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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Biographie d’Alberto Maso March (1918-2001)
Article mis en ligne le 4 septembre 2016
dernière modification le 18 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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MASÓ MARCH (Alberto), dit ALBERT VÉGA, R. MAILLE, JULIO GIL (1918-2001), ouvrier, puis traducteur technique. —Albert Masô, plus connu sous son nom de plume Albert Véga, naquit en décembre 1918 à Barcelone. Son père était comptable et sa mère ménagère. Il commença sa trajectoire militante au Bloc ouvrier et paysan (BOC) ; âgé de seize ans il fit partie des groupes d’action du Bloc ouvrier et paysan (BOC), un petit parti d’orientation marxiste, implanté surtout en Catalogne : les GABOC. Lorsqu’en octobre 1934 éclata l’insurrection ouvrière des Asturies, il appuya à Barcelone la grève générale contre le régime de Leroux. Dès la fondation du POUM (Partido obrero de unificaciôn marxista), en septembre 1935, il en devint militant. La guerre civile interrompit ses études.

Le 19 juillet 1936, il participa aux combats de rue de Barcelone, menés par les ouvriers et certains corps de la police catalane contre les militaires, qui sutenaient le putsch de Franco. Avec des militants du POUM et de la CNT, il partit à l’assaut de la caserne d’Atarazanas, assaut au cours duquel il est blessé. Le 24 juillet, le bras en écharpe, il décida d’aller combattre sur le front d’Aragon avec la colonne du POUM (deuxième colonne des milices antifascistes) pour combattre l’armée franquiste. Il fut de nouveau blessé en septembre sur le front de Huesca.

À nouveau, en mai 1937, il se trouva sur les barricades de Barcelone dans le quartier de Gracia, cette fois contre la police catalane et l’emprise croissante des communistes espagnols sur l’appareil d’État républicain. Le 16 juin le POUM fut mis hors la loi et subit la répression de l’État républicain et des agents du GPU russe. Son leader Andreu Nin fut assassiné par la police secrète russe. Le POUM dut se reconstituer dans la clandestinité. Alberto Véga fut arrêté en juillet par la police et enfermé à la prison Modelo de Barcelone. Grâce à l’intervention d’un juge libéral et catalaniste, il sortit de prison en novembre.

Alberto Masó retourna aussitôt sur le front militaire. Sans doute en permission à Barcelone, sur instructions de son parti, et afin de venger l’assassinat d’Andreu Nin et de tant d’autres par la police secrète russe et républicaine, il participa au commando qui "liquida" le 10 février 1938, avec l’aide de Lluis Puig (?-1939), le capitaine polonais Leon Narvitch (d’origine ukrainienne), agent du NKVD infiltré dans le POUM de Madrid. Dans la capitale espagnole, Leon Narvitch avait pu photographier, sans attirer l’attention, les principaux dirigeants et militants poumistes, constituant un dossier qu’il transmit à la police politique stalinienne.

Il obtint le grade de lieutenant dans l’armée républicaine reconstituée après la militarisation des milices. Il combattit jusqu’à la défaite finale de l’armée républicaine en 1939. Entré en France avec son unité, il fut interné au camp d’Argelès-sur-Mer, d’où il réussit à s’évader. Il se réfugia à Paris. Sous l’Occupation, il vécut dans la clandestinité avec de faux papiers. De sa période espagnole, il rapporta, selon ses propres dires, de solides convictions antistaliniennes et de forts "préjugés antitrotskystes".

Pendant la guerre, Masó prit des positions internationalistes, refusant de soutenir l’impérialisme russe. Il entra en contact en 1944 avec les bordiguistes de Marseille et Paris — sur la base du rejet de la défense de l’URSS et du national-chauvinisme. Il adhéra au début de 1945 à la Fraction française de la gauche communiste internationale (FFGCI), animée principalement par Suzanne Voute, qui fut un moment sa compagne. Pourtant, il n’était guère d’accord avec les positions bordiguistes sur la guerre civile en Espagne, qu’il refusa toujours de décrire comme une guerre impérialiste entre deux camps bourgeois rivaux. Il s’opposa dès le départ aux positions bordiguistes, héritées du léninisme, sur la dictature du parti, seul " représentant de la classe ouvrière ". Toujours avec Suzanne Voute (Frédéric), il participa à la conférence du Parti communiste internationaliste (dirigé par Onorato Damen et Bruno Maffi), de tendance "bordiguiste", à Turin en décembre 1945. Il en tira l’impression que leur chef idéologique, créateur du Parti communiste italien en 1921, Amadeo Bordiga, était considéré comme "il Maestro" ou le "pape" de Naples par les militants du Sud de l’Italie.

Avec des militants, comme Pierre Lanneret, Raymond Hirzel, Gaston Davoust, Bruno Zecchini, Otello Ricceri, Suzanne Voute et Jacques Gautrat ("Daniel Mothé"), il fut l’un des militants actifs du groupe bordiguiste français qui publia l’Internationaliste. Il contribua à ce journal sous la signature de Maille. Mais en 1947, il fut contraint de passer une année en sanatorium en Suisse, puis une autre année en 1948, en province, pour des raisons de travail. Après avoir exercé différents métiers (manœuvre, ouvrier électricien, aide-métreur), Albert Véga travailla désormais comme traducteur technique à Paris. Son éloignement géographique du groupe bordiguiste l’avait de plus en plus distancié des positions de ce groupe. En 1949, en opposition complète avec le "bordiguisme", influencé aussi par les positions de l’ex-tendance Chaulieu-Montal (Castoriadis et Claude Lefort), qui venait de constituer le groupe SOB, il rompit avec la FFGCI. Il en sortit en 1949, avec Gaston Davoust, Lastérade de Chavigny, Pierre Lanneret, Raymond Hirzel, Roland Eloi ("Néron") et André Garros. Il considéra alors que son activité dans la mouvance "bordiguiste" n’avait été qu’un " épisode, dû en grande partie aux circonstances de l’époque ".

En mai 1950, il entra à SOB. Il se retrouva, affirma-t-il, de plain-pied avec les positions du groupe qui "préconisait un socialisme fondé sur l’autogestion et le pouvoir des conseils ouvriers". À côté de Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Cyril de Bauplan (Philippe Guillaume), Daniel Mothé (pseudonyme de Jacques Gautrat), André Garros (Jacques Signorelli), de Jean-François Lyotard, il s’affirma vite comme l’un des principaux piliers du groupe SOB. De 1951 à 1960, il fut membre du comité de rédaction sous le nom d’Albert Véga, puis de R. Maille. De 1955 à 1963, Albert Véga fut intégré dans un Comité responsable (CE), structure permanente de décision mais révocable à tout moment par ses membres, chargé d’élaborer le travail du groupe et faisant office de secrétariat. Albert Véga fut chargé de la correspondance avec les sections de province. Il assuma aussi des tâches de correspondance et de contacts avec l’Italie. Il noua des contacts avec le groupe d’Onorato Damen (Battaglia Comunista), et surtout avec le groupe d’unité prolétarienne (Gruppo di Unità proletaria), animé par le jeune sociologue (et militant) Danilo Montaldi, qui joua un rôle capital comme "passeur" des idées de SOB en Italie.

Pendant la guerre d’Algérie, alors que Jean-François Lyotard préconisait un soutien au FLN et participa à un réseau Henri Curiel, Albert Véga refusa de se rallier à un mot d’ordre d’indépendance nationale contraire à tout "contenu de classe". Il défendit avec Castoriadis la position majoritaire d’un refus d’un engagement direct au côté du FLN, comme "porteurs de valises".

L’audience croissante de SOB après la "révolution hongroise" de 1956 et en pleine guerre d’Algérie amena un changement de cap. Véga, avec Castoriadis, Mothé, Philippe Guillaume, et Garros, préconisaient un autre type d’organisation, moins intellectuel et plus engagé dans l’activité pratique d’entreprise et la lutte politique. Il insista en juin 1958 sur la nécessité d’une véritable organisation révolutionnaire "à la hauteur de la situation". De fortes oppositions de tendances et de personnes se firent jour : certains militants craignaient la bureaucratisation du groupe. En septembre 1958, une tendance minoritaire menée par Claude Lefort et Henri Simon, quitta l’organisation pour créer le groupe Information et liaisons ouvrières (ILO). Albert Véga resta avec la majorité, avec Jacques Gautrat ("Daniel Mothé") et Castoriadis. Avec ces derniers, il fut l’un des artisans de la sortie du journal d’agitation Pouvoir ouvrier, en décembre 1958, supplément mensuel de SOB, diffusé en milieu ouvrier. Albert Véga, au début des années 1960, défendit l’idée d’un "programme revendicatif" pour les travailleurs, et insista pour un travail dans les syndicats.

Mais rapidement, à partir de 1960, Albert Véga et d’autres militants, comme Jean-François Lyotard, s’opposèrent à Castoriadis, qui avait publié un texte d’orientation sur " le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ". Une tendance " pour une nouvelle orientation " du groupe, regroupée autour de Castoriadis, rejetait certains points du marxisme : estimant que dans la " société moderne ", le capitalisme laissait apparaître un clivage entre " dirigeants " et " dirigés ", plutôt que la classique opposition entre "bourgeois" et "prolétaires", elle affirmait que le capitalisme avait réussi à surmonter ses crises et que face à la passivité du prolétariat de nouveaux acteurs apparaissaient sur la scène sociale : paysans des luttes de libération nationale, étudiants, Noirs. Avec Jean-François Lyotard et Pierre Souyri, Albert Véga refusa une révision de la théorie de SOB en particulier, et du marxisme en général. Il écrivit, dans un document interne, que "le prolétariat est la seule force révolutionnaire de la société capitaliste". Constatant en 1963 que, après presque quinze ans d’existence, SOB restait une organisation d’intellectuels, Albert Véga insistait sur le danger de voir le groupe faire une "sociologie du travail" et renoncer à son intervention militante dans les luttes de classe. La discussion comme mode d’activité de SOB ne pourrait en outre que favoriser la " prédominance des intellectuels".

En juillet 1963, conduite par Albert Véga, Pierre Souyri et Jean-François Lyotard, la moitié du groupe fit sécession. Albert Véga poursuivit une activité centrée sur le mensuel Pouvoir ouvrier (mensuel publié par le groupe depuis 1959 : en abrégé P.O.). Avec Jean-François Lyotard (qui quitta P.O. en 1966) et Pierre Souyri, Albert Véga fut le principal animateur du petit groupe, plus centré sur " l’intervention dans les luttes ". À l’automne 1967, il s’opposa avec le reste de P.O., à une tendance groupée autour de la librairie "La Vieille Taupe" de Pierre Guillaume et Gilles Dauvé, qui quittèrent P.O.

Albert Véga et son groupe intervinrent dans les événements de Mai 68, et attirèrent de jeunes éléments, sensibles aux théories autogestionnaires et spontanéistes, et au rejet tant des " États bureaucratiques " que des syndicats et des luttes de libération nationale (Viet Nam). À partir de mai 68, P.O., de simple bulletin ronéotypé put se transformer en journal mensuel imprimé. Cependant le groupe se saborda en décembre 1969. Albert Véga ne suivit pas les éléments qui voulurent poursuivre l’activité du groupe sous le nom de "Gauche marxiste".

En 1972, Albert Véga décida de réintégrer le POUM dans l’émigration en France, animé par Wilebaldo Solano (1916-2010), et collabora à Tribuna socialista, son organe, sous le pseudonyme de "Julio Gil". Après la mort de Franco, pendant la " transition démocratique ", il vécut à Barcelone de 1977 à 1979 pour reconstituer le POUM en Espagne. L’échec de cette tentative le fit retourner à Paris. Il participa en 1980-1981 à des campagnes de soutien au nouveau syndicat polonais indépendant Solidarno§é. Il collabora à la fin des années 1980 et dans les années 1990 avec des historiens de Barcelone, tel Agustín Guillamôn, travaillant sur l’histoire du POUM et la guerre civile espagnole.

Il est mort à Paris le 21 novembre 2001.

Œuvre : articles dans la revue Socialisme ou Barbarie, n° 9, avril-mai 1952, "La lutte des classes en Espagne" ; n° 11, novembre-décembre 1952, "La crise du bordiguisme italien" ; n°13, janvier-mars 1954, "Signification de la révolte de juin 1956 en Allemagne orientale" ; n° 19, juillet-septembre 1956, "Le PCF après le XXe congrès" ; n° 20, décembre 1956-février 1957, "Les impérialismes et l’Égypte de Nasser" (sous le pseudonyme de R. Maille) ; n° 21, mars-mai 1957 (sous le pseudonyme de R. Maille), "En Espagne : de la résistance passive à la résistance active" ; n° 22, juillet-septembre 1957 (R. Maille), "Les nouvelles réformes de Khrouchtchev" — Pouvoir ouvrier, articles non signés — En collaboration, "Faut-il quitter les syndicats ?", mars-avril 1968. — Tribuna socialista, articles sous le pseudonyme de Julio Gil.

Sources : Archives de Henri Simon (procès-verbaux des séances de SOB, Bulletins intérieurs, textes de débats internes, tracts ; correspondance). — Fonds Daniel Mothé (Jacques Gautrat), déposé à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine), Paris. — Lettres d’Albert Masô, 24 avril et 8 septembre 1998 ; entretien 1998. — Julián Gorkin, Canzbales polzticos. Hitler y Stalin en España, Mexico, Ed. Quetzal, 1941. — Compte rendu de la première conférence nationale du Parti communiste internationaliste d’Italie, 28 décembre 1945-premier janvier 1946 (Turin), Publications de la gauche communiste internationale, s. l., 1946, 33 p. Danilo Montaldi, Bisogna sognare Scritti 1952-1975, Cooperativa Colibrì, Milan, 1994. Andrew Durgan, BOC 1930-1936, Laertes, Barcelona, 1996. — Agustín Guillamôn (dir.), Documentación histórica del trotsquismo español (1936-1948), Ediciones de la Torre, Madrid, nov. 1996. — Philippe Gottraux, "Socialisme ou Barbarie", un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Payot, Lausanne, décembre 1997. — Agustín Guillamôn, Revue Balance (Barcelona), n° 5, août 1998, "Debate de Balance (1) : El POUM y los bolchevique-leninistas en la guerra civil" ; "Correspondencia de la revista Balance con Albert Véga a raíz de la publicaciôn del libro Documentaciôn historica del trotsquismo espafiol 1936-1948". — Agustín Guillamôn, "Biografía de Albert Masô ("Albert Vega")", Balance n° 23, Barcelone, 2002 ; et "Pensar "el caso Narwicz" o pedagogía del plagio" (5 mai 2011) : www.kaosenlared.net/noticia/pensar-caso-narwicz-pedagogia-plagio. — Agustín Guillamôn, El terror estalinista en Barcelona 1938, Aldarull & Dskntrl.ed !, 2013.




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