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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’armée portugaise : rupture et continuité
Interrogations n°7 - Juin 1976
Article mis en ligne le 1er juillet 2016
dernière modification le 6 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LES JEEPS militaires sillonnent encore les villes portugaises, remplis de troufions habillés de neuf, casques luisants, bottes cirées et lacets bien serrés. Ils sont discrets sous le commandement, c’est-à-dire qu’ils obéissent à quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes, dépourvus désormais de l’arrogance que leur donnait facilement le sentiment qu’ils avaient d’être chacun d’eux, individuellement, une parcelle du salut de la nation. S’ils étaient alors affublés d’une gloire qu’ils n’avaient ni méritée ni demandée, s’ils s’étaient vus baptisés de "peuple en armes" et en avaient retiré quelque fierté, ils avaient pu néanmoins apprendre quelle responsabilité pesait entre leurs mains, sous chaque mitraillette, dès lors qu’ils détenaient eux-mêmes, ou leur tout proche supérieur hiérarchique, le droit de tirer ou de ne pas tirer. Ces soldats-là, au bout du compte, n’ont pour ainsi dire jamais tiré, c’est-à-dire que ce "peuple en armes" glorieux à bon marché, n’a jamais fait usage de sa puissance de feu, n’a jamais marqué par le sang une révolution qu’on prétendait lui faire faire. A Lisbonne, à Leiria, à Porto, ces pauvres troufions tiraient en l’air dans les manifestations ou pleuraient quand les ordres ne venaient pas...

Aujourd’hui, les lacets neufs de leurs bottes astiquées augurent le bon ordre d’une institution qui a repris ses habitudes, nommé ses chefs et dispensé ses hommes de penser par eux mêmes le destin de la nation. On regarde passer les jeeps avec plus d’indifférence.

A première vue, l’armée portugaise d’avant le 25 avril 1974 et l’armée portugaise d’après le 25 novembre 1975 ont tant de ressemblance que le temps qui sépare ces deux épisodes pourrait presque mieux apparaître comme une continuité logique que comme le fait d’une rupture historique dans le phénomène militaire. L’armée portugaise d’avant le 25 avril n’est pas plus fasciste qu’elle n’est communiste sous Gonçalves. Ni "de droite", ni "de gauche", elle a vu passer Spinola, Gonçalves, Antunes et Eanes [1], quatre chefs qui représentent chacun une période dans ce qu’on a nommé "le processus", sans que les changements qui l’ont atteinte et dont il faut certainement rendre compte, l’aient irrémédiablement transformée, c’est-à-dire que ses rapports avec la Politique, passées les fantaisies révolutionnaires de boulevard, restent toujours aussi conflictuels qu’ils l’ont été au long de l’histoire récente du Portugal.

Il a fallu qu’un intellectuel rappelle, dans un ouvrage récemment paru au Portugal [2] que même Salazar n’avait réussi à échapper à la méfiance des militaires et que tout dictateur qu’il fut, il dut leur rendre cet honneur que de leur faire la plus belle place dans les institutions du pays : celle de la présidence de la République. On dira qu’il avait vidé ce rôle de son sens et que le président n’était en fait qu’une potiche soumise en tout au chef du gouvernement. Il n’est pourtant pas indifférent que cette potiche-là ait été militaire. S’il fallait un figurant, pourquoi donc le choisir dans une caste que Salazar n’aimait guère alors qu’il y avait maints candidats civils en lice ?

Les institutions républicaines n’avaient jamais été abolies par Salazar, qui asseyait au contraire son pouvoir sur un mouvement militaire qui prétendait initialement les restaurer. Or ces institutions obligeaient à l’élection du président de la République au suffrage universel. Tout se passait donc comme si, inventeur d’un "Etat nouveau" plus que d’une "société nouvelle", Salazar s’était avant tout préoccupé de l’Etat, en se gardant de représenter une légitimité populaire, laissée, elle ; et c’est une nuance de taille, à l’armée, laquelle jouait ce double jeu de gardien de l’ordre auprès de l’Etat et de gardien de la République auprès d’un peuple consentant, ou obligé de l’être.

Ce rappel permet de saisir divers phénomènes importants. Le premier : si l’armée portugaise du temps de Salazar a accepté le système corporatiste de l’Etat, en ce qu’il garantissait l’ordre, après les "désordres", de la République, elle ne fut pas fasciste, ou assez unie pour l’être, et elle a imposé au dictateur une parodie de démocratie - les élections - qui démontre à la fois qu’elle ne fut jamais assez forte pour être souveraine toute seule, et se passer des hommes politiques proprement dits, et jamais assez homogène pour obéir entièrement aux vœux et desiderata d’un seul homme, tout providentiel ait-il été. On ne disculpera pas ainsi l’armée portugaise d’avoir endossé de la sorte une politique fasciste, mais l’on tentera de comprendre cette espèce de permanente hostilité dans le jeu des rapports entre militaires et civils, qui, bien que camouflé chaque fois et de façon adéquate sous un épais verbiage trompeur de droite, ici, et de gauche là, n’en a pas moins continué de conduire la révolution et ses contre-révolutions successives.

Comble de surprise, d’ailleurs, s’il fallait s’étonner de la prétention des militaires, c’est un général, Humberto Delgado, membre régulier d’une armée régulière, qui, en 1958, met le pouvoir de Salazar en danger, pour la première fois depuis 1928. Par la voie la plus régulière du monde : en se présentant simplement aux élections présidentielles et en déclarant, à l’orée de sa campagne électorale, à quelqu’un qui lui demande ce qu’il fera du président du Conseil, Salazar, s’il gagne les suffrages : "Et bien, je le démettrai..." Salazar, qui honnit la République et méprise la démocratie, tout en étant bien forcé de faire avec elles, saisit ce que son jeu a de fragile : Delgado gagnant aura à coup sûr l’armée avec lui, c’est-à-dire que cette institution chargée de figurer la souveraineté populaire dans son régime peut très bien en devenir le soutien. Salazar a-t-il des moyens de riposte ? Ce ne sont pas des officiers qui lui offrent, alors, leur aide, mais des juristes et des policiers : tandis que l’armée reste attentive, attentiste, continuant d’en référer au semblant de suffrage qui lui dictera sa voie. Les élections sont truquées, les réunions de propagande empêchées, les résultats, dit-on, inversés, l’élection du président au suffrage universel supprimée sans autre forme de procès et Delgado, quelques années plus tard, parce que ces choses ne s’oublient pas, assassiné. Entre temps, l’armée aura été envoyée en Angola "et en force" et commence à avoir d’autres chats à fouetter que ces petits problèmes de vie intérieure.

Une certaine souplesse...

ON CHANGE de scène et le décor s’élargit. En 1961, le Portugal perd Goa, bêtement, dit-on, ou plutôt honteusement, sans combattre. Qui est responsable de quoi ? Salazar maudit ses militaires, lesquels revendiquent les circonstances atténuantes pour n’avoir pas été soutenus assez vite.

On retrouvera, dans les tracts du "mouvement des capitaines" des quelques semaines précédant le 25 avril 1974, les traces d’un traumatisme laissé par l’événement dans le corps des officiers : "si, avant 1961, les forces armées n’étaient pas ouvertement atteintes dans leur prestige, ou ne l’étaient pas de façon frappante, c’est que les crises internes du régime ne s’étaient pas aiguisées à ce point. Mais à partir de la chute de l’Inde, et surtout, au fur et à mesure que les guerres d’Afrique se prolongeaient, les forces armées ont découvert, non sans stupéfaction de la part de nombreux militaires, leur divorce avec la Nation. Les forces armées sont humiliées, dessaisies de leur prestige et présentées au pays comme les responsables suprêmes du désastre..."

En 1961, le même Costa Gomes qui est aujourd’hui président de la République, fait savoir à Salazar qu’il ne pense pas qu’il y ait une issue militaire aux troubles que les tout jeunes mouvements de Libération provoquent dans les colonies. Il n’est pas entendu. Ce désaccord n’est pas un motif de crise au sein de l’armée : il y a quelque chose d’oriental dans la manière d’être et d’agir portugaise qui permet toujours de trouver un biais pour ne pas affronter les situations en face. Costa Gomes s’arrangera de la situation, comme tous ceux qui, avec lui, doutent ; il marchandera le possible et l’impossible, loyal serviteur d’une politique qu’il désapprouve, en attendant mieux. N’a-t-il pas, le 18 novembre 1975, salué chaleureusement une manifestation d’extrême-gauche qu’il ne pouvait empêcher, pour en accueillir une autre, socialiste, quelques jours plus tard, après que l’extrême-gauche et parti communiste réunis aient raté leur coup d’Etat ? On l’aura donc entendu vanter les mérites de la présence portugaise en Afrique, puis se féliciter de la décolonisation, applaudir le socialisme de M. Cunhal tout en soutenant celui de M. Soares, tenter de les réunir, tout en donnant des garanties à leurs opposants et finir son éblouissante carrière devant une démocratie centriste qui termine par ne plus lui pardonner ses promenades idéologiques. Costa Gomes n’est pas un citoyen banal ni un promeneur solitaire : il parcourt ces paysages à la tête de l’Etat-major général. Qu’il n’ait pas été démis pourrait symboliser le fait qu’après tout, les autres militaires, sauf quelques-uns, n’y voient pas plus clair ou plutôt pas plus droit. Même s’ils n’ont cessé de vouloir y voir ...

Les guerres coloniales sont une tentative de maintenir un empire dont le sens, pourtant, se perd. Les forces armées accomplissent, en les conduisant, une mission nationale qui parait résulter encore d’un vague consensus : il faut d’abord éliminer les rebelles, pour ensuite organiser autrement et mieux les relations des colonies avec la métropole. Mais les choses trainent, dix ans, douze ans, treize ans. C’est beaucoup de temps, trop sans doute, pour que chaque commandant général de chaque région militaire ou de chaque colonie ne se prenne pas à mijoter, chacun de son côté, une idée bien à lui, sur la manière de poursuivre l’action, et pour que de ce cafouillage général, les officiers subalternes, tiraillés de-ci, de-là, ne sentent pas quelle paralysie avance et quelle honte s’abat sur la corporation militaire. L’armée est colonialiste ? Mais il y a tant de façons de l’être, de Costa Gomes, accusé de faire sauter un bateau yougoslave qui apporte du matériel de guerre au PAIGC, à Spinola, soupçonné de s’entendre avec Amilcar Cabral (avant que celui-ci ne soit assassiné), à Kaulza de Ariaga, enfin, qui maintient la ligne pure et dure de la civilisation judéo-chrétienne en Afrique. Qu’il y ait, dans cette confusion, quelques généraux ou officiers supérieurs qui en arrivent à dire non tout court au colonialisme ne tient pas du miracle, mais du cours naturel des événements. De qui donc l’armée portugaise recevra-t-elle enfin l’inspiration colonialiste ou néo-colonialiste, elle que son action guerrière a divisée en autant d’opinions qu’il Y a de généraux en Afrique ?

Salazar, cette manière de rassembleur, est mort. Caetano n’a guère de pouvoir réel et ses velléités réformatrices, pour sincères qu’elles soient, finissent toujours dans de banales et triviales opérations de police. Dans les casernes coloniales, le sentiment cuisant de l’échec se répand.

Soldats et officiers n’ont pas seulement "consenti" à la guerre, ils l’ont crue au moins utile, pour autant qu’il en résultât pour eux des bénéfices, pour la nation un avenir. Mais l’armée, qui aime tant à se faire élire, ou plébisciter, même si c’est pour suivre ensuite une politique qui n’émane pas d’elle directement, est en crise, et les moyens qu’elle choisit pour en sortir relèvent des habitudes qu’elle a prises depuis longtemps : elle en référera le 25 avril 1974 à un souverain que l’Etat ne résume pas, le Peuple, lequel lui rendra une légitimité dont elle est frustrée ; et elle choisira Spinola comme médium provisoire entre elle et lui.

Si c’est par néo-colonialisme interposé que l’armée peut entreprendre sa réconciliation avec la Nation, exigence intouchable, l’armée sera néo-colonialiste et spinoliste. S’il lui faut être plus tard anti-colonialiste, et ce sera là son choix politique le plus marquant et le plus lourd de conséquences, elle le deviendra avec ferveur : n’ayant elle-même que des intérêts de caste ou de corporation, mais pas de politique propre, elle suivra, comme elle l’a toujours fait, parce qu’elle est, au fond, de nature républicaine, chose publique, la politique la plus en vue dans le hit parade du moment. L’armée, ainsi, entretient cette ambiguïté qui la fait apparaitre comme le germe de toute politique alors qu’elle n’en est, au mieux, que la matrice. On aura pu lui faire dire et penser à peu près n’importe quoi, pourvu que ce soit bien emballé et qu’elle touche son ticket de popularité.

S’il fut un temps où l’on parla de dictature militaire, on constatera pourtant que les tentatives qui s’en rapprochent le plus n’ont cependant pas réussi ni à s’imposer à l’ensemble de la société, ni à s’imposer à l’ensemble de l’armée. D’une part, la société civile était déjà assez bien outillée pour opposer quelque résistance, d’autre part, républicaine dans ses structures fondamentales, l’armée, pour instaurer une dictature, aurait dû procéder à une épuration et à une reformulation internes dont la radicalité n’est guère dans les mœurs du pays. On reviendra sur ces derniers aspects.

Pour résumer ce bref détour dans l’histoire, on admettra donc que ni fasciste en soi, ni colonialiste en soi, divisée au contraire, à chaque opportunité, sur ces grandes options, l’armée portugaise aura représenté, tout au long du régime de Salazar, une forme bâtarde de souveraineté populaire, remplaçant à la fois les partis et les institutions démocratiques. (Le parti unique de Salazar et ses annexes de jeunesse, civiles et paramilitaires, ont tenté sans succès de se réclamer de la Nation : seule l’armée, pourtant, pouvait, sans tomber dans le ridicule, prétendre à ce rôle.)
L’armée représente en outre la continuité de la société portugaise, tout imprégnée encore de ce fait historique qu’avait été la révolution républicaine de 1910. Salazar, au contraire de Mussolini ou de Hitler, n’est pas un révolutionnaire, il n’a pas cherché à changer de société ni n’a pour elle de désir plus ambitieux que celui-là : la faire vivre habituellement. Il hérite, par sa modestie même, d’une armée qu’il ne transforme pas, armée de milice, républicaine, c’est-à-dire disposée à tout pourvu qu’elle soit aimée du peuple dont elle émane en partie, par la force des choses et le nombre des soldats nécessaires.

Le 25 avril

AU SEUIL du 25 avril, les tracts qui circulent dans les casernes, affirment : "les forces armées veulent au moins être garanties qu’elles seront l’instrument de la volonté de la Nation et non un pion au service d’un quelconque groupe. Dans ces conditions seulement, il ne leur sera plus permis de douter de la légitimité du pouvoir, ni des objectifs par lui définis, qu’elles feront atteindre..."

La propagande communiste et gauchiste, là, a sauté une étape : elle a vu sous le vocable "quelconque groupe" une manière voilée de critique "au capital", ou à "la bourgeoisie" et s’est donc fort opportunément servi de l’expression pour isoler "la bourgeoisie monopoliste" là où le soldat moyen croyait d’abord isoler Caetano et son clan. A partir de là, les événements se précipitent : ils deviennent politiques, lourds de sens et de contenu, irréversibles, devant une armée qui ne suit que le développement des formes que semble prendre la nouvelle expression populaire. Toute flattée des "je t’aime" qu’on lui lance dans la rue, elle n’a pris garde d’observer que ses admirateurs lui font des coups-bas et s’approprient les banques. Mais républicaine toujours, pas plus transformée par Gonçalves qu’elle ne l’avait été par Salazar, elle rejette ces indélicats mentors dans les poubelles de l’histoire où trainent déjà "la bourgeoisie", "le capital", Salazar et Caetano. Tous ces "quelconques groupes" écartés, communistes y compris, parties honteuses de la nation, qui ne sauraient lui dicter leurs volontés trop particulières, il reste, en ce printemps de 1976, une armée neutre, qui attend les maitres qu’elle devra servir et qui sauront l’honorer comme il se doit car tout service est payable. Mais reprenons le chemin de cette infinie parabole...

Quatre périodes la découpent, symbolisées par quatre hommes qui se font diversement accompagner : Spinola est chef suprême de la nation et des forces armées conjointement, homme seul à la tête d’une pyramide dans laquelle il a ce qu’on appelle des "amis", c’est-à-dire des gens qui, de leur plein gré, lui font confiance. Il est président de la République du 30 avril au 28 septembre 1974 et s’appuie principalement, dans le civil, sur les partis. Au plan militaire, la "Junte de Salut National", composée de sept généraux, symbolise le ralliement de l’armée, mais n’a guère, en fait, d’autres fonctions.

Au contraire, Gonçalves est inséparable du M.F.A. (Mouvement des Forces Armées) qui le porte et qu’il développe. Lieutenant-colonel nommé général en même temps que Premier ministre, en juillet 1974, il frôle l’instauration d’une dictature militaire populiste, à cette nuance près qu’il est acculé, pour finir, à ne faire que la politique exclusive d’un parti, le Parti communiste, et qu’il est dispensé par là de mettre en place les organes de collégialité militaires par lesquels les officiers intermédiaires qui composent ce M.F.A. pourraient exprimer une politique autonome, la leur. La cinquième division, chargée de la propagande, les assemblées générales des unités ou du Mouvement, et en partie le Conseil de la Révolution ne sont en réalité que les courroies de transmission de la machine communiste. C’est d’ailleurs exactement ce qui les perdra, en septembre 1975. Dans la foulée de ce populisme militaire, en surgit un autre, plus national, "de gauche" encore, mais épuré de toute attache partisane, même s’il use de l’action de certains partis pour se faire voir et valoir. Melo Antunes le dirige, comme idéologue politicien bien plus que comme officier : il n’est d’ailleurs que commandant et entend le rester, tant le sens d’une collégialité égalitariste l’imprègne encore. Melo Antunes est inséparable du "groupe des neuf", populiste à sa manière, maître pour un temps bref d’une situation où les partis ont regagné des mérites auprès des militaires, lesquels sont bien obligés de leur payer leur du. Cette tentative de renouveler l’alliance entre le peuple - plus diversifié désormais, c’est-à-dire moins contraint - et le M.F.A., plus national, manière d’adoucir ce que Gonçalves avait hypostasié, échoue pourtant sous la pression conjuguée des partis centristes et des militaires fatigués. Ramalho Eanes apparaît à la lumière des spots publicitaires, il est général et le montre sans vergogne, chef non plus d’un groupe ou d’un mouvement, mais d’un état-major, celui de l’armée de terre. Le voici supérieur hiérarchique, ayant formellement le dernier mot sur des adjoints qu’il consulte en principe selon les règles de préséance. Eanes, en outre, "ne fait pas de politique", il se retranche dans l’obéissance aux organes démocratiques de souveraineté, avec un civisme inquiétant pour être forcené et surtout si imprévu. Eanes ne "s’appuie" pas sur les partis comme avait pu le faire en son temps un Spinola (encore qu’à la manière distinguée d’un président cherchant ses Interlocuteurs), Eanes donne l’air de ne pas se préoccuper des partis, de garder envers eux quelque noble distance, un peu comme si, après l’orgie d’amour que furent les alliances Peuple-M.F.A., chacun sentait le besoin de se retirer pour respirer.

Le projet politico-militaire du général Antonio de Spinola consiste à réformer les institutions de manière à perfectionner l’intégration d’une nation qui va de Braga jusqu’à Lourenço Marques en passant par Lisbonne, Luanda, Bissau, Macao et Dili. Qu’il faille pour cela l’intervention de l’armée n’est pas étonnant : le salazarisme et le caetanisme n’ont pas de "base sociale", le parti unique est un repaire de caciques et de notables, l’édifice institutionnel du corporatisme s’écroule sous les coups de boutoirs conjugués du syndicalisme oppositionnel et du capitalisme libéral qui se développe intempestivement depuis quelques années. L’opposition portugaise, pas plus que l’opposition nationaliste dans les colonies, n’a à elle seule la force d’asséner les coups mortels au régime. L’armée saura donc une fois de plus jouer avec ce qu’elle entend, elle, par nation, au gré des opportunités et de ses propres besoins.

Est-elle de gauche ? Question mal posée ! En 1926, l’armée entend restaurer la République (de gauche à l’époque) en mettant en place des méthodes et du personnel de droite, ce qu’elle ne se pardonnera d’ailleurs jamais complètement. En 1974, elle commence par vouloir réformer le caétanisme et le libéraliser en mettant en place des méthodes et du personnel de gauche : il n’y a pas de miracle, ça ne marche pas mieux... Spinola, pourtant, ne peut faire autrement que de subir le retour du pendule : s’il veut rétablir la démocratie pour faire plébisciter l’armée salvatrice et faire accepter la solution politique du problème colonial qui la sortira du bourbier dont elle porte malheureusement l’insupportable responsabilité, il est bien obligé d’autoriser les seuls partis politiques existants, et ils sont de gauche. La droite, cette imprudente, n’avait pas pris soin de s’organiser avant, elle disposait de l’Etat, ce qui lui paraissait suffisant, et un seul parti, qui se brisa comme une vieille coquille.

Spinola, en outre, se préoccupe fort peu de l’armée en tant que telle, se bornant à laisser la vieille garde disparaitre d’elle-même. Même si l’on parle, sous son règne, de la nécessité de restructurer l’institution militaire, de remplacer par exemple la hiérarchie des âges et des privilèges par une hiérarchie des compétences, on ne fait rien, à cette époque, qui donne à l’armée un rôle politique précis. Celle-ci passe au contraire son temps à se féliciter de sa gloire et demande aux partis nouvellement autorisés de la remercier. Un brin de son ancien ordre interne a certes été touché : les généraux qui figurent sur les portraits de famille ne sont plus ceux qui avaient mollement laissé l’institution se faire honte à elle même, mais ceux qui avaient remué, qui avaient "mérité" leur gloire par des actions d’éclat, les généraux de la "Junte de Salut National", coiffés par le plus prestigieux d’entre eux, Spinola. Ce dernier a été le seul qui ait "réussi" quelque chose en Guinée : au prix de l’utilisation des moyens de guerre les plus violents que l’armée portugaise ait engagés en Afrique, il a "pacifié" le territoire tout en cherchant à mettre en place la relève politique locale, par des conversations avec Cabral notamment. Il a été à la fois le plus militaire et le plus politique des généraux tandis que les autres ne sont ni l’un ni l’autre. Avec lui, l’armée peut avoir confiance : il a un projet, qu’il conduit seul pourtant, en président de la République bien plus qu’en général, au-dessus de ses pairs, si au-dessus même qu’ils ne lui pardonnent pas tant "d’aristocratie".

Laissons à part, autant que faire se peut, pour cette analyse, les aléas de la vie politique générale, et les incidents de la lutte que Spinola mène dès l’entrée contre le Parti communiste et de laquelle il sort perdant. Attirons plutôt l’attention sur les rapports qu’il entretient avec les militaires et remarquons, dans cette perspective, que l’événement majeur qui le fait échouer est le refus de l’armée de cautionner sa volonté de se faire élire, début juillet, président de la République au suffrage universel (il n’était jusqu’alors que président nommé et n’avait pour lui, en conséquence, que la légitimité, fragile, de ses prises de position le 25 avril). Ce qu’on a appelé "la crise Palma Carlos", à la mi-juillet 1974, éclaire en effet fort bien, pour autant qu’on cesse de la réduire à une lutte entre la droite et la gauche, la dynamique militaire du moment.

Face à l’explosion du mouvement social et revendicatif, la droite civile, représentée alors au gouvernement par des personnalités indépendantes telles que le Premier ministre, M. Palma Carlos, et un tout jeune parti, le Parti Populaire Démocratique, dirigé par M. Sa Carneiro, réclame une concentration des pouvoirs dans les mains du Premier ministre et l’élection du président de la République au suffrage universel, ici et maintenant (l’élection d’un président était prévue, dans la première charte constitutionnelle, pour beaucoup plus tard).

La première crise politique est ouverte. Les partis de gauche, qui s’opposent catégoriquement à cette modification substantielle du programme du Mouvement des Forces Armées, expliquent alors, dans des journaux qui leur sont presque entièrement dévoués, que cette tentative repose sur la volonté de M. de Spinola de sauver les monopoles et le grand capital auquel, disent-ils, il est lié, et sur son refus obstiné de donner l’indépendance aux territoires d’outre-mer. Parce que la droite civile organisée n’existe pour ainsi dire pas, ou plus, qu’elle se cache, cette vision n’est contredite par personne et devient la vérité nationale. On verra même le Parti Populaire Démocratique, dont le secrétaire général, Sa Carneiro, est entrainé dans la manœuvre de Spinola, hésiter à condamner publiquement son principal leader ! La gauche, alors, est extraordinairement puissante ; elle semble résumer à elle seule le pays, prête à engager les réformes qui apparaissent nécessaires et évidentes à tous. Spinola, dont le portrait est affiché dans bien des maisons portugaises, a certes une popularité qui pourrait concurrencer celle des partis de gauche, mais son prestige vient de l’homme seul, dont on regrette qu’il ait des amitiés aussi peu recommandables.

Pendant les dix premiers jours de juillet, la situation est tendue ; bloquée sur le plan civil. L’armée doit trancher. On compte les chars de part et d’autre de chaque camp. S’il n’obtient pas gain de cause, Palma Carlos démissionnera. Il démissionne en effet, l’armée dans son ensemble ayant dit non à ce Spinola dont elle pense qu’il a un peu trop le goût du pouvoir personnel. Elle n’admet pas qu’il apparaisse lié à l’un de ces fameux "quelconques groupes" dont elle honnit le particularisme, dans ce cas "le grand capital" lequel, par dessus le marché a mauvaise réputation auprès des amis qu’elle vient de se donner.

Un autre élément contribue certainement à motiver le refus des militaires de favoriser le jeu de Spinola : ce dernier s’est affiché hostile à la décolonisation rapide qui s’engage et qui promet de libérer soldats et officiers de l’ingrate obligation des guerres coloniales. Tout ce beau monde devient donc très rapidement peuple et, de peuple colonisé à peuple exploité et à peuple opprimé, on fraternise sur le ton de la libération et du socialisme contre tous les aristocrates et bourgeois de l’ancien monde. Spinola fait les frais de la fête, étant comme il est, le dernier à pouvoir la comprendre. Il marchande cependant : son. Premier ministre écarté, il veut en nommer un autre, à lui, Firmino Miguel, un colonel cette fois-ci, qui le réconciliera avec l’institution militaire. L’armée refuse et s’en choisit un, parmi les siens, mais d’une autre nature et qualité : c’est Vasco Gonçalves. La deuxième période commence, qui durera jusqu’en septembre de l’année suivante.

Le M.F.A. et la gauche

VASCO GONÇALVES appartient à la Commission de coordination du Programme du Mouvement des Forces Armées qui à l’ombre des organes de pouvoir institués, travaille à l’analyse des divers dossiers, civils et militaires du pays. Tandis que la Junte de Salut National, comme une sorte de conseil d’Etat, surveille les actes gouvernementaux et que Spinola tente de rassurer, par sa présence, les maîtres de l’économie portugaise, la Commission, qui siège dans le palais de l’Assemblée nationale, prépare, en douce presque, la nationalisation des plus grandes affaires. En ce mois de juillet, elle étudie le cas de la sidérurgie nationale, tout à l’idée de la donner au peuple. Il y a là Melo Antunes, le plus "marxiste" de tous, disait-on, Alves, Contreiras, Crespo pour les affaires politiques, Otelo Saraïva de Carvalho, notamment, pour les affaires militaires. Cette équipe d’officiers intermédiaires, qui s’appellent entre eux "camarades", avait mené directement les opérations du 25 avril. Ils sont l’émanation même du "Mouvement des capitaines", un noyau d’activistes qui a "agité" l’armée, rassemblant en un texte la batterie de revendications, politiques et corporatistes, qui la secouaient : ce fut le programme du Mouvement des Forces Armées, qui fit force de loi pendant un an et dont on s’arracha, à droite, à gauche, la lettre et l’esprit. Il prévoyait en effet quelque part que la politique économique de la nouvelle démocratie devait être forcément "anti-monopollste" de manière à profiter aux "couches les plus défavorisées de la population". L’idée de ce paragraphe provenait, dit-on, du commandant Melo Antunes, mais elle imprégna vite toute la commission de coordination et tous les officiers "plébéiens" qui, contre les généraux, à nouveau considérés comme "caste", cherchaient pour l’armée des destins plus populaires, c’est-à-dire populistes en puissance.

C’est ici que commence ce phénomène fort sérieux, qu’on a dit exemplaire parce qu’il pend en effet au nez de toutes les armées "bourgeoises" : la démocratisation de l’armée, c’est-à-dire cette manière d’adapter l’institution militaire aux formes politiques actuelles et vraisemblablement futures de la société (occidentale) : social-démocratie, socialisme, ou autres enfants théoriques du marxisme. Les soldats, en France, contestent, et veulent des assemblées. Ils les ont déjà aux Pays-Bas, presque en Allemagne. De la même manière que les "bourgeois" n’ont plus droit au pouvoir, les généraux, qui leur sont apparentés, n’ont plus d’autorité de principe...

Ce qui ne veut pas dire que l’armée n’a plus de raison d’être. Au contraire : elle qui était l’affaire de quelques-uns, d’une classe, dont elle était censée protéger les privilèges, tout en se donnant comme universelle, tend à devenir l’affaire de tous, plus présente que jamais, envahissante. Pour se sauver elle-même de l’oubli, ou de la destruction, elle colle au "peuple souverain", prête à donner à chaque citoyen un fusil. Pour que cette opération se justifie, il faut pourtant que l’ennemi soit désigné à chaque citoyen ainsi armé : c’est l’ennemi intérieur, dans le cas portugais, la Réaction, omniprésente elle aussi, et fabriquée au besoin.

Le M.F.A. est "de gauche", au sens où il exprime, pour des raisons d’opportunité et de circonstance, cette tendance historique à la démocratisation militaire. Composé au départ de quelques centaines d’officiers intermédiaires, il se donne cette vague et encore discrète structure qu’est la commission de coordination du programme de laquelle surgiront les figures "marxistes" de l’armée. Ni le M.F.A. ni la commission ne sont pourtant à proprement parler communistes, ou gauchistes ou socialistes, mais il est notable que seuls des représentants, "politisés", de ces divers courants dans chacun de ces organes soient parvenus à les dominer pour leur offrir un débouché politique. On a diffusé à profusion ces images d’officiers portugais lisant Marx dans les temps morts de la guerre coloniale. Il est vrai que ceux qui lisaient Baudelaire ou qui ne lisaient pas du tout ne préparaient pas exactement le lit de l’après fascisme, aussi laissèrent-ils aisément la place, à l’aube des jours heureux, à ceux qui avaient pensé la nouvelle société.

Avant de prendre des positions politiques plus précises, des hommes tels que Salgueiro Maia, ou Otelo Saraïva de Carvalho, ou Ramalho Eanes, qu’on nomma les "opérationnels", commencèrent donc par laisser le champ libre aux Antunes, Crespo, Gonçalves, qu’on nomma les "politiques". Plus tard, lorsque des divisions apparurent entre ces deux groupes et dans leur sein même, au gré des développements politiques, il y eut toujours quelque officier pour dénoncer les tentatives de manipulation des militaires par les partis politiques plutôt que les propres erreurs des militaires. Et quand, à la mi-novembre 1975, Otelo Baraïva de Carvalho et Vasco Lourenço devinrent les· symboles respectifs de deux projets politiques opposés et contradictoires, l’un révolutionnaire et gauchiste, l’autre "social-démocrate", les deux hommes ne cessèrent pas de déclarer publiquement qu’ils restaient liés par un très grand respect et une très grande amitié. De même, du gonçalvisme, les archives portugaises et internationales tendent à ne retenir que l’opportunité qu’il donna au parti communiste de s’infiltrer dans l’appareil d’Etat et l’institution militaire. On condamne donc un Gonçalves-communiste comme pour mieux oublier qu’il fut un Gonçalves-général d’une armée qui se voulait populaire. Voyons ce côté-ci du personnage...

Gonçalves et le M.F.A. ne commencent à régner qu’après les événements du 28 septembre 1974, qui voient l’éloignement du général Spinola. Trois événements, dès cette époque, vont caractériser l’évolution de l’armée vers ses tentatives d’hégémonie : l’envoi des soldats dans les campagnes portugaises, pour es populations ; la publication, chaque quinze Jours, d’un bulletin du M.F.A., conçu initialement pour informer les militaires, mais distribué dès le second numéro dans tout le pays ; la mise en place du projet de démocratisation de l’armée, œuvre du général Carlos Fabiao, ancien ami de Spinola, connu pour avoir désavoué publiquement la politique du président de la République au moment où ce dernier rechignait à accepter l’indépendance de la Guinée.

Les premières campagnes de dynamisation culturelle ont lieu dans un moment chaud, pour parer à un retour des forces de droite appuyant Spinola, ces fameuses "majorités silencieuses" que d’étranges partis vont chercher dans les campagnes, auprès des paysans, là où croit comprendre la gauche : "le 25 avril n’est pas encore arrivé". Fondés sur de généreuses intentions, ces déplacements de soldats "jusque dans les villages les plus reculés" ont pour objet de faire comprendre aux populations dépolitisées et analphabètes ce que fut le mouvement du 25 avril, ce qu’est la démocratie nouvellement instaurée et l’intérêt qu’aurait chaque citoyen d’y participer. Les militaires conçoivent alors ces actions comme une forme d’appui aux partis politiques, "de gauche", lesquels sont tout de même grondés pour ne pas savoir faire assez bien ce travail d’explication eux-mêmes. Il n’est pas rare qu’on rencontre alors de ces fiers soldats qui vous disent : "les partis politiques, décidément, ne sont pas dignes de la démocratie que nous leur avons donnée ..."

On écrit, à cette époque, dans le bulletin du M.F.A. : "en situation normale, dans un pays où les pouvoirs constitués ont surgi démocratiquement, les forces armées n’ont qu’une mission externe : résoudre, comme instrument du pouvoir politique représentatif de la volonté populaire, les conflits pour lesquels aucune solution pacifique n’a été trouvée... Mais dans une situation d’exception, comme celle du Portugal, les forces armées ne peuvent se limiter à cet objectif externe. Etant donné que la Nation portugaise a accepté le Programme du Mouvement des Forces Armées, elles devront être en état de vigilance permanente quant à sa mise en pratique et se structurer de manière à ce que les plus hauts responsables puissent être alertés sur les distorsions ou déviations possibles afin de les corriger..."

Dans le même numéro de ce second bulletin du Mouvement, deux articles apparaissent, en outre, qui indiquent le chemin. L’un : Chili, une révolution militaire tragique ; l’autre : Pérou, une révolution militaire originale. Le bulletin est confectionné par des officiers de la cinquième division, toutes portes ouvertes, à l’instar de la commission de coordination du programme, aux miliciens et aspirants officiers de gauche et d’extrême-gauche. Leurs œuvres journalistiques serviront de textes d’appui aux campagnes de dynamisation. culturelle qui, par-là même, abandonneront ce gentil souci qu’elles avaient de répertorier les villages où manquait l’électricité, les écoles sans chauffage, les paysans sans machines et sans argent, long cahier de doléances rapporté vers Lisbonne, pour se vouer à des tâches plus idéologiques.

Les "soldats aux pieds nus", c’était bien, mais il leur fallait une ligne politique. Elle leur vint, comme d’habitude, "de l’extérieur". Si elle fut communiste et gauchiste, c’est que ce fut celle-ci qui convint le mieux aux aspirations diverses qui traversaient le corps militaire. Fabiao, en même temps, élaborait les premières lois de démocratisation de l’armée, qui remplaçaient la hiérarchie de tradition par la hiérarchie des compétences. On assista alors à un premier nettoyage de printemps dans l’institution, la compétence technique étant généralement reléguée loin derrière la compétence politique, laquelle eut désormais ses règles et fonctions implicitement déterminées. On n’entendit plus parler des "capitaines opérationnels du 25 avril", Salgueiro Maïa, par exemple, le héros qui avait conquis la caserne de la garde républicaine, à· Lisbonne ; fut. condamné au silence pour spinolisme et Otelo, qui avait reçu des mains de Spinola la direction du C.O.P.C.O.N. [3] et qui ne voulait pas être écarté pour autant, fut contraint de se demander s’il avait bien fait de se déclarer, un jour, social-démocrate... Tout cela nous amène à l’échéance électorale du 25 avril 1975, après que ces militaires-gouvernants, réunis un temps dans un "conseil des vingt", aient pris soin de se prononcer pour l’instauration d’un syndicat unique des travailleurs, dûment contrôlé par le parti communiste, de promulguer une loi sur les grèves qui leur garantissait la bonne obéissance des ouvriers, puis, à la faveur d’une tentative ratée de coup d’Etat de droite, le 11 mars, de créer un Conseil de la révolution doté de presque tous les pouvoirs et notamment celui de nationaliser les banques et les assurances, ce qui fut fait à la mi mars sans autre forme de procès. Les partis politiques sont jugulés par un pacte qui les lie étroitement aux desideratas du conseil de la révolution. Ainsi parés, les militaires, c’est-à-dire le M.F.A., voient venir l’horrible moment où le peuple, "encore fragile", risque de se choisir d’autres élus qu’eux mêmes. La "légitimité révolutionnaire" et la "légitimité bourgeoise" s’affrontent dans d’interminables débats ...

Le germe de l’échec d’une forme approchante de dictature militaire croit sous la chaleur de la campagne électorale. Si le gros de l’armée accepte tant bien que mal de se laisser guider par le M.F.A. en ce que ce dernier lui garantit, après tout, un prestige inespéré, il reste un point sur lequel elle ne transige pas : les militaires ont assumé, le 25 avril 1974, un compromis d’honneur avec le peuple portugais, en lui promettant, enfin, des élections libres. Manquer à cet engagement serait lourd de conséquences pour l’institution militaire elle même, qui perdrait l’essentiel du succès qu’elle s’était taillé un an plus tôt. ·

Aussi n’échappe-t-elle pas - ne désire-t-elle même pas échapper - à la consultation électorale. Elle y interfère, certainement, elle y mêle son grain de sel, condamnant par la bande tout ce qui dérange les· choix politiques qu’elle a faits ou cherchant à donner de l’électorat les images qui lui conviennent le mieux : il est analphabète, dépolitisé, inexpérimenté, menacé par "des propagandes mensongères" ... Ah, que n’est-il pas, au plus simple, une Afrique Noire ou une Amazonie colonisables à merci, une partie indienne d’un nouveau Pérou européen que des militaires vaillants puissent guider vers de belles aventures nationales. On parle beaucoup, à cette époque, du Tiers-Monde et l’on se penche sur le sous-développement du Portugal pour le rapprocher de ces contrées où il est facile, encore, d’imposer des volontés politiques. A Lisbonne, c’est la fête des Cubains et des Algériens de passage, qui donnent des interviews...

Retour des civils

MAIS il n’y a pas de miracle et aucune transsubstantiation nationale possible : les résultats du scrutin consacrent la victoire d’un peuple de tradition européenne et qui entend le rester. La lutte entre militaires et civils a pris là sa forme la plus acerbe et la plus typique : dès lors que les militaires ont donné à la société civile le loisir d’exprimer sa vitalité (puisqu’ils ont accepté le principe des élections) elle a démontré que, dotée d’institutions représentatives, de partis, de syndicats, d’associations diverses, dotée en outre de toutes les formes d’expression politique émanant des multiples couches sociales d’un édifice complexe, elle obéissait bien plus à ses propres mouvements internes - la lutte de classe au sens strict du terme, par exemple - qu’à quelque velléité des militaires de la gouverner, surtout si, par dessus le marché, ils entendaient le faire à l’aide d’une idéologie aussi restrictive.

Cette démonstration faite, le M.F.A. allait à sa perte. Si l’on peut invoquer pour lui, jusque-là, les circonstances atténuantes de l’inexpérience, de la "bonne volonté", de la "sincérité", si toutes les forces politiques en présence ont toléré une évolution encore tâtonnante, aucune n’ayant encore établi exactement sa place par rapport aux militaires, la période post électorale est le théâtre d’une véritable imposture. Le M.F.A. a été ébranlé par les résultats électoraux et se divise peu à peu entre ceux qui entendent se soumettre au verdict populaire et ceux qui en dénient la légitimité. Il faudra quatre mois pour que la crise se dénoue, quatre mois durant lesquels ceux qui entendent imposer à tout prix le M.F.A. s’isoleront de plus en plus au sein de l’ensemble de l’armée et devront pour subsister se lier de plus en plus étroitement au parti communiste.

Les assemblées d’unité, les assemblées générales de chacune des trois branches des forces armées d’où émanent d’importantes décisions politiques, sont "faites" par le parti communiste, qui sait y imposer sa loi et ses hommes et réduire ses adversaires au silence. La cinquième division de l’état-major général et les services d’information, totalement infiltrés, règnent alors sur les destinées du pays. Usant de la coercition psychologique pour apparaitre, grâce aux nationalisations, à la réforme agraire, aux développements du "pouvoir populaire", comme le bien absolu, ce dernier carré de M.F.A. n’a cependant aucun moyen de répression physique, ce qui lui serait indispensable pour décourager la cohorte grandissante de ses adversaires. On parle de la peine de mort pour les contre-révolutionnaires, mais la société portugaise n’est pas prête à digérer de telles mesures, et dans les manifestations qui opposent les gonçalvistes au reste du peuple et de l’armée, froidement qualifiés de réactionnaires, les soldats ne font que tirer en l’air... Aussi les opposants ont-ils leurs aises pour s’organiser.

L’anti-gonçalvisme triomphe, en août 1975, par le succès que rencontre le "document du groupe des neuf" qui permettra l’éviction du Premier ministre. Neuf officiers du Conseil de la révolution ont en effet cherché à arrêter la machine folle d’une révolution endossée par le M.F.A., à ses risques et périls, mais conduite en réalité par le seul Parti communiste à la barbe du peuple portugais. Pas complètement échaudés pourtant, ces neuf officiers, qu’on dit modérés, n’ont pas tant envie d’en finir avec le M.F.A. que de le restaurer dans son esprit initial, c’est-à-dire de l’épurer de toute influence extérieure et de le disculper des erreurs commises "sur son dos". Les nationalisations, disent-ils, ont été faites trop hâtivement, la réforme agraire a été conduite de façon sectaire et irréfléchie, "il faut remettre de l’ordre dans la maison". Vains espoirs : à donner de la voix à l’anti-communisme, on n’arrêtera plus le revanchisme, qui fleurit aussi bien dans l’armée que dans le peuple.

L’armée, à qui l’on décrit désormais la "gabegie" générale, rêve déjà de n’en plus être tenue pour responsable. Elle se retire après avoir rendu, le 25 novembre, le pouvoir aux partis politiques. La voici démocratique et obéissante, tout aux ordres des organes élus, soucieuse de faire oublier que sa décolonisation et sa révolution ne furent pas exemplaires. Ramalho Eanes, chef d’Etat-major de l’armée de terre, remplace au salon des Very·lmportant Persons un Melo Antunes qui n’a eu que quelques jours pour s’y asseoir. Melo Antunes disait, juste après le 25 novembre, que le M.F.A. était plus fort que jamais. Savait-il que déjà de nombreux officiers déclaraient fièrement n’en avoir jamais fait partie ?

Avec Eanes, l’armée est retournée dans ses casernes, à l’abri des· responsabilités. La voilà redevenue républicaine, au service de tous par sa neutralité politique. Des Pinochet ne naitront vraisemblablement pas dans son sein, ou du moins pas parmi ses figures connues, tant il serait illogique qu’elle reniât si brutalement les options qui la guidèrent deux ans durant. Elle rêve au contraire de jours tranquilles et de renouer avec ses anciens bonheurs : elle demande que le président de la République soit choisi parmi les siens, contestant, par une vieille habitude, qu’un civil puisse remplir aussi bien qu’elle cette haute fonction. Comble de modestie, elle rechigne même à présenter elle-même un candidat, ce qui risquerait, dit-elle, de la diviser. Elle voudrait au contraire que les partis politiques lui fassent cet honneur de désigner, ensemble si possible, le général qui saurait représenter la légitimité populaire suprême. Nouvelle version du pacte, tacite cette fois, qui doit lier civils et militaires...

Joëlle Kontz [4]

Notes :

[1Actuelle figure-clef de l’institution, chef d’Etat-major de l’armée de terre.

[2Eduardo Lourenco, Os mllitares è o poder, Arcadia, 1975.

[3Commandement opérationnel pour le continent, conçu d’abord comme force de répression contre les grèves et autres désordres symbole plus tard du gauchisme militaire.

[4Journaliste et essayiste suisse. Auteur de Les fusils et les urnes, Le Portugal d’aujourd’hui, 1975.




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