Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pirelli - Répression capitaliste et riposte ouvrière
{Lutte de Classe}, Juin 1972, p. 16-21.
Article mis en ligne le 13 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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(Le texte ci-dessous est extrait d’un article paru dans un bulletin publié à Milan, sous le titre "Proletari Autonomi")

... Il est clair qu’aujourd’hui le problème le plus important, pour le capital, est de contrôler le prolétariat, car pour maintenir sa domination il a besoin de la paix sociale, de manière à pouvoir utiliser ces machines coûteuses qui ne sont productives que dans la mesure où les frais fixes se répartissent entre un très grand nombre de produits finis ; il a besoin d’une classe ouvrière prête à payer la réorganisation de l’appareil productif, qui invariablement se traduit par une accélération des cadences ; il a besoin d’exercer sur la classe un contrôle quasiment total, car le développement du travail à la chaîne implique qu’il suffit d’un petit nombre de travailleurs pour bloquer tout un cycle de fabrication.
Ce contrôle s’exerce aujourd’hui avant tout par l’intermédiaire des syndicats, en les associant à l’exercice du pouvoir, en les faisant participer à la planification économique ; en échange, on leur demande d’exercer leur contrôle sur la classe ouvrière, en même temps qu’une action de stimulation à travers des revendications, généralement quantitatives, allant dans le sens d’une rationalisation du système.
Lorsque les syndicats ne suffisent pas, on voit se précipiter au secours du capital les forces les plus répressives : armée, police et magistrature.
Venons-en maintenant à la situation dans notre pays. L’Italie est aujourd’hui la septième puissance industrielle sur le plan mondial, tout en comportant encore un certain nombre de secteurs arriérés (l’industrie petite et moyenne). Pour rationaliser, pour éliminer les déséquilibres économiques et sociaux, le patronat italien a besoin de la collaboration, non seulement du syndicat, mais du PCI ; de fait, la situation en Italie, à la différence de celle de nombre d’autres pays, se caractérise par la présence massive d’un soi-disant Parti Communiste.
L’automne chaud [1] devait servir d’épreuve au PCI et aux syndicats : s’ils avaient réussi à montrer au patronat que leur contrôle de la classe ouvrière était total, leur association au pouvoir aurait été considérablement accélérée. S’il n’en a pas été ainsi, c’est parce que l’autonomie ouvrière a pu s’exprimer par des luttes et des tensions contraires à la stratégie syndicale (cf. les luttes à la Fiat, chez Pirelli, à Porto-Maghera, etc.).
Une fois l’automne chaud terminé, le capital s’orientait vers une normalisation rapide, à travers le décret-loi Colombo, et l’accélération des cadences. Mais la classe ouvrière, débordant une fois de plus les syndicats et le PCI, est entrée en lutte sur des objectifs qualitatifs, tels que l’abolition du boni et celle du travail de nuit (cf. les luttes chez Siemens-Philipps, Borletti, Alfa-Roméo, etc.).
Si ces luttes ont abouti à des défaites, c’est essentiellement par suite de l’incapacité des ouvriers à créer eux-mêmes des liaisons directes brisant la médiation des syndicats qui tiennent encore les fils de ces liaisons.
Toutefois, cette période de luttes intenses, qui se termine au début de 1971 par l’accord Pirelli, a empêché le capital de réaliser la réorganisation indispensable pour récupérer les profits perdus durant les luttes précédentes.
Le patronat italien a dès lors décidé d’adopter une ligne plus dure, fondée sur une répression plus ouverte, tout en poursuivant parallèlement le dialogue avec le PCI et les syndicats, dont le caractère d’organismes de collaboration de classe devient de jour en jour plus évident. On assiste donc à la mise en chômage technique de milliers d’ouvriers, aux licenciements, aux mises à pied. L’État se militarise : il rappelle des gendarmes en congé, fait charger des manifestants étudiants ou ouvriers, évacuer des piquets de grève, envahir des écoles , inculper des militants ; il utilise des ordinateurs pour ficher une masse de suspects, des mouchards qui s’infiltrent dans les points chauds pour provoquer et dénoncer les militants.
L’attaque vise principalement la classe ouvrière, qui doit à nouveau sauver l’économie en recommençant à produire à pleine capacité. Mais sont également visés les étudiants, car à l’école le système veut produire à pleine capacité une autre marchandise précieuse, à savoir la culture.
Autre question liée à celle de la répression : le rôle joué par les fascistes, d’une part au service du grand capital, d’autre part à celui de l’industrie petite et moyenne. Pour ces dernières, financer le MSI [2] signifie simplement se raccrocher à une dernière chance - illusoire - d’arrêter ou tout au moins de retarder un processus irréversible, à savoir leur propre élimination du marché, ou du moins leur subordination complète au grand capital, en tant que simple fournisseurs d’accessoires pour des produits dont les composants essentiels sont le monopole de la grande industrie.
Pour le grand capital, par contre, les fascistes servent de masse de manœuvre lors des bagarres dans les écoles ou dans la rue ; ils permettent en outre d’alimenter la propagande au sujet des extrémismes de droite et de gauche, mais surtout ils constituent à l’heure actuelle un prétexte pour détourner le prolétariat de ses véritables intérêts.
En gonflant incroyablement le danger fasciste, on ne fait que diriger la poussée de classe contre un aspect du pouvoir, plutôt que contre le pouvoir tout entier ; on ne fait qu’apporter de l’eau au moulin du frontisme, de la collaboration de classe, au nom de l’antifascisme, on ne fait qu’étouffer un mouvement de classe réel, rompant avec toute médiation de parti et donc de pouvoir.
C’est dans le cadre de cette répression que se situe la réduction de la semaine de travail à 32 heures chez Pirelli (24 heures dans les Établissements de Sesto et de Pizzighettone) ainsi que les licenciements volontaires.
Avant d’en venir à la phase actuelle de la lutte chez Pirelli, il convient de souligner que les employés ont été particulièrement frappés par la réorganisation. Nombre d’entre eux sont mutés, pour l’instant dans d’autres bureaux, mais il n’est pas exclu que sous peu il y ait des mutations vers d’autres localités, tandis que d’autres employés sont l’objet de pressions pour leur faire accepter un départ volontaire. Voilà une preuve de plus - s’il en était encore besoin - de ce qu’il est convenu d’appeler la "prolétarisation" des employés et de la classe moyenne en général ; le temps n’est plus où l’employé avait un certain pouvoir de décision, tout mystifié qu’il fut, un certain contrôle de l’ensemble de son travail. Aujourd’hui, le travail de l’employé, tout comme celui de l’ouvrier, est parcellaire, l’employé ne contrôle pas l’ensemble des opérations qu’il effectue, et en période de crise il est soumis à la répression tout comme l’ouvrier, vis-à-vis duquel il a même perdu la plus grande partie de ses avantages économiques.
Venons-en maintenant aux derniers événements chez Pirelli. Les mesures répressives ont provoqué une réaction correcte de la part des ouvriers, qui ont immédiatement manifesté l’intention de bloquer la production le premier vendredi où Pirelli allait faire rester chez eux mille ouvriers dont la semaine était ramenée à 32 heures.
Là dessus, les secrétaires des syndicats catégoriels, réunis d’urgence, proclament une grève de quatre heures, avec manifestation, pour la veille précisément de l’entrée en vigueur des 32 heures.
Il est clair que cette manifestation a étouffé la réaction possible des ouvriers, qui après quatre heures de grève le jeudi ne se sont pas sentis capables d’organiser le lendemain la lutte qu’il aurait fallu mener pour s’opposer aux 32 heures. Le lundi suivant, convocation du Conseil d’Usine pour décider des revendications, le tout sans réunir les Assemblées ouvrières pour savoir pour quelles revendications elles étaient disposées à lutter. Fort de ses 21 membres de droit, le syndicat a naturellement fait accepter sa plate-forme : solution des problèmes de classification et de conditions de travail au moyen de comités paritaires, garantie de salaire pour les travailleurs dont la semaine était réduite à 32 heures (garantie limitée au salaire de base, à l’exclusion des primes) et augmentation du crédit d’heures consenti au Conseil d’Usine.
Par contre, les ouvriers les plus combatifs, au sein du Conseil, revendiquaient la mensualisation (c’est-à-dire une garantie du salaire total, y compris le boni), une augmentation égale pour tous et l’abolition de la clause relative aux mutations.
Ouvrons ici une parenthèse au sujet du Conseil d’Usine et de sa logique interne. Il convient de souligner, tout d’abord, qu’il ne s’agit pas d’un véritable organe de la démocratie de base : le conseil a été créé par le syndicat spécifiquement pour récupérer les poussées centrifuges, pour déplacer la lutte de l’usine vers un petit parlement où le raisonnement ne sort jamais de la logique syndicale et d’où doit sortir une décision unitaire que tous doivent respecter et dont tous prennent la responsabilité, même ceux qui, pratiquant l’entrisme de gauche, adoptent en fin de compte une position critique. Sans même parler du crédit d’heures dont disposent les membres du conseil, et qui a pour effet de les détacher progressivement - et, pour l’instant, partiellement - de la production : tentative très nette d’ouvrir un fossé entre les ouvriers et leurs soi-disant représentants, de réaffirmer le principe de la délégation des pouvoirs, reproduisant ainsi une nouvelle répartition des rôles au sein de la classe.
Après la réunion du conseil d’usine se sont tenues des assemblées où les ouvriers ont fait clairement entendre qu’ils n’étaient pas disposés à se battre sur une plate-forme aussi rétrograde ; outre les revendications proposées par la gauche du conseil d’usine, et énumérées ci-dessus, ils ont revendiqué avec énergie une majoration de 50 % des heures de nuit, comme pour les employés.
Cette revendication a rendu encore plus difficile le maintien de ce que "Lotta Continua" persiste, pour des fins qui lui sont propres, appeler Assemblée Ouvrière Autonome, mais qui n’est en réalité qu’un petit parlement où "Lotta Continua" et "Avanguardia Operaia" se heurtent continuellement [3].
Pour sa part, "Avanguardia Operaia" s’est déclarée absolument opposée à la majoration des heures de nuit, affirmant que la tâche de l’avant garde est de clarifier les problèmes, et donc en l’espèce de détourner la revendication vers d’autres objectifs. Par contre, "Lotta Continua", tout en reconnaissant le caractère rétrograde de l’objectif (politiquement, il serait plus correct de réclamer l’abolition du travail de nuit), se montre disposée à soutenir cette revendication, très populaire parmi les ouvriers, parce qu’elle y voit la seule possibilité d’une relance immédiate de la lutte chez Pirelli.
D’une manière plus générale, on peut dire que l’action d’"Avanguardia Operaia" se caractérise par une critique ponctuelle et presque monotone du syndicat, qui toutefois ne se traduit pas par des initiatives concrètes dans la lutte, et n’empêche pas les militants du groupe de faire de l’entrisme dans le syndicat et le conseil d’usine.
"Lotta Continua", de son côté, refuse dans l’ensemble de faire de l’entrisme dans le conseil d’usine (d’où son unique représentant vient de démissionner) et se montre plus disposée à prendre des initiatives de lutte indépendamment du syndicat.
Il est clair toutefois que l’Assemblée ouvrière n’a été jusqu’ici que le terrain où se sont affrontés deux groupes maoïsants : A.O. participe uniquement en vue de former ses cadres, L.C. par contre cherche à utiliser l’assemblée à ses propres fins (la construction du Parti), en d’autres termes, elle a compris qu’il n’existe pour les groupes pratiquement pas de possibilité de travail à partir de l’extérieur, et espère donc créer des organismes internes où elle puisse faire passer sa ligne politique par l’intermédiaire de ses propres militants.
Il est toutefois probable que cette manœuvre va échouer, car dans l’Assemblée commencent à apparaître des positions véritablement autonomes, certains ouvriers disant que l’Assemblée doit être véritablement ouvrière, ne doit pas être le théâtre d’un affrontement entre chapelles maoïstes, mais le lieu d’une maturation politique, d’un débat, de l’élaboration d’une stratégie qui naisse des problèmes réels de l’usine : libérée des influences extérieures, l’Assemblée doit devenir le lien où les décisions sont prises en toute souveraineté.
Revenant à l’action revendicative, on observera que le syndicat - sans tenir compte de la volonté de la base, qui ne montre aucun intérêt pour les prétendus droits syndicaux - s’est empressé de négocier avec la direction l’augmentation du crédit d’heures du conseil d’usine.
Entre temps, il y eut dans l’usine des actions importantes, quoique partielles, et qui n’ont pas réussi à se généraliser. Des ateliers entiers ont débrayé pour interdire à certains ouvriers de faire des heures supplémentaires ; à l’accélération des cadences, on a répondu par leur limitation volontaire ; une assemblée a voté une motion exigeant que le 13ème mois soit désormais calculé sur la base d’un boni de 100 %, et non sur la base du boni effectif de novembre comme c’est le cas à l’heure actuelle ; l’assemblée de la (normale ? manque un morceau de mot dans l’original), le syndicat a refusé de mettre aux voix les deux plates-formes : la sienne et celle qui reprenait les revendications citées plus haut (mensualisation, augmentation des salaires, majoration des heures de nuit, abolition de la clause relative aux mutations) ; enfin, un nervi syndical a accueilli à coups de poing un délégué qui venait protester contre les cadences trop rapides, au nom de tout un atelier. À quoi s’ajoute l’inculpation de plusieurs camarades, sous des chefs d’accusation entraînant jusqu’à dix ans de prison.
Tous ces incidents ont créé une certaine tension ; parallèlement, le syndicat semble disposé à inclure dans sa plate-forme la majoration des heures de nuit, tout en laissant de côté les autres revendications, qui sont évidemment d’un niveau plus élevé.
En conclusion, on peut dire qu’aujourd’hui il est difficile de battre le syndicat sur le contenu des revendications, la victoire sur ce terrain étant rendue aléatoire par la tactique syndicale, qui consiste à tout récupérer en paroles et à faire traîner les choses en longueur, tout en promettant aux ouvriers quelque bataille décisive, par exemple contre le boni. Aujourd’hui, c’est avant tout dans la pratique, dans les formes de lutte, que l’on peut battre le syndicat : la tâche des assemblées autonomes est donc d’impliquer la masse des ouvriers, en recherchant les possibilités de généralisation de la lutte tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’usine (en se liant à tous les organes autonomes) et surtout en relançant les formes de lutte expérimentées au cours des dernières années (défilés dans l’usine, chasse aux jaunes, auto limitation des cadences, blocage de la sortie des produits finis).

Notes :

[1Il s’agit des grandes luttes ouvrières qui ont marqué l’automne de 1969 (N.d.T.)

[2Mouvement Social Italien, principal représentant "officiel" du fascisme en Italie (N.d.T.)

[3Lotta Continua et Avanguardia Operaia : deux organisations gauchistes dont les caractéristiques principales apparaissent nettement dans la suite du texte (N.d.T.)




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