple..." Le président du congrès, M. Hugh d’Arcy, répondit que’ "la tentative de guérir la maladie de la Grande Bretagne à l’aide de bas salaires, des restrictions de consommation était un moyen pire que le mal" il ajoutait : pour la dixième fois en 27 années un gouvernement nous demande d’accepter de modérer les revendications de salaires et chaque fois que ce fut le cas, la méthode est apparue complètement inefficace la crise s’aggravait et le patient était encore plus malade" [205]. Par ces notes, il exprimait exactement ce que les ouvriers sentaient et pensaient.

Ce que l’on discutait à Rothesay était un accord conclu en 1975 entre le gouvernement et le mouvement syndical connu sous le nom de "contrat social". On peut le définir comme le résultat d’une collaboration basée sur des avantages réciproques. Pendant des années, Heath et son équipe avaient tenté d’affaiblir lé mouvement syndical afin d’obtenir une emprise plus forte sur les ouvriers. Pour parvenir au même résultat le gouvernement travailliste se déclarait prêt à reconnaître le TUC, (et les représentants du patronat également) comme ses associés officiels dans les pourparlers sur les salaires et les conditions de travail. Pour le mouvement syndical, ça ne voulait pas dire un renforcement réel de sa position dans l’immédiat. Mais cela voulait dire qu’on renforçait le mythe sur lequel sont basées toutes ses prétentions vis à vis des patrons et vis à vie des ouvriers. De son côté, le TUC se montrait prêt à accorder au gouvernement son soutien dans ce que celui-ci considérait comme l’essentiel de sa politique, au même titre que d’autres gouvernements anglais : une limitation draconienne des salaires dans le cadre d’une politique anti-inflationniste et d’une lutte contre le chômage.

Le "contrat social" tel qu’il fut élaboré avait une durée limitée. Il resterait en vigueur pendant un an mais les trois parties (gouvernement, employeurs, TUC) prévoyaient de la proroger deux fois pour une période d’une année chaque fois. Dans la première phase, les ouvriers de toutes catégories ne pouvaient avoir dans l’année qu’une seule augmentation de salaire 6 livres au maximum. Il était interdit aux employeurs et aux syndicats de conclure des accords séparés de salaire.

L’idée d’un tel contrat social n’était née ni dans les cercles gouvernementaux, ni dans les cercles patronaux, bien qu’elle fut tout à fait conforme aux opinions qu’on y professait. Son initiateur en était Jack Jones le puissant secrétaire général du puissant syndicat des transports TGWU. Bien sûr, il savait que les ouvriers anglais n’avaient pas demandé ça et qu’ils attendaient autre chose du mouvement syndical que l’obligation de se serrer la ceinture. Mais Jones et ses collègues au sommet du T.U.C. contribuaient puissamment à l’établissement de relations étroites entre le mouvement syndical et le gouvernement parce que de telles relations augmentaient l’autorité du TUC sur chacun des syndicats. Pour eux les conséquences de cette politique pour leurs membres étaient des affaires de second ordre. Comme toujours, ils ne défendaient pas les intérêts des ouvriers mais les intérêts de leurs organisations qu’ils identifiaient aux intérêts ouvriers. Que ces intérêts ouvriers fussent en contradiction avec ceux de leur organisation ne les effleuraient même pas ; c’était une conséquence de leur idéologie. Qu’ils aient à affronter un mécontentement ou même une résistance ouvrière, ils faisaient confiance à la force centripète de la tradition syndicale et en leur propre rhétorique.

Ce cours des choses a beaucoup influencé la lutte de classe telle qu’elle s’est développée en Angleterre au cours des dernières années. De nouveau se creusait un profond fossé entre le mouvement syndical et ses membres. Ce même fossé était apparu aussi dans un passé récent chaque fois que le chemin des ouvriers divergeait trop de celui des organisations, de telle façon qu’il ne pouvait plus être enjambé.

Le fossé n’est pas toujours clairement creusé ; parfois il n’est que latent ; l’activité des syndicats liée à la vente de la force de travail n’a pas seulement des avantages pour la société capitaliste comme telle mais malgré tout aussi pour les ouvriers. Ces avantages pour les ouvriers sont plus grands dans la mesure où ils réussissent faire pression sur leurs "dirigeants", soit d’une façon, soit d’une autre. Les avantages ont une plus grande signification dans la mesure où les membres d’un syndicat savent se servir à leur manière de "leurs" organisations. La possibilité d’agir ainsi est limitée parce que le mouvement syndical est une institution de la société existante et y remplit une certaine fonction. Quelle que soit l’ingéniosité avec laquelle les ouvriers utilisent leurs syndicats, dès qu’une certaine frontière est atteinte, inévitablement, ils sont forcés de prendre leur propre sort dans leur propres mains [206]. On pouvait précisément observer tout cela aussi bien avant qu’après la conclusion du "contrat social". Aussi bien avant qu’après, les mêmes tendances apparaissaient mais de telle manière qu’elles étaient plus fortes après qu’avant.

Avant le "contrat social", la limitation des salaires était aussi au centre de la politique de Wilson. Mais ce moment là, les syndicats séparés ne s’étaient pas encore liés les mains. Il est vrai que le TUC même dans cette période soutenait déjà la politique du gouvernement. Mais il est vrai aussi que les syndicats séparés, et d’abord les plus petits, lâchaient souvent pied sous la pression de la base parce que les dirigeants de tels syndicats sont plus proches de la base que les dirigeants au sommet de l’appareil confédéral. Nous avons déjà mentionné que dans l’année qui suivit la chute de Heath beaucoup de conflits sociaux avaient éclaté. Quelques uns étaient sauvages mais d’autres furent soutenus par des dirigeants de syndicats qui ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas se conformer aux désirs de Transport Haise [207]. Ainsi se développa une situation qui avait forcé plusieurs fois le gouvernement Wilson de tolérer des entorses à sa politique des salaires.

Le "contrat social" avait comme fonction de mettre fin à un tel état. D’un côté les syndicats séparés furent\ éliminés en tant que négociateurs indépendants. D’un autre côté l’opportunité leur était offerte de se défosser sur T.U.G. dès que la pression de la base devenait intolérable. Dès sa mise en pratique, le "contrat social" soulevait des difficultés car, au moment où il entrait en vigueur, certains groupes d’ouvriers avaient déjà reçu des promesses qui ne pouvaient être satisfaites dans son cadre.

Par exemple au cours de l’année 1975, la direction de British Leyland avait promis une augmentation de salaires [208] ; elle était devenue caduque en vertu du "contrat social". Lorsque les ouvriers revendiquaient le respect de ces promesses cela échouait devant l’inébranlable opposition pas de la direction de Leyland mais du gouvernement et du mouvement syndical.

Le 9 mars 1976, 32 outilleurs de l’usine de carburateurs Leyland de Birmingham se mettaient en grève. Le syndicat des métallos, AUEW (Amalgamiated Unions of Engineering Workers) un des plus grands syndicats anglais refusait de soutenir leurs revendications ; et le président de l’AUEW ordonnait aux grévistes de reprendre le travail. Cela ne faisait ni chaud, ni froid aux ouvriers et ce n’étaient pas seulement les 32 outilleurs mais plusieurs centaines d’ouvriers des usines de Leyland qui avaient débrayé, qui se trouvaient forcés d’agir eux-mêmes. D’après le Yorkshire Post, "leur revendication était bien compréhensible mais, le ministre du travail interdisait strictement qu’elle fut satisfaite". Trois jours après, le Sunday Times dévoilait que l’interdiction stricte avait été donnée "par un représentant direct du ministre Michaël Foot" [209]. Un ministre qui avait été considéré par le grand public comme "de gauche".

Le même journal faisait un commentaire assez intéressant sur la grève chez Leyland. Il écrivait : "Les outilleurs à Birmingham ne voulaient en aucune mesure porter le coup de grâce à la politique nationale des salaires. Ils ne voulaient exprimer aucune autre chose que leur désaccord avec les conséquences de cette politique pour eux seuls. Et pourtant ils portaient un coup à la politique du gouvernement sur les salaires et les revenus. En dépit du fait qu’ils devaient reprendre le travail sans que l’accord sur le maximum de 6 livres par an d’augmentation fut modifié. Les événements…auront des conséquences énormes pour la deuxième phase de la politique des salaires. Les propos tenus hier par le leader du TGWU, Jack Jones indiquent que les dirigeants des syndicats des ouvriers non qualifiés commencent à être convaincus que dans la phase 2, la politique des salaires doit être poursuivie avec une plus grande souplesse..." [210].

Cet article dans le Sunday Times, disposé comme un article à sensations, avait un titre significatif : "Comment 32 hommes ont ébranlé la politique des salaires du gouvernement travailliste ; les grévistes de Leyland ont perdu une bataille mais, il est bien possible qu’ils gagnent la lutte autour du salaire des ouvriers qualifiés".

Dans ce cas, comme dans d’autres à la même époque, ce n’étaient pas les moins payés qui débrayaient ainsi, c’était ceux qui appartenaient à certaines catégories parmi les mieux payées. La politique générale de la hiérarchie des salaires était conçue pour rompre la solidarité ouvrière et faire de ces catégories des défenseurs du système social. La politique de nivellement des salaires et la situation économique et sociale tendaient à menacer leur position "privilégiée". En luttant pour maintenir leurs avantages et défendre leurs seuls intérêts, ils allaient à l’encontre de la politique temporaire du gouvernement travailliste de nivellement par le bas de salaires, rejetant les sacrifices pour "l’intérêt national ". Mais la réaction du gouvernement leur montrait que leur lutte "catégorielle" et jugée par certains comme "réactionnaire", avait une importance vitale pour le capital à ce moment. Et ainsi, paradoxalement, ces travailleurs "bien payés" pour être tranquilles et se désolidariser des autres, se trouvaient à, l’avant-garde du mouvement de lutte, détruisant en ce faisant tout l’intérêt du système hiérarchique qui restait malgré tout la base du système social à long terme.

Dans le commentaire du Sunday Times qui précède on se souvenait involontairement des grèves des mineurs anglais de 1972 et 1973-74 ; alors qu’on disait à quelques mineurs que la conséquence de leurs grèves était la chute du gouvernement Heath, ils répondaient qu’ils ne voulaient pas du tout faire tomber le cabinet et qu’ils ne voulaient pas autre chose qu’un salaire juste pour leur dur travail. Mais malgré ce que pensaient ces mineurs sur leur propre action, celle-ci eut quand même pour résultat direct la chute du gouvernement.

On peut faire la comparaison avec les grévistes de Leyland. Ce qu’ils entreprenaient n’était qu’une action très simple pour une amélioration de leurs salaires. Mais la conséquence en était que la livre sterling subissait une forte pression ; toute la politique anti-inflationniste du gouvernement fut menacée en même temps le gouvernement lui-même.

Le Sunday Times écrivait que les dirigeants syndicaux en Angleterre commençaient à envisager plus de souplesse dans la phase 2 du contrat social. Mais pour l’instant, ça ne voulait pas dire qu’ils rejetaient le contrat lui-même. Ils défendaient une application moins stricte, ils ne s’opposaient pas à la limitation des salaires en tant que telle. Ils mettaient un peu d’eau dans leur vin parce qu’ils étaient forcés de la faire sous la pression de la base. S’ils voulaient continuer de dominer les ouvriers, ils n’avaient pas d’autre choix. Cela leur apparaissait clairement à travers la grève chez Leyland.

Avant les grèves chez Leyland, le gouvernement et le mouvement syndical étaient tous deux convaincus que la classe ouvrière anglaise accepterait une limitation de ses revendications si on lui démontrait que la poursuite de l’inflation menacerait l’emploi. Cet espoir fut complètement torpillé par la grève chez Leyland. L’économie anglaise et les exportations de la Grande-Bretagne n’intéressaient guère les ouvriers anglais. Lorsque pendant une des grèves des mineurs un reporter de la télévision demandait à un des ouvriers s’il ne craignait pas que l’action même à la fermeture de certains puits et s’il ne croyait pas que le charbon bon marché était "de l’intérêt national", l’interviewé répondait : "Ecoute mon ami, si tu crois que ce charbon là peut être extrait pour ce salaire, rien ne t’empêche de le faire, il se trouve là sous le sol, descend dans le puits et vas-y ; nous, ça ne nous intéresse pas" [211]. La Grande-Bretagne se voyait placée devant ce même problème au cours du conflit chez Leyland.

Le trust Leyland était formé à la fin des années 60 par la réunion de 97 entreprises parmi lesquelles 27 usines d’automobile. Leyland devenait le plus grand fabricant d’automobile de Grande Bretagne ; c’était l’entreprise qui exportait le plus, donc qui avait la plus grande importance pour l’économie britannique. En même temps, c’était une entreprise dans laquelle chaque usine avait un passé différent et par conséquent une autre organisation et une autre politique des salaires. Voilà Pourquoi il y régnait dès le début une combativité considérable qui avait des conséquences désastreuses pour la productivité.

Entre octobre 1974 et octobre 1975, il y eut chez Leyland 44 grèves qui causèrent une perte de production de 8 800 000 heures de travail et 137 000 voitures. Par des grèves dans d’autres secteurs, Leyland perdait en plus 1 700 000 heures de travail. Les ouvriers anglais ne pensaient pas à renoncer à leurs revendications pour les besoins de l’économie. L’amélioration de l’économie n’avait aucune signification pour eux si cela ne servait qu’au capital et pas à eux.

L’existence de Leyland était ainsi gravement menacée. En 1975, l’Etat fournit 2 milliards de francs ; à ce moment, le soutien de l’Etat pour le proche avenir était estimé à 14 milliards de francs. En procédant ainsi, le gouvernement exigeait l’assurance que la production serait augmentée et qu’il serait mis fin aux conflits du travail. Mais les ouvriers anglais ne voulaient pas se sacrifier sur l’autel de la concurrence nationale.

Pour eux, leur emploi ne signifiait pas tant de choses ; cela signifiait qu’ils recevraient toujours le même salaire qui diminuait de plus en plus en valeur réelle. Pour "l’intérêt national", il n’étaient pas du tout prêts à s’enthousiasmer. Ils luttaient pour leur propre cause.

On pouvait constater chez les ouvriers anglais un changement de mentalité. Ce n’était pas seulement les chefs d’entreprise mais les syndicats aussi qui s’en inquiétaient. Ce n’était pas pour rien que le Sunday Times que l’état des choses chez Leyland menaçait l’existence de l’AUEW lui-même. Il s’agissait d’un même changement de mentalité que celui montré par les mineurs lors de leur grande grève quatre ans avant lorsqu’ils disaient qu’ils ne voulaient pas entretenir les puits ("ils n’avaient rien à en foutre" disaient-ils).

En mars et avril 1976, les ouvriers n’hésitaient pas à causer à l’entreprise Leyland une perte de production de presque 300 millions de francs, la mettant financièrement au bord de l’abîme. Leur fermeté et leur combativité impressionnaient fortement le public anglais, comme l’écrivait le Sunday Times. D’après le Yorkshire Post, les grévistes de Leyland formaient une opposition qui était plus dangereuse pour le gouvernement que toutes les autres, c’est c’est-à-dire les oppositions politiques.

Les grévistes de Leyland ne se laissaient pas intimider par des dirigeants comme Hugh Scanlon, Bob Wright ou Ken Cure de l’AUEW Début avril, les cheminots ne se laissaient pas intimider non plus lorsque Sidney Weighel, secrétaire général du plus grand des syndicats des cheminots, critiquait violemment leur lutte autonome [212]. Le "contrat social" existait toujours mais la lutte contre lui prenait de l’ampleur.

Dans les mois qui suivaient cette attaque devenait de plus en plus forte. En septembre 1976, les marins anglais entraient en lutte pour des raisons identiques à celles des ouvriers de Leyland au mois d’avril. Les compagnies mariTimes avaient promis une augmentation de salaires en 3 phases. Ce que l’on avait convenu fut court-circuité par la politique du gouvernement et du TUC Ceux-ci voulaient que l’on laisse tomber la 3ème augmentation de salaires bien que personne ne niait que les salaires des marins étaient très en arrière par rapport à ceux des autres catégories.

D’après le Sunday Times, il n’aurait pas été catastrophique pour l’économie britannique de satisfaire à de telles revendications touchant des catégories limitées de salaires [213]. Mais le TUC restait ferme. La tête du mouvement syndical - et non le ministre du travail – était responsable en premier lieu de la politique des salaires [214]. Les chefs syndicaux déployaient une grande activité. D’après le TUC, des exceptions ne pouvaient être admises parce que cela provoquait des précédents et toute la politique des salaires et des prix sautait du même coup.

Pour le syndicat des marins, le National Union of Seamen (NUS) la situation était extrêmement délicate. Dès le début, il était clair que les adhérents ne se laisseraient pas mener par le bout du nez. Dans les ports de Lowestoft and Felixstowe, il y avait des grèves sauvages et surtout celle de Lowestoft était bien organisée. Dans cette circonstance, les dirigeants du N.U.S. avaient le dos au mur. La majorité des dirigeants était contre cette action. Quelques uns seulement prônaient une action limitée. Les statuts du NUS étaient faits de telle sorte que pour une action locale, on n’avait pas à tenir compte de ce que pensaient les adhérents. Mais c’était nécessaire pour une action nationale. On croyait pouvoir utiliser cette règle pour sortir de l’impasse. Ceux qui étaient contre toute action votaient - fait paradoxal- pour une action nationale. Ils voulaient ainsi éviter d’avoir à intervenir directement dans des luttes locales. Ils espéraient que la majorité des membres rejetterait une action nationale. Mais ils faisaient une mauvais calcul. Par une majorité de 400 voix, les marins votèrent la grève générale.

Jim Slater, Joe Kenny et les autres dirigeants du syndicat des marins étaient pris au piège. Ils se voyaient contraints de proclamer une grève totale des marins qui devait commencer à minuit entre le 11 et le 12 septembre 1976. Slater et consorts n’avaient pas choisi cette date par hasard. Bien qu’ils reculaient sous la pression des marins, ils espéraient quand même trouver une porte de sortie. Juste axant la date fatale, le TUC tenait son congrès annuel à Brighton. Slater et Kenny espéraient que la piétaille de la bureaucratie montrerait une certaine compréhension pour la situation où ils se trouvaient. Si la masse des bureaucrates faisait pression sur les sommets et si par suite ces sommets montraient plus de souplesse, s’ils étaient moins stricts sur le "contrat social", la grève pourrait être éludée.

Leurs espoirs furent ruinés. Le TUC voulait tenir bon pour éviter d’être obligé de satisfaire toutes les autres revendications. Que resterait-il de sa position que n’importe quel gouvernement "devait laisser au mouvement syndical le soin de régler de tels problèmes" [215] ? Rien mais ainsi il rendait invraisemblable sa position d’intermédiaire entre le capital et le travail. Pour le TUC, ce n’était pas seulement la politique des salaires et la menace d’inflation qui était en cause mais l’existence du mouvement syndical lui-même.

A Brighton, ce ne furent pas les dirigeants du T.U.C. qui furent sur la sellette, mais ce fut Jim Slater qui fut convoqué dans cette ville. D’après un rédacteur du Sunday Times, Slater, après un entretien de plusieurs heures, quittait vers minuit la chambre d’hôtel de Len Murray, haut dirigeant du TUC Le journal ajoutait : "Jamais le TUC n’a tenté d’influencer un syndicat avec autant de force que dans ce cas... Slater et consorts ne pouvaient rien obtenir des trois négociateurs les plus durs de l’Angleterre, les trois leaders syndicaux, Scanlon, Jones et Murray. C’était eux qui voulaient barrer la route des marins..." [216].

A la dernière minute, le syndicat des marins était d’accord, à la majorité de 2 voix, pour reporter de 15 jours la grève annoncée. Mais cette victoire de Murray sur Slater et du TUC sur le syndicat des marins ne voulait pas dire que les marins eux-mêmes étaient battus. La fin de l’épisode, c’était qu’ils n’étaient pas du tout battus. Sans doute formellement, le "contrat social" restait intact. En réalité, les marins avaient réussi à y faire une brèche telle qu’il en perdait tout contenu.

Dans les quinze jours qui suivirent cet ajournement, on faisait des pourparlers qui eurent pour résultat qu’on s’en tenait à la règle des 6 livres du "contrat social" mais qu’en sous-main, diverses revendications des marins étaient satisfaites (boni, compensation pour perte de change et pour temps mort dans les ports). Le Sunday Times avait calculé que l’ensemble de ces concessions dépassait largement le montant des 6 livres autorisés. Alors le "contrat social" était vidé de son contenu.

Les événements de septembre différaient de ceux du mois d’avril sous deux aspects importants. Les bureaucrates du TUC avaient en avril les ouvriers de Leyland contre eux mais le syndicat AUEW suivaient inconditionnellement les dirigeants. Lorsque le TUC en septembre devait affronter la combativité des marins, il était en même temps obligé d’agir contre leur syndicat parce que celui-ci, sous la pression de la base avait été obligé de se rebeller. Seconde différence en avril le "contrat social" ne fut pas ébranlé ; en septembre au contraire il ne restait debout ou’ en apparence. Ce que les marins avaient torpillé c’était le contrat social, mais le bateau ne coulait pas tout de suite. Les événements futurs pourtant se dessinaient déjà .

Nous ne pouvons pas décrire en détail le déclin du "contrat social" mais seulement les grandes lignes de ce déclin. Une catégorie de travailleurs après l’autre exprimait ses revendications dans des grèves sauvages. Lorsqu’elles devinrent plus fréquentes et que le nombre des ouvriers en lutte s’accrut, le fossé entre la base et le mouvement syndical s’élargit de plus en plus. La tension s’accroissait. Tout éclatait, fin février 1977, peu de jours après que les ouvriers communaux de Stockport et Merthyr Tydfil se mettaient en grève contre une diminution de leurs salaires. Le conflit qui surgit avait beaucoup plus d’importance qu’une lutte locale. De nouveau, la scène se déplaçait chez British Leyland et pratiquement en même temps une grève sauvage des typographes empêchait la parution du Times.

Chez Leyland, les outilleurs entraient en action une nouvelle fois. Pendant des mois, ils avaient tenté en vain d’être reçus par Hugh Scanlon et autres fonctionnaires du AUEW. Ils voulaient lui causer de leur condition matérielle. La porte restait fermée sous le prétexte qu’ils ne formaient pas un groupe "reconnu" dans le syndicat. Lorsque leur patience fut à bout, la bombe éclata.

La grève de 3 000 ouvriers forçait Scanlon à changer rapidement d’attitude. De Bruxelles où il siégeait dans une conférence au niveau européen, il gagnait brusquement Birmingham où les grévistes délibéraient.

D’après le Guardian, ce fut un événement unique de voir ainsi Scanlon descendre à la base : "Jamais auparavant, le dirigeant d’un si grand syndicat tel que l’AUEW, s’était ainsi incliné devant des grévistes sauvages". L’explication était que la situation était sérieuse : "Si l’on ne réussit pas à convaincre les outilleurs de reprendre le travail, le futur de tout le trust automobile est douteux. Ce spectre suffisait à briser la fierté de Scanlon... Le futur de la Grande Bretagne dépend du sort de British Leyland..." [217].

Le même journal constatait que les ouvriers de Leyland, tout comme les typos du Times trouvaient en face d’eux, en même temps les chefs d’entreprise et leurs syndicats. Le quotidien constatait aussi que par exemple, le syndicat de la typographie NATSOPA avait utilisé les statuts de l’organisation pour briser une grève. En conséquence, le Guardian signalait : "Une contradiction croissante entre le mouvement syndical et ses membres, une contradiction qui certainement devait devenir plus grande pendant le 3ème phase du "contrat social" qui s’approchait...".

L’attitude de Hugh Scanlon à Birmingham ne contribuait guère à diminuer cette contradiction. Son discours aux outilleurs ne contenait rien d’autre qu’un appel pressant à la reprise immédiate du travail. Les 3 000 présents rejetaient une telle idée à une écrasante majorité. Le Guardian parlait d’une des "plus grandes défaites de Scanlon dans toute sa carrière" [218]. Et juste au moment où Scanlon, en route vers la gare du Birmingham, était hué par les membres de l’AUEW, le TUC subissait une autre défaite à Glasgow. Là, une tentative de mettre fin à une grève de 450 ouvriers de l’usine Linwood de Chrysler échouait [219]. Ce n’est pas étonnant si Eddie Mc Garrie, shop-steward et délégué du TGWU, à l’usine Triumph (Leyland) à Coventry parlait d’une "journée noire pour le mouvement syndical" [220].

D’autres journées noires devaient suivre cette journée noire. Après que les outilleurs eurent mis fin à leur lutte, en avril, 80 chauffeurs de Leyland se mettaient en grève. Presque en même temps, les ouvriers de Ford à Halewood débrayaient. Au cours du même mois, les aciéries de Port Talbot s’arrêtaient. Au début de mai, des ouvriers furieux occupèrent l’usine Plessey à Kirkby près de Liverpool pour éviter sa fermeture. En juin, les ouvriers de Ford à Dagenham se mettaient en grève. Des bureaucrates de 5 syndicats divers qui se proposaient de plaider pour la fin de l’action au cours d’un meeting des grévistes ne pouvaient pas prendre la parole. Ils furent même forcés de s’enfuir [221]. Il y avait, au début d’août, à côté de beaucoup d’autres conflits, encore une agitation énorme dans les usines de Leyland.

Joe Gormley, le président du syndicat des mineurs avait bien raison lorsqu’il avertissait les bureaucrates des T.U.C. au mois de mars que les ouvriers résisteraient fortement si le mouvement syndical persistait à prendre des décisions derrière leur dos [222].

Ce que disait Gormley était symptomatique du malaise croissant dans les syndicats distincts qui se trouvaient livrés à une pression croissante de la base. De plus en plus, ils ne pouvaient résister et en conséquence, ils commençaient à regimber contre la politique du TUC A l’automne 76, on avait réussi apparemment à forcer le syndicat des marins à capituler. Une telle capitulation de n’importe quel syndicat devenait de plus en plus impossible à obtenir lorsque la lutte de classe prenait de l’ampleur.

Au mois de mars 1977, les leaders du syndicat des mineurs annonçaient qu’ils voulaient proposer au congrès annuel en juillet de voter contre une prolongation du "contrat social" [223]. Au mois de mai, le AUEW tenait une réunion à Eastbourne, ceux qui étaient pour et contre la politique des salaires des dernières années s’affrontaient [224]. Cela prouvait que quelques dirigeants se résignaient relativement vite aux revendications de leurs membres mais que ceux-ci devaient combattre les autres jusqu’au bout. Parmi ces derniers se trouvaient par exemple Scanlon et Jack Jones du T.G.W.U., en dépit du fait que le même Jones avait du reconnaître en avril qu’il fallait donner une certaine liberté de négociation aux représentants syndicaux locaux au cours de la phase 3 du contrat social [225].

Au mois de juin lorsque 1 000 ouvriers de Ford entraient en lutte et lorsque 8 000 autres furent contraints de cesser le travail suite à cette action, les deux plus grands syndicats de l’Angleterre ne pouvaient plus fermer leurs yeux devant la réalité. Le Times écrivait : "Il devient de plus en plus clair que le AUEW aussi bien que le TGWU veulent retourner aux négociations libres des salaires et sont contre une prolongation de l’accord actuel" [226]. Le congrès du TGWU au début de juillet à l’île de Man prenait position en ce sens ; c’était contre la volonté de Jack Jones qui voulait maintenir le "contrat social" ; seule une minorité le soutenait. Moss Evans, l’homme qui devait lui succéder comme secrétaire général du syndicat des transports, était du côté de la majorité. Auparavant le "contrat social" était déjà rejeté par le syndicat des mineurs et celui de la métallurgie qui comptait 1 300 000 membres. Ainsi, la politique du TUC et du gouvernement était condamnée à mort. La phase 2 expirait le 31 juillet. A peine août était commencé que les revendications s’accumulaient. Le remède utilisé par les syndicats et le parti travailliste contre la "maladie anglaise " s’était révélé inefficace.

La cause principale en était sans doute la mentalité nouvelle des ouvriers à laquelle nous nous sommes déjà référés. Cette mentalité transformée est la vraie nature de ce que la classe dominante et toutes les institutions officielles de la société, y compris le mouvement syndical, considèrent comme les symptômes d’une maladie. En réalité il s’agit tout autant des symptômes de ce que nous avons caractérisé comme le nouveau mouvement des ouvriers eux-mêmes. La classe ouvrière de la Grande-Bretagne ne se laisse plus manipuler par une propagande éculée et par des slogans trop simples. Ceux qui pensent qu’ils sont "appelés" à penser, et à agir pour la classe ouvrière se voient de plus en plus confrontés avec la réalité que les ouvriers agissent eux-mêmes et par voie de conséquence de cette propre action qu’ils commencent à penser aussi.

Un de nos amis anglais nous a déclaré : "Si ce nouveau mouvement doit se développer, il sera forcé de prendre ses propres décisions et de ne pas suivre les conseils des autres si pures que soient leurs intentions. De même la soi-disant gauche, qu’elle le veuille ou non, devra accepter ce fait. Le nouveau mouvement ne s’oriente pas vers les opinions de la "gauche" sur une société future. Ce mouvement se développe selon ses propres intérêts. Le nouveau mouvement n’a pas de grands prêtres pas plus qu’il n’accepte ou reconnaît ceux qui se présentent comme tels. Des organisations qui veulent diriger ou influencer la lutte de classe de l’extérieur ne peuvent lui être utile d’aucune manière. Le jour est proche, peut-être est-il déjà là, où le nouveau mouvement les dépassera".

Nous n’avons rien à ajouter à ces lignes. Elles ne reflètent pas seulement la situation britannique, mais elles contiennent des idées qui découlent de cette situation.