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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’irrécupérable Mai 68
Interrogations n°2 - Mars 1975
Article mis en ligne le 1er juillet 2016
dernière modification le 6 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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POUR OUVRIR UN DEBAT [1]

La récupération de mai 68

A PEINE la question posée et même si c’est pour ouvrir un débat - comme le désire cette revue -, il faut tout de suite la nuancer. Car, en effet, que veut dire "récupération" et pourquoi précisément Mai 68 ? Certes bon nombre d’étudiants qui contestaient globalement et radicalement l’Université et la Société sont maintenant maîtres-assistants en sociologie ou ingénieurs en prospective économique, bon nombre de travailleurs qui avaient manifesté le rejet catégorique de leur condition et critiqué le rôle des syndicats, sont retournés dans leurs boîtes et se sont même, parfois, syndiqués. Ainsi de suite.

Mais est-ce une spécificité de Mai 68 ? En fin de comptes, tous les mouvements révolutionnaires, du XIXe siècle à nos jours ont été soit récupérés, soit écrasés. La Commune de Paris, Cronstadt, la Catalogne, la Commune de Budapest, etc. ont bien été écrasés par les armes. Je ne rêve pas. C’est un fait. Et tous les autres mouvements, toutes les autres grandes grèves, qu’il s’agisse des comités d’usine de Turin, des grèves avec occupation d’usines de 36, etc. ont bien été "récupérés". Non ?

Et je ne parle même pas des échecs les plus graves pour les idées de liberté et de socialisme, c’est-à-dire les fausses victoires qui d’Octobre 1917 mènent au stalinisme, puis à la dictature bureaucratique, policière, imbécile, de Breshnev et consorts ; ou qui de la Longue Marche mène aux épurations successives, à la dictature hystérique d’un Mao. Pius graves, oui, car nombreux sont encore ceux qui n’ont pas une claire conscience de la nature de ces dictatures et que celles-ci bénéficient, donc, outre leurs puissantes armées et leurs polices omniprésentes, d’un écran de mensonges acceptés.

On oublie trop souvent que des droits que l’on considère aujourd’hui "normaux" et que même on méprise un peu - droits de grève, droits syndicaux, droits sociaux, vote des femmes, des jeunes, etc., la liste est bien longue - sont le résultat de longues et dures luttes ouvrières et des forces de "gauche". Ces droits acquis ou conquis, la société capitaliste les a parfaitement récupérés, intégrés, digérés. Mais ce faisant elle a changé. Elle a évolué. C’est là d’ailleurs une de ses forces, car il est bien connu qu’une société qui n’évolue pas est en danger de mort.

Pourquoi en serait-il autrement avec Mai 68 ? Du moins avec ce qui en Mai 68 était, jusqu’à un certain point "récupérable". Par exemple, la relative libéralisation de la pilule, de l’avortement, etc.

Ce qu’il faut donc "interroger", c’est la notion même de révolution en 1975 ; ce qu’il faut analyser, c’est le monde d’aujourd’hui qui n’est plus tout à fait, c’est le moins qu’on puisse dire, celui de Bakounine, ou de Marx. Ce qu’il faut tenter de voir ce sont les conséquences de cette évolution, et comment, par exemple, des formes d’action et des types d’organisation qui se disent et parfois se veulent contre le système, participent en fait à celui-ci et en constituent des rouages spécifiques, qui intègrent les opposants, les faisant participer à sa survie.

Et pourquoi ne pas commencer cette "interrogation" par Mai 68, entre autres ? Car le mouvement de Mai, constitue, à mon avis, une crise spécifiquement contemporaine, moderne. Cela ne veut pas forcément dire, bien entendu, qu’il nous fournit le trousseau de clefs en or ouvrant les portes de la Révolution, si obstinément fermées jusqu’ici.

C. S. M. 

Les révolutions mortes et les autres

L’EXPLOSION révolutionnaire de mai 1968 contre l’ordre établi, le pouvoir capitaliste hiérarchisé, les institutions politiques, sociales et culturelles ; contre toutes les formes de la répression, économiques, politiques, sociales, familiales, sexuelles, etc., confondues dans le même refus, avait ceci de singulier et d’important qu’elle concernait chaque individu en tant que tel et ne pouvait donc être circonscrite au sein d’une catégorie sociale particulière. Tous ceux qui dans nos sociétés répressives se heurtent à chaque seconde de leur vie quotidienne à la hiérarchie sociale, se sentaient directement concernés par cette révolte. Les étudiants se révoltaient contre l’institution universitaire, les mandarins et les maitres à penser et leur enseignement merdique ; les ouvriers se révoltaient contre l’exploitation patronale et leur statut de robots exécutant éternellement les mêmes gestes, les citoyens se révoltaient contre l’Etat et ses polices, les femmes contre la dictature des mâles s’ajoutant à toutes les autres, les jeunes contre tout cela et en outre contre la famille. Ainsi de suite. Mais chacun en luttant contre la hiérarchie répressive qui le touchait de plus près luttait en même temps pour la destruction de toute hiérarchie.

Et c’est pourquoi le mouvement de mai constitue le type même de la crise révolutionnaire dans le monde moderne. Et c’est pourquoi presque personne n’a compris ce qui se passait. Trop neuf. Impossible, par ailleurs, de réduire cette explosion en une formule, un schéma, dans lequel tous pourraient se reconnaître ; car Mai parle à la première personne du singulier. Et ce n’est pas un de ses moindres mérites que le langage de mai, le langage commun, libertaire, antihiérarchique, soit fait d’une · multitude de voix individuelles parlant en leur nom propre.

Sauf la langue de bois des appareils, parlant le langage des morts. Le fameux "poids des morts sur les cerveaux des vivants", une fois de plus vérifié. Pourtant, si la plupart des membres des organisations syndicales et politiques n’ont strictement rien compris au mouvement de mai, y cherchant désespérément la répétition d’évènements antérieurs ou lointains - aussi variés qu’Octobre 17 ou le Front Populaire de 36 -, sans voir ce qu’il y avait de radicalement neuf, les appareils ont, pour leur part, compris que ce mouvement était aussi dirigé contre eux et ont agi en conséquence. Jamais l’alliance objective et subjective des appareils politiques et syndicaux de gauche avec le pouvoir n’a été aussi évidente.

La grande presse, les sociologues, les politologues et les bureaucrates et apprentis bureaucrates des sectes gauchistes, ont proposé pendant et après "l’événement" des formules explicatoires qui nous font, aujourd’hui encore, mourir de rire ! On s’en souvient : Mai serait dû à l’influence de la "révolution culturelle" chinoise ; aux retombées de la campagne contre la guerre du Viêt-Nam ; à une crise économique et politique - inventée pour les besoins de la cause - ; au profond conflit des générations. D’autres ont affirmé que si "cela" a commencé à l’Université, c’est parce que l’Université constitue le maillon le plus faible de la société capitaliste (sic !) et, enfin, mai 68 constitue la répétition générale de la révolution qui portera Alain Krivine et Pierre Franck au pouvoir ! ! !

Ensuite à l’heure du désenchantement et du bilan, le mouvement de mai, réduit à un mouvement politique dans son sens le plus étroit (ce qu’il n’a jamais été, mais que peuvent-ils voir d’autre ?), ne devenait pour certains, qu’une sorte d’avortement, puisqu’aussi bien il n’avait même pas réussi à changer le Gouvernement. Et puis, n’est-ce pas, on ne peut vraiment dire que mai fut un mouvement véritablement ouvrier, donc ... Des histoires de gosses. Du pas sérieux. Ah, où sont donc nos bonnes vieilles luttes d’antan ...

Avant de mesurer l’importance et le rôle du prolétariat dans le mouvement de mai, il faut d’abord s’entendre sur la notion même de prolétariat.

Je suis de ceux qui ne croient pas au rôle charismatique dévolu par Marx au prolétariat : classe porteuse de la· révolution socialiste qui en se libérant libère/détruit toutes les classes - et elle-même en tant que prolétariat - afin d’établir la bonne société sans classes. Une des raisons de notre refus .de cette thèse, c’est que cela ne s’est vérifié nulle part.

Les classes ne sont pas univoques, figées une fois pour toutes dans leur destin historique. La classe ouvrière est composée - les marxistes l’oublient toujours – d’individus. Elle change, elle évolue, comme changent et évoluent les sociétés. Leur commun état d’exploités n’empêche nullement les ouvriers d’avoir des idées et des comportements différents. Il y a des ouvriers croyants et des ouvriers athées ; il y a des ouvriers qui ont suivi Hitler et Staline et des ouvriers qui les ont combattus ; il y a des ouvriers qui votent à droite et des ouvriers qui votent à gauche, et des ouvriers qui ne votent pas. Il y a des ouvriers révoltés et des ouvriers "domestiques", fiers de leurs 50 ans de "bons et loyaux services" dans la même boite, etc. Pour les marxistes tout cela est secondaire car ce qui unifie le prolétariat, outre ce rôle historique de classe porteuse de notre avenir socialiste, rôle que l’expérience dément mais auquel ils continuent à croire, outre ce rôle, donc, et lié à lui, il y a le rôle du prolétariat dans la production, qui ferait de lui la classe appelée à devenir souveraine et à établir sa dictature. Et les divergences d’idées et de comportements ne sont pour eux que le reflet de l’influence de l’idéologie bourgeoise. Mais où finit l’idéologie bourgeoise en la matière ? Car quoi de plus bourgeois que les idées de nos marxistes sur la production, par exemple ?

Nul ne peut nier la situation commune à tous les ouvriers dans toutes les sociétés modernes - de l’Est rouge à l’Occident chrétien -, leur situation d’exécutants exploités, mais comment ne pas voir que les ouvriers réagissent souvent de manière radicalement différente et même opposée, à cette situation ?

D’ailleurs le temps passant, les choses changeant, Lénine remplaçant Marx au Panthéon, la thèse sur le destin historique unifié du prolétariat va elle aussi évoluer. Les marxistes qui niaient aux ouvriers leur qualité d’individus, qui ne les concevaient qu’en tant que classe monolithique, sans désirs différenciés ni contradictions internes, sans autre conscience que la "conscience de classe " et bien sûr, sans inconscient, vont finir par nier, en fait, le prolétariat en tant qu’entité autonome et révolutionnaire. La dialectique marxiste n’est pas à une contradiction près. Oui, pour ces messieurs, la classe n’est rien, sans son parti.

On connait, bien sûr, l’opinion de Lénine, toujours article de foi, selon laquelle la classe ouvrière seule - ou laissée à elle-même - ne peut dépasser le "trade-unionisme", c’est-à-dire la lutte syndicale pour des revendications salariales et autres, mais est incapable d’être « révolutionnaire’>, c’est-à- : dire de lutter pour la conquête du pouvoir. De là, comment donc, la nécessité du parti d’avant-garde qui conduit — et en fait se substitue à - la classe.

On peut aisément imaginer que l’opportunisme uni au dogmatisme de Lénine et consorts a fait surgir cette thèse audacieuse - ainsi d’ailleurs que celle qui soutient que l’idéologie révolutionnaire doit être introduite au sein du prolétariat du dehors, grâce à on ne sait quel clystère fortement tenu par les blanches mains des dirigeants du parti -, devant les difficultés qui se sont présentées à eux dans leurs tentatives d’encadrement et de direction de la classe ouvrière. Le prolétariat s’étant révélé une mauvaise pâte à modeler, il fallait se substituer à lui, faire du parti le représentant historique de la classe, le seul en qui toutes les "vertus potentielles" de la classe pouvaient s’exprimer, le propriétaire de la révolution, le chef historique du prolétariat. De là, avec la victoire du "socialisme" dans de nombreux pays, il n’y avait qu’un pas à franchir, allègrement franchi partout, pour que la thèse sur la dictature du prolétariat de Marx, devienne la réalité de la dictature du parti sur le prolétariat de Lénine, Staline, Mao et autres Rakosi.

Par ailleurs, il est également important de noter une évolution sensible tant du prolétariat (les travailleurs salariés de l’industrie, des transports, des services, les ouvriers agricoles, etc.) que du mouvement ouvrier (partis, syndicats, Maisons du Peuple, associations diverses, etc.) , S’il est impossible de confondre l’un et l’autre, il est tout aussi impossible de nier l’évolution de l’un et de l’autre. Le prolétariat du XIXe siècle, formé, en gros, de paysans fuyant la misère de la terre et d’artisans ruinés, parqué dans des manufactures-prisons, subissant la misère et l’exploitation parfois à partir de huit ou dix ans d’âge, sans aucun droit, vivait dans une sorte de ghetto misérable et un abîme le séparait du reste de la société. Aujourd’hui, une bonne partie de la classe ouvrière des pays industriels modernes s’est intégrée aux valeurs et aux tabous des sociétés dites de consommation et forment, trop souvent, les noyaux les plus conservateurs de la majorité silencieuse. Quant aux partis et aux syndicats, ils sont devenus, au fil des années ; des luttes et de l’évolution des sociétés modernes, des instruments d’intégration des travailleurs à ces sociétés.

Je ne donnerai qu’un exemple, directement lié à Mai 68 : la grève. Au XIX° siècle, la grève était considérée par la bourgeoisie comme le scandale des scandales. Si on admettait que les ouvriers cessent le travail (ce sacrement !), on admettait le pire : l’anarchie, l’édifice social s’écroulerait. On envoyait donc l’armée contre les grévistes. Les cimetières en sont pleins.

Aujourd’hui la plupart des patrons continuent à considérer la grève comme une insulte personnelle, autant sinon plus qu’un manque à gagner. Mais il ne faut pas faire attention à leurs états d’âme. En fait, la société capitaliste tolère les grèves et a même su en tirer bénéfice à la longue. Elle tire bénéfice de tout, pratiquement.

Toute personne douée d’une intelligence moyenne reconnait aujourd’hui que le mouvement ouvrier (aussi bien les travailleurs que "leurs" organisations), avec ses luttes, ses grèves notamment, ses revendications salariales et sociales, a été l’un des plus formidables leviers de la modernisation du capitalisme et l’agent privilégié des révolutions techniques. Certes, les luttes ouvrières n’avaient pas cet objectif, les secteurs les plus révolutionnaires du prolétariat voulaient changer la vie (comme on dit aujourd’hui, mais en faisant allusion à un changement de gouvernement, étrange idée de la vie que ces messieurs se font). On sait qu’on n’y est pas parvenu. Par contre les travailleurs ont arraché, pas à pas, lutte après lutte, des conditions et horaires de travail moins écrasants et des moins bas salaires. Marx et les capitalistes pensaient que les augmentations des salaires étaient impossibles ; en les obtenant par la lutte les ouvriers ont fini par faire comprendre aux capitalistes qu’ils avaient intérêt à avoir une politique de "hauts" salaires, permettant à la masse des salariés de devenir une masse de consommateurs, augmentant ainsi considérablement le marché intérieur et la vente d’objets de plus en plus sophistiqués, et partant leurs bénéfices. De même les horaires de travail réduits, par rapport au passé, ont obligé les industriels à accroitre la productivité et donc à rationaliser et à moderniser leurs entreprises. Bien sûr, une telle politique subit les aléas de la conjoncture, comme on dit, mais c’est bien la tendance générale du capitalisme moderne.

Dans cette nouvelle optique capitaliste, les syndicats sont appelés à jouer, un rôle primordial de collaboration avec le patronat. Hier interdits, clandestins, pourchassés, réprimés, les voilà devenus aujourd’hui des partenaires sociaux. Cette collaboration, pour être efficace, pour que les syndicats soient crédibles aux yeux des syndiqués - sinon ils ne sont rien -, doit prendre parfois l’aspect d’un affrontement et d’autres fois celui de la négociation.

Bien sûr, les choses sont souvent complexes en cette matière, comme dans les autres, et le rôle régulateur des syndicats ne se vérifie véritablement qu’en tant que tendance générale, et pas nécessairement au coup par coup. Il y a d’une part, les grèves sauvages, qui cassent momentanément la collaboration syndicats-patronat ; d’autre part les tentatives patronales et de certains syndicats, de planifier une ou deux années à l’avance le mécontentement ouvrier, fixant le taux des augmentations salariales et autres avantages afin de supprimer ou de réduire au minimum les grèves. Mais ces sortes de planification du mécontentement échouent bien souvent et c’est aux bonnes vieilles grèves salariales gérées par les syndicats qu’il est donné de jouer le rôle régulateur, en forçant les ouvriers à ne pas exiger trop et aux capitalistes à plus de concessions qu’ils ne voulaient faire et donc à plus d’invention pour rattraper ces concessions. Les petits industriels ne pouvant le plus souvent suivre ce processus se voient écrasés et les luttes ouvrières contribuent ainsi, à leur manière, à la concentration capitaliste.

Si ces luttes ont eu comme résultat d’intégrer partis et syndicats ouvriers à la société capitaliste dans un partage de rôles et de responsabilités qui renforce en fait cette société, elles ont eu aussi comme résultat de modifier considérablement le capitalisme qui devient de plus en plus bureaucratique et où l’Etat, ancien "arbitre" (gendarme, plutôt), devient de plus en plus, comme chacun sait, partie prenante dans l’économie du pays, Etat-patron, Etat-entrepreneur, Etat-bureaucratie. Et, toujours, gendarme.

L’expérience a donné aux pays capitalistes modernes une grande habileté objective (c’est-à-dire n’obéissant pas nécessairement à un plan préétabli, ni étant toujours clairement perçue par les protagonistes eux-mêmes) pour se nourrir de ses contradictions et oppositions, pour admettre d’abord et résoudre - partiellement - ensuite, les conflits et les luttes sociales.

Les crises sociales - comme celle de mai 68 - sont la plupart du temps - et c’est là le rôle spécifique des partis ouvriers, outre leur collaboration avec les syndicats et même la direction de ceux-ci dans l’intégration des travailleurs à la société - détournées vers l’arène politique, récupérées par les partis et les syndicats et aboutissent trop souvent à des "nouvelles élections", à un changement de Gouvernement, etc. C’est-à-dire à la perpétuation du système, parfois avec des retouches, parfois même pas.

Si Mai 68 a abouti à des nouvelles élections, celles-ci, on s’en souvient peut-être, n’ont pas donné pour autant une nouvelle et différente majorité. Mais la question se pose ainsi : même si un autre gouvernement avait surgi de ces élections, qu’est-ce que cela aurait eu de commun avec le mouvement profond de mai, dont l’originalité première était précisément le refus de tout gouvernement, dans le pays comme dans les entreprises, les Universités, etc. Qu’est-ce que cela aurait changé à la situation d’exécutants-salariés des travailleurs, par exemple ?

La société dans les pays capitalistes modernes a plusieurs atouts dans son jeu et l’un des plus utilisés est précisément cette canalisation des révoltes et cette "solution politique" aux crises révolutionnaires, qui, tout en modifiant certaines structures économiques, sociales ou politiques vieillies, conservent l’essentiel, c’est-à-dire la hiérarchie sociale répressive.

Bien sûr, tous les Gouvernements ne sont pas identiques (il serait ridicule de nier les différences qu’il y a entre le gouvernement franquiste, par exemple, et d’autres gouvernements européens), mais les questions brutalement posées par le mouvement de mal ne pouvaient avoir des réponses "politiques", car ce mouvement était aussi anti-politique.

Si, donc, nous ne voyons pas le prolétariat avec les yeux illuminés de Marx, comme un "tout" historiquement prédestiné à faire un type bien précis de révolution - défini par lui - et si nous tenons compte de son évolution, qui, malgré la permanence de son exploitation, conduit certains secteurs de la classe ouvrière à l’identification avec le "modèle de civilisation" imposé par la bourgeoisie au pouvoir, l’american ou le deutsche ou le X way of life ; alors que d’autres secteurs semblent non seulement se radicaliser, mais aussi avoir une perception plus globale, plus critique, plus libertaire de leur action, nous ne pouvons en aucun cas nous étonner du comportement diversifié du prolétariat lors du mouvement de mai-juin 68. Oui, la crise révolutionnaire de mai 68 a été la plus importante de ces dernières années en Europe et le prolétariat, en tant que "avant-garde révolutionnaire" était absent. Les prolétaires, eux, étaient bien souvent présents. Cela prouve, tout bonnement, qu’il faut en finir, une fois pour toutes avec les idées du XIXe siècle sur cette question, comme sur d’autres et cela prouve également la modernité de mai 68.

Car c’est un fait que le prolétariat avait une spécificité révolutionnaire qu’il n’a plus. S’il n’a jamais été ce monolithe prédestiné, le prolétariat paria exploité et sans droits, a la plupart du temps agi, dans les luttes sociales des débuts du capitalisme et jusqu’en 1936/1939 en Espagne, en tout cas, comme la forme principale, créatrice et audacieuse, des mouvements révolutionnaires.

Je parle du prolétariat. En ce qui concerne les organisations se disant ses représentants, elles ont, elles aussi, subi au long des ans une évolution les conduisant à la situation de bureaucraties répressives - rouages du système - qu’elles ont aujourd’hui.

C’est pour cela que le ridicule défilé d’Alain Krivine et consorts, menant, comme dans une procession vers on ne sait quel lieu saint, quelques milliers d’étudiants vers les grilles fermées d’une usine parisienne, afin de les mettre "au service des ouvriers" (aux cris de dérision "le service n’est pas compris") ne démontrait pas seulement leur mythologie pseudo-bolchévique - dont pas un instant ils ne se sont pas départis -, mais dévoilait en outre leur esprit réactionnaire, car c’est au service de la bureaucratie "ouvrière", qu’ils ont essayé de mettre le mouvement étudiant.

Jean-Marc Coudray a donc parfaitement raison d’écrire : "Il est capital de le dire fortement et calmement : en Mai 68 en France le prolétariat industriel n’a pas été l’avant-garde révolutionnaire de la société, il en a été la lourde arrière-garde." (La Brèche, p. 116.)

Disons, en deux mots, que la bureaucratie "ouvrière" (P.C. et. C.G.T. en tout premier lieu) qui voulait se tenir d’abord tout à fait en marge du désordre étudiant (qu’elle critiquait durement), dut ensuite faire un geste symbolique, avec la tentative d’enterrement de première classe de la manifestation du 13 Mai [2], pour se trouver tout de suite après complètement débordée par les déclenchements de grèves, un peu partout, non seulement sans mais souvent contre leur avis. Le mouvement avait produit un tel impact dans l’opinion qu’il ne pouvait plus être circonscrit en milieu étudiant, comme c’était l’intérêt du pouvoir et de toutes les bureaucraties réunies. La révolte s’étendait dans tous le pays - et dans tous les milieux - comme une trainée de poudre. La bureaucratie dut se lancer à corps perdu dans la grève générale, pour en prendre le commandement, la canaliser, la freiner, l’étouffer. Inutile de se leurrer, en lignes générales la bureaucratie réussit son coup. Pour un secteur fort important de la classe ouvrière, le mouvement de mai-juin 68 ne fut donc qu’une grève générale comme d’autres, gérée et conduite par les bureaucraties, pour des revendications économiques, avec, vers la fin, des implications politiques étroites : nouvelles élections, nouvelle majorité, ainsi de suite. Et les gros titres de L’Humanité sur la "reprise victorieuse du travail" donnent la mesure de leur trouille et du rôle qu’elles ont joué. Mais, alors que toutes les hiérarchies, que tous les pouvoirs, que tous les savoirs, étaient partout contestés, si la bureaucratie "ouvrière", a pu jouer ce rôle de garant de l’ordre, c’est parce qu’un nombre important d’ouvriers a accepté de "rester à leur place", de ne pas dépasser les limites strictement économiques et négociables de leur action et la tutelle des partis et syndicats "ouvriers". Comme dit Coudray, ils se sont contentés d’être la lourde arrière-garde.

Mais cette attitude n’a pas été la même partout ; la classe ouvrière ne s’est pas rangée unanimement derrière "ses" représentants bureaucrates. Et en milieu ouvrier, comme en milieu étudiant et, en fait, dans pratiquement tous les milieux de la base de la pyramide sociale, de manière plus ou moins explicite et plus ou moins violente, des revendications originales, des formes d’action nouvelles, des idées pratiquement inconnues jusqu’alors furent mises en avant et âprement défendues. Sur les barricades du Quartier Latin, dans les manifestations et bagarres, comme dans le réseau de comités d’action de toutes sortes qui surgirent partout, il y avait bien sûr des étudiants, mais aussi des ouvriers, des employés, des ménagères, des techniciens, des "loubars" [3], etc. Et la prophétie géniale de Max Stirner pouvait se vérifier quotidiennement : "Quoi que vous leur donniez, ils voudront toujours davantage, car ils ne veulent rien de moins que la suppression de tout don."

Je suis quant à moi profondément convaincu que l’importance, l’actualité et l’originalité de Mai 68, tiennent justement dans cette absence d’une "avant-garde" sociologiquement définie, à qui toutes les autres couches sociales intéressées par le "changement" devraient remettre la direction de la lutte. Désormais, c’est clair, plus "d’avant-garde", plus de chefs historiques, plus de classe prédestinée. Chacun pour soi et tous pour tous. L’individu accède enfin à l’histoire.

Car, bien entendu, ce ne sont pas les étudiants qui vont devenir la nouvelle avant-garde historique. Les quelques hypothèses émises dans ce sens ont sombré d’elles-mêmes dans le ridicule. Ce n’est pas non plus la "nouvelle classe ouvrière", chère à Serge Mallet [4], qui a pris la place de l’ancienne. Il ne s’agit là que d’un déplacement mécanique de la théorie marxiste, qui voudrait que les prolétaires à col blanc (techniciens et cadres) prennent la place des prolétaires en bleu de chauffe.

C’est aussi, bien sûr, la reconnaissance d’un fait : la diminution dans les sociétés modernes du prolétariat industriel "classique" (après celle du prolétariat agricole) et l’accroissement du rôle et de l’importance du secteur tertiaire dans l’économie, allant de pair avec celle des techniciens dans les industries modernes. C’est vrai aussi que ces techniciens ont parfois un esprit plus novateur et plus révolté que certains secteurs fort conservateurs du prolétariat industriel. Mais placer entre leurs mains le sort de la "révolution mondiale" c’est retomber, avec encore moins d’arguments convaincants, dans le schéma marxiste, que l’expérience dément. Car s’il est vrai que certains groupes de techniciens et d’ouvriers hautement spécialisés ont joué un rôle de pointe dans la grève de mai-juin 1968, notamment en posant clairement le problème de l’autogestion (ils n’ont pas été les seuls), en d’autres lieux et autres moments de l’après-mai ce furent les ouvriers immigrés, ou les O.S., ou d’autres catégories de travailleurs, qui ont tour à tour joué un rôle de pointe.

Ce qui est important dans le mouvement de mai, c’est donc bien que toutes ou presque toutes les couches et groupes sociaux furent secoués. Dans les pays industriels modernes peu de choses peuvent être faites si une seule couche sociale est atteinte par la révolte.

Ce qui s’est passé en mai, et pour beaucoup ça a été la première fois de leur vie que cela leur arrivait, c’est que les hommes et les femmes, jeunes et moins jeunes, sont sortis de leurs "ghettos" sociaux, de leurs "isolateurs" où le Pouvoir nous place et nous maintient de force. La société est comme une immense chaine de montage où chacun, sa vie durant, ferait le même geste dépourvu de sens, sans pouvoir parler à son voisin, ignorant en fait ce que les autres font dans les ateliers d’à côté, ni à quoi tout cela sert. Rompant les carcans, les barrières, les frontières sociales, culturelles, politiques, les gens de Paris, de Nantes et d’ailleurs se sont pendant quelques semaines retrouvés ensemble dans la rue, pour une sorte de fête libertaire, où la barrière arbitraire, répressive, entre vie quotidienne et activité politique avait elle aussi (ouf !) volé en éclats. Car c’est en mai, ne l’oublions pas, que s’est trouvé posée avec autant de force l’unité des désirs individuels et de la lutte commune contre l’autorité et l’exploitation.

Bien sûr, je ne fais ici que signaler ce qui me semble essentiel, neuf, révolutionnaire, dans le mouvement de mai et qui trop souvent hélas ! coexistait au sein même de ce mouvement avec le vieux monde. C’est ainsi qu’on a allumé des cierges à Staline et Mao, dans la cour de la Sorbonne, que le rituel religieux des organisations bureaucratiques (grandes ou petites) n’a pas complètement disparu. Ce rituel qui veut, entre autres, qu’on défile avec les portraits des saints pour demander la Paix au Vietnam, comme d’autres en d’autres lieux organisent des processions pour demander à la Sainte Vierge qu’il pleuve. C’est ainsi qu’on a pu assister à une querelle aussi odieuse que ridicule entre appareils de différentes marques marxistes-léninistes, pour "le contrôle du mouvement", querelle se traduisant bien sûr, par le renforcement continu des "services d’ordre" et de la discipline militante. C’est ainsi que Messieurs les publicitaires dont certains avaient formé un "comité d’action" se sont réunis pour discuter gravement du "rôle de la publicité dans l’Etat socialiste" (sic !) [5]. C’est ainsi, aussi, que les cinéastes et les gens de théâtre se sont réunis entre eux pour parler de la profession. Ainsi de suite.

A un moment - certes trop bref - où l’on pouvait sortir de sa misère particulière, de son ghetto, de son boulot, etc., pour se fondre dans la foule, tout en restant soi-même et participer au soulèvement, certains ont préféré s’enfermer dans leurs boutiques, comme avant, comme après, comme toujours. Ils ont ainsi prouvé non seulement qu’ils n’avaient rien compris à ce qui se passait, mais qu’ils en avaient peur.

LE MOUVEMENT de mai a, d’autre part, dévoilé avec une force inconnue jusqu’alors le contenu réactionnaire des idéologies "révolutionnaires". On peut résumer le projet révolutionnaire marxiste-léniniste (mais cette idéologie déborde le marxisme-léninisme proprement dit), par la tentative de rassembler les corps-francs des révolutionnaires professionnels en une armée disciplinée pourvue de chefs, de drapeaux et d’une mystique, qui se lance (j’oubliais presque : au nom de la classe ouvrière, bien sûr, et représentant ses intérêts "historiques") à l’assaut du pouvoir bourgeois, pour l’abattre et établir ... quoi ? Fermons les livres sacrés et nommons les choses par leur nom : une dictature bureaucratique et policière comme celles qui existent en URSS, en Chine et ailleurs.

Déjà quand cette expérience n’était pas faite - et ce depuis bientôt 60 ans ! - il était profondément réactionnaire de demander aux militants de se sacrifier pour permettre l’accouchement de la société future, la bonne, sans injustices, ni contradictions. Mais quand on voit ce que sont ces "sociétés futures", c’est proprement aberrant !

Si l’on va au-delà des apparences et de la pesanteur mensongère des mots (socialisme, révolution, avant-garde), on est bien forcé de constater - encore que nombreux soient ceux qui s’y refusent car cela ébranlerait leur foi - que le mouvement marxiste-léniniste a calqué son appareil de références et de mythes, son système de valeurs sur ceux des classes dominantes, avec les variantes et parfois les contradictions qui en font partie. L’esprit bourgeois de la rentabilité et de la productivité, comme l’esprit religieux, avec ses notions de sacrifice, sa morale, son rituel, ses saints et ses martyrs, et l’esprit militaire avec sa hiérarchie, sa discipline, ses chefs, sa mystique guerrière. Ils n’ont laissé de côté - est-ce vraiment un hasard ? - que l’esprit de jouissance qui est une caractéristique, controversée, mais néanmoins réelle, d’une bonne partie de la bourgeoisie.

L’esprit bourgeois : Un parti efficace se gère comme une entreprise, avec ses investissements et sa rentabilité. Aucune action n’a de valeur en soi, elle n’est qu’un investissement qui doit être rentable, c’est-à-dire rapporter des bénéfices de toutes sortes au parti. Le parti gère les luttes, il est le propriétaire historique de la révolution. La fin justifie les moyens n’est pas une invention de Lénine. Par ailleurs, quelle est la critique essentielle que les partis léninistes font à la bourgeoisie, sinon celle de mal gérer l’économie, d’être incapables d’augmenter la production, etc. ? Ils se présentent ainsi comme les managers et entrepreneurs de rechange. Les idéologues marxistes-léninistes comme les idéologues bourgeois ont sacralisé le Travail.

L’esprit religieux : Est-ce que le stalinisme n’a pas été un phénomène religieux ? Est-ce que le maoïsme n’en est pas un, encore de nos jours ? Est-ce que le charisme des chefs, l’inconditionnalité, le dogmatisme, la foi aveugle dans les textes sacrés, ne constituent pas une forme spécifique de religiosité, avec son rituel lui aussi inspiré des églises, manifestations-processions, meetings-messes, culte des héros-saints et des martyrs ? N’est-ce pas l’inénarrable Regis Debray qui a dit que le Che Guevara était un nouveau Christ ? Et d’ailleurs ne vend-on pas les saintes images du Che - entre autres - dans les innombrables saint-sulpices prolétariens ? Car le commerce fait partout bon ménage avec la foi. Nous vivons dans des sociétés marchandes.

L’esprit militaire : Suivant les époques et les lieux, cette caractéristique prend le pas sur les autres - et vice-versa - mais c’est sans doute le bolchévisme qui incarne le mieux l’esprit militaire. Lénine voulait faire du parti une véritable armée, avec son état-major, décidant souverainement de tout, imposant sa stratégie aux troupes, qui n’avaient qu’à obéir sans discussion. La discipline est la force principale de ce type d’organisation militarisée. Bien sûr, cela n’a été obtenu nulle part sans résistance, mais justement, pour briser ces résistances, on a utilisé et on utilise le corollaire de l’esprit militaire : la répression. Mais l’esprit policier - et sa pratique - dans les partis marxistes-léninistes sont tellement connus qu’il n’y a pas lieu d’insister.

Le caractère réactionnaire des idéologies "révolutionnaires" se dévoile et se vérifie avec éclat, lorsque ces partis ont conquis le pouvoir. C’est alors, bien sûr, qu’ils donnent la pleine mesure de leur esprit et de leur pratique réactionnaires.

Le marxisme a ainsi accouché les monstres que l’on sait. Certes, on dit parfois que les dictatures bureaucratiques ont "trahi" Marx. Mais c’est là une attitude idéaliste séparant une théorie de sa pratique. Réduisant cette théorie à une simple référence idéologique, à un recours quasi religieux. L’analyse du marxisme est indissoluble de son aboutissement : les dictatures bureaucratiques au pouvoir dans une grande partie du monde. Bien sûr qu’il a eu distorsions, toute théorie mise en pratique subit un choc, un changement. Même si les idées libertaires ne constituent pas un corpus doctrinal clos, comme le marxisme, il serait parfaitement ridicule, si pour en analyser le rôle hier et aujourd’hui, nous nous contentions d’exégèses sur l’œuvre de Bakounine ou de Kropotkine, sans analyser aussi - ou plutôt surtout - les expériences concrètes où on a tenté de mettre en pratique ces idées, que ce soit en Russie en 1917 ou en Espagne en 1936/37.

Ou, pourquoi pas, en Mai 68. Car le chant profond de mai 68 était à l’évidence libertaire (anti-autoritaire, anti-hiérarchique), mais il l’était de façon neuve. On est bien obligé de constater que les groupes anarchistes "orthodoxes" ont été pratiquement aussi dépassés que les autres devant l’ampleur et la nouveauté du mouvement. Et c’est une des choses qui restent de mai 68, que cette extension des idées et des comportements libertaires, débordant très largement les différents groupes se réclamant de la tradition anarchiste. Une nouvelle activité libertaire est née en Europe, qui doit peu ou rien à cette tradition, même s’il y a, parfois, rencontre.

LA CRITIQUE de la séparation entre vie quotidienne et activité politique avait certes été formulée avant mai 68, dans certaines revues à faible audience (et par ailleurs aussi différentes que Socialisme ou Barbarie ou l’Internationale Situationniste, en France, par exemple), mais c’était la première fois que cette séparation était contestée dans les faits et aussi massivement.

Cette séparation constitue la schizophrénie spécifique du militant révolutionnaire, ce moine-soldat des temps modernes.

Le militant est un être discipliné, qui a sacrifié sa vie, ses désirs, ses passions à l’Organisation. C’est un être essentiellement moral - d’après les canons de la morale bourgeoise -, il n’est pas pédéraste, il est bon père de famille (ou mère, ou fils), c’est un travailleur exemplaire qu’il soit ouvrier, ingénieur, professeur d’Université ou gendarme. Et une fois par semaine, ou tous les jours après le boulot, il "milite". C’est-à-dire qu’il fait ce que lui ordonne l’Organisation.

On demande au militant d’accepter toutes les contraintes sociales et d’investir ses velléités de révolte dans l’Organisation - et uniquement là -, qui les gèrera, à son profit. Organisations qui reproduisent en leur sein la hiérarchie dirigeants/exécutants dominant dans la Société, dont elles sont des rouages spécifiques et qui y intègrent les militants par un renversement subtil qui transforme leurs désirs premiers - lutter contre le pouvoir capitaliste - en leur contraire : renforcement dialectique du Pouvoir ; ou, au pire, alternative d’un autre Pouvoir, "révolutionnaire", c’est-à-dire encore plus autoritaire. Le militant subit ainsi un double asservissement : il est asservi à la société par le pouvoir politique, par le travail, par la morale, etc., et en voulant lutter contre cela il adhère à une organisation qui l’asservit à son tour, lui désignant des tâches, une discipline, des corvées. Ne croyez pas, pourtant, qu’il en souffre : rencontrer au sein de l’organisation le calque des règles et des tabous qui dominent la société, le sécurisent. Il se sent en pays connu. Par ailleurs, il est soumis, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Organisation, au phantasme de l’efficacité.

Tout cela a volé en éclats en Mai. Contre le sacrifice et la discipline qu’exigent tous les pouvoirs hiérarchisés de la société ainsi que les organisations révolutionnaires - qui en font partie -, le mouvement de mai a répondu : ni sacrifice, ni discipline, ni investissements de labeur pour votre futur dont les traits hideux peuvent se déchiffrer à travers les expériences des révolutions mortes, mais c’est ici et maintenant que nous devons agir, et pour nous-mêmes.

Contre le leurre d’une solution politique aux problèmes posés - qu’elle prenne la forme d’un changement de gouvernement, afin de produire mieux et plus ; ou d’un changement d’Etat, afin de produire plus et mieux -, le mouvement de mai a répondu, ni "gouvernement de gauche", ni "Etat ouvrier", mais un combat immédiat, radical, pour la liberté. La lutte pour la liberté forme un tout, et la séparation vie quotidienne-activité politique n’est qu’une des formes spécifiques de l’asservissement. Car, quelle serait la liberté d’une femme qui après son heure hebdomadaire (ou quotidienne, cela importe peu) de "militantisme", retrouverait son foyer et ses tâches domestiques ? On pourrait multiplier les exemples, à l’infini.

Tout cela a été dit en mai et très clairement et bien mieux et plus fortement que je ne saurais le dire maintenant, mol, pauvre copiste d’une révolte dont la beauté et la créativité d’une parole libérée ne sont pas ses moindres attraits.

C’est ainsi, par exemple, que la revendication de la liberté sexuelle est apparue au premier plan des revendications du mouvement de mai, au grand scandale de tous les curés du mouvement ouvrier, tant il est vrai que les organisations ouvrières ont à ce point adhéré à l’idéologie dominante qu’ils en sont devenus, en plein milieu de la grande crise des valeurs traditionnelles qu’heureusement nous vivons, les derniers - ou presque - gardiens du temple. Si vous croyez au pêché, Messieurs, il faut le dire. Le mouvement de mai, lui, était athée.

Et ce n’est pas un hasard si le mouvement de mai a fortement contribué à l’éclosion de toute une série d’actions et de groupes, tels le MLF, le FHAR, le MLAC, etc. qui en dehors des sentiers battus de la politique posent en plein jour des problèmes et des revendications jusqu’alors étouffés sous la chape de plomb de l’ordre moral, répressif, de gauche comme de droite. Je n’ai ni la place, ni l’envie, de me livrer ici à une critique de ces groupes - et d’autres -, mais il n’en reste pas moins qu’ils ont contribué à la mise en lumière des discriminations dont sont victimes les femmes ou les homosexuels, dans nos sociétés soi-disant permissives. D’autres problèmes, aussi importants et divers, que ceux de l’avortement, des marginaux, "loubards" ou non, des immigrés, des prisons, etc., ont été affrontés, non sans succès, parfois, en grande partie grâce à l’élan neuf du mouvement de mai.

A travers la critique de la vie quotidienne, le droit au plaisir, la liberté de chaque individu au "bon" ou "mauvais" usage de son corps, etc., ont été dévoilés avec une force neuve, ainsi que l’aspect rétrograde, puritain, bourgeois, exploiteur, des organisations "révolutionnaires" et leur vrai rôle dans la société qu’elles prétendent combattre, pour mieux la défendre.

Autre aspect, à mon sens, important du mouvement de mai, lié à tout ce qui vient d’être dit, c’est son anonymat. Pas d’avant-garde, pas de bureaucratie "représentative", donc pas de chefs historiques. Certes le vieux monde a tenté, notamment à travers les mass-média, de désigner les leaders, de mettre un nom, un visage, une fiche, à la tête de cette foule anonyme et joyeuse. C’est ainsi qu’on a voulu faire de Jacques Sauvageot, parce que président de !’UNEF et d’Alain Geismar, parce que secrétaire du SNE-sup [6], les chefs de la révolte étudiante. Mais ils ne l’ont jamais été et n’ont jamais été reconnus comme tels, sauf par quelques journalistes totalement paumés.

Le cas de Dany Cohn-Bendit, lui aussi désigné comme "leader" est plus ambigu. Il faut noter qu’il ne représentait aucune organisation de quelque nature que ce soit, mais "les enragés de Nanterre", c’est-à-dire en quelque sorte, l’antiorganisation. D’autre part, son attitude pendant les événements a été parfois contradictoire à ce sujet. Car, s’il a partout affirmé avec force le sens profondément libertaire du mouvement, s’il en a exprimé le contenu avec plus de pertinence que tous les petits chefs de tous les groupuscules ; s’il a tout le temps affirmé qu’il ne parlait au nom de personne, mais en son nom propre, il n’a pourtant pas réussi à se libérer totalement de son "image de marque", créée par les mass media. Et cela pas seulement en multipliant ses prises de parole "sur le tas", en concédant de nombreuses interviews, etc., mais également en négociant avec les bureaucrates la place que ses amis et lui auraient lors du défilé du 13 mai : la première. Ce qui est une façon comme une autre d’entrer dans le jeu hiérarchique de la bureaucratie et dans un type de rapports de force et de compromis dont il n’arrêtait pas, par ailleurs (y compris le 13 mai au soir, sur le Champ de Mars) de dénoncer la nocivité. Il a ainsi mille fois essayé de casser cette image de marque de "leader de nouveau type" (y compris en partant à l’étranger, comme s’il voulait prendre du champ), tout en se prêtant parfois à des entreprises qui confortaient cette même image spectaculaire.

Mais, lui, en tout cas a été reconnu. Je n’en veux pour preuve que cette gigantesque manifestation spontanément formée à l’annonce de l’interdiction, par les autorités françaises, de son retour en France. Manifestation qui s’est déroulée aux cris les plus provocants qui soient pour toute une tradition "bien de chez vous" : "Nous sommes tous des juifs allemands !" A quel point c’était provocant, on en jugera par l’affiche qu’à ce propos sortirent les "maos" et qui, censurant le slogan, proclamait : "Nous sommes tous des étrangers". Ce qui enlève bien de la virulence, car "étranger" cela peut signifier "suisse" ou "anglais", ce qui est plus convenable que juif et allemand. Et dans ce cas, l’alibi de la "lutte contre le sionisme" que cette censure pouvait impliquer, ne faisait qu’en dévoiler d’autant plus le racisme.

Il ne faut pourtant pas trop exagérer l’importance négative de cette reconnaissance de Cohn-Bendit comme "leader", en elle-même ambiguë, car c’est "l’anti-leader" qui était reconnu en lui. Certes, par une voie détournée, cela revient au même. Mais le "leader" est volontairement retourné à l’anonymat, alors que d’autres ont sombré dans le ridicule de la "nouvelle résistance", ou des successives et minuscules candidatures à la Présidence de la République. Ainsi, malgré quelques accidents de parcours et la tentative désespérée et maladroite des mini-bureaucraties pour présenter leurs propres leaders et se présenter elles-mêmes comme « l’avant-garde », le "désordre" de mai était et reste pour l’essentiel, anonyme. Et c’est très bien comme ça.

AUCUNE analyse sérieuse n’a été faite, à ma connaissance, sur l’exemplarité de mai en ce qui concerne un des problèmes irrésolus, véritable quadrature du cercle du mouvement révolutionnaire, partout dans le monde, c’est-à-dire le problème de l’organisation.

En mai-juin 68, les organisations traditionnelles de la classe ouvrière et leurs satellites - rivaux fascinés -, trotskistes et maoïstes, se sont une fois de plus démasqués comme forces d’ordre, rétrogrades et répressives, mais elles ont en outre démontré leur totale inefficacité devant un mouvement radicalement neuf. J’ai dit que si la bureaucratie syndicale et politique avait réussi à maintenir un fort secteur de la classe ouvrière dans les limites imposées par elle, c’est parce que ce secteur ne voulait pas aller plus loin. Mais lorsque, en milieu étudiant ou non, les gens voulaient aller plus loin, les groupes léninistes à la recherche d’une clientèle, donc obligés d’essayer de coller aux masses, de contrôler, d’organiser, de se mettre à la tête des manifestants, etc., ont couru comme des dingues dans le plus complet désordre, seulement capables de mettre ici ou là des freins, qui sautaient les uns après les autres, lançant des consignes peu ou pas suivies et s’essoufflant désespérément à organiser des services d’ordre partout débordés.

On est bien obligé de constater, pourtant, que si la spontanéité était une réalité bien vivante et créatrice, qui débordait continuellement les pratiques organisationnelles des aspirants-dirigeants, des choses ont bien été organisées en mai-juin 68. L’étude de cette question et de la multiplicité d’initiatives en ce sens, mériterait bien des pages, mais je me bornerai à en résumer l’essentiel.

Comme le démontre le mouvement de mai, il est parfaitement possible d’organiser et de coordonner des activités multiples, dans le foisonnement des initiatives et dans le grand désordre joyeux d’alors, comme dans d’autres périodes et en d’autres pays, sans avoir recours aux organisations traditionnelles, léninistes ou pas, centralisées ou démocratiques.. ·

La réponse au problème nulle part résolu – nulle part - d’une organisation révolutionnaire, mais non-hiérarchique, mais non-répressive, efficace, mais qui ne se substitue pas aux masses, passe précisément par l’organisation et la coordination des activités librement choisies et non par l’organisation des hommes.

Quoi que vous fassiez, quoi que nous fassions, le principe même de ce que j’appelle, pour simplifier, "l’organisation des hommes", suppose absolument une doctrine achevée, un drapeau, des ancêtres, des racines imaginaires dans une tradition - même lorsqu’on se réclame d’une anti-doctrine, d’un anti-drapeau, ainsi de suite. Les hommes se réunissant dans une organisation autour d’un système de références théoriques, créent entre eux des liens spécifiques, un tissu malsain de rapports à la "cohérence", à la "vérité", au "savoir", recréent une forme spécifique de hiérarchie, même si théoriquement niée et combattue à longueur de journées. Réunis au sein de cette famille (secte ou chapelle, souvent), bien au chaud dans le cocon sécurisant, les membres du groupe X ou Y, ont une tendance inévitable à rejeter les autres, à les considérer comme moins cohérents, moins révolutionnaires, plus éloignés de la vérité, ainsi de suite. Il se peut que le travail collectif au sein des groupes ou organisations, crée, au début, des émulations et suscite des initiatives. Mais outre que le travail collectif peut se réaliser hors des groupes et organisations, l’expérience démontre que cela ne dure guère et que les rapports entre membres d’un même groupe se figent, des strates apparaissent, l’expression individuelle s’amoindrit et les porte-paroles du groupe parlant de plus en plus au nom de tous - et surtout de ceux qui ne parlent pas - inventent un nous proche du langage bureaucratique, qui liquide progressivement le je, c’est-à-dire l’expression individuelle, l’initiative individuelle. Le problème des tâches et des corvées se pose également, car un groupe pour exister doit avoir une activité qui ne soit pas uniquement la rédaction d’un bulletin ou d’une revue. (Je me demande bien pourquoi, d’ailleurs, on ne pourrait pas se réunir pour faire une revue, quitte à éventuellement se séparer pour faire autre chose.) L’activité première de ces groupes, même les plus intéressants, même ceux qui ont laissé une empreinte, est le groupe lui-même, la "vie du groupe", qui prend beaucoup de temps et est souvent ennuyeuse, quand ne se mêlent pas les problèmes personnels, inévitables lorsqu’on vit ainsi en vase clos et qui tournent souvent au délire pur et simple. Quant aux tâches militantes (même si on refuse ce langage) l’expérience démontre que la rotativité, idée séduisante certes, ne suffit pas à liquider au fil du temps, l’ennui, la sclérose, et un certain degré de "spécialisation". Il en est de même du rapport à la réalité qui, filtrée par la théorie, s’éloigne bien souvent, et plus on s’en éloigne plus se crée au sein du groupe, une exigence de "rigueur", de "pureté doctrinale". Bref, un sectarisme.

Je ne caricature rien, au contraire. L’expérience concrète des groupes révolutionnaires, y compris les plus anti-hiérarchique, prouve que mes réserves sont bien faibles par rapport à la réalité.

"L’organisation des activités" n’est pas une panacée. Il n’y a pas de panacée, en cette matière comme dans les autres et il faut toujours tout remettre en question. Je prétends simplement qu’entre le groupe (ou l’organisation), qui, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, est toujours contraignant, et la solitude, il y a une autre voie ; qu’on peut, comme cela a été fait en mai 68 - et ailleurs - organiser des activités de toutes sortes, de la "bataille des idées" (revues, coopératives d’éditions, etc.) aux grèves sauvages, à la lutte contre la dictature - en Espagne et ailleurs - et à la lutte contre la bureaucratie partout, etc., sans passer obligatoirement par l’accord entre groupes révolutionnaires, accord d’autant plus difficile que chaque groupe tient essentiellement à se définir comme différent.

En réalité cela se fait déjà dans de nombreux pays et pour des activités diverses et si cela n’a pas l’ampleur souhaitable, c’est à cause du mythe du groupe, de l’organisation, qui est trop souvent pris comme préalable à toute activité.

L’organisation et la coordination d’activités à une échelle nationale ou même internationale, commence par le choix, librement fait, de telle ou telle activité en elle-même signifiante et permet la participation et l’initiative individuelles - rompant ainsi avec la solitude. Les groupes et comités de toutes sortes pourraient également y participer, ou encore mieux se créer et se dissoudre pour telle ou telle activité révolutionnaire spécifique.

Je sais bien qu’on va m’accuser de "practicisme", de prôner un "activisme" que n’alimenterait pas une théorie marquant les objectifs et les moyens d’y parvenir, mais outre que je me méfie de ce genre de théorie, on peut se reporter une fois de plus à l’exemple de mai, où les activités étaient en elles-mêmes. riches d’une critique radicale, bien plus féconde que bon nombre de livres savants, en même temps que foisonnaient les idées, que la discussion théorique était permanente et libre et que tout cela et bien d’autres choses encore était organisé en marge des organisations traditionnelles ou non par des individus librement groupés pour telle et telle action et que dans le grand désordre d’alors - qui constituait un obstacle à la coordination,— c’est cette manière de faire qui s’est révélée plus efficace que celles des organisations traditionnelles. Cela mérite réflexion.

JE NE VAIS pas finir par un bilan. Le mouvement de mai n’est pas une entreprise en liquidation dont on calculerait les pertes. Certes, le vieux monde est toujours là, bien solide. Les bureaucraties ouvrières ont repris du poil de la bête. Si elles ont récupéré quelque chose du langage de mai (autogestion, changer la vie, etc.) c’est pour mieux continuer à jouer leur rôle.

Par contre l’exemple de mai a bouleversé des centaines de milliers de gens à travers l’Europe. En Espagne, par exemple, des centaines et des centaines de jeunes ont du jour au lendemain rompu avec les organisations bureaucratiques pour tenter d’inventer autre chose. Ici et là, le rapport à l’autorité, à la politique, au pouvoir, au travail, etc., a été transformé de fond en comble.

Quant au problème que bien de gens se posent et qui conclut rituellement ce genre d’articles, à savoir : est-ce que le mouvement de mai fait "avancer la révolution", constitue ou non un pas vers elle, est-il rentable de ce point de vue, etc. ; je ne vais pas à mon tour sombrer dans le triomphalisme. Je n’en sais rien.

Ce que je sais, par contre, c’est qu’il faut réexaminer le problème même de la révolution, rejetant le simplisme utopique hérité du XIX° siècle, à propos du Grand Soir, du Jour J, comme à propos de la "conquête du pouvoir", clé magique ouvrant les portes du bonheur ... Ce que je sais, c’est que la foi révolutionnaire constitue un succédané de la foi religieuse et je suis athée. Je sais aussi que la lutte pour le pouvoir renforce le Pouvoir. Et que vivre différemment de ce qu’on a envie de vivre - dans le plein sens du mot - selon que l’on croit ou non à la Révolution, relève d’une mentalité et d’une pratique de curés.

Carlos Semprun-Maura

Notes :

[1Le thème initial de l’analyse proposée est le suivant : considérant que Mai 1968, en France, a signifié un refus total de la société par une fraction importante de la jeunesse, en majorité étudiante, comment entendre le phénomène de récupération - partiel ou général - de ce mouvement par les partis, les syndicats, les institutions, l’ensemble sociétaire ? Quelles sont les limites du récupérable ? Quelles sont les limites des mouvements spontanés ? Le cas français est-il semblable à ceux des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne ?

[2Signalons, pour les lecteurs ne vivant pas en France, ou pour ceux qui avaient 10/12 ans en 68, que le 13 Mai, les partis et syndicats. de gauche, appelèrent à une journée de grève et à une manifestation pour protester contre les "brutalités policières » au Quartier Latin, et pour d’autres revendications, dans le but évident de ne rien faire d’autre après cette "grande journée d’action" rituelle. Mais ils furent très largement débordés.

[3"Loubard" : terme argotique, signifiant "blouson noir" ou "voyou" mais dans un sens moins péjoratif.

[4Serge Mallet, dirigeant du P.S.U., mort récemment dans un accident de voiture. Auteur de plusieurs ouvrages, dont La Nouvelle Classe Ouvrière, où il théorise dans le sens très schématiquement indiqué ici.

[5Tract du Comité d’Action des publicitaires. Ronéoté. Sans date.

[6UNEF : Union Nationale des Etudiants de France. SNE-SUP. : Syndicat National de l’Enseignement Supérieur.




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