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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La formation du parti de classe : Hier, non ; aujourd’hui, oui
L’Internationaliste n° 2 - Octobre 1946
Article mis en ligne le 4 septembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous avons appelé les ouvriers, les plus conscients, à former le parti de classe. Et cet appel, nous l’avons renouvelé dans ce journal et dans chaque réunion où il nous a été possible de nous exprimer. Parfaitement. Nous ajoutons même que notre organisation va travailler de toutes ses forces à cette formation du parti.

Cependant, jusqu’à et pendant cette guerre, nous pensions et nous affirmions que la formation du parti n’était pas possible. Pourquoi ce changement de position, pourquoi hier, non et aujourd’hui, oui ?

Nous ne pouvons donner qu’une brève réponse à cette question, mais les occasions ne manqueront pas qui nous permettront de développer nos arguments.

Jusqu’en septembre 1939, le rôle de l’avant-garde communiste internationaliste ne pouvait être que de lutter contre le courant qui, dans tous les pays, entrainait le prolétariat vers la guerre. Cette lutte politique contre le courant, c’est-à-dire en France contre le Front populaire, se doublait d’un travail d’étude théorique dont le but était de comprendre les profonds changements survenus dans la structure des impérialismes, y compris notamment l’impérialisme russe, né de la transformation progressive de l’Etat soviétique issu de la Révolution de 1917.

Pendant la guerre, la tâche des communistes internationalistes fut encore plus réduite. Tout en restant à l’affût des plus petites manifestations d’un réveil de la lutte de classe, pour essayer de les développer, il s’agissait surtout de maintenir en vie les quelques noyaux de militants ayant conservé une conscience de classe inaltérable et de rechercher le contact des rares éléments s’orientant, au cours même de la tourmente, vers des positions internationalistes et prolétariennes.

Cela, pour nous, c’était hier ; c’était le Front populaire, l’anti-fascisme, la défense de l’U.R.S.S., la Résistance. Et, bien entendu, de la formation du parti de classe, il ne pouvait être question.
Qu’y a-t-il donc de tellement changé depuis cette période que nous puissions dire : la tâche des mili-tants d’avant-garde est d’appeler la classe ouvrière à former son parti de classe ?

Il ne suffit évidemment pas de déclarer : la guerre est finie, une autre période historique s’est ouverte. Car, effectivement, la fin de ce deuxième grand conflit mondial n’a pas amené la vague révolutionnaire que l’exemple de l’autre fin de guerre nous permettait d’espérer. Et, dix-huit mois après l’arrêt des hostilités, la situation générale, internationale aussi bien que nationale, évolue ma-nifestement vers des horizons bien noirs.

Les rivalités des impérialismes se manifestent si crûment à l’occasion des discussions des traités de paix que le spectre d’une nouvelle guerre est là devant nous. Ayant fonctionné à plein pour la guerre, l’économie des grands Etats impérialistes ne parvient pas à se reconvertir en économie de paix. Et tous ces impérialismes s’orientent vers un totalitarisme auquel le capitalisme d’Etat russe sert de modèle, ce qui permet à beaucoup d’émettre l’hypothèse que cette marche au capitalisme d’Etat se poursuivra universellement ; avec l’appui de la majorité du prolétariat, acquise aux idées de nationalisations, contrôle ouvrier, augmentation de la production, solidarité nationale, etc.

Dans ces conditions, où donc entrevoir les possibilités de la naissance d’une vague révolutionnaire stoppant le cours vers la guerre et ouvrant la perspective de la seule issue salvatrice ; la Révolution socialiste ?

Notre formation marxiste et notre expérience de militants nous ont appris à rechercher les différents facteurs contradictoires d’une situation. Et c’est ce qui nous permet, dans le sombre tableau de la situation présente que nous venons de tracer, de dégager ce qui, malgré tout, a changé entre hier et aujourd’hui, et ce sur quoi nous basons notre opinion que la formation du parti de classe est une tâche à entreprendre maintenant.

Ce qu’il y a de nouveau depuis l’année dernière, c’est le développement lent, mais indubitable, d’un courant contraire à celui qui a entrainé les ouvriers dans la guerre et dans l’effort de la reconstruction capitaliste. Une cassure s’est amorcée entre les dirigeants politiques et syndicaux, staliniens, socialistes, réformistes, et une partie des travailleurs.

En France, des grèves, notamment celle des postiers, des manifestations politiques comme celle de Cherbourg, jalonnent la croissance de la réaction contre l’emprise des traitres. Or nous sommes loin encore d’une réaction parfaitement consciente et de mouvements présentant un caractère de classe absolument net ! Mais peut-il en être autrement ? Evidemment pas. Il va falloir beaucoup de grèves et beaucoup d’autres heurts de classe pour que les travailleurs comprennent. Mais les difficultés mêmes que rencontrent les impérialismes pour réorganiser leur économie sont une garantie que ces batailles auront lieu. Et comme à chaque étape de leur action défensive, les ouvriers trouvent contre eux l’Etat et leurs dirigeants politiques et syndicaux, le divorce amorcé ne pourra que s’approfondir. Peu à peu, plus nombreux seront les travailleurs qui se libéreront des mots d’ordre tendant à les asservir au capitalisme. Même les idéologies qui préparent la voie au capitalisme d’Etat, et nous y incluons le trotskysme, ne pourront résister aux enseignements que les ouvriers tireront de leur lutte contre leurs exploiteurs, patrons ou dirigeants des entreprises nationalisées.

Le capitalisme d’Etat ne s’instaure pas en quelques mois, même si ses bénéficiaires recourent à la violence. Et les ouvriers, en plus de ce qu’ils ont appris par les exemples allemand, italien et même russe, vont probablement bénéficier d’assez de temps pour apprécier les beautés de ce totalitarisme, avant que celui-ci ne soit solidement établi. En France, par exemple, le tripartisme, imposé par la faiblesse de notre impérialisme qui doit admettre l’existence de partis représentant l’influence de ses plus grands rivaux, ce tripartisme ne peut permettre qu’une marche assez lente vers le capitalisme d’Etat. L’édifice qu’on construit n’est pas sans fissures. Et ces fissures provoquées par la concurrence des partis sont autant d’atouts pour le prolétariat.

Certes, les perspectives offertes par la situation restent sombres. Qu’un mouvement révolutionnaire se dessine dans un pays, Italie, Espagne ou France par exemple, et la solidarité de classe qui unit les impérialistes par dessus leurs antagonismes jouera à plein. Nous en avons eu la preuve en 1936 avec l’Espagne. Nul doute d’ailleurs que l’Etat russe sera encore à l’avant-garde de la contre-révolution, intervenant soit directement avec son armée, soit indirectement par l’action des partis dits communistes. Mais de tels événements ne feront qu’accélérer le développement de l’idéologie révolutionnaire dans les masses, en rendant définitive la rupture de ces dernières avec ceux qui réussissent encore à les berner.

La possibilité de la formation du parti révolutionnaire dépend essentiellement du recul de l’idéologie dominante dans le prolétariat, recul qui va de pair avec la croissance du courant révolutionnaire. Un tel changement se prépare sous nos yeux. Sachons le percevoir et en accélérer le rythme par notre travail politique.

Si jusqu’à maintenant, et malgré les trahisons répétées de l’Etat soviétique et des partis communistes, seuls quelques militants avertis et en pleine maturité politique purent se détacher du stalinisme, individuellement ou par petits groupes, il n’en est plus de même aujourd’hui. Déjà en France l’expérience du Front populaire avait provoqué le début d’une rupture avec de plus larges couches de militants. La guerre stoppa ce processus. Actuellement, il a repris, et il s’accélèrera car les dirigeants staliniens ont fait le pas décisif : ils ont participé au gouvernement, ils se sont incorporés à l’Etat exploiteur et ils se compromettent chaque jour davantage aux yeux des masses.

Pour le moment, c’est surtout vers les anarchistes, les syndicalistes, et les trotskystes, que s’orientent les ouvriers qui rompent avec le stalinisme, parce que les positions de ces tendances correspondent assez bien à la confusion très provisoire dans laquelle se trouve tout ouvrier qui se décroche de l’emprise des traîtres. Mais ce ralliement peut n’être que transitoire si nous faisons notre devoir de révolutionnaires en propageant toujours plus largement nos positions politiques, et en nous liant plus étroitement aux mouvements qui auront lieu.
Le cadre trop étroit de cet article ne nous permet pas d’aborder d’autres questions concernant le parti, notamment celles de son contenu, de son rôle, de son activité dans la période actuelle.

Nous dirons simplement que notre but est de convaincre les meilleurs militants de la classe ouvrière, de les rassembler et de les aider dans leur formation politique. Nous n’y parviendrons que dans la mesure où nous continuerons le travail d’élaboration théorique auquel nous avons toujours sacrifié une partie importante de nos efforts.

Si le parti se forme, il se limitera probablement longtemps encore à une activité de propagande, car pour jouer un rôle déterminant dans l’action de la classe ouvrière, il lui faudra attendre que mûrissent des conditions plus propices à une poussée révolutionnaire.

A toutes ces questions, nos camarades du Parti Communiste Internationaliste d’Italie s’efforcent de ré-pondre concrètement. Ils nous donnent l’exemple de ce qui peut être fait. Cet exemple, nous le suivrons.

H. CHAZE.




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