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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pourquoi cette revue ?
Interrogations n°1 - Déc. 1974
Article mis en ligne le 16 juin 2016
dernière modification le 6 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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POURQUOI CETTE REVUE ? [1]

En clair, le mouvement anarchiste se montre inférieur à ses possibilités.

Comme mouvement, c’est-à-dire comme facteur conscient intervenant dans l’évolution des sociétés, il a perdu la puissance qu’il avait démontré posséder en Espagne, en Italie, en France, en Bulgarie, en Ukraine, en Amérique latine. Comme courant d’idées, il ne bénéficie pas de cette omniprésence dont jouit la phraséologie marxiste. Et comme foyer de recherches et d’initiatives, il n’offre plus la même richesse bouillonnante de ses années fastes.

Par contre, les thèmes qui lui assurèrent son originalité pendant un bon siècle, au passage du XIX° au XX°, en pleine révolution industrielle, refleurissent et hantent ce qui reste d’inquiet, de lucide dans le socialisme. Plus encore, les questions banales que soulève la vie quotidienne ramènent à l’actualité nombre de prévisions, de mises en garde qui portent la marque ancienne des avertissements libertaires.

Les expériences récentes, celles des totalitarismes comme celles des impuissances de la démocratie verbale, ont ramené l’angoisse ou la désespérance dans les rangs socialistes. Et les réactions, ouvrières ou intellectuelles, contre ces démonstrations d’échec, ont pris le plus souvent un tour antiautoritaire, ont mis en évidence une volonté, ou du moins un désir, de concevoir un socialisme sans Etat.

De même, la marche aveugle d’une économie mue par la soif de puissance ou d’hégémonie conduit à des situations intenables et indéfendables qui appellent à leur tour une nécessaire refonte de la production et de la distribution au bénéfice des besoins des hommes. Alors que le capitalisme n’offre plus de justification que sa propre existence, et que les nouvelles catégories dirigeantes ne prévoient que la systématisation de l’absurde.

Ce décalage entre l’actualité des avertissements anarchistes et la faiblesse du mouvement s’explique en grande partie par la mue des sociétés industrielles, dans la période de formation desquelles - contrairement à une légende soigneusement entretenue par ses détracteurs – l’anarchisme avait trouvé ses opportunités d’action. En fait, il était le porte-parole d’un prolétariat conquérant, volontariste, se considérant capable de combattre une bourgeoisie - révolutionnaire sur le plan économique et réactionnaire par sa volonté de renforcer les hiérarchies sociales - et de l’éliminer.

A présent, l’anarchisme ne peut plus miser sur un avenir caractérisé par cette possible conquête. Il doit se concevoir, agir, se manifester dans une réalité autrement conditionnée. II ne peut plus se contenter de répéter ce qui fut vrai hier. Il doit inventer ce qui correspond à sa mission aujourd’hui.

Définir ce que la revue entend comme tâche propre revient donc à énumérer ce qui manque en cette fin du XX° siècle à la pensée libertaire, ce qui fait cruellement défaut à ses militants engagés dans la mêlée sociale.

Il s’agit d’un douloureux effort de lucidité. Effort qui doit porter en premier lieu sur la vérification et le prolongement des thèses anarchistes sur le rôle de l’Etat et sur la formation d’une classe dirigeante nouvelle, les deux phénomènes étant étroitement associés. Cette mise à jour ne peut se concevoir sans des études parallèles portant sur les mutations sociétaires, la diversification des classes salariées, l’évolution des pouvoirs d’argent et de fonction.

Une autre phase de notre pauvreté est l’absence de matériel d’information propre sur les grands centres - moteurs ou dépendants - de la vie internationale. Nous vivons - et notre presse en offre trop souvent l’illustration - sur une difficile exploitation d’une masse de nouvelles volontairement ou inconsciemment tronquées et truquées dès l’origine, et reproduites au gré des intérêts et des propagandes. Ce qui nous manque, c’est un réseau de correspondants, objectifs et dépassionnés quant à l’observation, attentifs aux faits et aux phénomènes plus qu’aux mots, et capables de suivre ce qui nous apparaît comme questions essentielles, à savoir les mécanismes d’exploitation et de pouvoir, ainsi que les manifestations de résistance.

C’est aussi, sur le plan international, le besoin impérieux de connaitre les formes et les moyens d’intervention des jeux impérialistes, les divers aspects des luttes pour la suprématie, qui condi¬tionnent en partie les politiques nationales, économiques ou partisanes. Non pas pour tomber dans le travers des interprétations simplistes ou mythiques, mais plus difficilement pour nous arracher au manichéisme journalistique et suivre les manifestations des impératifs géo-politiques, dans l’immédiat et à lointaine échéance.

Et enfin, c’est la connaissance et la mise en valeur des forces et organisations, expériences et tentatives qui, de par le monde, s’opposent à la marche vers la centralisation mobilisatrice, vers la réduction des êtres humains à l’état de matière première – main-d’œuvre ou combattants -, refusent la course folle vers la puissance et le pouvoir.

Un programme ambitieux, plus facile à énoncer qu’à mener à bien. Du moins, avec votre participation, tenterons-nous de l’entamer. Car nous ne concevons pas de mouvement sans lucidité. Et ce n’est pas résoudre les problèmes que de les nier.

Notes :

[1Ce texte a servi de point de départ pour la discussion qui a précédé la décision d’éditer la revue.




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