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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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11 ans après : Des gigantesques mouvements de Juin 1936 à l’art de savoir terminer une grève
L’Internationaliste n° 9 - Juin-Juillet 1947
Article mis en ligne le 4 septembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Onze années ont passé depuis le grandiose mouvement gréviste de juin 1936. De cette lutte aux aspects contradictoires, il reste chez les militants ouvriers des souvenirs également contradictoires. Et chez les jeunes, quand on en parle, c’est comme d’une légende. Aussi, croyons-nous bien faire ne rappelant ce que fut réellement cet épisode important de la lutte de classes en France et surtout en soulignant les enseignements qu’il nous a laissés, enseignements qui peuvent nous permettre de mieux comprendre les grèves de juin 1937.

Les origines du mouvement

Depuis la grande et profonde crise économique mondiale de 1929-32, la classe ouvrière avait subi une considérable réduction de ses conditions d’existence, atteignant 40 % si l’on tient compte des chômeurs. Cette misère généralisée, que les décrets-lois avaient étendue à d’autres couches de la population, fut le fond sur lequel se développa la montée du Front Populaire et la cause essentielle de l’orientation des masses vers les partis stalinien et socialiste.

Au printemps de 1935, le pacte Laval-Staline avait eu pour conséquence de rendre « loyale » l’opposition du Parti communiste qui détournait systématiquement les réactions de classe des masses vers la bataille électorale, menée sous le signe du Front Populaire dont la constitution correspondait aux nécessités internationales de l’époque. Les grèves de Brest et Toulon, celles de la Mure, de Saint-Chamond, de Marseille, ne débordèrent pas les chefs stalino-réformistes qui à la suite du Congrès d’unité syndicale de Toulouse renforcèrent encore leur emprise sur les masses ouvrières. Le mouvement des mineurs et celui des taxis purent être stoppés au moyen de l’arbitrage.

Mais du fait de cette unité syndicale, cependant réalisée dans la trahison, la classe ouvrière retrouva ce sentiment de force confiante que les divisions syndicales avaient fait disparaître. D’autre part, le succès électoral de mai 1936 devait créer chez les travailleurs l’espérance d’un changement rapide de leur situation matérielle. La prolongation de l’interrègne gouvernemental, sous la présidence de Sarraut, provoqua de l’impatience et poussa les ouvriers à l’action directe, laquelle dans leur esprit ne devait pas rencontrer l’hostilité du futur gouvernement.

Le déclenchement du mouvement

La semaine d’avant la manifestation du Mur des Fédérés, l’usine Bloch fut occupée par les ouvriers qui obtinrent tout de suit satisfaction. Une importante délégation de cette entreprise défila au Père Lachaise, popularisant ainsi un moyen d’action qui venait de faire ses preuves, après avoir été utilisé quelques semaines auparavant par les travailleurs d’une usine du Nord.

Les métallos de chez Hotchkiss, Lavalette, Nieuport suivirent cet exemple, puis ce fut le tour de Renault, Hispano, Brandt, Salmson, etc. Dans la plupart de ces entreprises occupées, même processus de déclenchement de la grève, même arrivée immédiate du député communiste du coin, ou d’autres élus staliniens, mêmes interventions des dirigeants du syndicat unitaire des Métaux qui, tout de suite sur les lieux, prenaient la direction du mouvement. Tout cela révélait indiscutablement une préparation préalable que la revendication commune du contrat collectif démontrait avec évidence.

Dès les premières grèves, l’arbitrage fut amorcé par les dirigeants qui promirent même aux patrons la reprise du travail. Ceux-ci ne montrèrent pas trop d’inquiétude de voir leurs usines occupées, la grande presse relatant les faits sans hostilité, et le gouvernement Sarraut ne fit pas donner les gardes mobiles. Mais alors que les dirigeants syndicaux prêchaient le calme et s’efforçaient de convaincre les patrons que le mouvement allait cesser, celui-ci rebondissait et s’élargissait brusquement à toute la métallurgie, puis à d’autres industries. Développement rapide, spontané, qui déborda dès lors ses initiateurs et tous les dirigeants ouvriers.

De ce déclenchement des occupations d’usines, préparé par les communistes et les facilités par la complaisance de patrons tel que Bloch, il y aurait encore maintenant beaucoup à dire. Ce qui est certain, c’est que la revendication des contrats collectifs, comportant la clause de l’arbitrage obligatoire, entrer dans le cadre de l’expérience économique et sociale amorcée par le Front populaire, et que ces grèves forçaient la main aux éléments capitalistes hostiles au New Deal français qui devait préparer la « nation » à la guerre qui approchait.

Le développement de la vague gréviste

L’extension des grèves aux industries autres que la métallurgie très rapidement un caractère alarmant pour la bourgeoisie. D’une part, l’absence de répression avait donné confiance aux travailleurs les plus timorés et, d’autre part, l’occupation des entreprises permettait d’entraîner des catégories de salariés jusqu’alors peu capable d’action. Les travailleurs des produits chimiques, de l’alimentation, des cuirs et peaux, les techniciens, les employés, qui n’avait jamais pour ainsi dire presque jamais lutté, suivirent l’exemple des métallos. La vague grévistes acquit alors une puissance formidable et un dynamisme irrésistible.

Les dirigeants ouvriers furent débordés. Les municipalités et tous les élus du Front populaire eurent beau s’employer à prêcher le calme et la dignité, les drapeaux rouges purent flotter au côté de drapeaux tricolores aux portes des usines, la bourgeoisie prit peur.

Les chefs confédéraux se hâtent alors de conclure, sous l’arbitrage du nouveau ministre du travail, Lebas, le fameux accord Matignon.

L’accord Matignon

« Nouvelle nuit du 4 août », proclama la presse du Front populaire ! En fait, en accord avec Jouhaux, Frachon et Lebas, les patrons déterminèrent les premières mesures sociales qui devaient inaugurer l’ère du Front populaire au pouvoir. Relèvement des salaires, 40 heures, vacances payées, tout cela, d’après Jouhaux, devait représenter une augmentation d’environ 30 % du salaire réel.

En réalité, loin d’être une nuit du 4 août, l’accord Matignon ne fut qu’une tentative d’étranglement de la grève. Mais dans beaucoup d’usines, les travailleurs ne furent pas dupes et ils comprirent que les 7 à 15 % qu’on leur donnait avec le contrat collectif ne pouvaient suffire à compenser les diminutions subies depuis six années de crise. Et la vague gréviste continua, déferlant cette fois sur tout le pays.

Rebondissement du mouvement

D’autres catégories de salariés, les employés des magasins et des assurances notamment, entrent en lutte. Dans la métallurgie, malgré quelques rentrées, les ouvriers veulent davantage que les 7 à 15 % de l’accord Matignon. La discussion du contrat collectif traîne, les délégués des usines rejetant les propositions patronales acceptées par les dirigeants syndicaux.

Les staliniens sont obligés de coller aux masses pour ne pas perdre le contact, et Frachon doit presque désavouer sa signature de l’accord Matignon. Dans les usines, les dirigeants du Syndicat des métaux sont contraints de faire des volte-face continuelles pour ne pas se faire siffler et chassé, ce qui se produit chaque fois qu’il propose l’arrêt des grèves à des conditions insuffisants.

Le dynamisme de l’action mettant en danger le gouvernement et surtout l’expérience du Front populaire, le parti communiste est obligé de se démasquer. Dans une assemblée de la région parisienne du parti, Thorez proclame : « il faut savoir terminer une grève ». Toute la presse reproduit ce mot d’ordre.

L’étranglement du mouvement

En maugréant, les communistes de base durent s’exécuter. A Mathurin-Moreau où siégeaient presque en permanence le Comité de la Métallurgie, les délégués d’entreprise doivent désavouer leur vote des jours précédents, après les interventions des ténors staliniens de la CGT. Les métallos reprirent alors le travail.

Brisée par cette rentrée de la fraction la plus allante des grévistes, disloquée par les rentrées partielles dans les autres branches d’industrie, la vague de grévistes retombe. Le mouvement se prolonge en débandade. Ayant ressaisi leurs troupes, les dirigeants ouvriers liquident les uns après les autres les conflits en cours. Entre-temps, le gouvernement fit voter par les Chambres, siégeant sans discontinuer, ses lois sociales et ses mesures d’inflation. La presse fait le silence sur les nouveaux conflits, la nuit étant plus propice à l’étranglement qui s’opérait.

A la bourgeoisie encore inquiète, le gouvernement répond par des déclarations très fermes sur le maintien de l’ordre. Le parti communiste fait de même.

Se poursuivant dans une atmosphère de liquidation des grèves, les discussions des contrats collectifs tournent à l’avantage du patronat. Celui-ci opère de nombreux licenciements, pratique des déclassements pour ne pas appliquer les taux des contrats, et par tous les moyens cherchent à réduire les avantages acquis par les travailleurs. Et le coût de la vie monte...

Un 14 juillet monstre

Malgré le mécontentement persistant dans les corporations où les augmentations ont été faibles, malgré que de nombreux militants de base aient eu conscience de l’étranglement perpétré par les dirigeants ouvriers, malgré les menaces de maintenir l’ordre en faisant appel au concours des gardes mobiles, les leaders du Front populaire pouvaient amener une foule d’un million de personnes à manifester dans Paris aux accents de la Marseillaise, sous les plis des drapeaux tricolores, le 14 juillet 1936 !

On ne peut séparer ces manifestations monstres du mouvement gréviste des semaines précédentes, pas plus qu’on ne doit ignorer la ruée des salariés vers la C.G.T. qui annonce déjà 5 millions d’adhérents. C’est là un des principaux aspects contradictoires de juin 1936.

Aux trotskystes qui avaient clamé : « La révolution a commencé en France » et qui voyaient dans Blum le Kerenski français, les masses répondaient en se jetant dans les bras de ceux qui ne cherchaient qu’à les embrigader pour mieux servir l’impérialisme français.

En somme, ce mouvement de juin 1936 qui pendant quelques jours donna des sueurs froides à la bourgeoisie et à ses valets socialistes, staliniens et réformistes, servit en définitive de démarrage puissant à l’expérience du Front populaire dont le but était la préparation de la guerre.

Les résultats du mouvement

Juin 1936 n’eut heureusement pas que ce résultat négatif. Outre des avantages matériels tels que les vacances payées, les 40 heures, l’augmentation de leur niveau de vie, les travailleurs acquirent un formidable sentiment de confiance dans leur action directe, dans la puissance de leur unité. Ils expérimentèrent un moyen d’action nouveau : l’occupation des entreprises. Par la suite, d’ailleurs, les ouvriers de chez Goodrich et de Renault s’en souviennent certainement, les occupations ne furent pas si pacifiques. A l’organisation de bals dans l’usine succéda celle de la défense contre l’assaut des gardes mobiles. L’occupation des usines entraînait à conquérir la maîtrise de la rue.

Autre résultat positif important du mouvement de juin 36 : l’action de masse avait fait naître un jaillissement magnifique d’initiatives, cette action avait eu par centaines des militants capables de résoudre les nombreux et important problèmes d’une lutte prolongée de grande envergure que ces cadres de base qui surgirent de la classe ouvrière en juin 36 aient été ensuite aspirés par les organisations syndicales, cooptés par les bureaucrates et éduqués par eux, que ces centaines de militants aient été ainsi empoisonnés idéologiquement par les bonzes et par la pratique des pourparlers et de l’arbitrage imposée par les contrats collectifs, cela ne diminue pas l’importance du fait que la classe ouvrière venait de montrer qu’en quelques jours elle s’était révélée capable de réaliser une tâche énorme.

Nous avons déjà souligné quelques résultats négatifs de juin 36, notamment cette ruée vers l’embrigadement dans la C.G.T. Il faut y ajouter la reconnaissance des délégués et les contrats collectifs. Nous l’avons dit à l’époque : « là était le danger ». Les contrats collectifs, l’arbitrage obligatoire qu’ils comportaient, c’était s’engager dans l’engrenage du parlementarisme ouvrier contre lequel les révolutionnaires avaient de tout temps lutté.

Les années qui suivirent 36 apportèrent en effet le Statut du travail, avec la conciliation et l’arbitrage obligatoire des conflits. Elles apportèrent aussi, sous l’égide du Front populaire, de nouvelles dévaluations, qui ruinèrent les augmentations, qui ruinèrent les augmentations de salaires, les 45 heures dans le Bâtiment, les 48 heures dans la Métallurgie, et même les 60 heures dans l’Aviation à la veille de la guerre. Elles nous valurent encore en janvier 1939 l’application de la taxe de 2 % perçue par les patrons sur les salaires. Cette méthode de recouvrement de l’impôt a survécu à la guerre et à la « libération », et les 2 % ont fait des petits !

Les enseignements de Juin 36

Ils sont évidemment nombreux, les enseignements que l’on peut tirer de cet épisode important de la lutte de classes en France. Un long article n’épuiserait pas la question. C’est l’histoire et le procès du Front populaire qu’il faudrait d’abord faire. Puis il faudrait analyser les causes des aspects si contradictoires des réactions des masses qui ayant voté à gauche voulaient que les élections payent, qui débordèrent un moment leurs leaders, mais se rangèrent ensuite sous leur direction pour s’en dégager péniblement et partiellement au cours des années 38 et 39. Aux observateurs superficiels, il peut sembler que les travailleurs sont incapables de comprendre et d’apprendre, que leur mémoire est courte. Juin 36, la C.G.T. atteint 5 millions de membres. Après la grève de novembre 1938, elle dépasse à peine le million. La « libération » regonfle de nouveau ses effectifs et la voici de nouveau en train de les perdre. Ces fluctuations ont de quoi faire désespérer du devenir du prolétariat. Mais nous savons où mène cette courbe des illusions et désillusions. Nous savons que c’est seulement au prix de multiples expériences, au prix de nombreux échecs, de nombreuses trahisons, que peu à peu se forme la conscience de classe et que se développe la compréhension de la nécessité de l’issue révolutionnaire. Et nous avons confiance en notre classe.

Beaucoup d’enseignements de juin 36 se trouvent dépassés par ceux des batailles de classes plus récentes. Mais nous croyons néanmoins utile de rappeler combien précaires s’avérèrent les avantages matériels conquis par ce grand mouvement. Deux ans après, il ne restait plus guère que les vacances payées. Le maintien du salaire réel exige une lutte constante contre le patronat et l’Etat. La lutte de classe ne comporte pas de trêve. Dans cette bataille de chaque jour, pour maintenir leur niveau de vie, les travailleurs ne doivent pas oublier que seulement l’écrasement définitif de leur adversaire de classe assurera leur victoire.

Rappelons aussi que des revendications d’apparence inoffensives peuvent lier les travailleurs pour l’avenir immédiat. Il en fut ainsi des contrats collectifs en juin 36, avec leur maquis juridique et légaliste. Actuellement, les nationaux-communistes mettent en avant la revendication de primes à la production. Malgré que l’action ouvrière puisse toujours passer outre à toutes les entraves, c’est là un danger.

L’étranglement du mouvement de juin 36 comporte aussi son enseignement. Les manœuvres des staliniens et des réformistes ne furent pas différentes de celles de tous les bonzes syndicaux dans le passé. Débordés, ils collèrent aux masses afin de garder la direction du mouvement pour lui donner le coup de grâce au moment opportun. C’est devenu classique.

Juin 1936 ! Un grand mouvement, de petits objectifs ! La classe ouvrière n’avait pas d’avant-garde. Elle était à la merci des traîtres qui la dirigeaient.

H. Chazé




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