Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Mai 68 : Refus total ou récupération ?
Interrogations n°3 - Juin 1975
Article mis en ligne le 1er juillet 2016
dernière modification le 6 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Le débat sur mai 1968 [1]

Refus total ou récupération ?

LES ANIMATEURS de la revue définissent Mai 68 en France comme un mouvement "qui a signifié un refus total de la société par une fraction importante de la jeunesse, en majorité étudiante", et ils proposent d’analyser "le phénomène de récupération de ce mouvement par les partis, les syndicats, les institutions, l’ensemble sociétaire."

Ce que le terme de récupération désigne est en effet bien réel. D’abord, dans le domaine politique, les véritables "opérations" de manipulation (prises de contrôle progressives, recrutement de militants, détournement d’idées) menées par divers partis, groupuscules et syndicats : les groupes gauchistes puis, plus récemment, le parti communiste, s’y sont particulièrement distingués. Ensuite, à un niveau social plus général, de nombreux acteurs du mouvement semblent maintenant accepter le "système" alors refusé, en s’y intégrant ou en vivant complètement "en marge", tandis que le système montre chaque jour sa capacité d’utiliser beaucoup des idées de mai pour améliorer sa rationalité, son efficacité ou, tout simplement, son attrait publicitaire. Et il est nécessaire de décrire et d’analyser ces phénomènes car la capacité révolutionnaire du mouvement surgi en mai 68 doit être appréciée en fonction de ses œuvres au long des jours et des ans, autant qu’à travers ses discours. D’autant plus qu’un des grands thèmes de mai a justement été la dénonciation de "l’embourgeoisement" des mouvements révolutionnaires qui l’ont précédé (au moins de ceux qui n’ont pas été écrasés).

Commode pour décrire les techniques politiques de manipulation, la notion de récupération se révèle cependant d’une dangereuse imprécision dans l’analyse approfondie d’un mouvement social. Empruntée à une psychologie individuelle élémentaire, elle conduit facilement à une interprétation subjectiviste (du style : leur refus de la société, c’était bidon, c’était pas du durable) ou à une explication déterministe (du genre : leur nature profondément petite-bourgeoise devait, en dernier ressort, les mener à la trahison). On a un peu l’air, en somme, de reprocher au mouvement de mai de n’avoir pas su, ou pas pu, tenir ses promesses.

Mais la question qui se pose n’est-elle pas précisément de savoir de quelles promesses ce mouvement est réellement porteur ? Autrement dit, si la "récupératione" est possible, n’est-ce pas que les "idées de mai" ont un autre sens, plus complexe, que le simple "refus total de la société" ? N’est probablement récupéré que ce qui est récupérable.

Il n’entrait certainement pas dans les intentions des animateurs de la revue de mettre en cause la bonne foi ou la mauvaise conscience des participants au mouvement de mai 68. Les termes dans lesquels le débat a été lancé n’en risquaient pas moins de susciter un malentendu sur ce point.

Et c’est bien ce qui semble s’être passé dans la première contribution au débat, celle de Carlos Semprun-Maura (C.S.M. : L’irrécupérable Mai 68).

Croyant apparemment que les "idées de mai" étaient mal comprises, C.S.M. a voulu réaffirmer ce qui en faisait l’originalité, ce qui, à son avis, les rendaient irrécupérables. L’idée centrale est que l’esprit de mai n’est pas récupérable par la société capitaliste, bureaucratique et hiérarchisée parce que, contrairement aux idéologies révolutionnaires d’origine marxiste, il est essentiellement anti-hiérarchique.

Et C.S.M. nous donne de bons éléments d’analyse sur la nature et le rôle des bureaucraties ouvrières et des groupes révolutionnaires d’inspiration marxiste : comment, par leur idéologie et le comportement imposé à leurs militants, ces organisations adhérent profondément à l’esprit bourgeois, militaire et religieux de la société capitaliste à laquelle elles disent s’opposer ; comment elles ont contribué à l’intégration du prolétariat à cette société (l’amélioration obtenue des conditions de vie et de travail s’inscrivant dans le mouvement de croissance, de concentration et de bureaucratisation, la traduction politicienne des conflits sociaux évitant de poser réellement la question du changement du système social).

En regard, C.S.M. rassemble quelques-uns des traits essentiels de l’esprit de mai : révolte des individus contre tous les hiérarchies et contre la hiérarchie, révolte contre la séparation entre les désirs individuels de la vie quotidienne et les luttes communes de la vie politique, accès de l’individu à l’histoire. Mais ici, C.S.M. ne fait qu’exprimer les idées de mai ; il n’en fait aucune analyse critique. Nulle part il ne tente de voir "les conséquences de l’évolution du monde d’aujourd’hui sur la façon dont des formes d’action et des types d’organisation qui se disent et parfois se veulent contre le système, participent en fait à celui-ci et en constituent des rouages spécifiques qui intègrent les opposants, les faisant participer à sa survie " (c’est pourtant ce qu’il se proposait de faire, dans son préambule).

Bref, le problème de la "récupération" de mai 68 est complètement escamoté. Braquant le projecteur sur l’opposition entre les vieilles théories révolutionnaires et les idées de mai, C.S.M. simplifie dangereusement celles-ci.

En fait, deux aspirations à première vue opposées ont coexisté dans le mouvement de mai : une volonté moderniste d’éliminer les archaïsmes spécifiques à la société française et une révolte anti-hiérarchique dirigée contre le modernisme productiviste et ses conséquences. Rares sont les milieux sociaux, les organisations et même les individus qui n’ont pas été animés à la fois par ces deux aspirations, dans des combinaisons diverses. Cela a été le cas du milieu étudiant, où l’on voulait aussi bien une orientation des études vers la vie économique qu’une rupture entre ces deux sphères, une amélioration des chances de promotion sociale aussi bien que l’abolition de toute hiérarchie, et donc de toute promotion individuelle, etc. Dans le milieu ouvrier, la CFDT représente un magnifique exemple d’une telle combinaison : syndicalisme responsable et revendications anti-hiérarchiques. De même pour ce qui est des formes d’organisation et d’action : peu de comités ou de mouvements où ne se soient mêlées les positions antiautoritaires et les tentations de gagner une participation au pouvoir, les attitudes libertaires et les manipulations en tous genres. Et à cet égard, il est parfaitement injustifié de mettre à part les organisations gauchistes "rajeunies" : elles sont aussi traversées par ces deux types d’aspirations, et, en tout cas, ce n’est pas leur "bonne foi" qui est en cause.

Ces combinaisons de l’aspiration libertaire et de l’aspiration moderniste nous posent une redoutable question : la première ne sert-elle pas en quelque façon la seconde ? Les luttes menées pour libérer l’individu de l’entrave des institutions traditionnelles ne contribuent-elles pas à façonner les êtres égaux - et donc interchangeables - dont le système bureaucratique moderne a besoin pour réaliser pleinement sa rationalité ? On entrevoit par exemple comment ce système pourrait tirer profit de la liquidation en cours de la famille : divorce, avortement, contraception, émancipation de la femme et des enfants, tout cela pourrait lui fournir des "individus " pleinement "libérés " de tout autre souci que la "performance".

Une telle perspective est évidemment à mille lieues de l’esprit des participants aux différentes luttes de libération. Et il ne s’agit pas non plus de défendre des institutions qui sont d’ores et déjà pourries et en voie de liquidation. Mais toute la question est de savoir si les différentes luttes de libération sont porteuses d’autres formes de vie sociale que celles déjà en cours de réalisation dans le cadre de l’organisation bureaucratique.

L’observation et l’analyse (à peine entamées) de mai 68 et de ses suites ne permettent pas encore de répondre à ces questions. Mais poser celles-ci entraîne un déplacement du débat initialement proposé : il ne s’agit plus tellement de déterminer dans quelle mesure mai 68 a été "récupéré". Il s’agit surtout de savoir ce que le "refus total de la société" exprimé en mai 68 a réellement signifié.

De ce point de vue, il faut évidemment décrire avec précision les faits de récupération : ils constituent des systèmes importants de la nature réelle du mouvement de mai, dans son développement. Mais il faut faire de même pour les idées et mouvements de contestation qui semblent plus proches du "vrai" esprit de mai. Les différentes facettes du discours de mai (conscientes ou non), les divers types de rapports entretenus par les participants au mouvement - entre eux et avec les autres - doivent être d’abord considérés comme les éléments d’un ensemble cohérent. Les contradictions et les changements dans ces idées et attitudes ne témoignent pas forcément d’une lutte ou d’une confusion, d’une récupération en somme : ils indiquent peut-être l’existence d’une cohérence encore mal perçue. Seule la mise à nu systématique d’une telle cohérence nous permettra de mesurer quelle part de liberté il nous reste encore pour créer quelque chose d’humain.

Henri Stern

Notes :

[1Le thème initial de l’analyse proposée est le suivant : considérant que Mai 1968, en France, a signifié un refus total de la société par une fraction importante de la Jeunesse, en majorité étudiante, comment entendre le phénomène de récupération - partiel ou général - de ce mouvement par les partis, les syndicats, les institutions, l’ensemble sociétaire ? Quelles sont les limites du récupérable ? Quelles sont les limites des mouvements spontanés ? Le cas français est-il semblable à ceux des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne ?
Divers textes sont en cours d’élaboration. Voir Interrogations n°2.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53