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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Introduction au projet de plan de travail théorique
Bulletin d’études révolutionnaires n°3 - 25 Juin 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Le projet qui suit n’a aucun caractère définitif et ne saurait constituer le plan préétabli d’un programme. Au contraire, je ne me dissimule pas ses grossières lacunes et imperfections, dont la principale consiste dans la division excessive des problèmes les plus faciles à diviser (historiques) et dans la division et la précision insuffisantes des autres (surtout dans les questions objectives.) La réalisation du projet d’études ne pourra guère se faire qu’à travers la démolition du plan d’études. Mais il faut quand même une configuration générale du domaine à étudier avant d’y pénétrer et pour diviser et coordonner le travail.

La Commission politique servant d’instrument personnel, les Bulletins d’Etude, Communisme ou même le Pouvoir Ouvrier d’instrument matériels, les "groupes" formeraient les unités collectives de travail.
Ces questions proposées ne sont pas destinées à être étudiées successivement, mais plutôt simultanément, quoique l’expression des études puisse s’échelonner sur une longue période. Les progrès réalisés dans des secteurs divers réagiront les uns sur les autres.

Je pense que les études doivent aboutir à des exposés oraux dans les petites unités de travail collectif (y compris la Commission politique) de façon à multiplier les séances orales simultanées. D’autre part, ces séances orales, à travers la discussion, doivent aboutir à des articles, mais aussi, finalement, à des thèses, faciles à comprendre, et dégagées du détail de la documentation.

Après publication et étude de ces articles et thèses, des conférences se prononceront sur les questions principales.

Implications de principe de l’élaboration programmatique.

1°) L’élaboration programmatique ne saurait être aujourd’hui la simple exposition de théories préétablies.

2°) Elle ne saurait être l’œuvre d’un individu isolé ou d’un organisme responsable spécialisé. Dans son ensemble, elle est l’œuvre de la classe ouvrière elle-même, aux prises avec la réalité historique. Une organisation révolutionnaire ne saurait être que l’association coopérative des militants qui cherchent à préciser et à développer au maximum la pensée massive de la classe.

3°) Il n’y a pas de "Paradis perdu" de l’idéologie révolutionnaire prolétarienne, paradis qui se serait perdu à travers le "révisionnisme" théorique et la "trahison" pratique qui lui correspond. L’idéologie révolutionnaire n’est pas derrière nous (dans le Manifeste Communiste ou le Capital), mais devant nous, comme la Révolution Communiste n’est pas "Octobre" 17, mais devant nous. L’œuvre théorique du passé contient à la fois des phases de développement de l’idéologie révolutionnaire, et donc des thèses positives et persistantes et des aspects d’arriération de l’idéologie révolutionnaire, consistant en illusions caduques rattachées à l’idéologie bourgeoise. Jusqu’à maintenant, ce sont ces illusions caduques qui ont déterminé les défaites du prolétariat et qui leur ont donné leur forme (social-démocratie, bolchevisme, anarcho-syndicalisme...).

4°) La société capitaliste développe de façon croissante la force objective et la conscience révolutionnaire du prolétariat. Il ne peut en être autrement, parce que l’idéologie n’est pas un facteur indépendant, ayant sa "liberté de réaction" à défaut de liberté d’action pure. C’est pourquoi chaque nouvelle étape de développement du capitalisme, dans sa période critique (actuelle) conditionne une nouvelle poussée de conscience révolutionnaire. L’élaboration théorique n’a pas le caractère d’une progression individuelle contingente, indépendante et régulière, mais d’une progression collective, nécessaire et irrégulière, soumise aux fluctuations de la lutte de classes.

5°) La conscience prolétarienne prend spontanément une orientation théorique et scientifique dans les questions historiques, en opposition avec la pensée idéaliste bourgeoise. Le rôle des révolutionnaires est de donner à cette tendance tous les instruments nécessaires à son plein développement notamment certains instruments matériels et théoriques arrachés à l a culture bourgeoise. La forme scientifique de la pensée révolutionnaire scientifique n’en est pas une forme spéciale, opposée "qualitativement" à la conscience spontanée comme le sacré l’est au profane [1], et monopole naturel d’une secte de clercs initiés (le "Parti") chefs naturels du prolétariat. Cette idée n’est que le reflet de la situation de la science elle-même, en général, dans la société bourgeoise, en tant que privilège et monopole d’une catégorie d’intellectuels, qui en défendent jalousement l’accès, pour des raisons de concurrence commerciale. La science en général n’est elle-même que le développement d’une orientation immédiate, collective et spontanée de la pensée, dans des conditions sociales et matérielles données (Il en est de même de l’art). Dans sa forme générale, la théorie du socialisme d’initiés, où l’identification de la conscience de classe avec le "parti" (fraction infime de cette classe, ou parfois de classes proches) se rattache directement à la théorie typiquement bourgeoise des Génies ou des Héros (cf. Carlyle, le Romantisme, Hugo, etc.) théories d’ailleurs grossièrement exploitées en particulier par le stalinisme (le "génie" de Marx, Engels, Lénine, Staline, les "Héros de l’URSS", etc.). Le communisme scientifique n’est que le degré le plus révolutionnaire (à un moment donné) de la pensée ouvrière des masses.

6°) La base de la nécessité d’une organisation révolutionnaire à idéologie et à structure DÉLIMITÉES se trouve dans la nature scientifique même de l’idéologie révolutionnaire. Celle-ci se forme à travers un processus permanent d’élimination d’illusions et d’erreurs qu’accompagne chaque solution d’un problème déterminé, qui se pose dans la théorie soit avant soit pendant soit après qu’il se pose dans la pratique. Au processus permanent de délimitation idéologique s’associe nécessairement un processus permanent de délimitation organisationnelle. On assiste à une restriction croissante du domaine qualitatif (idéologique) de coopération idéologique possible. (La coopération progressive est évidemment impossible avec celui qui se montre imperméable à une solution qu’on estime clairement démontrée.) La restriction qualitative du domaine idéologique révolutionnaire ne s’accompagne pas en toute période d’une restriction quantitative. Au contraire, les positions les plus minutieusement délimitées et les plus exclusives sont celles sur lesquelles viendra nécessairement dans une phase révolutionnaire avancée, la masse du prolétariat, celles mêmes qu’il dépassera nécessairement dans l’initiative pratique. La base d’une organisation idéologique délimitée de l’ensemble de la classe ouvrière, non formée démocratiquement par elle et qui se distingue des organismes révolutionnaires de masse (quoiqu’agissant dans leur sein dans la révolution), se trouve dans l’inégalité de développement idéologique du prolétariat, surtout en période de réaction.

7°) Une organisation révolutionnaire ne peut fournir "le programme" de la Révolution. Il ne peut lui fournir qu’une préparation théorique imparfaite, qui sera nécessairement dépassée et partiellement contredite par la pratique révolutionnaire. Tout "programme" vraiment révolutionnaire est foncièrement opposé aux programmes de partis bourgeois en ce qu’il n’est pas à réaliser par un "Parti révolutionnaire", instrument de pouvoir, mais par la classe ouvrière elle-même.

8°) Toute découverte théorique importante effectuée sur le prolétariat, dans une phase donnée, remet en question l’ensemble des solutions obtenues antérieurement dans tous les domaines de la théorie révolutionnaire.

9°) Nous nous trouvons actuellement dans une phase de montée prolétarienne, favorable à l’élaboration idéologique rapide et massive, (ainsi qu’à la restauration de la théorie révolutionnaire du passé, avec les refontes nécessaires).

10°) L’élaboration idéologique (cf. 2) ne peut se faire qu’en liaison étroite et permanente avec les courants d’idées dans la classe ouvrière, réaction idéologique de masses aux conditions objectives. Ce travail idéologique fondamental, que l’avant-garde ne fait que raffiner, vient d’en bas. C’est une tâche fondamentale de l’organisation révolutionnaire de capter le plus possible d’expressions ouvrières spontanées. Entre l’agitation (si agitation il y a) et la théorie ainsi conçue, il n’y a pas de différences de nature. En ce sens, l’édition d’un organe ouvrier reste pour nous une tâche essentielle.

11°) L’élaboration idéologique a échoué dans la première phase de l’OCR (cohabitation avec les RKD) parce que les question exposées ci-dessus n’y étaient pas éclaircies, et que les camarades RKD, tout en s’engageant sur des voies théoriques quelques fois nouvelles n’en avaient pas tiré les conclusions nécessaires sur le travail théorique en général. En particulier, la Plate-Forme des RKD se meut intentionnellement à l’intérieur d’une orthodoxie (le bolchevisme, "système d’airain") même si elle rompt avec elle, quelquefois consciemment, le plus souvent inconsciemment (par spontanéité ingénue.) La tendance à appliquer à des questions non étudiées de simples méthodes d’exposition, didactique, qui dominaient à cette époque (1944-45) l’OCR n’est que le prolongement contradictoire des méthodes appliquées habituellement par les épigones à l’idéologie qu’ils répandent (propagande, agitation) sans la critiquer ni la développer. Finalement cette erreur provenait d’une illusion sur la nature et la formation de la conscience de classe. Elle maintenait insolubles les contradictions idéologiques internes de l’OCR et constituait leur instrument politique d’étouffement. En particulier, l’OCR et singulièrement le camarade Arm. Etaient imbus d’un misonéisme sauvage et pathologique (horreur des nouveautés). Toute idée "nouvelle" était immédiatement taxée de "déviation" ou de révision, en particulier la critique du ridicule "la Révolution allemande a commencé", critique que les RKD taxent encore (1/1946) de révision dans leur "Déclaration" de rupture ! La solution formelle générale de la méthode d’élaboration théorique ne pouvait sortir que d’un renversement de la position bolchevik et social-démocrate sur la nature même de l’élaboration théorique révolutionnaire, en liaison avec la caractérisation de la révolution prolétarienne.

Rodion, 24 juin 1946

Notes :

[1Cf. sur ce point la Plate-Forme fractionnelle du camarade Bergeron.




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