Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’emploi du temps (Marx, Bakounine et … Duclos)
Interrogations n°1 - Décembre 1974
Article mis en ligne le 1er juillet 2016
dernière modification le 6 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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UN DE MES ESPOIRS, et une des raisons pour lesquelles je me suis faite historienne, c’est que cesse le débat de sourds entre Marx et Bakounine, entre marxistes dogmatiques et bakouninistes frénétiques, et que progressent les questions politiques soulevées il y a plus d’un siècle au sein de l’A.I.T. Trop souvent les disciples font œuvre rétrograde, ânonnant des phrases de leurs maîtres à penser qui ne sont plus que représentation figée. Le débat est trop important pour être laissé aux pattes des bureaucrates et des idéologues officiels : c’est la question de la lutte contre le capitalisme et l’Etat, la question des groupes sociaux sur lesquels se fondera la révolution, la question de la stratégie et de l’organisation historique. Ce n’est pas à coups d’anathèmes entre les divers courants du socialisme que le capitalisme et l’Etat s’effondreront ; ces derniers ont au contraire tout à gagner de la médiocrité des querelles spécieuses de leurs adversaires.

Cela ne veut pas dire que la polémique soit interdite : et quand je lis un ouvrage comme celui de Jacques Duclos, qui en cinq cents pages présente une seule idée et mille contre-vérités, j’ai bien envie de m’y attaquer avec marteau et burin.

Voici, sans plus attendre : l’idée de Duclos, qu’il n’exprime jamais autrement que par allusions et lourds clins d’œil, c’est que Bakounine était un agent du tsar. Comment l’aurait-on laissé en paix autrement, après la Confession délatrice et humiliante qu’il écrivit en prison, et qu’il aurait été si facile à la police tsariste de publier pour mettre fin à la carrière révolutionnaire de Bakounine ?

Argument bien usé, bien léger et bien peu étayé. Avant de le discuter, il faut relever quelques autres points du livre de Duclos, qui répètent des affirmations dont je croyais que l’histoire avait eu raison.

D’abord l’auteur n’est pas historien, et ce serait lui faire mauvaise querelle que de critiquer sa démarche dans les détails. Pourtant, certaines règles auraient pu être observées : l’indication des sources (et non pas de façon folklorique, comme à la p. 143 : "Dans le tome III de ses Œuvres, Bakounine ..." ou, p. 264, la référence à un article de Marx dans la Neue Zeit de 1913-1914), la correction des noms propres (confusion entre le "Catéchisme révolutionnaire" et le "Catéchisme du révolutionnaire", Alliance des démocrates socialistes, pour ne pas parler des coquilles), la clarté de la rédaction (p. 64 : "Cette époque fut celle de la formation de la pensée philosophique, politique et économique de Karl Marx, qui, nourrie de la connaissance qu’il avait du socialisme français, de l’économie politique anglaise et de la philosophie allemande, devait créer une situation où, selon Lénine, ’l’on voit passer Marx de l’idéalisme révolutionnaire au communisme’ ").

D’autres notations en disent long sur les méthodes préconisées par Duclos : "Bakounine et ses adeptes... voulaient s’emparer de la direction de la Première Internationale et, s’ils étaient parvenus à leurs fins, une des premières mesures qu’ils auraient prises aurait été d’exclure Karl Marx, Friedrich Engels et les militants qui partageaient leurs conceptions. Comment pourrait-on ne pas comprendre que, dans de telles conditions, le Conseil général de la Première Internationale ait été amené à exclure Bakounine et ses acolytes ?" (p. 312 et, presque dans les mêmes termes, p. 250). Celui qui est gendarme, n’a pas envie d’être pris pour un voleur... Il est bien évident qu’il ne s’agit pas de blanchir Bakounine pour en faire la lumière et de voir en Marx la puissance des ténèbres.

On pourrait s’amuser à compter les points, que nos deux personnages n’en sortiraient pas couverts de gloire : les questions d’argent (Bakounine "emprunte" pour survivre l’argent de la révolution, Marx vit un certain temps sur la plus-value extraite par les ouvriers de l’usine d’Engels), les jugements racistes (Bakounine sur Marx : "Allemand et Juif, c’est un autoritaire de la tête aux pieds" ; Marx sur Bakounine : "Dès qu’un Russe s’infiltre, le diable se déchaîne"), la sexualité (Bakounine est probablement impuissant, Marx fait un enfant à sa bonne), la magouille (tous deux font faire pour les congrès de l’A.I.T. des mandats de délégués d’une authenticité douteuse). Certains sont allés jusqu’à leur imputer les faits et gestes de leurs épigones, les liquidations de traitres (Netchaïev, et Staline alors), les agents doubles ... Travail de flic, d’espion.

Je m’en prends ici aux deux parties : au livre de Duclos, combien d’anars n’ont-ils pas répondu en blanchissant Bakounine, en le sanctifiant, ou en citant des marxistes de pires infamies ? Et les modestes moyens des périodiques anarchistes, le courage des éditeurs militants malgré leur faible audience, leur refus de la carrière et des bénéfices personnels sont des qualités, certes : pas plus que le nombre d’années de prison, ils ne sont des preuves de la justesse de la cause. Quand un mensuel anarchiste titrait, voici quelques années, "Le vrai visage du marxisme" pour parler des exactions bolchevistes en Hongrie, il ne volait pas plus haut que n’importe quel Duclos.

De ce Duclos-ci, peu de choses dans le gros volume : une centaine de pages sur Bakounine accompagnées de cent cinquante pages de citations, avec en prime la Confession en annexe, et suivies de cinquante pages sur l’anarchisme depuis la Deuxième Internationale jusqu’à Cohn-Bendit, l’ennemi dernier. Travail de compilation, en majeure partie fait de textes copiés sans critique (une bonne soixantaine de pages, en outre, sont reprises textuellement d’un ouvrage antérieur du même auteur : La Première Internationale, paru aux Editions sociales en 1964 !). Cela a pour résultat que l’exposé historique, les commentaires personnels et les sous-titres mis à part, est conforme à la vérité proposée par l’organe directeur de l’A.I.T. : comme si depuis cent ans les historiens n’avaient pas fait de recherches, comme si rien n’avait été complété, réévalué, réfuté.

Si je songe à la vie de Bakounine, j’y vois deux temps forts : 1848 et l’A.I.T. Dans l’intervalle il est en prison, en exil ; il écrit, par l’infime espoir de pouvoir sortir de la forteresse où il perd ses dents et ses cheveux, la Confession au tsar, où les Duclos voient le parangon de l’avilissement et de la trahison.

Comment peut-on se laisser prendre au piège ? Je propose une autre lecture. L’humilité de Bakounine n’est pas contrefaite : il a été formé à l’école des pages, il sait comment on parle au tsar, et qu’il ne sert à rien de se moquer de l’adversaire. Ne rien dire, ou tout dire en sachant que la lutte ouverte est pour plus tard, et par d’autres moyens. Tout dire, sans trahir personne. Les vertus du soldat ne s’oublient pas si aisément.

Alors, qu’un Duclos vous insulte, quelle importance.

Et puis, n’est-ce pas l’occasion d’écrire enfin : les lettres à la famille passent par la censure, ce n’est pas là qu’on pourra faire le point, se remémorer, tâcher d’expliquer le cheminement de la pensée et de l’action. Bakounine écrit au tsar, mais il se laisse bientôt emporter comme toujours par sa plume, et c’est pour lui-même qu’il écrit ; les courbettes, la coulpe battue à intervalles réguliers servant de contrôle, pour ne pas oublier que c’est l’ennemi qui sera le lecteur.

Et qu’il ne se trompera pas sur la nature de ce long texte. S’adresser au tsar en l’appelant "très gracieuse Majesté", "très miséricordieux souverain" ne dit rien sur la sincérité du parleur (je ne sais jamais comment parler à un prêtre, à un militaire. On dit "Votre Majesté" mais "mon colonel", "mon père". Les altesses, les éminences sont bien loin de celui qui leur adresse la parole.). La confession qu’eût espérée le tsar, c’eût été une déclaration d’allégeance, un vrai reniement des fautes passées. Tout ce que son prisonnier lui dit, c’est ceci : rendez-vous compte, j’ai poussé l’impudence jusqu’à comploter contre vous, mais vous ne saurez pas avec qui ; j’ai voulu la révolution, j’ai vécu pour elle, et me voici en train de crever ; c’est une fin trop bête après cette exaltation, ces enthousiasmes : relâchez-moi, je vous laisserai en paix (après tout, vous n’êtes pas la meilleure cible), j’irai me battre ailleurs.

C’est Bakounine tout entier que l’on peut lire ainsi. Nettlau, au sujet d’Etatisme et anarchie (1873), constate que ce livre, écrit dans la haine, contient "des opinions éminemment subjectives", "mille vérités flanquées de mille semi-vérités, mille erreurs sur le passé, sur sa propre époque et sur l’avenir, pour ce que nous en savons depuis plus de cinquante ans (que le livre a été écrit), années de recherche et d’expériences qui modifient nécessairement la valeur de presque toutes les opinions émises en 1873" (préface aux Obras completas de Bakounine, t. V. Barcelona 1925). Il ajoute qu’il est plus utile à lire pour l’étude de la mentalité de l’auteur que pour les analyses politiques qu’il contient ; à lire comme une conversation, sans vouloir en tirer de ligne à suivre. Bakounine ni dieu ni maitre.
Dans ces conditions, il est pour le moins étrange que la première partie de la vie de Bakounine (la jeunesse dans l’aristocratie russe, l’apprentissage de la philosophie et de la politique, les mouvements slaves et les révolutions de quarante-huit) soit reconstituée par Duclos sur la seule base de la Confession. Un document qui pour lui est si vil, si immoral, comment peut-il être de bonne foi ? Le texte en est résumé, cité, puis retraduit dans son entier, bien qu’il ait été connu depuis cinquante ans en russe et édité en français (difficile à trouver, peut-être, mais les bibliothèques ne sont-elles pas le lieu de l’historien ?) en 1932. Par des hérétiques, Fritz et Paulette Brupbacher. Duclos annonce triomphalement à ses lecteurs, dont il imagine qu’ils dépendent tous du P.C. pour leurs informations, qu’il a "pu (se la) procurer grâce à la gentillesse d’amis soviétiques" (p. 41). La nouvelle traduction semble honnête, diffère peu de la première sauf sur des détails et une certaine modernisation de la langue. Les annotations font bien défaut : l’édition française avait un appareil de notes de Nettlau, et la récente réédition allemande reprend les notes documentées de Kurt Kersten de 1925.

Quant à la deuxième partie de la vie de Bakounine, elle est vue sous l’éclairage inverse, puisqu’elle se fonde dans son entier sur les documents du Conseil général et des Congrès de la Première Internationale, avec à peine quelques citations de lettres connues et de textes de Bakounine. En revanche, Duclos n’a rien lu des études bakouniniennes, hormis Brupbacher qu’il calomnie un peu au passage, ni des études internationa-listes non conformes à la tradition léniniste.

Les révélations du Conseil général, parlons-en. L’Alliance de la démocratie socialiste, création de Bakounine et source prétendue de tous les maux de l’A.I.T., aurait fabriqué de faux mandats (pour James Guillaume au congrès de Bâle !), aurait "accaparé le titre de Fédération italienne et convoqué pour le 5 août (1872) une conférence à Rimini" (p. 174), aurait couvert les activités de Netchaïev en Russie. Bakounine se serait appuyé sur les "déclassés sans carrière, sans issue, conspirant au sein de l’Internationale pour l’asservir à une dictature cachée et pour lui imposer le programme de M. Bakounine" (p. 226), les "gauchistes bakouniniens" recevant dans cette entreprise le soutien des "droitiers des Trade’s Unions de Grande-Bretagne" (p. 251). Ces "droitiers" étaient, par exemple, Jung et Eccarius, anciens membres du conseil général qui prirent leurs distances après avoir vu dans de nombreux congrès et conférences comment agissaient les imitateurs faiblards des gloires paternelles - sans jamais toutefois quérir un autre père en Bakounine.
"Le marxisme-léninisme est devenu l’idéologie dominante de notre époque", écrit calmement Duclos p. (282), l’emploi qu’il en fait le confirme : il utilise le marxisme-léninisme comme représentation séparée de la réalité sociale, ensemble de préceptes hors du temps, système clos et anhistorique. Si je ne me trompe, Marx lui-même faisait la critique de l’idéologie : c’est même ainsi qu’il avait lu Hegel. Cent ans plus tard, n’est-il pas temps d’avoir compris ? Les Partis communistes n’offrent pas de lieu à cette critique, figés qu’ils sont dans un programme réifié, une tactique réactionnelle et un électoralisme prêt à toutes les mésalliances. La seule histoire qu’ils peuvent produire, elle est justification, amalgame et magico-phénoménisme.

L’histoire que font les anarchistes, hélas, elle est généralement flatterie, auto-glorification, célébration des grands hommes : ce qui est aussi de l’idéologie. Ils savent parfois raconter bien leur propre histoire ; il est rare qu’ils fassent l’histoire des courants et des conflits sociaux, des forces en présence. L’historiographie anarchiste semble hésiter entre le statisme (l’histoire n’a pas de sens), le naturalisme (les sociétés humaines doivent se conformer à l’équilibre des sociétés animales), le scientisme (l’évolution des sciences et techniques résoudra les problèmes sociaux), l’idéalisme (ce sont les idées, non les faits sociaux, qui mènent le monde et font les révolutions), et l’éclectisme pur et simple. Les instruments d’analyse, la méthode sociologique et économique qui sont des soucis actuels, c’est chez Marx que nous en trouvons des éléments, c’est avec lui ou contre lui que nous pouvons exercer notre critique, quitte à laisser de côté ses propositions tactiques et ses comportements autoritaires. Chez Bakounine, chez les anars, on trouve autre chose : le diable au corps, et un foisonnement d’idées subversives. Le débat placé à un autre niveau. Si Marx reconnaissait que Bakounine était un des rares à avoir compris Hegel (lettre du 4 novembre 1864), celui-ci disait que Marx comme penseur et économiste était insurpassable.

La production de Duclos s’en prend délibérément au renouveau actuel de l’anarchisme. Que Bakounine ait été ou non un agent conscient du tsarisme, il sert aujourd’hui à la bourgeoisie pour détourner les masses populaires de la lutte réelle pour le socialisme, parait-il ... Tout ce qu’il faudrait dire de ce livre, au fond - et je m’en débarrasse un peu comme d’un pensum - c’est qu’il laisse dans l’ombre le débat entre Marx et Bakounine et jette une lumière de plus sur les bornes de l’esprit d’orthodoxie.

Marianne Enckell

Jacques Duclos : Bakounine et Marx, ombre et lumière ; en annexe, La Confession de Bakounine à Nicolas Ier (traduite du russe par Andrée Robel) ; Parsi, Librairie Plon 1974, 479 p., ill.h.t.




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