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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aux membres de la Commune
Le Prolétaire n°1, 10 mai 1871
Article mis en ligne le 12 mai 2016
dernière modification le 12 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Vous devez la vérité au peuple et vous ne la lui dites pas tout entière ; ne craignez pas d’avouer un échec ou de reconnaître une erreur ; le peuple pardonne tout, excepté le manque de franchise et la trahison ; l’inertie est plus fatale qu’un revers à la cause de la Révolution ; les monarchiens, en dissimulant et en employant des ficelles, sont dans leur rôle ; quant à vous, dédaignez ces petits moyens et parlez au peuple de Paris le langage qui convient à des hommes libres, dont la seule crainte est de retomber dans la servitude.
Rassurez les trembleurs qui redoutent un pillage imaginaire et faites-leur comprendre que vous ne les confondez pas avec les scélérats qui, non contents d’avoir vendu la France aux Prussiens, mettent le comble à leur infamie en déchainant le fléau de la guerre civile sur leur malheureuse patrie.
Mais, d’un autre côté, ne laissez pas s’éteindre, faute d’aliment, le feu sacré, et ne vous contentez pas de promettre au peuple l’avènement du socialisme dans le même style que les prêtres promettent à leurs adeptes les joies du paradis qu’ils ne manquent point d’ajourner au-delà du trépas.
Les ennemis de la Révolution calomnient vos actes et dénigrent vos intentions : mais vos amis trahissent la République par leur mutisme et leurs flagorneries plus ou moins intéressées.
Souffrez donc que je me charge d’un rôle qui n’a jamais rapporté ni honneurs ni profits à ceux qui l’ont rempli consciencieusement.
Certaines réformes réclament le concours du temps ; d’autres, au contraire, peuvent s’exécuter, pour ainsi dire, instantanément : il suffit pour cela d’un acte de volonté ; on chasse un gouvernement parjure en quelques heures ; d’un trait de plume on supprime le budget des cultes, et il n’en coute pas plus pour accomplir cent autres réformes analogues. Qu’attendez-vous donc ? Puisqu’à ce jour vous n’avez même pas exécuté dans son intégrité le programme qui avait servi de drapeau à l’opposition constitutionnelle de l’empire. On dirait que vous distillez avec parcimonie et goutte à goutte les mesures les plus utiles au peuple dans la crainte de chagriner trop vivement les gens de Versailles.

LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE

A l’exemple de tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis la grande Révolution, vous vous appuyez sur la souveraineté du Peuple ; mais comme eux aussi, vous évitez de vous expliquer catégoriquement sur ce sujet ; et, en réalité, l’application de ce principe se réduit, pour le Peuple, à la faculté de choisir ses maîtres. Le régime républicain, ainsi conçu, peut réjouir le cœur de tous les aspirants à une candidature quelconque : mais il doit laisser et il laisse, en effet, dans une profonde indifférence la masse des électeurs, qui ne retirent pas de ce nouveau pacte social les mêmes avantages que leurs élus ; et c’est là ce qui explique l’état de torpeur dans lequel nous languissons depuis trois semaines, et qui ressemble furieusement à une seconde édition du système Trochu. Assurément, les citoyens clairvoyants ne se laisseront pas prendre au piège ; mais ils sont perdus dans la masse indécise et flottante, pour qui l’intérêt présent est tout, et qui se dégoûtera inévitablement de la Révolution, ainsi que nous l’avons déjà vu tant de fois, si on ne lui montre, dans la République, que des dangers et des privations, sans qu’elle puisse en recueillir aucun avantage.
Tous les pouvoirs se sont attachés à faire consacrer leur élection par le vote populaire, et tous sont tombés parce que tous ils avaient failli à leur mission. L’origine d’un gouvernement n’en justifie pas les actes, et les révolutions successives que nous avons traversées sont la démonstration la plu éclatante de ce principe "qu’il n’y a de légal que ce qui est conforme à l’intérêt commun."
L’expérience nous prouve d’ailleurs que tous les hommes, à très peu d’exceptions près qui confirment la règle, changent aussitôt qu’ils arrivent au pouvoir et détachent leur intérêt privé de l’intérêt général, et cela souvent, sans qu’ils aient eux-mêmes conscience de cette transformation. Il ne faut pas s’en étonner, et l’on aurait tort de leur en vouloir. L’homme qui s’est désaltéré n’est plus dans les mêmes dispositions de corps et d’esprit que lorsqu’il avait soif ; l’amant satisfait n’éprouve plus les mêmes transports que lorsqu’il implorait les faveurs de sa maîtresse. C’est une loi aussi puissante que celle de la gravitation, à laquelle les hommes ne sauraient se soustraire, et c’est pour cette raison que l’élection seule est impuissante à faire triompher la République, si elle n’est pas entourée d’institutions propres à assurer sa viabilité.
Le moyen le plus sûr et le plus prompt d’asseoir un état de choses raisonnable ne consiste donc pas uniquement dans la nomination par le peuple de ses mandataires, mais dans la discussion et dans le vote sur les lois. Hors de là, il n’y a que chaos.
L’exercice de la souveraineté doit être lui-même subordonné à certaines conditions ; car il importe que les décisions rendues par le peuple soient éclairées et ne portent point la marque de la surprise ou de l’entraînement.
Le peuple a toujours le droit de revenir sur ses décisions ; et l’on ne saurait admettre qu’il pût décréter qu’un bâton n’a pas deux bouts et qu’un triangle a quatre côtés.
Les questions à soumettre aux délibérations et à la sanction populaire doivent être claires comme le soleil, ne contenir aucune équivoque, être à la portée de toutes les intelligences, et ne renfermer qu’une proposition, se réduisant à la simplicité d’un axiome, comme : le blancs est blanc, le noir est noir.

EXEMPLES : voulez-vous (oui ou non) ?

1°) Qu’à partir d’aujourd’hui toutes les lois soient basées sur le principe de l’utilité générale au lieu d’être faites au profit exclusif de quelques hommes ou de quelques castes ?

2°) Entretenir au taux de … des sénateurs ou autres fonctionnaires à l’engrais ?

3°) Qu’une barrique de vin médiocre, qui coute 10 fr. de prix d’achat, paye le même impôt qu’une pièce de vin fin en coûtant 1.000 ?

4°) Voter une subvention de plusieurs millions pour procurer à quelques riches désœuvrés la satisfaction d’entendre chanter des opéras en italiens ?

5°) Qu’il soit interdit de travailler au-dessous d’un certain prix considéré comme le minimum des plus pressants besoins ?

6°) Que le droit au superflu pour quelques-uns ne soit toléré qu’autant que le droit au nécessaire aura été garanti pour tous ?

7°) Que la justice soit rendue sans frai et sans perte de temps, par des arbitres et des juges élus, révocables et responsables ?

8°) Que tous les fonctionnaires et agents publics soient responsables de leur gestion, dans leurs personnes et dans leurs biens ?

9°) Que tous les individus qui ont provoqué, soutenu, voté la guerre injuste d’agression contre la Prusse, soient astreints à en payer les frais ?

10°) Qu’il en soit de même de ceux qui après avoir poussé à cette guerre, n’ont plus voulu la soutenir à partir du jour où la Prusse a eu mis les torts de son côté, après la trahison de Sedan ?

11°) Id. des vampires qui ont spéculé sur la détresse générale pendant l’investissement de Paris ?

12°) Id. des généraux et intendants qui ont trahi la France, extorqué les deniers publics, volé la ration du soldat, etc., etc.
Je n’ai voulu donner ici qu’un aperçu du parti que l’on pourrait tirer d’une institution qui a été consacrée du reste par la Constitution de l’an II.

L’AFFICHE DU COMITÉ CENTRAL

Ce manifeste, publié à l’occasion des élections communales, contenait d’excellents conseils destinés à guider le peuple sur le choix de ses mandataires. Il est à regretter seulement que ces conseils n’aient pas été donnés en temps utile, puisque l’affiche n’a été placardée que le dimanche, alors que le vote était déjà, en partie, un fait accompli. Il est beau de conseiller au peuple de rechercher les hommes modestes qui fuient la popularité, surtout quand on ne dresse pas les listes soi-même ; mais il me semble que le Comité avait un moyen bien simple de les reconnaître et de les désigner comme tels au choix des électeurs : il n’avait pour cela qu’à recueillir les noms de tous les citoyens qui, depuis le 4 septembre, avaient, soit dans la presse, soit dans les réunions publiques, préconisé l’emploi des moyens révolutionnaires.
Je suis surpris qu’une idée aussi lumineuse ne soit venue à l’esprit d’aucun des membres des comités ni de la Commune.
Espérons qu’elle fera son chemin et que la machine à étouffement n’aura point passé des mains des jésuites à celles des démocrates de l’Hôtel de Ville.

DÉCRET SUR LA GARDE NATIONALE

Les meilleures lois tombent en désuétude lorsqu’elles n’ont point de sanction.
Le décret déclare tous les hommes valides aptes au service de la garde nationale. Pourquoi ne les oblige-t-on pas à s’inscrire d’office ? En supposant qu’on ne tînt pas à les utiliser tous, on aurait toujours l’avantage d’avoir des cadres tout prêts et d’opérer le classement par âge et par aptitudes ; mais on n’assisterait pas, du moins, à ce spectacle écœurant qui rappelle les combats que se livraient dans les rues de Rome les prétoriens des empereurs, auxquels les habitants avilis prodiguaient indifféremment les applaudissements, chaque fois que l’un des deux partis avait le dessus.
En rencontrant sur la voie publique tant de gardes ivres ou désœuvrés, beaucoup de bons citoyens hésitent à s’enrôler. Les corvées sont trop longues et souvent inutiles. Vous brisez le ressort moral de l’homme si vous lui ôtez la conscience de son utilité.

DÉCRET FIXANT À 6.000 FRANCS LE MAXIMUM DE TRAITEMENT DES AGENTS DE LA COMMUNE.

J’ignore si les membres de la Commune se mettent en dehors du décret ou s’ils en restreignent l’application aux agents de la municipalité.
En temps ordinaire, ce décret ne soulèverait pas d’objections ; mais, dans la crise que nous traversons, quand le travail a cessé partout, que toutes les ressources sont épuisées, le chiffre de 6.000 francs me paraît bien élevé pour des citoyens qui ont la prétention de se dévouer au bien public.
Il me semble impolitique de s’allouer à soi-même 17 fr. par jour pour un service qui, après tout, n’est ni plus pénible ni plus périlleux que celui du dernier de nos soldats, quand on estime que ces derniers peuvent parfaitement se contenter de 30 sous.
Pour ceux des membres de la Commune qui sont dans l’aisance il y a double emploi pour ceux qui, la veille, étaient dans la gêne, l’allocation de 6.000 fr. a dû paraître une fortune inespérée. Il y a tout lieu de craindre, en pareil cas, que les hommes s’attachent plus à leur place qu’à la République.

LES JOURNAUX FAVORISÉS

Les journaux réactionnaires ont critiqué, non sans raison, les membres de la Commune à qui leurs fonctions laissent assez de loisirs pour écrire dans les journaux ; mais, ce qui est plus grave, c’est de voir des journaux donner en primes à leurs lecteurs des décrets dont le texte, par une faveur spéciale, leur a été communiqué au détriment de leurs confrères.
La République est perdue, si nous ne chassons pas les marchands du temple, et si la spéculation et la réclame s’introduisent sous le couvert de la Révolution
J’en aurais long à dire sur ce sujet.

(Le Prolétaire)




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