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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Quelques points sur l’époque actuelle et sur la révolution prolétarienne
Bulletin d’études révolutionnaires n°2 - Juin 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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(Avertissement de l’auteur. Pour autant que le texte qui suit revêtait l’aspect d’une Plate-forme, il ne pouvait dépasser l’expression des thèmes où notre travail antérieur avait apporté quelque clarté. Où la nature propre du bolchevisme et de son parti ("le" Parti des métaphysiciens néobolcheviks) était en question, un approfondissement s’avérait indispensable, avant toute formulation aussi abrégée soit-elle. Toute notre expérience antérieure (résumée dans le fiasco de la "Déclaration de principes" des BP de l’OCR, voir Communisme n° 4) atteste que des principes véritables ne peuvent que résulter d’une étude. Sans quoi ils sont l’objet de disputes infantiles et non de discussions scientifiques capables d’aboutir.)

* * * * *

A l’heure où l’OCR constituée en Octobre 1944 achève de se dissocier en plusieurs groupuscules, à la suite de 7 scissions (sans compter le fait de notre lien actuellement formel et non pratique avec la tendance Fer.), il est nécessaire que chaque camarade puisse faire le point des positions prises par les différentes fractions et tendances et dont les contradictions ont conditionné la situation actuelle.

Pour le groupuscule CR-Contre le Courant, voir des lettres et déclarations, 1 n° de Marxisme, 7 ou 8 PO.

Pour les bordiguistes et bordiguisants, aucune déclaration ne nous a été communiquée encore, quoique la lettre de démission de Gé-M-A existe.

Pour les RKD, certaines positions prétendent probablement s’exprimer dans la Déclaration de rupture de Janvier 46. Le fond de leurs positions est à voir dans leurs textes programmatiques (Plate-Forme) et théoriques (RKD-Bulletin).

Pour Bergeron, ses positions fractionnelles sont précisées, de façon relativement nette dans une "Plate-Forme fractionnelle" diffusée dans l’OCR, dès le mois de décembre et déjà discutée parmi nous.
Les camarades Fer-Vi-Su-Mi- etc. semblent se réclamer de la Plate-Forme CR d’Avril 1944, moyennant certains compléments.

Notre intention fondamentale n’est pas d’opposer quelques formules à quelques formules divergentes, sans même que les diverses tendances aient fait un effort sérieux pour conduire une discussion approfondie et publiques sur leurs bases respectives. Notre intention est :

a) d’analyser soigneusement les problèmes eux-mêmes sur lesquels des tendances souvent assez sommaires se sont fait jour.
b) D’analyser les tenants et les aboutissants réels de ces tendances, leur mode de formation et leur perspective.

* * * * *

Toutefois, nous sommes dès maintenant en mesure de rassembler dans une formulation abrégée les points sur lesquels des expériences et des analyses suffisantes nous ont conduits à prendre fermement position. Nous n’omettrons pas forcément de soumettre aux camarades CR et au public prolétarien des thèses moins consolidées qui ne sont en fait que les hypothèses de travail, nécessaires à toute recherche scientifique. Inversement, nous omettrons autant que possible de formuler les positions "unanimement reconnues" et ... communément bien connues.

I - Questions fondamentales du marxisme.

1°) Dans le sens du maintien du matérialisme en général, le marxisme (socialisme scientifique) est la conscience de la lutte de [la] classe ouvrière. Il ne s’est pas formé et ne se développe pas indépendamment de cette lutte de classe. La lutte de classe prolétarienne est déterminée par les conditions économiques objectives, indépendamment de la conscience théorique des participants, quoique son développement et ses résultats dépendant finalement de cette conscience.

2°) Il n’y a pas lieu de rejeter l’aspect dialectique au matérialisme marxiste, étroitement lié à son caractère historique, c’est-à-dire essentiellement au caractère relatif, exactement circonstancié et par là même transitoire, à des degrés divers et déterminables, méthodes "d’autorité" et d’"orthodoxie" sans base scientifique qui sont le principal obstacle à l’élaboration programmatique dans la période actuelle et qui proviennent de l’utilisation bourgeoise du marxisme (stalinisme). Toutefois la dialectique n’a rien à voir avec ses applications arbitraires aux sciences de la nature ni avec la répétition superstitieuse de ses formules générales.

II — Caractéristiques de l’époque actuelle.

A. Impérialisme et capitalisme d’Etat.

1°) Les textes de Lénine sur l’impérialisme, notamment sa brochure, ne constituent qu’une description sommaire et partielle de l’impérialisme. Cette description porte sur l’impérialisme dans sa première phase, avant 1914. Comme telle, elle est essentiellement incomplète. Lénine n’a même pas abordé la description du capitalisme d’Etat qu’il mentionne seulement. D’autre part, ce n’est pas une véritable analyse marxiste de l’impérialisme, qui déterminerait ses causes formatrices et ses perspectives d’évolution. La tentative d’analyse de Rosa Luxembourg n’a pas été examinée par Lénine. Quoi qu’il en soit de son exactitude qu’il est très important d’examiner, elle a le mérite de relier le problème de l’impérialisme à celui des crises, c’est-à-dire aux contradictions fondamentales entre les forces productives et les rapports de production. Cette voie d’analyse est la seule féconde dans l’étude de la guerre impérialiste et des situations ou perspectives. Inversement la description léniniste a dégénéré dans la démagogie bourgeoise des "trusts" et dans la "théorie" du monopole d’Etat sans crises (Boukharine et successeurs).

2°) La confusion léniniste dans la question de l’impérialisme s’est traduite par l’opportunisme dans la question du capitalisme d’Etat. Lénine a préconisé la concentration étatique de la production sans la relier exclusivement à la question de la dictature du prolétariat (conçue comme pouvoir ouvrier direct), cela dès 1917. Cette position de Lénine est un facteur subjectif essentiel de la contre-révolution en Russie. L’analyse du rôle historique et du caractère du bolchevisme doit en tenir le plus grand compte.

3°) La tendance de l’économie capitaliste mondiale vers l’étatisation de la production est incontestable comme tendance historique générale depuis la 1° guerre mondiale au moins, et malgré les fluctuations secondaires. Elle accentue la tendance des monopoles particuliers à supprimer l’apparence de travail "libre" propre au salariat dans la période préimpérialiste. Elle s’effectue sous l’effet de deux stimulants essentiels :

a) la concurrence particulièrement dans sa phase militaire, exigeant l’élargissement de l’échelle de production,
b) la lutte de classe, principalement dans la phase révolutionnaire, exigeant la fusion de l’appareil répressif et de la direction économique.

4°) Le capitalisme d’Etat est lié à l’impérialisme, "période de guerres et de révolutions". Il est caractéristique non de la barbarie (post-capitaliste) qui exclurait la révolution prolétarienne, mais de la période même de la révolution prolétarienne.

5°) C’est une illusion répandue par l’impérialisme que le capitalisme d’Etat (par exemple russe) puisse ou ait pu résoudre les contradictions fondamentales du capitalisme, économiques et idéologiques, sous prétexte qu’il adapterait, avec la "planification", la production à la consommation, et supprimerait le marché. Le moteur de l’économie capitaliste d’Etat reste le profit, c’est-à-dire la recherche incessante d’une accumulation maxima, seule capable de développer la plus-value consommable. Cela suppose :

a) la paupérisation du prolétariat et des travailleurs, d’où la lutte de classe ;
b) la dépendance du marché mondial, la concurrence avec les autres impérialismes et la lutte pour la conquête des marchés extérieurs. (Ces deux séries essentielles de conditions déterminent l’impossibilité d’une planification réelle de l’économie (au sens de l’adaptation de la production aux rapports sociaux), quoiqu’elles n’excluent pas du tout une "rationalisation" capitaliste en vue du maximum de rendement technique et d’exploitation. La tendance "capitaliste d’Etat" ne supprime pas la crise générale chronique et croissante du capitalisme. Elle en est le produit et la perpétue.

6°) L’étatisation ou même la "bureaucratisation" de la bourgeoisie dominante ne signifie pas du tout la domination de la petite-bourgeoisie moderne (petits bureaucrates, techniciens) quoiqu’elle serve secondairement ses intérêts aux dépens de la petite-bourgeoise archaïque, et s’attire ainsi son soutien. La "bureaucratisation" de la haute bourgeoisie, attachant le profit à un "poste" capitaliste plutôt qu’à la propriété individuelle directe s’est développée déjà dans les sociétés par actions et les monopoles. Il ne peut donc pas être question d’une "révolution technocratique" ou "bureaucratique" de la petite-bourgeoisie comme prélude à la "barbarie". A travers ces expressions proprement "centristes", la petite-bourgeoisie moderne ne peut qu’être le serviteur de la faction capitaliste d’Etat de la bourgeoisie en combattant la lutte ouvrière pour le pouvoir.

B. Question nationale, coloniale et démocratique.

7°) La formation de nations unifiées, indépendantes et l’établissement de régimes de concurrence pacifique entre les diverses fractions de la bourgeoisie ou même de lutte de classes "pacifique", "légale", entre le prolétariat et la bourgeoisie ("démocratie") caractérise l’époque des révolutions bourgeoises. Cette époque s’est définitivement close au cours de l’entrée du capitalisme dans sa phase impérialiste. Le développement des forces productives a fait que le capitalisme est passé de la construction des nations à leur destruction (colonisation, zones d’influence...), du développement de la démocratie bourgeoise à la liquidation de la démocratie bourgeoise, de la lutte contre l’aristocratie terrienne féodale à l’alliance avec l’aristocratie terrienne féodale. La phase des empires coloniaux intercontinentaux, du "totalitarisme" dans l’Etat bourgeois, de la répression violente permanente contre la classe ouvrière, de la subordination de toutes les classes exploitrices du monde à la bourgeoisie impérialiste s’est opérée. C’est pourquoi les revendications nationales démocratiques (antifascistes), antiféodales ont perdu toute signification progressive et sont devenues des illusions rétrogrades, aptes à mystifier le prolétariat. Le rejet des notions de "libération nationale", "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", "guerre nationale progressive", "libertés démocratiques", "défense de la démocratie contre le fascisme", "tâches démocratiques-nationales de la Révolution prolétarienne", "lutte contre la réaction (pré-bourgeoise)", etc., résulte de l’évolution objective du capitalisme. Tous les mouvements "nationaux-démocratiques" ne peuvent être que des mouvements de lutte impérialiste. Leur transformation en lutte ouvrière puis révolutionnaire ne peut se faire que par le défaitisme révolutionnaire en cas de lutte militaire.

Cette tactique n’est applicable que parce que l’impérialisme intègre le monde entier dans le champ de la contradiction bourgeoisie-prolétariat qui engendre la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne à l’époque impérialiste englobe les pays les plus arriérés (coloniaux).

C. Caractère du prolétariat et des classes laborieuses.

8°) Primitivement le prolétariat se caractérise nationalement et internationalement par une extrême diversité qualitative (professionnelle) et par les extrêmes inégalités du niveau de vie. Le développement du capitalisme uniformise techniquement le prolétariat, atténue les barrières corporatives, nivelle le mode de vie. L’impérialisme continue la tendance générale du capitalisme, mais il polarise le prolétariat internationalement en aristocratie ouvrière et ouvriers surexploités (colonies). A mesure que l’impérialisme se concentre internationalement et liquide l’indépendance des impérialismes secondaires, il tend à liquider des secteurs nationaux entiers de l’aristocratie ouvrière et sape ainsi la base de l’opportunisme.

D. LA GUERRE IMPÉRIALISTE.

9°) La crise actuelle du capitalisme se caractérise essentiellement par la métamorphose temporaire de la crise de surproduction en économie parasitaire et destructive de guerre en vue de résoudre cette crise de surproduction. En définitive, l’économie de guerre, malgré sa "rationalisation" (ou plutôt à cause d’elle) est l’instrument principal de l’aggravation de l’anarchie et de la crise capitaliste : cela par le développement maximum de l’appareil de production et de la productivité technique, par la destruction de toute proportionnalité dans l’économie nationale et mondiale, par la réduction maxima du pouvoir d’achat des travailleurs. L’interruption de la guerre actualise nécessairement les facteurs de crise accentuée.

10°) Les contradictions sociales formidables propres à la guerre (massacre massif des travailleurs) déterminent inévitablement le développement de la lutte de classes orienté vers la guerre civile. Ce développement et lui seul interrompt la guerre mondiale et la localise. D’autre part, l’interruption de la guerre actualise la crise du capitalisme et réagit sur la lutte de classes pour l’accentuer. La guerre impérialiste mondiale détermine nécessairement une montée ouvrière internationale dont l’intensité est finalement proportionnelle au degré des contradictions du capitalisme qui s’exprime en elle.

III — LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE.

11°) La Révolution en général, c’est le renversement du pouvoir politique d’une classe et son remplacement par le pouvoir d’une autre classe. La révolution prolétarienne a la propriété particulière de détruire l’Etat des exploiteurs et de lui substituer la dictature directe de la classe ouvrière. La révolution prolétarienne est un processus qui succède aux luttes économiques et politiques élémentaires et peut se poursuivre jusqu’à la société sans classes mondiale. Elle se caractérise dans ses débuts par :

a) l’échelle : l’action spontanée des masses ouvrières dans des secteurs ouvriers concentrés ;
b) les objectifs : l’orientation de cette action vers la destruction de certains pouvoirs et organismes de la bourgeoisie, non seulement dans les entreprises, mais dans l’ensemble de la société : officiers, police, administrations municipales ou supérieures, etc.
c) le mode d’action : la violence de cette action, en rupture avec les "voies légales" de l’Etat bourgeois et tendant, plus ou moins nettement à l’armement du prolétariat et à son auto-organisation militaire (milices) ;
d) le mode d’organisation : l’auto-organisation politique des ouvriers qui se donnent une direction politique sur la base des lieux de travail et de combat.

L’histoire a montré que le prolétariat en constituant son arme de lutte révolutionnaire constitue par là même un embryon de l’Etat ouvrier, un pouvoir ouvrier. Ce pouvoir rompt avec la "démocratie" bourgeoise (suffrage universel), pratiquement déjà avec la Commune de Paris et bien plus nettement dans la Révolution de 1905 et de 1917. Par les conditions même de sa formation, au moins en ce qui concerne ses organes de base, il s’oppose à l’Etat bourgeois "démocratique" et bureaucratique-policier. Son apparition ouvre une phase de dualité de pouvoirs.

Révolution et Parti.

L’auto-organisation du pouvoir ouvrier a précédé, à l’échelle historique, la conscience scientifique du prolétariat. C’est la Commune de Paris qui a fourni à Marx la base de la théorie de la dictature du prolétariat (par rejet de l’erreur du Manifeste communiste sur la "conquête" de l’Etat). C’est la Révolution de 1905 qui a fourni la base d’un nouveau développement (léniniste) de cette théorie par la formation de Soviets (conseils ouvriers locaux) développés dans leur forme démocratique propre, en premier lieu malgré les sociaux-démocrates, par exemple qui en ont exclu les anarchistes. Ainsi, non seulement "le parti" ne préexiste pas nécessairement à l’action révolutionnaire du prolétariat, mais l’expérience pratique de la Révolution apportée par les ouvriers eux-mêmes a nécessairement précédé la théorie de la révolution qui sert de base à la formation du Parti révolutionnaire. Les marxistes en peuvent que généraliser et prolonger idéalement les tendances déjà exprimées dans la pratique révolutionnaire du prolétariat. Le parti communiste révolutionnaire n’est pas, à l’échelle historique, la condition de la Révolution prolétarienne. Il est lui-même un produit des révolutions prolétariennes réelles en interaction avec la théorie socialiste.

Dans chaque phase particulière une situation déterminante d’une révolution ("situation révolutionnaire") n’est pas caractérisée par la présence d’un parti ou d’une organisation révolutionnaire du prolétariat. En général une organisation massive d’ouvriers révolutionnaires ne préexiste à la Révolution. D’autre part, une organisation révolutionnaire restreinte ne peut avoir aucune efficacité pratique appréciable.

C’est ainsi que la situation en Espagne en juillet 1936 ne peut pas être appréciée d’après l’absence d’un parti révolutionnaire, (à l’inverse de la définition bordiguiste de la situation révolutionnaire et de la situation en Espagne à cette époque).

Une situation révolutionnaire ne se définit évidemment pas seulement par des facteurs "objectifs" au sens matérialiste vulgaire. Les mêmes processus économiques (crise de surproduction) n’engendrent pas toujours les mêmes événements historiques. C’est ainsi qu’une crise économique mondiale accentuée de l’impérialisme, peut, selon les périodes, déterminer une guerre impérialiste internationale ou une révolution internationale, c’est-à-dire des effets diamétralement opposés. Le mode concret d’expression de la situation économique dépend de facteurs de superstructure politiques. Toute théorie caractérisant les situations historiques concrètes d’après les facteurs économiques seuls, est une théorie économiste antimarxiste. En général l’oscillation générale de la société contemporaine entre la guerre impérialiste mondiale et la Révolution ouvrière internationale dépend sur la base de la crise chronique du capitalisme, des fluctuations dans la situation politique (subjective) des classes en présence, bourgeoisie et prolétariat.

Sur le plan subjectif, une situation révolutionnaire générale est caractérisée par :

a) le développement d’un état d’esprit hostile au pouvoir bourgeois dans le prolétariat.
b) Les contradictions politiques et gouvernementales de la bourgeoisie dues à la situation économique et à la lutte de classe.

Les facteurs sont révolutionnaires sur la base d’une crise objective persistante. Si elle est résolue, l’effet des facteurs subjectifs s’annule.

Cela est applicable localement (à un pays par exemple, ou même à un grand centre industriel).

Mais l’expérience montre que la conscience prolétarienne n’atteint jamais du premier coup le niveau supérieur, communiste révolutionnaire et conséquent, ni en pratique, ni en théorie. Les ouvriers attaquent d’abord les capitalistes (a) sporadiquement sur le plan économique, (b) par des luttes économiques générales, par des luttes politiques sporadiques, (c) par des luttes économiques et politiques générales (révolution).

D’autre part une situation révolutionnaire succède à une situation réactionnaire qui n’est pas traversée "virginalement" par le prolétariat. Il en sort intégré dans les partis bourgeois et des organisations bourgeoises, appendices et auxiliaires de l’Etat bourgeois. (PC. PS. CGT. en France). Pendant toute une période les formes d’organisation et la conscience théorique du prolétariat retardent sur la conscience et son action immédiate. Son organisation et son idéologie générale restent bourgeoises tandis que son action et sa conscience immédiates sont prolétariennes.

Il serait donc entièrement faux de caractériser l’action immédiate et la conscience immédiate du prolétariat d’après son idéologie générale et sa "direction" organisationnelle générale.

Des luttes économiques sporadiques (montée ouvrière) se produisent inévitablement dans le cadre d’une organisation et d’une idéologie générale bourgeoise et sans organisation ni idéologie révolutionnaires, quoique des conflits pratiques résultent de la contradiction existant dans le mouvement du prolétariat (actuellement ici, conflits de grévistes avec la CGT, avec le PCF). Pour autant que ces luttes gardent des objectifs pratiques ouvriers, elles sont progressives.

L’expérience a montré que des luttes économiques générales — ayant par la même un caractère politique — et des luttes politiques partielles (lutte antipolice, manifestations et émeutes revendicatives) ne provoquent pas encore la rupture des ouvriers avec les partis-bourgeois contre-révolutionnaires. A ce stade, ni au précédent, les conditions pour la formation d’un parti révolutionnaire conséquent n’existent pas encore. Et cependant des luttes politiques à caractère prolétarien sont apparues. Les partis bourgeois ne se maintiennent qu’en s’adaptant élastiquement à la lutte pratique des ouvriers qu’ils essaient de canaliser et qu’ils réussissent du moins à freiner.

Toutefois l’élasticité des partis bourgeois rencontre déjà ses limites dans les contradictions entre leurs buts anti ouvriers et leur base ouvrière (membres et surtout sympathisants). C’est (semble-t-il) la phase de formation de partis petits-bourgeois (centristes) et du renforcement ouvrier de l’organisation Communiste Révolutionnaire.

L’expérience a montré que l’organisation révolutionnaire pratique du prolétariat (conseils et milices) précède la conscience et l’organisation du prolétariat sur des bases théoriques générales.

La formation du pouvoir ouvrier embryonnaire et le déclenchement de la Révolution s’opérant nécessairement sans que les partis bourgeois et petits-bourgeois soient encore détruits et sans que le parti révolutionnaire soit formé.

La Révolution, formatrice du pouvoir ouvrier embryonnaire précède la formation du Parti Marxiste de masses.

La contradiction entre les partis bourgeois et le prolétariat prend la forme d’un conflit entre les cadres bourgeois du pouvoir ouvrier et le rôle essentiellement révolutionnaire des organes de ce pouvoir.

Inversement, l’idéologie de la bourgeoisie est le produit de la lutte de classe contre-révolutionnaire. Elle est naturellement et nécessairement fondée sur des illusions en contradiction avec l’analyse réelle de l’histoire. La lucidité historique de la bourgeoisie ne peut qu’aller décroissant avec la crise du capitalisme et ne peut que se limiter à des notions secondaires. A travers ses partis la bourgeoisie conquiert les sommets du pouvoir ouvrier et constitue un gouvernement bourgeois des conseils (Comité exécutif des Soviets en février 1917 ; Allemagne gouvernement social-démocrate des conseils, Nov. 1918 ; Espagne, Comité des Milices, juillet 1936, etc.).

Après la première phase de la Révolution (1ère offensive) on assiste donc nécessairement à une canalisation provisoire du pouvoir ouvrier qui est superficiellement transformé en échafaudage de restauration de l’Etat bourgeois. De façon plus ou moins ouverte, le gouvernement bourgeois de l’Etat ouvrier embryonnaire tente de reconstituer l’Etat bourgeois.

La contradiction entre le pouvoir ouvrier et son gouvernement (centre) bourgeois peut déterminer le déclin des partis bourgeois (partis de l’Etat bourgeois) et le développement de l’organisation révolutionnaire en Parti Ouvrier (parti de l’Etat ouvrier, ou de la dictature du Prolétariat).

Rodion, février 1946




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