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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nous n’enverrons pas de télégramme à Abd-el-Krim
L’Internationaliste n° 9 - Juin-Juillet 1947
Article mis en ligne le 4 septembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Chaque jour qui passe nous montre une fois de plus que la guerre, en mettant à l’épreuve les forces réelles des nations, a définitivement bouleversé l’ancienne classification par ordre de grandeur des puissances mondiales.

Les pays qui ont, au cours des hostilités, prouvé un potentiel industriel supérieur n’ont pas perdu de temps pour ajouter à leur avantage militaire tous les bénéfices économiques possibles sur tous les points de l’univers.

Le nouveau partage du globe qui s’accomplit signifie, entre autre chose, le partage des territoires coloniaux, qui commence par la dislocation des anciens empires.

Les Etats-Unis, jusqu’à présent absents d’Afrique, apportent dans leur politique d’expansion, des méthodes qui contrastent singulièrement avec les traditions colonialistes européennes. Lois de s’effaroucher des mouvements émancipateurs indigènes, les Etats-Unis les soutiennent, les provoquent au besoin, visant à la fois à la désagrégation de l’influence des pays concurrents ruinés, et à la création de nouveaux Etats appelés à jouer le rôle de semi-dominions comme Cuba, le Mexique, etc.

Les Etats-Unis ne conçoivent pas un seul instant que la puissance du dollar et la contrainte économique puisse échouer dans cette œuvre de domination latente et d’exploitation que les vieilles méthodes sont incapables de réaliser.

Ce que le prestige des uniformes, ce que les parades carnavalesques, ce que la terreur des gouverneurs et des militaires ne peuvent obtenir, les chefs d’Etat américains pensent pouvoir l’atteindre sans coup férir, tout en se faisant passer pour des émancipateurs. Mais l’évolution qui se poursuit dans le monde colonisé n’obéit pas seulement aux intrigues, aux pressions financières des impérialismes aujourd’hui dominants ; en les utilisant, elle suit une progression qui nous achemine vers la formation d’une puissance nouvelle (arable en particulier) qui tiendra une certaine place dans le concert sanglant de l’impérialisme mondial.

On est bien obligé de constater que cette “émancipation” des colonies, favorisée par les luttes entre impérialismes, s’effectue au nom du nationalisme, au nom de la solidarité religieuse et raciale et sous la direction de chefs féodaux ou de bourgeois indigènes formés à l’école des colons.

Vues les conditions actuelles du mouvement ouvrier international, il n’est plus permis d’espérer que la véritable libération des exploités d’Afrique ou d’Asie se fera avec l’aide et sous l’impulsion des prolétaires de tous les pays, libérés de leurs propres chaînes, à la faveur d’une révolution socialiste mondiale, autrement dit, il n’est plus gère possible de croire que l’expérience d’un capitalisme indigène sera épargné aux millions de travailleurs des colonies. S’il nous reste la consolation de voir nos propres gouvernants en difficulté, et une des principales bases du capitalisme français s’effondrer, c’est cependant avec le regret de ne pouvoir en tirer aucun profit puisque la classe ouvrière française reste à la remorque de partis qui ne proposent que la renaissance capitaliste, la reconstruction nationale et qui, finalement, n’offrent comme solution que l’alliance et le soutien d’un de ces grands impérialismes avides de soumettre les colonies “émancipées” ou non, à leurs appétits insatiables et à leurs plans stratégiques et économiques.

De l’Iran au Maroc, l’agitation se développe à un rythme rapide. L’influence de la France va de mal en pis et ne trouve en tous les points de l’empire que rébellion et vexation.

L’arrivée du général Juin, nouveau Résident au Maroc, a permis de faire le point de la situation : le Sultan a renouvelé ses déclarations de Tanger en revendiquant la liberté et l’indépendance, conditions d’amitiés entre les deux peuples. Juin a répondu qu’il chercherait à rétablir l’autorité de Lyautey et que les Marocains avaient surtout besoin de patience. Comme on voit, “l’Union” française est en bonnes mains.

Il ne manquait vraiment plus que l’évasion d’Abd-el-Krim pour arranger les choses ; une grande exaltation s’en est suivie dans toute l’Afrique. Le Caire est devenu le rendez-vous de tous les “rebelles”. Le chef du Destour Tunisien, au côté d’Abd-el-Krim lui aussi, a lumineusement tracé les perspectives coloniales françaises en déclarant au correspondant du Figaro que l’Afrique du Nord ne poursuivait pas d’autre but que le Viêt-Nam !

Il est difficile de connaître quelle part en tout cela doit être attribuée aux intrigues américaines ; le fait que le président Truman ait invité le Sultan du Marco à visiter l’Amérique indique pour le moins que l’escapade d’Abd-el-Krim n’est pas pour déplaire à la Maison Blanche.

Le gouvernement français, un peu affolé, s’est réuni pour envisager les mesures de sécurité à prendre en Afrique ; nos ministres socialistes, Moutet en tête, envisageront, sans aucun scrupule, de recommencer les massacres d’il y a deux ans, au cours desquels furent mitraillés par groupe de 50, des indigènes qu’on précipitait ensuite dans un ravin jusqu’à entasser les cadavres sur une épaisseur de 6 mètres. A Madagascar, malgré les renforts envoyés, les “rebelles” continuent par millier d’attaquer les villes et les convois.

En Indochine, enfin, la situation n’est pas prête de s’améliorer, car les Vietnamiens, en plus de leur formation en guérillas dans des régions immenses et sans moyens de communication, possèdent l’avantage d’être soutenus par l’U.R.S.S. qui, pour rien au monde, n’abandonnera aux Anglo-Saxons cette stratégique primordiale que constitue l’Indochine, face au japon occupé par les armées américaines. Pour conclure cette rapide description de la situation coloniale, nous n’exprimerons pas notre respectueuse approbation au Sultan, nous n’affirmerons pas notre solidarité avec le Viêt-Nam, nous n’enverrons pas non plus de télégrammes de félicitations à l’Emir Abd el Krim, mais nous dirons aux ouvriers qui nous lisent :

Parce que vous devez souhaiter la désagrégation du capitalisme français, vous refuserez votre concours à votre gouvernement, qui par la répression sanglante, s’apprête à s’opposer aux mouvements coloniaux ;

Parce que vous savez que la seule liberté, la seule émancipation véritable réside dans l’instauration d’un régime socialiste prolétarien, vous donnerez l’exemple, vous tracerez la voie aux millions de travailleurs des colonies en vous engageant dans les luttes de classes révolutionnaires, en commençant par vous débarrasser de tous les caïds en cravates de tous les sultans en vestons qui, au nom de la liberté, de la démocratie, vous enchaînent au régime capitaliste, c’est-à-dire aux guerres, à la misère.




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