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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La perspective de barbarie (suite et fin de la série)
{Internationalisme} n° 45, 1950 (certainement juin-juillet)
Article mis en ligne le 4 mai 2016
dernière modification le 6 mai 2016

par ArchivesAutonomies
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VII

La lutte des classes du Capitalisme d’État

La dernière question qui nous reste à aborder découle des fondements de la conception matérialiste de la société.

La théorie marxiste de la société considère l’économie comme l’élément auquel il faut en dernière instance ramener toute explication.
Comme le dit Marx :

"….. l’anatomie de la société civile doit être recherchée dans l’économie politique." (Critique de l’économie politique, Giard, page 4)

Considérées dans la société, les conditions économiques, ou pour mieux dire, les rapports qui unissent les hommes dans la production, apparaissent donc comme le fondement de toutes les autres conditions :

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production forme la structure économique de la société, la base réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi correspondent des formes déterminées de conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le développement de la vie sociale, politique et intellectuel en général." (idem)

Dans cet exposé, Marx présente ce qu’il considère comme le fondement du matérialisme historique. Les rapports de production et l’économie, dans son ensemble constituant l’infrastructure de la société, ses fondements et le reste, tout le reste, des superstructures. Dans cette conception, le bouleversement de la société, son développement, sa progression, sont le produit de bouleversements introduits dans les forces économiques (et non pas dans les autres forces). Ces bouleversements à leur tour se répercutent dans les superstructures, aboutissant ainsi à la transformation d’ensemble de la société : infrastructures et superstructures comprises.

"Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure…
Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production." (idem)

Cependant, si les bouleversements de la production représentent aussi la source des transformations de la société, si les transformations dans leur ensemble n’en sont que le produit, ce n’est pas en fonction d’une transmission mécanique… (illisible) ne font pas l’objet d’une transmission "automatique" parmi les superstructures. La conception de Marx, conception dialectique, exclue une telle manière de voir.

En vérité les rapports de la production forment selon Marx la base des rapports sociaux qui sont les rapports de classe. Les rapports de production et l’ensemble de l’économie divisent les hommes en classes sociales. Telles sont dans la société capitaliste traditionnelle : la bourgeoisie industrielle, la bourgeoisie financière, la petite bourgeoisie, les professions libérales, le prolétariat, etc. Ce sont ces classes qui commandent la situation. Divisées en classes par les rapports de production, les hommes entrent en lutte les uns contre les autres pour leur condition matérielle. Cette lutte est une lutte entre les classes. La lutte devient alors le moteur de la société en mouvement. C’est par elle que la transformation des infrastructures se transmet dans les superstructures ; c’est par elle que celles-ci réagissent sur celles-là ; par elle encore que de nouveaux rapports de production se substituent à ceux qui l’ont fait naître, et que prend place ainsi la transformation des forces productives qui font naître à leur tour de nouvelles luttes de classe et ainsi de suite. La lutte de classe est ce par quoi la société vit.

"L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte." (Manifeste du Parti communiste, Costes, pp. 54-551)

On comprend donc qu’un chapitre manque à notre examen de la perspective de barbarie du capitalisme celui sur la lutte des classes. Comment procède la lutte des classes qui préside à la naissance du capitalisme d’État ? Tel est le problème qu’il nous reste à considérer.

La nouvelle structure du capitalisme est nécessairement le produit d’une lutte de classes. De même que la naissance du capitalisme fut le produit d’une lutte de classes. De même que la naissance du capitalisme fut le produit d’une lutte du capital marchand contre l’aristocratie féodale, l’ère de la concurrence celui de la lutte du capital industriel contre la propriété foncière contre la bourgeoisie industrielle, de même le capitalisme d’État est-il le résultat de la lutte victorieuse de la bureaucratie économique des monopoles et de la bureaucratie d’État fusionnées contre la bourgeoisie monopoliste. La particularité de cette lutte (et de cette victoire) est qu’elle met en scène l’État dans des conditions entièrement différentes des autres époques du capitalisme. Elle inaugure un bouleversement total de la société. L’État, jusqu’ici n’avait été que le produit second de la division en classe, son expression. Il contenait les antagonismes de la classe en servant d’instrument de répression au service de la classe économiquement prépondérante. Avec la constitution du capitalisme d’État, l’État, au contraire, tend à devenir lui-même la force économique prépondérante. Il se dégage "au dessus" des classes et s’émancipe. D’instrument qu’il était il s’agit pour lui de devenir puissance. Il entre donc pour la première fois dans l’historie du capitalisme dans le concert de la lutte des classes avec ses propres forces. Ce fait est entièrement nouveau. Non seulement l’État est-il de moins en moins le levier dont les autres classes du capital cherchant à se saisir dans leurs luttes réciproques, mais encore (conséquences nécessaire) est-il à la destruction de toutes les classes bourgeoisies de la société. En effet, en s’affirmant avec la propriété d’État, l’appareil bureaucratique liquide obligatoirement toute la société civile bourgeoisie (puisque celle-ci reposait sur la propriété privée), c’est à dire toutes les classes qui la forment. L’État capitaliste se transforme donc dès l’instant que le capitalisme d’État forme la perspective de l’histoire. De force subordonnée aux classes qu’il était, il devient l’instrument de leur extermination. Hier, la lutte de classe et la domination de l’une d’entre elle (bourgeoisie marchande, bourgeoisie industrielle, bourgeoisie financière) tendaient non pas à la destruction des autres classes exploiteuses mais simplement à leur subjugation. Avec la domination de leur bureaucratie, au contraire, c’est la liquidation de toutes les classes exploiteuses et en premier lieu l’oligarchie monopoliste et financière qui se trouve consommée (absorption de la société civile). La bureaucratie laisse à la limite subsister une seule classe : la classe exploitée, le prolétariat (Russie) avec lequel elle reste face à face sur la ruine apocalyptique de la société.

Dans les chapitres qui précèdent nous avons examiné les changements qui commandent la formation du capitalisme d’État Nous avons vu aussi quels changements en résultaient dans les superstructures (organisation, droit, État, politique, etc..) Nous disposons donc de tout ce qui est nécessaire pour exposer de quelle manière la lutte des classes préside à l’ensemble de ces transformations.

* * * * *

Formes spécifiques de la lutte de classe

La lutte des classes dont naît le capitalisme d’État diffère donc des lutte jusqu’ici connues par la société capitaliste, puisque l’État, la bureaucratie, y gagnent progressivement une force autonome fondée sur la propriété d’État Mais puisque la perspective de la lutte de classe est l’extermination des classes bourgeoisies (société civile), la forme prise par cette lutte ne peut être elle aussi qu’exterminatrice. A un objectif aussi vaste que la liquidation de l’ancienne structure correspondent nécessairement des moyens violents et des luttes convulsives.

Ces conditions différent de celles du passé, aussi bien du passé ancien que du passé récent, mais pour des raisons différentes.

Depuis ses origines, le capitalisme s’est développé par l’intermédiaire de guerres internationales et de luttes armées intérieures à chaque État, Guerres internationales et Guerres civiles n’étaient que les deux faces de la même lutte des classes. Ce fut surtout vrai depuis les origines jusqu’à la fin du 19ème siècle, c’est à dire pendant toute la montée séculaire de la révolution bourgeoise. C’est ainsi que la domination du capital commercial, réalisée du 16ème au 18ème siècle, passa par les batailles civiles de la Réforme et les guerres mercantiles. Lorsque le capital industriel succéda au capital commercial au 18ème e au 19ème, ce fut encore par des bouleversements sociaux développés en guerres entre les États. La révolution s’étendait alors à l’échelle mondiale et elle culminait dans la guerre. Les différents États ressentaient des forces de classes différentes. Étant donné la manière inégale dont s’opéraient les développements de la société, certains États avaient déjà atteint un stade postérieur à la révolution ; d’autres, au contraire, étaient aux prises avec elle ; d’autres enfin restaient encore au stade pré-bourgeois. La classe qui parmi la bourgeoisie dominait dans chaque pays n’était donc pas la même. La guerre entre les États ne faisait que reproduire les conflits intérieurs à chacun d’eux. Sur les champs de bataille la classe dominante de chaque pays retrouvait "l’ennemi intérieur". Le capital foncier, le capital industriel, le capital concurrentiel croisait le fer à l’intérieur comme à l’extérieur. Comme le montrèrent les guerres de la Révolution et de l’Empire, qui opposaient la bourgeoisie de l’Europe occidentale (Napoléon) à l’aristocratie foncière et à l’absolutisme (monarchies austro-russes), "la guerre était la continuation de la politique par d’autres moyens" (Von Clausewitz).

A cet égard, le capitalisme d’État ne fait que continuer ces conditions nécessaires de la lutte des classes. Le capitalisme d’État naît de conflit intérieurs à chaque État qui peuvent aller jusqu’à la guerre civile (Espagne, Chine, etc.). Mais ces conflits s’étendent à la guerre internationale dans laquelle les forces actives de la bureaucratie groupées autour de la Russie s’opposent à celles d’une bourgeoisie monopoliste qui cherche à se survivre en dépits des concessions intérieures qu’elle consent malgré tout à sa propre bureaucratie. La guerre conduit toujours à la domination mondiale de la force sociale montante, hier les classes bourgeoises, aujourd’hui la bureaucratie. Les guerres mondiales modernes conduisent inexorablement à la victoire de la bureaucratie dans le monde entier quelque soient les avantages militaires que puissent remporter provisoirement les forces du monopole. le succès des armes règle en effet le rapport de force entre les États nationaux à l’avantage des uns (les États-Unis) et au détriment des autres (Allemagne, Russie). La guerre pourtant n’opère au point de vue social que dans un seul et unique sens : le règne universel de la bureaucratie. De même que l’aristocratie s’est jadis effondrée malgré ses victoires militaires sur les jeunes États bourgeois (Napoléon), de même la bourgeoisie monopoliste se dissoudra-t-elle dans des guerres qui portant lui donneront la victoire.

C’est ce qui l’oppose aux guerres du 19ème siècle. Par exemple. Mais si la lutte de classe du capitalisme d’État diffère des conditions du passé ancien, elle s’écarte bien davantage encore de celles du passé récent. C’est cependant pour toutes autres raisons.

En effet, le passé récent du capitalisme, c’est le monopole. Or, le monopole ne s’est pas constitué en son temps par les procédés de violence qui sont aujourd’hui le propre du capitalisme d’État Différent en cela des bourgeoisies marchande et industrielles du passé, comme de1a bureaucratie d’aujourd’hui, la bourgeoisie monopoliste a réalisé à 1a fin du 19e siècle son accession à la domination de la société non par la guerre civile, mais par la transformation "pacifique". Elle a éliminé les autres classes bourgeoises par des procédés économiques. Pour les mêmes raisons, la bourgeoisie monopoliste n’a pas eu besoin pour acquérir sa puissance de guerres internationales. Pas de guerres civiles, pas de guerres étrangères.

La bourgeoisie monopoliste n’a eu besoin pour se constituer en classe et dominer la société que d’opérations coloniales. Les guerres coloniales opposaient, il est vrai, deux forces sociales différentes (capitalisme et production patriarcale). Mais elles n’impliquaient aucune forme particulière de guerre entre les États avancés. Il s’agissait d’un partage concerté du monde. La forme de conf1it spécifique du monopole : la guerre impérialiste mondiale, qui oppose les États capitalistes entre eux, n’est pas la cause de la monopolisation mais son résultat. Loin de servir d’instrument à l’avènement de la bourgeoisie monopoliste, cette forme de guerre est, au contraire, l’instrument de sa perte, la condition par laquelle elle s’efface devant la bureaucratie, le moyen par lequel cel1e-ci vient à l’existence sur les ruines du monopole.

S’élevant au cours de guerres civiles et de guerres mondiales qui les unes et les autres accomplissent l’absorption de la société civile, la bureaucratie innove donc par rapport au passé. Elle se transforme au point de dévorer la société civile. Hier pourtant elle n’en était que l’instrument. La bureaucratie ouvre ainsi une ère historique dans laquelle les moyens de destruction sont à l’échelle de l’absorption de la société.

Qu’une succession de guerres civile soient requise pour que le capitalisme d’État parvienne à la domination mondiale, et que les guerres internationales ne soient que l’autre face de ces guerres civiles, c’est ce que prouve toute l’histoire contemporaine. Par exemple en Russie, pays dans lequel le capitalisme d’État présente la forme aujourd’hui la plus achevée, la nouvelle structure est sortie d’une guerre civile qui était elle-même le fruit d’une guerre impérialiste. La bureaucratie s’y est constituée sur les ruines de la révolution parce qu’une période transitoire de dictature du prolétariat avait nettoyé le terrain devant elle. La bureaucratie a pu ainsi émerger de la guerre civile en repoussant l’intervention armée du monopole. Si l’élimination physique (militaire) des classes bourgeoisies de la Russie n’avait pas pris place à un moment donné, le régime actuel de ce pays ne se concevrait pas.

C’est cette même situation qui se produit aujourd’hui sur d’autres théâtres. Par exemple en Asie, en Chine notamment. La guerre civile est conduite ici (faute de révolution prolétarienne préalable) directement par la bureaucratie. Cette guerre civile est – étant donné l’état arriéré de ce pays – la condition impérieuse de la propriété d’État

En définitive, tous les pays indépendants qui s’engagent aujourd’hui vers l’étatisation du capital et dont l’évolution est accélérée par la défaillance intérieure ou extérieure du monopole, connaissent la guerre civile. Celle-ci y apparaît comme l’envers des guerres impérialistes. C’est le cas de l’Asie, de l’Europe de l’Est. Dans les États d’occident, dont la propriété d’État n’est encore que partielle, la guerre civile mêlée à la guerre internationale est pour demain.

Les seuls États qui ont fait jusqu’ici exception à ces règles sont ceux du glacis soviétique. Mais là - précisément - si la transformation a pu prendre place sans bataille intérieure, c’est parce que les forces militaires du Kremlin se sont substituées aux forces des bureaucraties locales (nationales). Au plus, a-t-on connu – en fait de guerre civile – la forme du putsch (Tchécoslovaquie). C’est qu’ici la guerre a été l’autre moyen de la transformation sociale. Mais dans ces conditions, rien de surprenant à ce que la Yougoslavie par exemple, qui, elle, a vue la guerre mondiale prendre sur son territoire la forme d’une guerre civile directe, se soit, au contraire, dégagée de l’emprise du Kremlin. L’influence de ce dernier avait été en Yougoslavie d’une importance secondaire sur les événements intérieurs. Bien mieux, ces événements mêmes excluant que le Kremlin puisse mettre la main sur l’État. Ç’avait été le seul pays du glacis dans cette situation. Aussi fut-il le seul qui se soit soustrait à la mainmise de la Russie. La guerre civile a été dans ce cas l’autre face de la guerre.

On peut donc dire que, de même que s’annonce au monde une perspective de guerre mondiale (la troisième), de même s’annonce une perspective de guerres civiles à l’intérieur des États.

Toutes les guerres de l’avenir conduiront, les unes comme les autres, les unes avec les autres, à l’étatisation du capital dans chaque pays et à la guerre civile. Chaque État connaît ses voies d’évolution propre. S’il doit en être saisi, c’est parce que le caractère spécifique de la société capitaliste est d’être divisée en États nationaux.

On ne s’étonnera donc pas que ce soit par des guerres civiles que s’annonce dès maintenant la préparation active de la troisième guerre mondiale (Grèce, Chine, et d’autres à venir). A leur tour, les guerres civiles – notamment celles à venir à l’issue d’un nouveau conflit – provoqueront de nouvelles guerres internationales. C’est cet ensemble d’intrications qui constitue la guerre permanente du capitalisme d’État, la façon de vivre de la barbarie et les rapports inter-bureaucratiques.

Période transitoire au cours de laquelle s’édifient par la guerre mondiale les bases de la propriété d’État ; avances et reflux de cette propriété ; alternance des phases d’étatisme (contrôles) et d’étatisation ; opposition violente des forces étatistes et des forces du monopole ; enfin guerres civiles et conflits entre États pour la destruction et l’absorption de la société par la bureaucratie. Telle est cette perspective.

Nous avons déjà situé, au chapitre précédent, les conditions de la guerre permanente. Mais c’était par rapport aux tendances mondiales de la guerre. Un pas de plus est fait dès que se plaçant du point de vue de la lutte des classes, nous y intégrons les conditions de la guerre civile. On voit alors mieux de quelles manière l’étatisation du capital – qu’on sait mettre un terme à la guerre impérialiste (fin du monopole) – commande les rapports sociaux propres à chaque État Et on comprend du même coup les résultats actuels de la guerre anticipent sur les luttes de demain. Le monde est présentement divisé entre le bloc américain et le bloc russe. Cette situation fait précisément transition entre le système passé de la multiplicité des États associés sur le plan mondial par le capital financier oligarchique, et le système à venir de la barbarie avec son cloisonnement entre des États séparés et atomisés, mais contrôlés par l’appareil américain. La guerre en préparation entre les deux blocs est l’antichambre du capitalisme d’État intégral parce que son contenu social (qui transcende l’impérialisme) élargit la voie qui conduit aux guerres civiles pour l’étatisation complète du capital.

La lutte armée entre l’Amérique et la Russie pourra requérir une ou plusieurs guerres. Elle pourra prendre des formes et des développements qui nous sont inconnus. Mais ce qui est certain, c’est qu’elle opposera deux structures différentes, au moins tant qu’au cours de cette lutte de monopole dominera (provisoirement) les États-Unis. L’une de ces structures (l’Américaine) est plus solides, moins décadente, plus "démocratique", parce que plus proche du monopole que du capitalisme d’État ; mais elle est destinée à se dissoudre. L’autre (la russe) présente un achèvement anticipé de la barbarie, la montrant telle qu’elle est vouée à s’étendre à des degrés divers dans les autre pays et à tracer la perspective mondiale. Les États-Unis regroupent les bourgeoisies monopolistes du monde, et la Russie les bureaucraties émancipées de tous les États Ce sont deux forces sociales différentes, aux aspirations historiques inconciliables, vouées à une lutte à mort. L’une et l’autre concentrent leurs forces respectives dans tous les pays pour le duel final qui, quelques soient les conditions variées de son issue militaire, consacrera à la longue la fin de la domination universelle de la propriété privée.

La situation internationale offre cette contradiction que d’un côté les États-Unis, pays où le monopole résiste à l’étatisation et prouve par là quelle vitalité anime encore ses forces productives, sont appelés à l’hégémonie mondiale par la victoire militaire ; tandis que de l’autre côté la Russie, bien que plus barbare et vouée à la défaite, porte malgré tout le régime qui, à un titre ou à un autre, trace l’avenir du capitalisme d’État. La victoire militaire ira donc aux forces sociales que l’histoire condamne, et la victoire sociale au régime de la coalition vaincue. Cette contradiction n’a rien de surprenant, elle s’est déjà produite dans le passé (Napoléon). Elle est en parfaite harmonie avec la dynamique du capitalisme d’État, qui approfondit un cours de barbarie et non un cours de développement organique et qui, par conséquent, fait évoluer l’ensemble des États vers la nouvelle structure tout en laissant la suprématie dans les rapports entre les États à celui qui s’y engage le plus tardivement.

La conséquence la plus importante de cette situation est qu’au cours de la vaste entreprise destinée à démanteler les forces militaires de l’appareil russe et à refouler la puissance de la Russie, les États-Unis peuvent être conduits à la guerre civile. En pleine "logique" cette issue ne saurait même manquer.

En effet, cette éventualité découle du caractère même de la future suprématie militaire et économique de l’Amérique. Celle-ci pourrait après une nouvelle guerre prendre des voies très diverses. Les phases de la lutte, leur durée sont aujourd’hui imprévisibles. Même la nature des rapports qui s’établiraient à l’issue de la guerre entre les divers appareils d’État notamment les appareils russes et américains – est encore inconnue. Ce qu’on peut raisonnablement prévoir aujourd’hui c’est que d’un côté, la suprématie américaine ne saurait exclure ni le compromis, ni les concessions partielles, ni les partages (inégaux) de puissance. Les moyens techniques sur lesquels repose la puissance américaine (notamment les transports) ne permettent pas de toute façon le contrôle administratif de la planète. Tout au plus connaîtrait-on la sanction par la force d’un état donné de rapports de forces. Il ne pourra s’agir, par conséquent, d’une destruction complète de l’ennemi. D’un autre côté cependant, la balance des forces entre les deux blocs, ainsi que le lien mondial qui unit la bureaucratie russe aux forces montantes des bureaucraties des autres États, sont tels que le Kremlin disposera dans le conflit armé de moyens d’expansion qui, pour être provisoire, n’en seront pas moins d’un effet durable. Il y a donc un double aspect aux futurs rapports internationaux qui tiennent à leur contradiction même.

Cette situation générale ainsi que les rapports réciproques que la lutte développera entre les deux blocs, auront en tout cas pour résultat de préparer aux États-Unis la crise intérieure de cristallisation du capitalisme d’État Là se trouve la source directe d’une guerre civile. Mais de même que le développement du conflit international, ces formes, ses étapes, sa durée, la succession de ses phases "pacifiques" et armées, son long échelonnement dans le temps, restent inconnus, de même en est-il de la guerre civile aux États-Unis Connaîtra-t-on un seul, plusieurs conflits armés et partant des modes variés de luttes intérieures. Verra-t-on des compromis par lesquels un règlement atténuera les phases militaires. Y aura-t-il en conséquence une grande guerre civile, ou au contraire toute une étape historique de crises successives formant les étapes échelonnées d’un bouleversement. Le capitalisme d’État américain (et avec lui, le capitalisme mondial) gardera t-il une forme plus atténuée que la forme russe parce qu’il n’aurait pas procédé de la liquidation par une révolution prolétarienne ? C’est à l’histoire, l’histoire seule qu’appartient la réponse.

Ce qui en définitive reste vrai c’est la perspective historique à long terme. Celle-ci veut que sous une forme ou une autre, la bourgeoisie américaine subisse, dans une perspective historique, l’assaut de sa propre bureaucratie. En raison de la position hégémonique des États-Unis et de leur influence dans le monde, une guerre civile américaine représenterait le tournant du capitalisme mondial. Le capitalisme d’État recevrait sa consécration universelle.
On peut donc s’attendre à ce que la guerre entre les blocs soit la première phase de la lutte internationale qui, conjuguée avec les contradictions intérieures à chaque État, dont elle n’est que le prolongement, devra conduire définitivement la société mondiale au capitalisme d’État par la guerre civile. Du moins est-ce une hypothèse qu’on ne peut aujourd’hui négliger.

* * * * *

Expression politique des forces de classe

Si on admet, après ce qu’on vient de dire, que la lutte des classes dont naît le capitalisme d’État pose impérieusement le principe des guerres intérieures et extérieures, on est conduit à rechercher comment se présentent les forces de classes dans chaque États, et à examiner comment leurs rapports s’établissent pour former le cours vers la guerre civile.

Les forces du capitalisme d’État apparaissent dans chaque pays comme des forces de "gauche". Celles-ci s’opposent aux forces de "droite" du monopole. Telle est la situation la plus claire. Naturellement "gauche" et "droite" n’ont plus ici le même sens que dans le passé, puisque la gauche, qui jadis groupait soit la petite bourgeoisie, soit le prolétariat et en général les forces de progrès de la société, représente aujourd’hui les forces actives de la bureaucratie et par là de la barbarie. En vérité, "droite "et "gauche" n’ont plus le sens véritable.

Les forces de gauche au sens nouveau représentent le développement assuré de la propriété d’État, la perspective historique, la bureaucratie active. Elles sont représentées sur le plan politique par la social-démocratie et le stalinisme. Les forces de droite représentent au contraire la résistance ultime (et à la longue condamnée) de la propriété privée . Le passé, de la bourgeoisie. La lutte des forces bureaucratiques (avenir) contre les forces monopolistes (passé) conduit aux changements par lesquels la société traduit les nouvelles conditions de l’accumulation du capital.

La répartition des forces politiques du capital en droites et gauches ne rend compte toutefois que de la situation dans son ensemble. Ce n’est là, en vérité, qu’un aspect. C’est qu’en effet, droites comme gauches représentent ensemble la tendance à la bureaucratisation du capital, car celle-ci est commune à toute la société. A la fin des fins les différences entre droite et gauche ne font simplement que séparer les degrés successifs d’un bouleversement ininterrompu. Ce principe va trouver tout de suite son illustration.

Parmi les forces du monopole, seule l’Église catholique reste à vrai dire, dans une mesure assez large, l’expression plus ou moins pure de la propriété privée. L’Église représente en Europe la propriété privée foncière. Or, celle-ci est de toutes les formes de la propriété privée, celle qui subsiste la dernière, parce que l’étatisation n’en vient à la menacer que bien après qu’elle a absorbé le capital industriel. C’est dans l’accumulation du capital industriel que s’établissent les rapports (entre plus-value et capital variable) qui conduisent à l’étatisation du capital. La propriété foncière, elle ne fait que suivre. Elle ne devient un objet d’étatisation qu’au moment où l’accumulation du capital d’État exige une minimisation des formes parasitaires du capital total ; allant jusqu’à exiger l’étatisation de l’ensemble de l’économie. L’Église catholique est donc la seule force qui puisse se situer quelque part en marge du capitalisme d’État, et c’est ce qui explique que de l’Italie fasciste et de l’Allemagne hitlérienne aux pays du glacis soviétique, elle fasse l’objet de violentes persécutions qui sont à la mesure de la résistance des formes dépassées du capital. Ces persécutions ont d’ailleurs pour objet non de détruire (car elle reste ultimement la fonction nécessaire d’un système fondé sur l’exploitation) mais de la subjuguer. Même pourchassée, l’Église devient indirectement une partie du capitalisme d’État, car à partir d’un certain moment le maintien de tout capital – même privé – finit par procéder de l’État. Cette tendance à l’absorption de l’Église se manifeste par la formation de courants politiques "ouvert" à la propriété d’État (démocratie chrétienne et chrétiens progressistes stalinisants). A l’exception de l’Église catholique (et dans la mesure limitée qu’on vient de le dire) toutes les forces de droite participent aujourd’hui du capitalisme d’État Mais elles forment bien davantage son arrière-garde traînante, qu’elle ne représentent l’avant garde effective d’une restauration intégrale de la propriété privée.

Dès 1929 le capitalisme n’a plus eu en effet d’existence que sous la forme de l’étatisme, étape achevée du monopole et préface du capitalisme d’État La propriété privée industrielle n’a donc plus, depuis cette époque, les représentants authentiques qu’elle a eu jadis. La défense du monopole (propriété privée) n’est plus aujourd’hui possible qu’à la condition d’être entreprise d’État, et seulement dans certaines conditions. La mise en œuvre de cette défense ouvre du même coup la voie à la liquidation ultérieure du monopole. Le caractère double, ambigu, de l’étatisme, le fait que le monopole se mue de lui-même en propriété d’État (tout comme jadis la concurrence s’achevait d’elle-même en monopole) fait que les représentants de la propriété privée monopoliste (les droites) ne représentent qu’une aile attardée du capitalisme d’État Cette situation est ( toute chose égale par ailleurs, bien entendu) analogue à celle de l’ancien régime dans lequel l’aristocratie (droite) qui devait périr dans la révolution formait néanmoins le soubassement de la société bourgeoise révolutionnaire et lui fournissait ses propres cadres. La collision des droites monopolistes est aujourd’hui l’indice de la manière dont les forces qui composent cette dernière correspondent aux différents moments successifs sur lesquels s’échelonne la transformation structurelle.

Par exemple, en France, aujourd’hui, il n’est pas une force politique de droite qui ne soutienne, objectivement ou subjectivement, un minimum de propriété d’État, ainsi qu’un minimum de contrôle de l’économie. Le MRP qui est le parti de droite, a œuvré avec ardeur pour les nationalisations en 1945. Au cours de la lutte contre le Nazisme il a partage avec la Social-démocratie et le Stalinisme un programme commun du capitalisme d’État partiel (programme du CNR). De même que les partis de gauche, il s’appuie sur des syndicats de masse (CFTC) et des coopératives. Le MRP est un participant direct à la première phase de développement du capitalisme d’État en France.

La situation est la même en Grande-Bretagne. Le monopole anglais sous les espèces du parti conservateur représente malgré une démagogie contraire, du plus haut comique, un soutien de fait des "nationalisations". la lutte qu’il mène malgré tout pour le maintien du monopole n’a de sens historique (comme c’est le cas pour ses homologues dans les autres pays) que si on la comprend comme une défense de ce qui subsiste du monopole ; et non pas comme un retour vers l’indépendance monopoliste du passé. Cette lutte n’ouvre aucune perspective vers la reprivatisation intégrale de l’industrie. Elle ne peut aboutir tout au plus qu’à une oscillation momentanée du rapport de forces, et au retrait provisoire d’une part secondaire des nationalisations.

On pourrait montrer que cette situation est la même dans tous les États de l’Europe ainsi qu’aux États-Unis Même dans ce pays où la puissance exceptionnelle et provisoire du monopole a permis les reprivatisations massives de 1945 (reconversion), le parti des monopoles (Républicain) a participé comme partout ailleurs à la formation des secteurs étatisés. Les forces de droites forment donc l’aile traînante du capitalisme d’État partiel. Mais l’aile active est ailleurs : social-démocratie et stalinisme. La première représente la forme d’expansion de la propriété d’État ; la deuxième sa forme d’achèvement intégral. Les forces de gauche se subdivisent donc à leur tour en deux ailes ; une aile modérée et une aile extrémiste. Leur rôle respectif, une fois cela compris, apparaît clairement.

De même que les forces de droite (réaction) ont entre les deux guerres mondiales conduit le capitalisme du monopole à l’étatisme (qu’il s’agisse du libéralisme dirigiste, de la démocratie chrétienne, de la dictature militaire, du fascisme, etc. ces forces ont toutes joué le même rôle), de même la social-démocratie cherche-t-elle après la deuxième guerre à le faire progresser de l’étatisme vers le capitalisme d’État La social-démocratie repousse le système de contrôle et la centralisation par l’État par lequel la réaction monopoliste (démocratique ou fasciste) avait consolidé le monopole après 1930 tout en le rapprochant de l’étatisation. Mais si elle les repousse, c’est pour pouvoir les dépasser et leur substituer la propriété d’État des moyens essentiels de production et d’échange : mines, sidérurgie, énergie, industrie mécanique et chimiques, transports, banques, assurances. Elle appuie le développement syndical et coopératif. Elle érige la bureaucratie en une force autonome et la porte jusqu’au point où elle entre pour la première fois en balance avec la bourgeoisie.

Aux États-Unis des conditions historiques particulières font que le Parti Démocrate joue le rôle que la social-démocratie joue ailleurs, tandis que le Parti républicain remplit la fonction des droites. Mais cela n change que l’apparence d’une situation qui sur le fond reste la même. Par opposition à la social démocratie, le Stalinisme remplit une autre fonction historique : il représente par rapport à la social-démocratie justement ce que celle-ci représente par rapport aux droites aux droites. Le Stalinisme exprime la volonté achevée de la bureaucratie de dépasser l’instant où elle être seulement en balance avec l’oligarchie monopoliste, c’est à dire le moment où elle oppose un secteur étatiste qui lui est propre au secteur monopoliste contrôlé, et qu’elle se contente de cela. Le stalinisme est l’expression historique la plus ambitieuse et la plus achevée (pour notre époque) de l’aspiration de la bureaucratie capitaliste : celle de dominer la société en l’absorbant. Il œuvre pour le cours à long terme de la perspective, pour le moins son cours théorique abstrait.

Un des caractères de l’ensemble des forces de gauche, donc des forces propres de la bureaucratie capitaliste, c’est de provenir au point de vue organique des anciens partis ouvriers. Il y a naturellement là plus qu’une coïncidence. Si les anciens partis ouvriers deviennent ainsi la force instrumentale du capitalisme d’État et de la barbarie, c’est parce que celle-ci est précisément l’alternative du Socialisme pour lequel ils s’étaient constitués à l’époque lointaine où ils étaient vraiment des partis ouvriers. Ils sont passés d’une fonction à l’autre en même temps que l’histoire. Le capitalisme d’État se fonde, en effet, sur le salariat qu’il généralise. Le salaire distribue la part consommable de la plus-value. Les partis ouvriers glissent donc tout naturellement d’une fonction à l’autre : du salariat ouvrier au salariat bureaucratique. La dialectique Socialisme-Barbarie conduit ainsi l’idéologie socialiste des partis ouvriers à coïncider, une fois vidée de sa substance, avec les fins d’une aliénation qui est au plus haut point nécessaire à la bureaucratie pour qu’elle puisse accomplir son œuvre. Celle-ci s’accomplit alors sous le signe verbal du "Socialisme", qui devient l’idéologie spécifique du capitalisme d’État de Pétain à Staline, chacun est "socialiste". La propriété d’État devient grâce à tout un artifice le critère imprévu du socialisme. Mais comme toute idéologie se développe sur une base scolastique et que le socialisme a eu ses penseurs, Marx lui-même et le marxisme remplissant alors auprès de l’État omnipotent du capital une fonction comparable à celle assurée par Aristote et son œuvre auprès de l’État féodal. Une aliénation en vaut une autre. Le capitalisme d’État trouve dans le "socialisme" ses bibles, ses prophètes et ses pères de l’Église.

Ce rôle joué par les partis ex-ouvriers en tant que force de la bureaucratie confirme donc du même coup la perspective de Marx : Socialisme (producteurs librement associés) ou Barbarie (propriété capitaliste d’État). En effet, la barbarie est l’œuvre même des forces qui se sont formées, non pas n’importe comment ni hors de la société, mais bien au contraire dans la dégénérescence du mouvement socialiste du prolétariat révolutionnaire. Cette substitution de termes dans la perspective révèle par la même occasion le sens des théories du style Rizzi-Burnham-Shachtman qui découvrent dans les transformations du capitalisme non pas l’avènement du capitalisme d’État mais l’apparition prétendue d’un "collectivisme bureaucratique". Cette formulation d’une tierce voie providentielle à laquelle l’histoire ne laisse en réalité aucune place a justement pour fonction de dissimuler la dégénérescence du capitalisme. Elle fournit simplement l’envers de la mystification idéologique par laquelle le socialisme sert de parure au capitalisme d’État Elle en représente une autre formulation. Elle s’associe par conséquent à la mystification opérée par le capital. Elle recouvre un capitalisme d’État "de gauche".

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Les formes du pouvoir

Une fois comprise la répartition des forces du capitalisme d’État, une fois dégagés leurs traits communs comme leur oppositions, la manière dont ces luttes se présentent aujourd’hui, leur manifestation apparente deviennent parfaitement claires : elles ont pour fonction d’opposer ces forces les unes aux autres sur le terrain commun du capitalisme d’État

Les temps présents voient le capitalisme d’État se former. Celui-ci est seulement "en mouvement" ; il est loin du terme de sa course. Il s’y est à peine engagé. Il se dégage progressivement du monopole tandis que celui-ci règne encore sur la terre. Le capitalisme d’État est à ses débuts. Les luttes actuelles président donc à la fois au pouvoir universel des forces modérées du capitalisme d’État, et à la consolidation locale de sa force d’avant-garde : le stalinisme.

En effet, le fait que dans la majeure partie du monde les premiers développements de la propriété d’État aboutissent sur le plan économique à une symbiose temporaire entre le capital monopoliste et l’État, conduit à une dissociation politique des forces proprement bureaucratiques, les forces de gauche. Une fois dissociées, ces forces se regroupent d’une façon hétérogène. C’est ainsi que la répartition des pouvoirs voit d’un côté le bloc américain dominé par la coalition des droites et de la social-démocratie, de l’autre le bloc russe aux mains du stalinisme et de ses variantes nationales (Titisme, etc..). Aux États-Unis, en France, en Angleterre, en Allemagne, il s’établit un équilibre instable et provisoire par lequel l’État, tout en concentrant l’essentiel de la propriété (industrie) reste pour finir l’instrument de la bourgeoisie. La Bourgeoisie monopoliste interfère avec l’administration tout autant que ses commis dans les monopoles. Les hommes d’affaires occupent des positions dans l’appareil. C’est la situation transitoire, évolutive, du capitalisme d’État mondial, qui voit se réaliser le pouvoir commun du monopole et des forces modérées de la bureaucratie. Mais c’est à elle du même coup que fait pendant la situation opposée qui est entièrement maîtresse de l’économie et de la politique.

Le pouvoir des droites et de la social-démocratie, leur association gouvernementale, est l’expression politique du compromis économique que réalise la première phase de la fusion (partielle) du monopole et de l’État De même que monopoleurs et bureaucrates s’associent dans la production et l’administration, de même conservateurs et social-démocrates s’associent au gouvernement. Le second phénomène (politique) n’est que la traduction directe du premier (économique).

La situation économique qui fait que les droites et la social-démocratie s’associent au pouvoir, détermine également leur opposition qui évidemment se poursuit malgré la coalition. La Droite et la Social-démocratie forment ensemble la base évolutive de la vie politique de la plus grande partie du monde, mais elles ne s’opposent pas moins. A l’intérieur de l’équilibre ainsi obtenu elles forment les deux composantes d’un système de contre-poids. Elles se font pendant dans l’État exactement comme se font suite dans l’histoire les phases d’étatisme et de nationalisations. Elles représentent en effet l’instrument politique et ces phases. Il s’établit donc entre la droite et la Social-Démocratie un système de balance, un système de double parti. Chaque parti, en venant tour à tour au pouvoir, commande la succession des avances absolues de la propriété d’État et de ses reculs relatifs. Le MRP et la SFIO en France, les Tories et le Labour Party en Grande Bretagne, les partis républicains et démocrates aux États-Unis représentent les deux composantes d’un système de balance qui porte alternativement chacun d’eux au pouvoir. Les partis qui représentent la gauche (SFIO, Labour Party, Démocrates) accèdent au gouvernement quand il s’agit de nationaliser. Au contraire, les partis de droite (MRP, Tories, Républicains) connaissent leur heure lorsque s’effectue un reflux partiel vers l’Étatisme. Cette balance est réglée par l’accumulation du capital et par la périodicité des guerres dans lesquelles elle se résout.

Dans certaines circonstances, ce système de balance entre les deux partis (droites et Social-démocratie) laisse la place au fascisme qui, lui, est un système rigide. Ce fut le cas avant guerre avec les régimes d’Hitler et de Mussolini dont le pouvoir n’eut, au point de vue de classe, d’autre sens que celui de Roosevelt ou de Churchill. Identiques socialement, les régimes fascistes et démocratiques ne différaient qu’au point de vue politique. Le fascisme représentait par rapport à la démocratie dirigiste du capitalisme d’État commençant ce que, toutes choses égales, Napoléon III était par rapport à la troisième république. Aujourd’hui le pouvoir éventuel de de Gaulle serait dans la même situation par rapport à la quatrième.

En effet, le capitalisme d’État du moment qu’il est encore greffé sur le monopole laisse place aux deux systèmes traditionnels de gestion politique : démocratie (double parti) ou autorité (fascisme). Le fascisme est la forme du pouvoir autoritaire dans le capitalisme d’État commençant ou partiel. Il correspond aux tâches nouvelles de l’État capitaliste (syndicalisme étatique, bureaucratie politique, bureaucratisation de la jeunesse) que ne connaissait pas le bonapartisme du passé. L’État bonapartiste représentait la gestion autoritaire du capitalisme concurrentiel. L’État fasciste représente la gestion autoritaire du capitalisme d’État naissant ; il forme un étatisme qui garantit le monopole contre l’empiétement de la propriété d’État, mais il prépare l’ascension de celle-ci. Le fascisme intervient dans les États ou les rapports internationaux de l’impérialisme provoquent une déconfiture particulière du monopole. Dans les États où la coupure du capital national d’avec le marché mondial est avancée (autarchie), et où par conséquent la guerre devient l’objectif immédiat. Comme tous les régimes "forts" le fascisme est la force politique apparente des États économiquement faibles. Il couvre une impuissance. Il apparaît dans les impérialismes destinés à la défaite militaire. La répartition du pouvoir mondial en démocratie bipartite ou fascisme d’un côté (bloc américain), et stalinisme de l’autre (bloc russe), représente donc une lutte sociale offensive. La lutte qui sur le théâtre de la guerre comme dans chaque pays oppose la bureaucratie au monopole, permet pour un temps compromis et symbiose entre le capital et l’État, entre bourgeoisie et bureaucratie, et conduit universellement aux guerres civiles par lesquelles la seconde élimine la première.

En fait, la lutte des classes qui culmine ultimement dans la concentration du capital d’État, donne aux bouleversements politique la forme d’un remaniements par lequel la structure de l’État lui-même est transformée. La bureaucratie pour établir son règne doit en effet se constituer sous la forme d’un nouvel État. C’est pour cette tâche que la guerre civile est nécessaire. Par la guerre civile, la bureaucratie détruit l’État hérité du monopole, qu’il soit démocratique ou fasciste. Cet État ne peut en effet survivre à la structure qui maintient un compromis (symbiose) entre la propriété d’État et le monopole et il doit périr avec elle dès que ce compromis se trouve dépassé.

La bureaucratie capitaliste s’efforce donc de parvenir à la domination de la société, et de l’absorber. Ce faisant elle ne fait qu’imiter les classes bourgeoises qui jalonnèrent jusqu’à elle l’histoire du capitalisme. Ces classes avaient dû dans le passé créer chacune leur propre État. Elles avaient dû d’abord détruire la structure administrative utilisée par la classe qui les précédait au pouvoir afin de la reconstruire à nouveau. Ainsi l’aristocratie foncière et la bourgeoisie marchande avaient-elles dû en France détruire l’État féodal et placer entre elles l’État monarchique en position d’arbitre. Lorsque la bourgeoisie industrielle vint par la suite à la domination de la société, elle dût détruire l’appareil monarchique parce que l’arbitrage ne suffisait plus. Elle constitua avec les restes de cet appareil une machine neuve ; l’État de Bonaparte. Plus tard elle se contenta d’ajouter un parlement à son sommet. La bureaucratie fait aujourd’hui de même. Disons plutôt ; elle entreprend une tâche analogue. Seulement sa position est cocasse. En effet, dans le passé, les classes bourgeoisies avaient dû se construire un appareil approprié à leurs besoins. La bureaucratie doit tout au contraire se refondre en elle-même ; puisque d’un côté elle est même l’État et de l’autre elle doit absorber la société civile. C’est pourquoi alors que les classes dirigeantes créaient directement jadis les institutions qui correspondaient à leur pouvoir ; la bureaucratie, elle, doit agir par l’intermédiaire de puissants partis de masse. A un travail de Titan, il faut es outils de fer.

Naturellement le stalinisme n’est que pour un temps l’expression de la lutte totale de la bureaucratie. Le stalinisme ne joue ce rôle aujourd’hui que pour des raisons historiques particulières. A savoir qu’il est l’expression internationale du seul État qui présentement soit dominé totalement par la propriété d’État. Il est l’instrument par lequel l’appareil russe maintient ses intérêts particuliers en Europe et en Asie. Aussi avec l’éclipse éventuelle de la puissance russe dans le monde à la suite d’une nouvelle guerre les partis staliniens peuvent fort bien disparaître. Cependant, la fonction sociale de la bureaucratie subsistera. Il se reproduira donc dans tous les pays un parti qui, sans avoir la même filiation historique ni les mêmes attaches internationales, poursuivra la lutte de la bureaucratie à l’intérieur de chaque État.

En vérité cette évolution est déjà commencée aujourd’hui, dans la mesure où les partis staliniens des pays où ils sont au pouvoir tendent à se refondre en rompant leur allégeance à l’égard du Kremlin. C’est le cas de la Yougoslavie, et en Chine. Cette évolution anticipe l’avenir bureaucratique de tous les pays. Elle annonce ce qui se passera dans chacun d’eux. Dans les États anglo-saxons et particulièrement en Amérique du Nord cette formation d’un parti bureaucratique national prendra néanmoins des traits plus originaux. La puissance de l’appareil américain empêche en effet que le stalinisme prenne pied dans ce pays. Cette situation est la conséquence des rapports de force qui dominent le monde. Il faudra pourtant bien que la bureaucratie américaine trouve ses propres voies politiques. Aussi peut-on s’attendre à la voir former, dans un avenir difficilement prévisible, un parti qui, sans être stalinien – c’est à dire, sans dépendre de l’appareil russe ni dériver de l’ancien mouvement communiste – corresponde néanmoins à ses buts historiques. Ce parti surgira à n’en pas douter des conditions propres au caractère salarial de la nouvelle distribution de la plus-value d’un parti "ouvrier" associé aux syndicats (tiers parti). C’est à ce parti que reviendra de conduire la guerre civile et la bureaucratie en Amérique.

Pour récapituler, on peut dire que la société se divise actuellement aussi bien sur le plan mondial que dans chaque État en forces de droite et forces de gauche. Ces forces sont en lutte les unes contre les autres. Les rapports qui s’établissent entre elles aboutissent tantôt à la coalition des unes et des autres, tantôt à d’âpres oppositions. La coalition lorsqu’elle se réalise prend en particulier la forme d’une balance bipartite entre le monopole étatiste (droites) et les forces de compromis de la bureaucratie (Social-Démocratie). Ce couple forme un bloc et s’oppose aux forces de subversion intégrale de la bureaucratie (Stalinisme). Dans cette situation la Social Démocratie, véritable arbitre entre la poussée historique de la bureaucratie (stalinisme) et l’assimilation limitée du monopole par l’État (Droite), représente à la fois la force par laquelle le capitalisme d’État marche en avant et celle par laquelle il se limite à une symbiose temporaire avec le monopole. Le Stalinisme – ou plus généralement les forces historiques de la bureaucratie qui seront amenées à lui succéder dans chaque pays - tout en tendant l’absorption ultérieure de la société civile par l’État, marque alternativement son soutien e son opposition à la coalition bipartite. Le stalinisme soutient la Social-démocratie et les Droites chaque fois que l’accumulation du capital et les rapports de classe poussent ces partis (notamment le premier) à étendre la propriété d’État et à renforcer la bureaucratie. Dans certaines conditions, il participe au pouvoir avec ces partis. Ce fut le cas après la seconde guerre mondiale (France, Italie). Par là se marque le fait que le capitalisme d’État est un de l’extrême gauche. Mais en même temps qu’il mène cette politique le stalinisme prépare l’assaut contre la démocratie bipartite et le fascisme. L’expérience des pays de l’Est prouve qu’arrivé le moment où l’accumulation du capital contraint la propriété d’État à sauter par dessus les dernières entraves et à liquider enfin tout vestige de propriété privée, les forces évolutives du capitalisme d’État (Social-démocratie) reculent devant le saut parce qu’elles incarnent un compromis. Le stalinisme doit, à un moment donné, s’en prendre par la force à cet obstacle (guerre civile).

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De la nature des luttes de classe actuelle découle assurément leur forme – qu’on vient d’étudier – mais aussi le terme auquel elles conduisent. C’est sur ce dernier point qu’il reste encore quelques mots à dire.

Depuis 30 ans que le capitalisme d’État a commencé d’apparaître, son développement prend place à travers des mouvements d’avancé et de recul. Certaines périodes voient la propriété d’État croître soudain. L’oligarchie est alors dépossédée au profit de la bureaucratie. Ces périodes sont celles de crise ou de guerre. Le capital devient propriété d’État sous l’empire des nécessités du capital à élargir, l’accumulation. Cependant à une telle phase a toujours – jusqu’ici – succédé une autre phase au cours de laquelle se produit un mouvement inverse. L’accumulation ayant repris sous l’impulsion de l’État, le monopole se remet en mouvement et la bureaucratie est alors contrainte de lui restituer une part de ce qui avait été étatisé la veille. L’économie reflue vers l’étatisme. On privatise en partie, en rendant au secteur contrôlé (monopoliste) des pans entiers du secteur d’État.

De telles avances brusques de la propriété d’État se sont produites une première fois lors de la première guerre mondiale et à sa suite, une seconde fois de 1934 à 1944 – c’est à dire avec la deuxième guerre. Les reflux correspondants ont pris place, le premier après 1945, le second en 1945 aux États-Unis (reconversion) et depuis en Europe. C’est ainsi qu’on observe depuis 1949 une vague de retour sur les "nationalisations" ou du moins une tentative dans ce sens. Mais jusqu’à nos jours, en toute occasion, la reprivatisation lorsqu’elle a eu lieu est toujours restée en dessous du niveau atteint antérieurement par l’étatisation.

Ces mouvements alternatifs correspondant en vérité aux conditions économiques qui forment la base du capitalisme d’État. C’est à dire tout d’abord aux crises cycliques qui étaient jadis le résultat de la production privée et que le capitalisme d’État a pour fonction de faire (tendanciellement) disparaître. Ensuite à la gestation même du capitalisme d’État. Cette double condition indique – précisément – le terme du mouvement.

En effet, l’avance de la propriété d’État dans le monde correspond aujourd’hui au besoin de la bourgeoisie monopoliste, qui pratiquement domine encore l’économie sur le plan international. La bureaucratie en étatisant ne fait qu’obéir aux impératifs de la bourgeoisie. Lorsqu’elle reprivatise (par la suite) c’est parce que – toujours instrument de la gestion et de la répression de la bourgeoisie – elle effectue à nouveau ce que la balance des pouvoirs économiques lui impose. Mais c’est ici que les conditions même révèlent leurs propres limites. Car, à partir du moment à venir ou le développement de la propriété d’Etat aura, comme conséquence de la décadence rapide du capitalisme, passé un certain seuil, il n’en sera plus de même. Lorsque viendra le moment où, dans l’économie, la bureaucratie prévaudra sur la bourgeoisie monopoliste, lorsque le secteur d’État l’emportera sur le secteur privé, la bureaucratie désormais prépondérante empêchera tout retour en arrière. Le seuil en question, bien entendu, marque le point où se situe la guerre civile.

Le capitalisme d’État intégral auquel conduit l’évolution actuelle du capitalisme se présente donc au terme d’une série d’oscillations successives qui vont en s’atténuant au fur et à mesure que la propriété d’État gagne sur la société et que les cycles des crises sont éliminés. A ces oscillations économiques dans la propriété d’État correspondent sur le plan politique, à la fois la succession au pouvoir des formes d’évolution du monopole (Droite et Social-démocratie) et la culmination ultime dans la crise d’envahissement de la bureaucratie (stalinisme). Les flux et reflux de la propriété d’État correspondent aux oscillations du pouvoir entre les forces de la bureaucratie et du monopole. Les uns et les autres prennent fin avec la conquête définitive de la société par la bureaucratie. A ce moment – la propriété privée ayant disparue - le pouvoir démocratique du double parti comme celui du fascisme cessent d’être possible. La bureaucratie a définitivement absorbé la société.

La situation dans laquelle, le seuil étant passé, la propriété d’État ne peut plus revenir en arrière est précisément illustrée par la Russie et ses satellites. En Russie après 1924, la propriété d’État est définitivement consolidée. La bourgeoisie monopoliste avait été expulsée quelques années auparavant par la dictature du prolétariat. La bureaucratie eut la route libre pour étatiser. Dès l’instant que toute l’industrie fut entre ses mains, la bureaucratie resta seule maîtresse. La propriété privée était devenue désormais impossible. C’est pourquoi les avances et les reculs connus en Occident ne trouvèrent jamais leur répercussion en Russie, la propriété d’État s’y est étendue constamment au point d’envahir toute l’économie. La même expérience se répète maintenant parmi les satellites de la Russie. Dans ces pays, l’étatisation a atteint après 1947, 80% et plus de la propriété industrielle. La bureaucratie y représente donc la force économique dominante. La bourgeoisie monopoliste a disparu. L’État ne tombe plus sous le contrôle d’aucune classe dans la société civile : il est le maître de l’exploitation du travail. Aucun retour en arrière de l’étatisme n’est désormais possible - quelque soit l’avenir politique – par les seules forces internes de la société.

Ces conditions fournissent les grandes lignes de la physionomie future de l’économie mondiale. On peut affirmer que tant que les monopoles resteront une force dominante, on assistera partout, à travers les phases de guerre, à l’alternance des périodes d’étatisme et de nationalisation. Mais ce cours cessera au moment où la décadence et les destructions de guerre auront atteint le seuil de cristallisation mondiale. C’est à dire précisément au moment où les rapports internationaux de la guerre conduiront partout à la guerre civile. La propriété d’État sera alors stable dans l’univers entier. En vérité ce moment sera atteint sur le plan international que lorsque la guerre civile aura touché les États-Unis. L’impérialisme américain s’étend aujourd’hui sur le monde, et par conséquent le sort de celui-ci est désormais subordonné à l’évolution de celui-là.

FIN

MOREL




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