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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aux sources de la pollution
Survivre n°4 - Novembre 1970
Article mis en ligne le 13 octobre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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La pollution de l’atmosphère par les industries, par les usines, devient en ce moment un thème à la mode. On parle beaucoup des gaz toxiques rejetés par les cheminées d’usines aux abords des villes ; mais on parle moins de ce qui se passe au « cœur de la pollution », c’est-à-dire de la production industrielle, dans les ateliers de production des usines. Si l’air déjà se pollue de gaz toxiques, on peut imaginer l’atmosphère qui règne dans certains ateliers. Chez Citroën par exemple, à l’atelier de peinture, l’air est tellement empoisonné que la loi stipule qu’il est interdit d’y faire travailler un ouvrier plus d’une heure par jour. Alors on y fait travailler des ouvriers étrangers, dix heures par jour. Disons tout de suite qu’un ouvrier ne résiste pas à ce régime plus de quatre ans. Au bout de quatre ans, il est généralement atteint de tuberculose, et alors la direction s’en débarrasse discrètement. Parfois elle s’en débarrasse aussi un peu plus tôt, avant que le mal ne soit très avancé, histoire de ne pas avoir à payer des maisons de repos, etc. et de ne pas avoir trop d’ennuis. Un ouvrier algérien que je connais travaillait là depuis deux ans. Il s’est mis à cracher du sang et à étouffer. Il va voir le médecin de l’usine, qui lui prescrit... des cachets d’aspirine.

Voici l’assassinat quotidien tel qu’il se passe à grande échelle dans les usines ! Certains disent : mais on peut mettre des systèmes pour ventiler les vapeurs toxiques des peintures. En fait le système d’aération existe bel et bien dans les ateliers de peinture. Seulement il est interdit de l’utiliser : la peinture mettrait trois heures de plus à sécher ! Vous comprenez, pour la rentabilisation, etc., on ne peut pas se permettre... et puis, on a de la main-d’œuvre tant qu’on en veut, alors pourquoi s’embarrasser et faire du sentiment ?

D’ailleurs, quand nous avons été rendre visite à cet ouvrier de Citroën, à l’hôpital, nous avons pu voir que la salle où il se trouvait abritait une bonne trentaine d’ouvriers à peu près dans son cas. Ils discutaient entre eux et les plus conscients expliquaient aux autres que s’ils se trouvaient dans cet état, ce n’est pas que leur santé soit mauvais "en soi", ni par malchance, mais par la nécessité de leur position d’exploités dans l’industrie capitaliste.

Des exemples comme celui-ci fourmillent. A l’usine Pennaroya de Saint-Denis, on traite le plomb qui arrive des mines de Largentière (Ardèche). Au bout de six mois l’ouvrier a les reins bloqués par le plomb. Mais cela n’est pas gênant : on fait signer aux ouvriers des contrats de trois à six mois, et ensuite on « renouvelle la main-d’œuvre » et on se débarrasse des déchets humains qui « ont fait leur temps ». Le médecin du travail est bien sûr mouillé jusqu’au cou dans l’affaire. Il est au courant de l’empoisonnement à petit feu par la poussière de plomb. Bien plus, il mesure le degré d’empoisonnement et si un ouvrier n’est plus utilisable, il prévient l’administration qui le licenciera rapidement. Il y a aussi l’assassinat brutal : les accidents dus au manque, ou à l’insuffisance de mesures de sécurité : trois ouvriers sont ainsi tués chaque jour dans le bâtiment. L’application des mesures de sécurité coûterait trop cher.

On a pris là des exemples extrêmes de l’intoxication ou de l’assassinat dans les usines. Mais l’intoxication existe partout dans les usines. Quand ce ne serait qu’au niveau nerveux, par les cadences ; ça fout déjà un homme en l’air. Que les poissons meurent intoxiqués dans les rivières et les océans, c’est important : one ne peut pas laisser se dilapider cette richesse, à cause de l’incurie des possédants et de leur goût du lucre. Mais qu’une partie de la race humaine soit menacée d’épuisement, d’intoxication intense, de dégénérescence physique, nerveuse ou intellectuelle, voilà qui mérite qu’on se mobilise ; d’autant plus que cette partie de l’humanité — le prolétariat — est justement celle qui produit toutes les richesses dont jouit à fond l’autre partie.

Cette pollution-là est beaucoup plus nocive et beaucoup plus présente que la pollution par les pots d’échappement des voitures, ou que la peur de la guerre atomique. Et cette pollution qui est au cœur de la production capitaliste nous indique nettement la voie à suivre pour la faire disparaître ; la seule voie : détruire ce système.

D. Sibony et M.T. (ouvrière à St-Ouen)

NDLR - On rapprochera la description précédente du passage ci-dessous d’une lettre d’un correspondant japonais : K.I. Iyanaga :

"... Le problème de la pollution, qui est très sérieux et assez largement mis en valeur par les gros journaux, est pour la plupart des scientifiques le problème de sauver leur propre peau du poison qu’ils ont aidé à fabriquer. Ce sont des élites. Ils peuvent se permettre d’ignorer le problème aussi longtemps qu’ils peuvent tenir le poison éloigné de leur propre personne. Il y a quelques scientifiques qui sont activement engagés dans la lute antipollution, mais ce sont bien entendu des exceptions. Le prochain pas dans cette lutte sera quelque espèce d’action directe...".




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