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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’action de fraternisation prolétarienne
Introduction, page 181 dans le livre La Vérité - 1940/1944 - journal trotskyste clandestin sous l’occupation nazie, Editions EDI, 1978.
Article mis en ligne le 17 avril 2016

par ArchivesAutonomies
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Très tôt, les militants trotskystes eurent le souci d’entreprendre un travail de fraternisation en direction de l’armée allemande. Tâche difficile et périlleuse s’il en fut. Quantité d’appels, de tracts en allemand ont été diffusés par-dessus les murs des casernes, à proximité des foyers ou des cinémas réservés aux troupes d’occupation.

A la différence des entrefilets de L’Humanité [1] de juillet 1940, sous la direction de Jacques Duclos, prêchant une fraternité franco-allemande sans contenu de classe, faisant abstraction du régime hitlérien, la fraternisation prolétarienne est d’essence révolutionnaire. Elle invitait le soldat allemand à organiser la lutte, à tourner ses armes contre son véritable ennemi : l’impérialisme allemand, la dictature nazie. Elle l’incitait à unir son combat à celui des travailleurs des autres pays en vue de mettre fin à la guerre et aux régimes dictatoriaux et "démocratiques" qui l’avaient engendrée. Elle avait pour fin de stimuler la révolution allemande. Elle visait la désagrégation des armées alliées et ennemies dans un but révolutionnaire commun : le pouvoir des comités d’ouvriers, de paysans et de soldats.
Inspirée par la politique du défaitisme révolutionnaire de Lénine, c’était le sens de l’action menée par les militants de la IV° Internationale. Cette activité fut la cible privilégiée des campagnes venimeuses orchestrées par les dirigeants du PCF après la guerre. Selon les recettes de l’école de falsification stalinienne, la fraternisation serait synonyme de collusion avec les nazis. Les trotskystes étaient des agents de la Gestapo, des hitléro-trotskystes.

* * * * *

L’objet de ce recueil n’est pas de cerner l’ensemble du "travail allemand" accompli par les trotskystes en France. Il se limite à faire état de l’expérience la plus significative. Certains documents en langue allemande ne sont pas inclus dans ce volume afin de ne pas l’alourdir, d’autres, dont la trace s’est peut-être effacée dans la nuit des persécutions, n’ont pu encore être retrouvés.

L’histoire de Arbeiter und Soldat se confond avec le destin d’un militant d’une trempe singulière que l’on appelait Victor et dont on n’a découvert que beaucoup plus tard la véritable identité : Martin Monat. Il avait échappé miraculeusement à d’innombrables rafles et souricières pour se faire prendre, presque incidemment, par la Gestapo et périr un mois avant l’entrée des troupes alliées à Paris. A l’origine Arbeiter und Soldat a été l’œuvre d’une sorte de front unique entre "Victor", membre du Secrétariat européen de la IV° Internationale, et Paul Thalmann qui avait créé avec une poignée de militants de diverses nationalités l’Union des communistes internationalistes. Le journal a été rédigé, tapé, tiré dans un pavillon de sept pièces que Clara et Paul Thalmann occupaient rue Friant et qui devint une véritable tour de Babel [2].

"Victor" y trouva également refuge ce qui facilita une collaboration parfois orageuse en raison de désaccords importants, notamment sur l’URSS. On s’accorda pour ne pas traiter les sujets litigieux dans le journal, dont la mention, "organe pour un rassemblement prolétarien révolutionnaire", reflète une autre solution de compromis. On y ajoutera, au second numéro ; "Quatrième Internationale", formulation acceptable de part et d’autre.

Le journal recevra son souffle du travail engagé par les militants du POI parmi les soldats allemands de Brest. Ce sera une des entreprises les plus téméraires, le plus bel exemple d’internationalisme prolétarien. Un groupe d’une quinzaine de soldats allemands firent leurs les solutions de la IV° Internationale. Ils diffusèrent Arbeiter und Soldat et en distribuèrent de la main à la main à des camarades de confiance. Ils rédigèrent leur propre feuille que nous désespérions de retrouver lorsque, récemment, nous en parvenait un exemplaire. Cette feuille, portant le numéro 2, date de l’été 1943 [3]. De larges extraits d’un autre numéro ; sans doute postérieur, sont cités dans La Vérité du 15 octobre 1943. Arbeiter und Soldat de septembre 1943 reproduit également une courte citation d’un de ces journaux.

Les arrestations qui surviennent simultanément en Bretagne et à Paris, à partir du 6 octobre 1943, obligent à de sévères mesures de sécurité. Particulièrement visé, "Victor" doit se terrer. Arbeiter und Soldat ne reparaîtra que la veille du 1er mai 1944 sous une nouvelle forme. Plus de vingt militants et sympathisants sont incarcérés en Bretagne. Robert Cruau, jeune postier de Nantes, venu se réfugier à Brest en mars 1943, avec d’autres militants de sa ville, qui a été l’âme de cette action de fraternisation, simulera une fuite au siège de la Gestapo de Brest pour se faire abattre par les sentinelles. Onze camarades bretons seront déportés. Quatre ne survivront pas à l’épouvante du camp : Georges Berthomé, associé au travail de Cruau, Yves Bodenès, André Le Floch et Albert Goavec. Quinze soldats allemands auraient été fusillés mais cette information n’a pu être vérifiée. La Gestapo a eu le souci de régler cette affaire dans la plus grande discrétion.

La répression atteignit durement la direction de l’organisation à Paris. Son principal dirigeant, Marcel Hic, trouvera la mort à Dora. Yvonne et Roland Filiatre, David Rousset et Philippe Fournié tomberont aux mains de la Gestapo. Un soldat allemand gagné au trotskysme, dont on ne connaît que le prénom ou le pseudonyme, Willy, a été fusillé après avoir subi d’atroces tortures rue des Saussaies. Un agent infiltré dans le groupe des soldats de Brest, ou un soldat "retourné" sous la menace, a donné tout le monde.

En avril 1944, Arbeiter und Soldat reparaît, imprimé, en tant qu’organe de la section allemande de la IV° Internationale. C’est encore l’œuvre de "Victor", secondé désormais par une "commission allemande" dépendant du Secrétariat européen de la IV° Internationale. L’unification des organisations trotskystes françaises permet de disposer de forces et de moyens accrus. Il n’est pas sûr que "Victor" ait vu le dernier numéro du journal de juillet 1944, le dernier qu’il ait écrit.

Notes :

[1L’Humanité des 13 et 17 Juillet 1940.

[2C. et P. THALMANN, Revolution für die Freiheit, Hamburg Verlag Association, 1977.

[3CF. Zeitung für Soldat und Arbeiter im Westen.




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