Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Note liminaire
Article mis en ligne le 5 septembre 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Le numéro I des Affiches de la Commune de Paris parut le 14 juin 1793. En tête de ce numéro figure l’avis suivant : "Les séances du Conseil général ont un intérêt qui leur a mérité une place dans tous les journaux. Mais souvent les faits, soit erreur involontaire, soit mauvaise foi, sont dénaturés d’une manière affligeante pour les bons esprits qui aiment la vérité toute entière. Le Conseil général voulant parer à cet inconvénient, a chargé quatre de ses membres de rédiger un journal de ses séances qui sera chaque jour affiché dans Paris, envoyé aux quarante-huit sections et aux sociétés populaires. Les rédacteurs ont cru qu’il était instant de mettre sur le champ la main à l’œuvre et d’offrir aux bons citoyens la première feuille de ce journal... Plusieurs objets ou, pour mieux dire, tous ceux qui sont du ressort de la municipalité y trouveront incessamment leur place". On comprend, sans que l’on ait besoin d’insister, l’immense intérêt de cette feuille, du reste extrêmement rare, pour l’histoire de Paris à cette époque cruciale de la Révolution qui va des journées des 31 mai - 2 juin 1793 et de l’arrestation des Girondins au drame de germinal an II et à la liquidation des factions.
La première série des Affiches de la Commune comprend 209 numéros, du 14 juin 1793 au 14 pluviôse an II (2 février 1794), de format in-folio-placard. La seconde série commence au numéro 210 (16 pluviôse an II - 4 février 1794) et finit au numéro 247 qui présente le compte-rendu des séances du Conseil général des 8, 9 et 10 germinal an II (28, 29 et 30 mars 1794). A la fin du n° 210, on lit cette Note du citoyen Guyot, l’un des rédacteurs et imprimeurs des Affiches de la Commune : "Une partie considérable des affiches étant distribuée chaque jour, tant aux membres du Conseil dont plusieurs en ont fait la collection, qu’aux différentes administrations et sociétés populaires de toute la République qui attachent du prix à cette correspondance, j’ai pris le parti, sans changer le nombre arrêté par le Conseil, d’en mettre une partie in-4° comme beaucoup plus commode pour une collection et pour l’envoi aux communes éloignées. Je ne prétends pas, du reste, faire un journal ; cette feuille in-4° sera la copie fidèle de l’affiche placardée, c’est-à-dire, suivant l’esprit des arrêtés du Conseil, un extrait des procès-verbaux de ses séances".
La décision de publier un Bulletin de la Commune de Paris fut prise par le Conseil général le 12 juin 1793. [1] Le lendemain, à la lecture du procès-verbal de la veille, le Conseil adopta comme titre définitif Affiches de la Commune de Paris [2]. Furent chargés de la rédaction Blin, Guyot, Pâris et Jacques Roux. Blin de la section de l’Arsenal, et Guyot, toiseur, de celle des Lombards, avaient été membres de la Commune insurrectionnelle du 10 août [3]. Pierre-Louis Pâris, de la section du Panthéon-Français, oratorien avant la Révolution, professeur de belles-lettres depuis 1789, fut officier municipal de la Commune définitive de juillet 1793. Quant à Jacques Roux qui représentait la section des Gravilliers au Conseil général, il ne devait pas participer longtemps à la rédaction des Affiches. Le 25 juin 1793, Jacques Roux présentait à la barre de la Convention sa fameuse pétition. "Mandataires du peuple, depuis longtemps vous promettez de faire cesser les calamités du peuple ; mais qu’avez-vous fait pour cela ? ...". Dès le lendemain, plusieurs membres du Conseil général "inculpaient vivement les principes de l’abbé Jacques Roux". Le 29 juin, Jacques Roux n’ayant pas répondu aux inculpations dirigées contre lui, le Conseil arrêtait qu’il ne serait plus rédacteur des Affiches de la Commune [4]. A partir du 30, il était remplacé par Chenaux de la section des Gardes-Françaises ; mais dès le 26 août 1793, la signature de ce dernier disparut sans être remplacée.
Faute de documentation (mais cette remarque n’est pas valable pour les seules Affiches), il n’est pas possible de préciser les conditions de rédaction, de fabrication et de diffusion de cette feuille officielle de la Commune de Paris. Soulignons simplement que son audience était singulièrement multipliée par la lecture publique qu’on en faisait dans les assemblées générales sectionnaires et les sociétés populaires, et par l’affichage dans les rues de Paris (les Affiches se présentaient sous forme de placards in-folio imprimés recto seulement). Le fait est attesté par de nombreux rapports des observateurs de police, signalant la formation de groupes devant la feuille affichée [5].
Les registres originaux des procès-verbaux des séances du Conseil général de la Commune de Paris ayant disparu dans l’incendie du 24 mai 1871, ainsi que tous les documents de même nature conservés aux archives de l’avenue Victoria, et le double intégral n’existant dans aucun autre dépôt public, les Affiches de la Commune, publiées aux frais du Conseil général et sous ses yeux, prennent une singulière valeur documentaire. Pour le compte-rendu des séances du 14 juin 1793 au 10 germinal an II (30 mars 1794), elles suppléent dans une certaine mesure au procès-verbal disparu.
La Convention ayant cassé, le 24 novembre 1792, la Commune insurrectionnelle du 10 août, les élections qui eurent lieu les 28 et 29, et dont les résultats furent proclamés à l’Hôtel-de-Ville, le 30 novembre, furent franchement montagnardes. La nouvelle Commune ou Commune provisoire se réunit le 2 décembre 1792 [6]. Le parquet de la Commune fut encore plus montagnard : Chaumette fut élu procureur, avec, pour substituts, Réal et Hébert. Nous ne reviendrons pas ici sur les péripéties qui suivirent, ni sur les longues opérations de renouvellement du Conseil général. Rappelons cependant que Chambon, maire de Paris, qui était girondin, ayant démissionné après l’exécution de Louis XVI, le 2 février 1793, le choix des sections se porta sur Pache qui fut proclamé maire le 14 février. La lutte entre la Commune et la Gironde, qui aboutit à l’élimination de celle-ci, le 2 juin 1793, retarda encore les opérations de renouvellement. La Commune ne fut définitivement constituée que le 19 août 1793 : Commune constitutionnelle qui devait disparaître au 9 thermidor [7].
Mais il s’en faut de beaucoup qu’elle n’ait subi aucune modification, avant même l’épuration qui suivit les grands procès de germinal. Après les journées populaires des 4 et 5 septembre 1793, le Conseil général procéda à sa propre épuration ; certains membres furent, pour divers motifs, mis en état d’arrestation. D’autre part, une importante modification fut introduite par la loi du 14 frimaire an II : le remplacement du procureur de la Commune et de ses substituts par des agents nationaux nommés par la Convention sur proposition du Comité de salut public. Sous un titre nouveau, Chaumette, Réal et Hébert furent maintenus à leur poste. Ainsi, vers le milieu de l’hiver de l’an II, la Commune de Paris, si elle avait, théoriquement du moins, la haute main sur les autorités sectionnaires, était à son tour subordonnée à la Convention, plus précisément aux Comités de gouvernement.
On sait la complexité du jeu politique et social parisien en 1793 et en l’an Il. Il se situe sur trois plans essentiels, aux interférences multiples. A la base, les quarante-huit sections parisiennes ; au sommet, la Convention et ses Comités. Entre le mouvement populaire organisé dans le cadre sectionnaire et le Gouvernement révolutionnaire peu à peu mis en place jusqu’à la consécration du décret du 14 frimaire an II (4 décembre 1793), la Commune de Paris tint une position médiane, parvenant mal à maintenir son autorité sur les sections et à sauvegarder l’autonomie de son action par rapport aux Comités de gouvernement. Poussée en avant par le mouvement populaire tout au cours de l’été 1793, ainsi que l’illustrèrent les journées parisiennes des 4 et 5 septembre, la Commune était au contraire freinée par la surveillance active du Gouvernement révolutionnaire et le renforcement· progressif de la cen­tralisation jacobine, ainsi que l’attestèrent l’arrêt de déchristianisation et la volte-face de Chaumette, le 9 frimaire an II (29 novembre 1793), plus encore l’échec de la tentative de ce dernier pour faire passer sous le contrôle de la Commune les comités révolutionnaires, et donc l’ensemble des sections (9 - 14 frimaire an II). Cette dernière affaire prouva que les Comités de gouvernement pouvaient porter un coup d’arrêt aux autorités municipales et maintenir la Commune dans la subordination [8].
Le décret du 6 frimaire couronna les efforts du Comité de salut public en consacrant en principe sa dictature : tous les corps constitués et les fonctionnaires publics étaient placés sous son inspection immédiate, le procureur de la Commune devenait un agent national, simple délégué de l’Etat, soumis au contrôle des Comités de gouvernement. Ainsi la logique des évènements, les nécessités politiques et économiques aboutissaient à reconstituer la centralisation, à rétablir l’autorité et la stabilité gouvernementales. C’en était fini de l’autonomie communale, comme de la liberté d’action du mouvement populaire.
Lorsque, à la fin de février et au début de mars 1794, la crise de la sans-culotterie parisienne se précisa, malaise social et malaise politique conjuguant leurs effets, le Gouvernement révolutionnaire put craindre que la Commune de Paris ne favorisât le mouvement. On sait comment la crise fut dénouée et les factions liquidées. Hébert condamné et exécuté (4 germinal an II - 24, mars 1794), Chaumette à son tour ( 24 germinal - 13 avril), la Commune parut compromise. Mais, attentifs à ne pas s’aliéner l’opinion sans-culotte pour qui la Commune symbolisait dans une large mesure les libertés populaires, les Comités de gouvernement épargnèrent le Conseil général en tant que corps : il leur suffisait de pouvoir l’épurer. Le décret du 28 ventôse an II (18 mars 1794) chargea les Comités d’examiner la conduite des autorités constituées de Paris et de procéder à leur épuration : il permettait tous les remaniements de personnel jugés nécessaires, sans en référer aux assemblées de section pourtant théoriquement souveraines en matière d’élection, ni au Conseil général lui-même pour la désignation des administrateurs. Dernier coup porté à l’autonomie communale : les magistrats du peuple n’étaient plus que des fonctionnaires publics. Ainsi fut mise en place une nouvelle municipalité de stricte obédience jacobine et gouvernementale : ce fut la Commune "robespierriste" [9].
Dès lors qu’il n’y avait plus qu’un centre d’action, le Gouvernement révolutionnaire, comme il n’y avait qu’un centre d’opinion, le club des Jacobins, la feuille du Conseil général devenait inutile, voire dangereuse : les Affiches de la Commune étaient condamnées. Elles ne rendaient d’ailleurs compte qu’avec irrégularité et retard des séances du Conseil. Ce fut le prétexte bientôt saisi. Le 18 germinal an II (7 avril 1794), un membre du Conseil ayant demandé l’insertion d’une lettre aux Affiches, un autre observa "que les Affiches de la Commune deviennent très inutiles, puisque les séances ne paraissent que huit jours après ; que d’ailleurs elles constituent la Commune dans de grands frais. Il conclut en demandant la suppression de ces Affiches à compter d’aujourd’hui, en invitant les journalistes patriotes à publier dans leurs feuilles les nouvelles intéressantes qui sont annoncées au Conseil général" [10]. Cette proposition fut adoptée à l’unanimité. Le n° 247, rendant compte des séances du Conseil des 8, 9 et 10 germinal an II (28, 29 et 30 mars 1794) fut le dernier des Affiches de la Commune de Paris.
La Commune avait constitué, depuis le 10 août 1792, la citadelle par excellence des patriotes avancés. Dirigée à des titres divers par des hommes comme Pache, Chaumette, Hébert, elle symbolisait, face aux Comités de gouvernement appuyés sur les Jacobins, le mouvement populaire. Quelles qu’aient été les nuances, parfois même les divergences entre ses dirigeants, elle demeurait à la fin de l’hiver de l’an II, en marge de l’organisation gouvernementale, échappant à l’influence directe des Comités, pénétrée plus par la mentalité populaire que par l’esprit jacobin. Dans le vaste effort de régu­larisation entrepris par les Comités, de l’automne 1793 au printemps 1794, la Commune, cœur et cerveau parisien de la Révolution, ne pouvait subsister comme une force autonome : elle fut réduite à la mesure jacobine, son personnel intégré dans les cadres du Gouvernement révolutionnaire.
De cette évolution inéluctable, dont les conséquences devaient se révéler dramatiques pour la Révolution, les Affiches de la Commune de Paris portent aussi témoignage.

ALBERT SOBOUL (Sorbonne)

Notes :

[1Moniteur, XVI, 630.

[2Moniteur, XVI, 637.

[3F. BRAESCH, La Commune du 10 août 1792. (Paris, 1911), p. 247 et p. 254.

[4Moniteur, XVII, 10. Voir essentiellement W. MARKOV, Jacques Roux. Scripta et Acta. (Berlin, 1969), acta Nos 59, 61 et 62.

[5Voir Paris pendant la Terreur. Rapports des agents secrets du ministre de l’Intérieur publiés par P. CARON. (Paris, 1910-1958), 5 tomes, du 27 août 1793 au 30 ventôse an II. (Le t. V revu et annoté par H. CALVET).

[6F. BRAESCH, op. cit., p. 1162.

[7Voir, pour une esquisse de l’histoire de la Commune en 1793 · 1794, M. EUDE, Etudes sur la Commune robespierriste. (Paris, 1937), chap. I.

[8Sur tous ces aspects, voir A. Soboul., Les sans-culottes parisiens en l’an II. Mouvement populaire et Gouvernement révolutionnaire. 2 juin 1793. 9 thermidor an II. (Paris, 1958), première partie.

[9M. EUDE, op. cit, chap. Il, La "robespierrisation" de la Commune : A. Soboul, op. cit., p. 874, Epuration de la Commune (ventôse-prairial an II).

[10JO Moniteur, XX, 169.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53