Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Aperçu historique du Comité central de la Fédération de la Garde Nationale
Article mis en ligne le 12 mai 2016
dernière modification le 6 mai 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Comité central de la Garde nationale. Depuis la proclamation de la République, les comités pullulaient dans Paris : il y avait des comités de vigilance, des comités républicains, des comités municipaux ... Il y avait aussi des. conseils, des assemblées, sans parler des clubs (…). Cette multiplication était le signe d’une vie politique intense, mais aussi d’une dispersion dont chaque association éprouvait la nécessité de sortir en s’unissant aux autres. S’il fallait s’unir, du moins ce devait être en conservant son autonomie, d’où le désir constant d’inventer un lien qui ne contraignit pas, qui évitât les outrances du centralisme. Ainsi naquit l’idée de fédération qui fut tentée d’abord à travers le Comité central républicain des Vingt arrondissements. Fort efficace, ce Comité finit par être une sorte de gouvernement populaire de Paris face au Gouvernement de la Défense nationale, accusé de trahir le peuple au profit des seuls intérêts de la bourgeoisie. Cependant, à mesure que le Siège se prolongeait, la Garde nationale prenait toujours plus d’importance, ne serait-ce qu’à cause de l’augmentation constante de ses effectifs (60 bataillons début septembre, 254 un mois plus tard). Cette armée populaire, qui élisait ses officiers et qui avait tendance à s’autogérer malgré un état-major imposé, ne tarda pas à susciter une organisation qui en arriva à doubler l’administration ordinaire au niveau de chaque arrondissement parisien. Dès lors se trouva mis en place l’embryon d’un pouvoir populaire, qui n’avait besoin que de prendre conscience de lui-même pour exercer le pouvoir qu’il détenait déjà, le Comité central républicain des Vingt arrondissements tendant à s’effacer à mesure que ses propres membres et le peuple tout entier se retrouvaient dans la Garde nationale.

La naissance du Comité central, qui va fédérer toutes les organisations de la Garde nationale, est due à l’initiative de deux personnages obscurs : le journaliste Henri de La Pommeraye et un commerçant du IIIe arrondissement, Courty. A leur appel, une première assemblée se tint, le 6 février, au Cirque d’Hiver, sous la présidence de Courty. Elle constitua un bureau, qui reçut mandat de convoquer les délégués d’arrondissement de la Garde nationale. Les convocations furent lancées pour le 15 février, au Vauxhall, 16, rue de la Douane. Tous les délégués s’y présentèrent, à l’exception de ceux des 1er et IIe arrondissements, et élirent une commission provisoire, chargée d’élaborer les statuts d’une Fédération de la Garde nationale. Cette commission comprenait : Génotel (IIIe arrondissement), Alavoine (IVe), Manet (Ve), Frontier (VIe), Badois (VIIe), Soleyrole (VIIIe), Mayer (IXe), Arnold (Xe), Piconel (XIe), Audoynaud (XIIe), Soncial (XIIIe), Dacosta (XIVe), Manson (XVe), Pé (XVIe), Weber (XVIIe), Trouillet (XVIIIe), Lagarde (XIXe), Bouit (XXe). Tous étaient des inconnus, issus directement du peuple.

Les jours suivants, de nombreuses réunions locales eurent lieu dans chaque arrondissement : les gardes nationaux furent mis au courant de la fédération projetée, et ils donnèrent leur avis. En même temps, des contacts furent pris avec un Comité de la fédération républicaine par ailleurs en formation, et la fusion fut décidée. Les textes des futurs statuts mis au point et votés à l’unanimité par la Commission provisoire, une assemblée générale fut convoquée au Vauxhall pour le 24 février. Ce jour-là, 2.000 délégués sont présents. Ils représentent plus de 200 bataillons et adoptent d’enthousiasme le projet de fédération. Ils votent également une motion précisant que la Garde nationale résistera par la force à toute tentative de désarmement. Quand la séance est levée, les délégués vont se joindre à la grande manifestation qui se déroule à la Bastille (…). Dès lors, la Commission provisoire fonctionne déjà comme un véritable Comité central et son autorité est démontrée par l’obéissance du peuple de Paris et l’ Affiche Noire (…), éditée par ses soins le 29 février. C’est également la Commission qui donne l’ordre de rassembler les canons abandonnés et de les mettre à l’abri, principalement à Montmartre et à Belleville.

Le 3 mars, au cours d’une nouvelle assemblée générale présidée par Bergeret, et devant laquelle Arnold fait l’exposé de l’action de la Commission provisoire depuis le 24 février, un Comité exécutif, également provisoire, est élu. C’est en fait le premier Comité central. Il comprend : Alavoine, Arnold, Bénard, Bergeret, Boursier, Castioni, Chauvière, Chouteau, Courty, Durand, Dutil, Fleury, Fortune, Frontier, Gasteau, Lacord, Lagarde, Lavalette, Louis, Maljournal, Matté, Muttin, Ostyn, Piconel, Pindy, Prud’homme, Ramel, Varlin, Verlet, Viard, Weber. Ce Comité s’installe rue Saint-Maur, mais se transportera le 6 mars place de la Corderie, où il siégera désormais au voisinage de la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières et de l’Internationale. Le 3 mars, par ailleurs, le Gouvernement nomme le général Aurelle de Paladines commandant en chef de la Garde nationale. La mesure est évidemment très mal accueillie et passe pour une provocation. Le 4 mars, le Comité publie une proclamation : "Le Comité central de la Garde nationale, nommé dans une assemblée générale de délégués représentant plus de 200 bataillons, a pour mission de constituer la Fédération républicaine de la Garde nationale, afin qu’elle soit organisée de manière à protéger le pays mieux que n’ont pu le faire jusqu’alors les armées permanentes, et à défendre, par tous les moyens possibles, la République menacée. Le Comité central n’est plus un comité anonyme, il est la réunion des mandataires d’hommes libres qui connaissent leurs devoirs, affirment leurs droits..." Le 10 mars, nouvelle assemblée générale et nouvelle proclamation, dont les termes plus tranchants sont : "Plus d’armées permanentes, mais la nation tout entière armée ... Plus d’oppression, d’esclavage ou de dictature d’aucune sorte, mais la nation souveraine, mais les citoyens libres, se gouvernant à leur gré." En même temps, un appel est lancé à l’armée régulière pour l’inviter à fraterniser, cependant qu’au cours de la même réunion les délégués dénient toute autorité au général Aurelle de Paladines, tandis qu’ils pressent le Comité de "provoquer dans le plus bref délai la mise à exécution et le fonctionnement des statuts, de manière à ce que, sortant du provisoire, la Fédération soit enfin constituée d’après le principe tutélaire du suffrage universel."

Le lendemain, 11 mars, le général Vinoy, commandant en chef de l’armée de Paris, fait suspendre la publication de la Bouche de fer, la Caricature, le Cri du peuple, le Mot d’ordre, le Père Duchêne, le Vengeur ; Blanqui et Flourens sont condamnés à mort par contumace pour l’affaire du 31 octobre. Ces mesures ont pour but de faire peur, mais l’armée et le Gouvernement sont visiblement impuissants. Enfin, le 15 mars, toujours au Vauxhall, une nouvelle assemblée des délégués de la Garde nationale se réunit. Il y a là 1.325 délégués représentant 215 bataillons. Ils votent les statuts, élisent comme général en chef Garibaldi - qui devrait ainsi prendre la place du général Aurelle de Paladines imposé par le Gouvernement, mais qui refusera - et nomment le Comité central définitif : Alavoine, Allemane, Arnaud, Arnold, Assi, Audignoux, Babick, Baroud, Bergeret, Billioray, Blanchet, Chouteau, Clémence, Duval, Eudes, Faltot, Ferrat, Forgeret, Gastioni, Gauthier, Geresme, Gouhier, Groslard, Jocelyn, Jourde, Lisbonne, Lucien, Maljournal, Moreau, Mortier, Prud’homme, Ranvier, Varlin. Désormais, les gardes nationaux sont des Fédérés ; ils ne reconnaissent d’autre autorité que celle du Comité central qu’ils viennent d’élire et ils se fixent pour but l’instauration d’une "République démocratique et sociale."

Trois jours plus tard, c’est le 18 mars, l’insurrection, la prise du pouvoir. Entre onze heures et minuit, une vingtaine de membres du Comité central arrivent à l’Hôtel de ville : ils sont désemparés, ils ne se sentent pas "légaux". Édouard Moreau prend la parole. Il propose que le Comité central reste à l’Hôtel de ville, le temps de faire procéder à des élections régulières. On l’acclame. Deux proclamations sont rédigées : l’une "Au peuple", l’autre "Aux gardes nationaux". Elles sont quelque peu grandiloquentes, mais fermes ; elles remercient chacun de son calme, de son courage, annoncent la levée de l’état de siège et les élections communales. Ensuite, le Comité central nomme Lullier au commandement de la Garde nationale - première faute, car Lullier est un incapable -, puis des tractations ont lieu durant toute la nuit avec les députés et les maires de Paris, qui siègent à la Bourse. Ces tractations, menées du côté du Comité par Jourde et· Varlin, prouvent le désir d’un compromis ; mais la base, consultée le lendemain matin au niveau des comités d’arrondissements, refuse ce compromis : dès lors le Comité central, qui n’y est pas préparé, va devoir exercer le pouvoir. On l’accusera d’avoir comploté pour le prendre ; c’est impossible, car formé seulement depuis le 15 mars, le Comité ne s’est réuni qu’une fois entre le 15 et le 18. Sans doute n’avait-il d’autre raison d’être que de préparer un changement de pouvoir, mais pas si vite, et seule la précipitation des événements lui força la main.

Le 19 au matin, l’État a disparu : le Gouvernement et la police sont en fuite, l’armée a fraternisé avec le peuple. A neuf heures, le Comité central se réunit. Deux tendances principales s’y affirment : les uns, peu nombreux, veulent marcher sur Versailles et compléter la révolution ; les autres veulent se légaliser en organisant au plus vite les élections annoncées par les proclamations. La majorité l’emporte. On rédige une affiche annonçant que les élections auront lieu le 22, au scrutin de liste par arrondissement ; il y aura un conseiller par 20.000 habitants ou par fraction de plus de 10.000. Cependant, les fonctionnaires quittent Paris. Il faut tout réorganiser : les postes, les communications, la voirie, l’enseignement, la santé, et il faut trouver de l’argent pour payer leur solde aux gardes nationaux, qui n’ont pas d’autre moyen de subsistance. Ces nécessités inéluctables obligent le Comité central à agir vite et à prendre des responsabilités gouvernementales. Il délègue Jourde et Varlin aux Finances, Grousset aux Affaires étrangères, Grollier et Vaillant à l’Intérieur, Duval et Rigault à la préfecture de Police, Eudes à la Guerre, Bergeret à l’état-major de là Garde, Moreau au Journal Officiel. Ainsi un gouvernement provisoire est-il mis en place, mais qui, pris entre les exigences de la situation et sa volonté de légalité, se dénie toute qualité de gouvernement alors même qu’il prend des décisions gouvernementales. Cette ambiguïté, qui lui interdit de pratiquer une politique générale, n’empêche nullement son efficacité dans les domaines particuliers : les administrations sont remises en marche ; l’éducation publique et les hôpitaux, les services de communication et de voirie fonctionnent, l’argent nécessaire au paiement de la solde est obtenu de Rothschild et de la Banque de France. Les inconnus du Comité central, qui irritent tellement la bourgeoisie et sa presse parce qu’ils sont vraiment des inconnus sortis du peuple et non des politiciens, réussissent à faire tourner les rouages compliqués de la Cité à force de bon sens et de dévouement. Les maires, les députés, les journaux libéraux, sous prétexte de conciliation, gênent leur travail. Les élections sont retardées par deux fois, mais elles se déroulent le 26 mars, dans le calme et la liberté. Quand la Commune est proclamée, le 28 mars, le Comité central cède la place comme il l’a promis : il a assuré la transition et il se retire avec le sentiment d’avoir accompli son devoir. Il est censé retourner maintenant dans l’ombre et n’être plus qu’une sorte d’organisme syndical de la Garde nationale. Les choses toutefois ne seront pas aussi simples : dans la mesure où il représente l’armée de la Commune, il sera tenté plus d’une fois d’intervenir dans les affaires mili-taires, venant ainsi compliquer une administration qui ne l’était déjà que trop et y semer le désordre. Il est, en outre, probable qu’il songea même, un moment, à favoriser une dictature dans l’espoir de sauver la situation.

L’œuvre du Comité central a été diversement jugée. Pour les tenants de Versailles et bon nombre de libéraux, le Comité, en s’installant à l’Hôtel de ville, a commis une usurpation de pouvoir. Il s’est conduit en révolutionnaire. En rebelle. Pour les révolutionnaires, au contraire, le Comité central n’a pas su agir dans le sens de la révolution. Il s’est laissé prendre aux pièges de la légalité bourgeoise, perdant un temps précieux à se justifier alors que la confiance du peuple suffisait largement à l’investir. Il aurait dû donner l’ordre de marcher sur Versailles, dont l’armée se trouvait en plein désarroi, et ne s’occuper que de faire triompher la révolution. Il est vrai qu’entre le 18 et le 28 mars, Versailles ne pouvait résister, mais le Gouvernement n’aurait eu qu’à se replier plus loin. Il est vrai aussi que le Comité central n’a pas témoigné d’une bien grande ardeur révolutionnaire en annonçant, dès son installation, qu’il allait céder la place et en préparant des élections tout à fait traditionnelles. Peut-être le plus grave est-il que cette attitude modérée empêcha des réformes radicales, qui eussent été possibles dans l’élan des premiers jours et qui ne le furent plus par la suite, la petite bourgeoisie commençant à se méfier de ce qu’elle aurait accepté dans l’enthousiasme du début. Il reste que le Comité central accomplit au mieux sa tâche gouvernementale dans les limites qu’il s’était imposées : il assura sans désordre la transition entre l’État bourgeois et la Commune et il sut donner le pas aux mesures ayant un caractère social (prorogation des échéances, suspension des ventes des objets déposés dans les Monts-de-Piété, interdiction de l’expulsion des locataires, mise en liberté des détenus politiques). Il proclama par ailleurs la liberté de la presse, leva l’état de siège et supprima les Conseils de Guerre. En somme, son tort ne fut que de vouloir légaliser à tout prix la révolution.

Texte rédigé par Bernard Noël dans le livre Dictionnaire de la Commune.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53