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Pourquoi encore un autre mouvement ?
Survivre n°2 - Septembre-Octobre 1970
Article mis en ligne le 13 octobre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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C’est la première question qu’on nous pose généralement, lorsqu’on entend parler du mouvement Survivre. Comme s’il n’y avait pas déjà des centaines de mouvements de toutes sortes, pour tant d’excellentes causes : pour la préservation de nos ressources naturelles, contre la pollution, contre la destruction des sites naturels ; contre la guerre du Vietnam ou contre la guerre en général, contre le service militaire ou contre l’armée ; contre l’exploitation économique des classes pauvres par les classes dominantes, des pays sous-développés par les pays impérialistes ; pour une politique du contrôle des naissances ; pour une meilleure éducation, l’apprentissage de la liberté et de l’effort personnel, depuis le jeune enfant jusqu’à l’étudiant, ...

Les militants les plus lucides réalisent qu’il n’y a que trop de mouvements, et pas assez d’action. Que plutôt que d’en créer de nouveaux, il faudrait surtout mieux coordonner les actions des groupes existants — quand action il y a. Et en tout cas, il faudrait susciter et multiplier des échanges entre tous ces groupes, de sorte à sortir de l’isolement tel groupe actif mais sectaire, ou activer tel autre plus ouvert mais qui ne fait rien. Enfin, ils réalisent qu’on assiste depuis vingt ans à une multiplication massive du nombre des mouvements-pour-de-bonnes-causes parmi une “clientèle” plus ou moins fixe de "gens-de-bonne-volonté, alors qu’il faudrait une augmentation massive et ininterrompue du nombre de ces gens-de-bonne-volonté, et plus particulièrement de ceux qui sont prêts à payer le prix pour accorder leur action aux idées qu’ils professent.

Pour toutes ces raisons, la question “Pourquoi un autre mouvement ?” est en effet la plus naturelle et la plus légitime qui soit. La création de notre mouvement Survivre ne se justifie, indépendamment de nos buts propres, que s’il satisfait aux deux critères suivants :

Il est un facteur de cohésion entre les mouvements existants, non seulement un nouveau mouvement se juxtaposant aux précédents ;

Il ne se contente pas de recruter des adhérents ou sympathisants dans la “clientèle” traditionnelle, aux dépends simplement d’autres mouvements à tendances “progressistes”, mais il est capable de sensibiliser, et d’inciter à une action nécessaire un cercle grandissant de personnes jusqu’à présent étrangères à une action “politique” (i.e. à une action concernant l’ensemble de la société).

Nous pensons que tel sera le cas de Survivre. Seul l’avenir décidera si nous avons eu raison, et donnera une réponse sûre à la question posée, devant laquelle d’avance nous nous inclinons. Pour l’instant, nous ne pouvons que faire ressortir certains aspects de notre Mouvement qui nous semblent importants, dont l’ensemble lui donne son originalité par rapport aux autres mouvements. Ces aspects se trouvent déjà indiqués plus ou moins clairement dans l’esquisse des “Lignes directrices” de Survivre parues dans le numéro 1. Ils se dégageront sans doute plus clairement dans les numéros suivants de notre journal, et dans la forme plus élaborée des “Lignes directrices” de Survivre qui sera mise au point par l’ensemble des adhérents. Nous pensons que ces aspects nous permettront de satisfaire, entre autres, aux critères qu’on vient d’énoncer

1°) Notre but : la survie de l’espèce humaine, englobe ceux des autres mouvements “progressistes”. Il n’implique aucun sectarisme ni d’exclusion contre aucun de ces mouvements. 

Nous ne voulons pas insister ici sur l’importance de ce but en lui-même : si l’humanité cesse d’exister dans vingt ou trente ans, les buts partiels énumérés plus haut perdent en effet leur sens ! Un des buts essentiels de notre journal Survivre est de toute façon d’arriver à imprimer dans l’esprit du plus grand nombre possible le sentiment de l’extrême urgence de la question de notre survie, que bien peu de personnes ne réalisent à l’heure actuelle. Ici, nous voulons dire surtout que le problème de la survie touche directement à tous ceux qui ont été précédemment énumérés :

L’humanité ne survivra pas d’ici quelques décades si elle ne sait préserver ses ressources naturelles et contrôler la pollution industrielle (en reconvertissant de nombreuses industries, en traitant les déchets industriels pour en récupérer une partie importante pour des usages constructifs, et rendre le reste inoffensif pour notre environnement) ;

L’humanité ne survivra pas si elle n’arrive pas à supprimer les guerres, en éliminant les armées qui en sont les instruments ;

L’humanité ne survivra pas si elle n’arrive à éliminer les différentes formes de l’exploitation économique, cause des tensions extrêmes entre classes et entre nations ;

L’humanité ne survivra pas si elle n’arrive à contrôler la croissance de sa population ;

L’humanité ne pourra remplir les tâches précédentes, et elle ne survivra pas, si elle n’arrive à donner à chacun une éducation qui lui permette de renoncer aux besoins artificiels créés par la société de consommation, et de “sublimer” son agressivité ancestrale et son instinct de procréation illimitée dans une vie personnelle et sociale véritablement créatrice.

Tous ces problèmes sont des constituants inextricablement mêlés de celui de notre survie. Ce dernier se trouve être ainsi comme “dénominateur commun”, comme un chapeau commun qui coiffe tous ces problèmes partiels. Il leur donne de plus un caractère d’urgence qui apparaît ici pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, et même de la vie tout court.

Ce caractère d’urgence, sur lequel il faut maintenant insister sans relâche, devrait être un puissant agent pour motiver tous ceux qui sont engagés dans la même direction que nous. En ce sens, nous pensons que Survivre pourra être un agent d’activation de certains des mouvements existants, en même temps qu’un trait d’union pour beaucoup d’entre eux. Nous ne pourrons évidemment jouer ce rôle que si nous savons éviter tout sectarisme dans notre approche du problème de la survie. Cela signifie que nous sommes prêts à entrer en contact ou à collaborer avec tous ceux, individus ou groupes, qui sont engagés dans la même direction que nous, même si leur approche (analyse des causes, moyens d’action choisis) devait être très différente de la nôtre. Cela implique que nous ne dérivons de notre appartenance au mouvement Survivre aucun sentiment de supériorité morale ou intellectuelle. De même nous ne condamnons pas (et encore moins ne combattons) les mouvements qui optent pour d’autres moyens que nous (par exemple pour des moyens violents), même dans les cas où nous désapprouvons ces moyens.

2°) L’adhésion à Survivre implique un engagement personnel précis, garantissant un accord entre l’action personnelle et les buts et moyens proclamés.

Nous constatons que pour les mouvements où un tel accord n’est pas exigé explicitement ou implicitement, l’activité se borne pour l’essentiel à émettre des vœux, à présenter des pétitions ou à exprimer de l’indignation, - toutes formes d’action d’autant moins efficaces qu’elles sont le plus souvent gratuites. Il semble que tous les adhérents de Survivre conviennent de la nécessité d’un accord entre notre action et les principes directeurs du Mouvement, auxquels tout adhérent est censé adhérer. Une discussion permanente permettra de préciser dans les prochains mois quels sont ces principes directeurs, qui ont été simplement esquissés dans les “Lignes directrices” du n° 1 de Survivre. A l’exception de Chevalley, il semble que tous les adhérents soient d’accord pour penser qu’il convient d’expliciter certaines “conditions d’adhésion”, qui garantissent un minimum vital d’accord entre ces principes directeurs et le comportement individuel. Cette explication doit être discutée par les adhérents et sympathisant dans le journal Survivre, au cours des mois qui viennent. Un point important avait été explicité dans les “Lignes directrices” du n° 1 de Survivre : la non-collaboration avec les appareils militaires et avec les industries d’armement, qui implique en particulier le refus du service militaire. Il semble que sauf Chevalley et Koosis (qui s’expliqueront à ce sujet prochainement). tous les adhérents actuels de Survivre admettent l’importance de cette condition d’adhésion.

Si nous-mêmes collaborons avec l’armée ou avec les industries d’armement, comment pourrait-on nous prendre au sérieux, lorsque nous présentons les appareils militaires comme un danger mortel pour notre survie, et leur élimination comme une de nos premières tâches ! En fait, rien ne servirait de militer pour le mouvement Survivre, de lui gagner des adhérents, si l’adhésion n’engageait à rien ; le monde entier pourrait alors adhérer à notre mouvement sans que rien ne soit changé nulle part - sans même que s’arrêtent les guerres sauvages qui en ce moment sévissent dans divers pays du tiers monde, à commencer par le Vietnam. Qu’on se rappelle que la grande majorité des soldats américains sont partis au Vietnam à contrecœur et s’y battent sans entrain - comme cela avait été le cas aussi pour les soldats français en Algérie il y a dix ans. Cela n’a pas empêché que des millions de Vietnamiens et d’Algériens aient été tués par ces combattants récalcitrants, des milliers torturés. Peu importe finalement aux civils ou aux soldats vietnamiens (ou algériens) si les militaires qui les massacrent le font avec conviction ou à contrecœur : le résultat est le même. Et peu importe également si l’humanité sera détruite par des soldats qui savent ce qu’ils font et qui “appuient sur le bouton” la mort dans l’âme, ou par des fanatiques qui s’imaginent qu’ils sont en train de “sauver la civilisation”. Ce qui compte, c’est d’empêcher que l’humanité ne soit détruite. Et nous n’y arriverons pas si nous continuons indéfiniment à nous contenter des"bons sentiments", sans insister pour qu’ils soient accompagnés par les actions qui leur correspondent.

Cela ne signifie pas que nous prononcions l’anathème contre tous ceux qui aujourd’hui acceptent de se faire soldats, ou contre les ouvriers dans les usines d’armement. Nous ne prétendons pas qu’ils sont nécessairement immoraux ou stupides. Nous savons qu’ils ne sont le plus souvent que le jouet de forces qu’ils ne comprennent guère, contre lesquelles ils n’ont pas appris à lutter. Il ne faut pas que nous prenions exemple sur les partis politiques français “de gauche”, Parti communiste en tête, qui au début de la guerre d’Algérie ont saboté la vague populaire de résistance à la guerre, sous prétexte qu’ “il faut être dans l’armée pour combattre l’armée” ; on sait quels ont été les résultats. On peut plutôt s’inspirer de l’ exemple du mouvement de la “Résistance” (au service militaire) aux États-Unis et de ses initiatives de “café pour les GI (soldats américains)”. Rien n’empêche d’ailleurs des soldats de sympathiser avec Survivre, de faire connaître nos buts et nos objectifs parmi leurs camarades, et de nous aider dans nos tâches de bien des façons.

3°) Toute action de Survivre sera compatible avec les nécessités éducatives (de nous-mêmes et des autres). 

Comme nous l’avons déjà dit, l’action éducative nous semble indispensable pour parvenir à un comportement individuel et collectif compatible avec notre survie. Par exemple, pour amener les hommes à se rendre compte de la nécessité de la non-collaboration avec les appareils militaires, et à agir en conséquence. L’apprentissage de l’action juste, c’est-à-dire de l’action nécessaire, apparaît ainsi comme un but principal de l’éducation. Elle est en même temps un moyen principal de l’éducation. De cette façon, les deux aspects précédents : engagement personnel des adhérents, et nature éducative de notre action, sont indissolublement liés. De plus, nous sommes convaincus qu’il ne faut dans aucune circonstance renoncer à la qualité éducative de notre action. Dans certains cas il pourra sembler qu’on gagnerait en y renonçant, par exemple pour parvenir à augmenter à bon compte le nombre de nos adhérents. Nous sommes persuadés que nous perdrions à longue échéance, dans le cours d’années ou de décades, et cela seul doit compter pour nous. Notre survie est une question “à longue échéance”, et elle ne sera résolue que par des moyens compatibles avec une action éducative. 

Notre option pour l’action non violente est un aspect de cette exigence d’une action éducative. Les adhérents de Survivre sont d’accord pour reconnaître que les moyens non violents sont payants dans notre lutte pour la survie, et beaucoup d’entre nous pensent que seuls ces moyens sont adéquats à longue échéance. Le mot “non-violence” donne lieu cependant à beaucoup de malentendus. Beaucoup pensent qu’il est synonyme de passivité, ou de limitation à des moyens légalistes. Il sera nécessaire d’éliminer graduellement ce genre de malentendus, et c’est une des tâches que s’est fixé notre journal Survivre. Il faut signaler aussi que les positions des adhérents de Survivre au sujet de la non-violence sont différentes. Certains d’entre nous optent pour la non-violence dans Survivre pour des raisons surtout tactiques, et pensent que, dans certaines situations, le recours à la violence armée est indispensable. D’autres sont convaincus que dans tous les cas de conflits, la non violence est un moyen plus puissant pour combattre l’oppression ou toute forme d’injustice. Ils pensent que seule une révolution non-violente pourra opérer une transformation radicale de la société, en instaurant une société sans exploitation économique, sans classes dirigeantes, et où chacun prendrait part directement et créativement à la réflexion sur les questions importantes le concernant, et aux décisions correspondantes. Ces différences de conception sont importantes, mais elles ne concernent pas notre action au sein de Survivre, qui sera non violente d’un commun accord.

La solidarité entre adhérents est un autre aspect d’une action éducative et autoéducative. La solidarité est toujours allée de soi dans toutes les luttes ouvrières. Elle est par contre pratiquement inexistante parmi les scientifiques. C’est une des choses importantes que les scientifiques devront apprendre au contact des masses.

4°) Nous appliquerons nos efforts à la base de la pyramide sociale, et non à son sommet. 

La plupart des gens ont les yeux fixés sur le sommet de la pyramide : sur les princes qui nous gouvernent, sur les industriels les plus importants, parfois aussi sur les savants les plus prestigieux. Cette tendance est donc également très répandue dans les divers mouvements et associations, y compris parmi ceux qui peuvent passer pour progressistes. Cela est plus particulièrement le cas pour tous les mouvements qui se recrutent surtout dans les milieux bourgeois. À notre connaissance, c’est le cas pour tous les mouvements de scientifiques (à commencer par le plus connu de tous, le mouvement Pugwash). L’action de ces groupes consiste donc à essayer de convaincre les gens “au sommet” d’entreprendre telle ou telle action nécessaire. Cela donne parfois des résultats, lorsque par chance un tel groupe arrive à tomber sur certaines gens disposées à l’écouter et à tenir compte des avis exprimés. Nous pensons que de tels résultats sont condamnés à rester nécessairement périphériques, et ne pourront jamais rien changer. En particulier aucun résultat obtenu ainsi n’aura le moindre poids pour la question de notre survie. La raison en est bien simple. Plaçons-nous même dans le meilleur cas concevable (et bien peu réaliste) : celui où le chef d’un puissant état, disons le président des Etats-Unis ou son homologue soviétique, serait entièrement gagné aux vues d’un tel groupe progressiste. Par exemple, de la nécessité de la suppression de l’armée, ou d’une reconversion totale des industries vers des industries de première nécessité, à l’exclusion des industries dominantes du pays (armements, voitures, etc.). Supposons qu’il soit résolu à utiliser toute son autorité pour faire aboutir de tels changements, dans l’intérêt de la survie de tous. Le résultat serait sa destitution immédiate, suivi probablement d’un procès pour haute trahison, ou d’un internement dans un hôpital psychiatrique. En fait, aucun chef d’État, aucun gouvernement, n’a assez de puissance pour pouvoir contrôler la force immense et aveugle qui entraîne l’humanité vers un destin inconnu, - un destin qui risque fort d’être anéantissement collectif. Cette force immense, c’est la force d’inertie des masses. Ces masses sont aussi bien les masses d’ouvriers, ou les masses de petits employés, ou les masses de petits entrepreneurs ou de paysans, ou les masses de petits actionnaires des grandes compagnies internationales. Pour contrôler ces forces, seule une action sur les masses elles-mêmes a une chance de succès. Et pour changer l’état d’inertie de celles-ci, seule une action éducative a une chance d’aboutir.

“Les gens qui regardent au sommet de la pyramide” nous diront que l’opinion du président Nixon a plus d’importance sur la marche des événements du monde que celle d’un simple ouvrier. C’est vrai. Ils diront, en se référant à ses pouvoirs constitutionnels, que sa position personnelle est plus importante même que celle de mille ouvriers. Mais cela est déjà beaucoup moins sûr. Mille ouvriers agricoles déshérités à Delano, s’ils sont unis, pourront bien être le point de départ d’un puissant mouvement ouvrier, qui pèsera plus lourd pour l’avenir de l’Amérique qu’aucune décision présidentielle. A fortiori, prenons un million d’ouvriers (ou d’étudiants !) : il ne nous sera pas difficile de nous convaincre que toute la puissance présidentielle ne pèse pas lourd en face d’une telle masse, si celle-ci est unie, lucide, décidée.

5°) À l’intérieur de Survivre, nous ne déléguerons le soin de réfléchir et de décider ni à un chef, ni à un “Comité central” quel qu’il soit. 

Comme Survivre possédera un minimum d’organisation, il y aura certains postes de responsabilités : rédacteurs du journal Survivre ou de ses éditions nationales, membres du conseil de Survivre ou de ses sections nationales. Nous sommes tous résolus à faire en sorte que toutes les décisions importantes engageant le mouvement ou le journal Survivre soient prises par l’ensemble des adhérents (ou ceux d’une section nationale particulière, pour les décisions qui n’engagent que cette section). En particulier, tout responsable de Survivre doit à tout moment pouvoir être révoqué par la base si son activité n’est pas jugée conforme au poste qu’il occupe. Ces principes de travail de Survivre devront être favorisés par la structure que nous donnerons à notre mouvement. Nous savons d’ailleurs que les meilleures structures risquent de rester lettre morte, si l’esprit qui les a inspirées fait défaut. Nous pensons cependant que l’exercice d’une démocratie véritable est la meilleure façon de garder vivant le véritable esprit démocratique, qui allie la responsabilité personnelle de chacun avec le respect de tous. Aussi nous sommes confiants que cet esprit restera vivace dans Survivre.

Précisons ici que nous savons apprécier la compétence professionnelle. Nous en aurons besoin souvent pour nous aider à mieux comprendre les problèmes de la survie, et pour trouver des voies vers leur solution. Nous serons aussi heureux d’accueillir parmi nous des gens particulièrement éminents dans leur profession, qu’ils soient scientifiques ou littéraires. Nous nous abstiendrons cependant de faire étalage des “éminences” qui se seront jointes à nos rangs, car nous sommes bien décidés à éviter le chemin glissant du culte des titres comme du culte de la personnalité.

* * * * *

Les aspects de Survivre énumérés jusqu’à présent ne suffisent pas à nous caractériser parmi les groupes poursuivant des buts analogues. Nous les partageons par exemple avec le mouvement de la “Résistance aux États-Unis”, qui est un mouvement beaucoup plus ample que le nôtre. Signalons également le “Centre 103” de Toulouse, et les divers mouvements d’objecteurs de conscience, (par exemple le Secrétariat de l’objection de conscience, Paris 11°). Nous sommes très proches de ces groupes, dont nous avons certainement beaucoup à apprendre par ailleurs. Il y a sans doute divers autres groupes dont nous nous rapprochons sur tous ces points, et que nous ne connaissons pas encore à l’heure actuelle. Il sera d’ailleurs excellent que des adhérents de Survivre se joignent à l’un ou à l’autre de ces groupes, ou à tout autre groupe. Ils nous feront bénéficier de l’expérience qu’ils pourront ainsi acquérir. Inversement, aurons nous un apport original à fournir à la cause commune ? Nous pensons que oui, et que cet apport est contenu dans les deux aspects suivants de notre mouvement.

6°) Survivre, mouvement ouvert à tous, se veut un instrument pour la lutte en commun des scientifiques avec les masses, pour notre survie. 

En fait, les groupes cités dans l’alinéa précédent sont également ouverts à tous. Cependant, ils comprennent peu ou pas de scientifiques, ou d’universitaires. Une raison en est que les universitaires sont généralement peu politisés, peu enclins à"se mouiller", de plus volontiers “élitistes”. Ils se mêlent difficilement à des non universitaires, et encore moins à des non-intellectuels, ou même à de simples travailleurs. Ainsi, il existe divers mouvements de scientifiques professant des buts analogues aux nôtres (par exemple le mouvement Pugwash déjà cité, ou la SRSS (Société pour la responsabilité sociale en sciences) et sa branche anglaise, créée l’an dernier). Mais ces mouvements sont restreints aux scientifiques. Il semble que Survivre soit le premier effort systématique fait pour rapprocher, dans un combat commun, les scientifiques des couches les plus variées de la population. Pour certains de nous, ce rapprochement doit être plus qu’une alliance : les scientifiques les plus hauts situés — ceux qui sont le moins soumis aux fluctuations du marché du travail scientifique — seront ceux qui auront le plus de mal à réaliser cette identité fondamentale. Ils finiront peut-être par y arriver, lorsqu’il commenceront à comprendre que nous sommes tous enchaînés l’un à l’autre dans une commune aventure dont l’issue se joue maintenant : survie, ou destruction définitive de tous.

Ce rapprochement (ou ce retour) des scientifiques vers le peuple nous semble une nécessité pour notre survie. Voici pourquoi. Parmi les dangers à notre survie, il y en a un qui est évident pour tous ceux qui se donnent la peine de réfléchir : le danger de conflit militaire. Pour en prendre conscience et réagir contre ce danger, il est possible que les masses n’aient pas besoin du concours des scientifiques. Il y a cependant d’autres dangers, plus graves encore mais plus cachés, liés à la destruction progressive de notre environnement : ainsi, dans vingt ou trente ans, il n’y aura peut-être déjà plus suffisamment d’eau non polluée pour pouvoir être utilisée par des organismes vivants. Ce sont des scientifiques qui ont tiré la sonnette d’alarme (certains déjà depuis la fin de la dernière guerre mondiale), mais ils sont trop peu nombreux jusqu’à présent pour se faire vraiment entendre. Ce sont les scientifiques qui sont les plus qualifiés pour informer le large public de ces dangers, de l’urgence d’une action pour prévenir notre destruction, consécutive à la destruction de notre environnement. Ils sont également indispensables pour aider à dégager les moyens pour échapper à la destruction.

Il est vrai qu’aujourd’hui encore, la grande majorité des scientifiques partagent l’aveuglement de l’ensemble de la population sur ces problèmes, malgré les voix qui se sont élevées parmi eux. Ils sont pourtant mieux armés que la plupart des hommes pour pouvoir s’informer rapidement sur ces questions vitales : ils disposent d’un entraînement mental et de loisirs, de bases scientifiques et d’habitudes de documentation à l’échelle internationale. Donc les scientifiques sont indispensables pour conjurer les désastres écologiques. Mais seuls, même en supposant qu’ils soient capables de s’unir, ils sont impuissants. Ils forment une couche numériquement pas assez importante de la population humaine. Leur position relativement privilégiée les rend souvent aveugles à la solidarité inéluctable de leur sort avec le sort de tous. Leur habitude de disjoindre la pensée de l’action les rend souvent incapables de toute action, comme d’une pensée civique juste. Pour toutes ces raisons, les scientifiques ne se trouveront en état d’agir, psychologiquement et effectivement, que lorsqu’ils travailleront avec les masses.

Que signifie : “travailler avec les masses” ? C’est une chose qu’il nous faudra apprendre chemin faisant. Cela ne signifie pas en tout cas s’incliner vers elles avec condescendance, laisser tomber du haut d’une compétence ou d’une autorité inaccessible des mots-oracles qui doivent nous sauver. Ce n’est pas non plus réunir une poignée de techniciens scientifiques, dans une salle d’une université ou d’un ministère, pour rédiger des recommandations que seuls quelques autres spécialistes liront, et qui resteront lettre morte.

Pour travailler avec les masses, il faut pour commencer que les scientifiques renoncent à leur prétention de supériorité, qu’elle soit morale ou intellectuelle. Il faut qu’ils deviennent modestes, qu’ils comprennent qu’ils ont autant à apprendre du peuple qu’à lui enseigner. Il faut qu’ils soient prêts à renoncer à certains des avantages qui servent à les éloigner du peuple, en comprenant que leurs intérêts vitaux sont identiques à ceux du peuple, - qu’ils disparaîtront avec lui ou survivront avec lui. Ils doivent infléchir leurs programmes de recherche vers les besoins des hommes et les nécessités de notre survie. Ils doivent transformer l’esprit de leur enseignement, leurs relations avec les étudiants, qui doivent être fondées sur le respect de ceux-ci (y compris de l’étudiant qui apprend mal et de celui dont les opinions ou les activités politiques semblent déraisonnables).

7°) Survivre est un mouvement organisé international. 

Ceci est important pour plusieurs raisons. Tout d’abord la survie de l’humanité concerne chacun, et il serait déraisonnable de nous limiter à un seul pays ou à un seul groupe limité de pays. De plus, les dangers spécifiques qui nous guettent sont également de nature internationale. Ce ne sont plus les problèmes locaux ou nationaux, mais globaux, à l’échelle planétaire. Les écologistes nous enseignent qu’un usage massif d’armes nucléaires, chimiques ou bactériologiques en n’importe quel point du globe peut être le point de départ d’un processus irréversible de dégradation biologique, aboutissant à la destruction de toute vie en l’espace de quelques mois, ou années, ou décades. L’empoisonnement de l’atmosphère ou des océans avec des produits de pollution industrielle peut produire le même effet écologique global. Ainsi l’immersion récente de gaz toxique dans l’océan Atlantique concerne-t-il tous les hommes. Il ne suffit pas qu’un pays, même un grand pays comme la Chine, suive une politique écologique saine, pour assurer la survie de sa population. Il faut que tous les autres fassent de même.

Ainsi le caractère international de Survivre est important pour garder une vue globale des problèmes de la survie. Il est important également du point de vue de l’action, si nous voulons que Survivre devienne un facteur de cohésion et de coordination entre de nombreux mouvements, comme nous l’avons dit au début. Nous avons d’ailleurs un point de départ sérieux : la forte proportion de militants de Survivre qui sont des scientifiques rend notre option internationale la plus naturelle qui soit. En effet, le scientifique est presque toujours spontanément internationaliste. La plupart de ses collègues sont des scientifiques d’autres pays. Une grande partie de son information (dans certains cas, la plus grande partie, voire presque toute) lui vient d’autres pays.

La structure de Survivre sera fédérative : le Mouvement consistera en des sections nationales jouissant d’une grande autonomie d’action, formées elles-mêmes de groupes locaux jouissant d’une autonomie analogue. Il est important de se rendre compte que le travail le plus important sera fait à l’échelon local : cela vaut pour nous comme pour tout autre mouvement qui se propose d’agir sur les masses. Mais pour que ce travail local ne se borne pas à obtenir une juxtaposition de prises de conscience et d’actions isolées, pour arriver à en faire une somme, à en tirer des nouvelles lignes de force, l’organisation est nécessaire. Elle est nécessaire pour la coordination et la coopération entre les groupes locaux. Elle est nécessaire également pour dégager et atteindre en commun des objectifs nationaux ou internationaux limités, étapes de notre lutte pour la survie.

Signalons que certains militants de formation marxiste pensent qu’un mouvement comme le nôtre, dont la composition constitue une coupe à travers la société, a peu de chances d’aboutir. Ils disent qu’une communauté d’intérêts qui n’est pas de nature économique, qui est “aussi vague que la lutte pour la survie”, a peu de chances d’aboutir à un mouvement important. Nous devons réaliser en effet que cette disparité voulue dans la composition de notre mouvement, du point de vue des classes sociales, présente des difficultés certaines. L’exemple de la propagation du christianisme dans les premiers siècles de notre ère nous montre, toutes proportions gardées, qu’un tel mouvement peu néanmoins devenir un mouvement de masses.

* * * * *

Nous avons passé en revue les principaux aspects de notre Mouvement Survivre. Ce faisant, nous espérons avoir répondu au moins partiellement à la question posée dans le titre : Pourquoi encore un autre mouvement ? Comme nous avons dit au début, seule l’expérience décidera si notre mouvement est un outil adéquat pour la lutte pour la survie. Dans le cas contraire, il faudra tirer la leçon de notre expérience, et chercher à construire d’autres outils, mieux adaptés. En tout état de cause, nous sommes convaincus qu’il est indispensable, pour la lutte pour la survie, que notre expérience actuelle soit tentée.

M. Atteia, A. Grothendieck, D. Lautié, J. Manuceau, M. Mendès-France, P. Wucher




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