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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’OCR au groupe CR "Contre le Courant"
Bulletin d’études révolutionnaires n°6 - Fin Juillet 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Paris, le 15 mai 1946

Chers camarades,

I - HISTORIQUE D’UNE ANALYSE

Nous avons à vous dire brièvement, comme nous vous l’avions annoncé, ce que nous pensons de nos rapports passés. Nous n’en ferons pas l’objet d’une lettre détaillée, parce que nous nous sommes exprimés sur l’ensemble de ces questions dans divers textes soit déjà publiés, soit à publier prochainement. Nous y expliquons critiquement la formation de l’OCR en août-octobre 1944 par la fusion politique des groupes de gauche issus du trotskysme avec les RKD comme un moment inévitable d’un développement du mouvement ouvrier vers la gauche, avec ce que cela comportait inévitablement de confusion, de contradictions et d’opportunisme politique. Il est certain d’autre part que les méthodes employées sous l’impulsion des RKD et avec le consentement général plus ou moins empressé (Gaspard) ou réticent (3 camarades de T.) pour former l’organisation étaient en elles-mêmes profondément bureaucratiques et opportunistes. En particulier, il est clair, comme cela s’est vu ensuite, que l’empressement à former l’organisation CR n’était que l’envers de la part des RKD au moins, d’une éviction de la discussion immédiate des CR français avec les groupes de gauche existants : l’Union Communiste Internationaliste, Gauche Communiste de France. Dans le cas des camarades CR de Paris, il est clair qu’il n’en était pas tout-à-fait ainsi, puisqu’ils entrevoyaient plutôt un rassemblement plus large (nous semble-t-il), mais dans le cas des RKD (et des CR qui les suivaient), c’est évident, comme l’a montré aussitôt la tentative de relever les camarades CR parisiens de leur délégation auprès de l’UCI, par exemple (nov. 1944), ou la mise en rapport, d’autorité, du camarade Mé. (??) avec la Gauche Communiste par le camarade Ar. La tentative de remplacer les représentants diplomatiques parisiens par des représentants de T., qui a eu lieu dans les deux cas, témoignait avant tout de la volonté des RKD de s’emparer du contrôle total des relations extérieurs de l’OCR. Les représentants de T. se prêtaient au jeu.

Il s’agissait évidemment pour les RKD, dans le cadre d’une politique d’entrisme, de former la fraction dirigeante consciente. Le "cadre" d’une organisation confuse assez large, dans laquelle il fallait constituer ensuite (par voie de noyautage), un cadre subordonné politiquement homogène aux RKD. C’est ainsi qu’il est clair qu’à bien des points de vue, les camarades de T. étaient plus arriérés (Front Ouvrier, Front unique, etc.) et d’autre part plus faibles politiquement, moins autonomes, moins expérimentés que les camarades de Paris. Mais c’étaient cependant les plus proches des RKD dans les questions théoriques et les plus rattachés à leur travail programmatique (à défaut de travail programmatique propre de quelque importance). C’est ce qui explique le "gonflage" immédiat de ces camarades par le camarade Ar. Et son effort pour s’appuyer sur eux et en faire "la" direction. La tactique classique du noyautage s’exprimait ici en ce que le camarade Ar. cherchait à conserver "la base" (les éléments les plus faibles, malléables et en même temps les plus nombreux) tout en éliminant les "cadres" existants de cette base (cadres parisiens, dans l’ordre : Gaspard, Al., Mau.) et, dans une certaine mesure T. comme cela s’est vu ultérieurement tour à tour à l’égard de H., Mé. par exemple. Cette "tactique" était intimement liée à une lutte par divers moyens, dont plusieurs inadmissibles, contre l’organisation qui servait à l’époque de pôle d’attraction concurrent (UCI). C’est ce qu’expriment les diverses déformations, insinuations, calomnies... du texte du camarade Ar. Sur l’UCI (nous nous exprimerons ailleurs là-dessus). Il s’agissait évidemment, pour réussir son "travail fractionnel" d’éliminer toute fraction concurrente possible. La tentative de l’UCI de noyauter le PSOP, récemment, par une entrée, tentative poursuivie seulement par un ex-leader scissionniste (P.) montre qu’effectivement, il y avait lieu de s’attendre, en principe, à des tentatives concurrentes de la part de l’UCI.

Il est clair que cette action intérieure de dissociation des "cadres" et de la "base", avec effort d’élimination des anciens cadres (spécialement Gaspard), d’imposition de cadres nouveaux choisis pour leur docilité (H., Mé.) n’est pas autre chose que le noyautage entriste. L’intégration des émigrés dans une organisation-sœur n’était qu’une couverture. Ce n’est pas pour rien que les RKD ont ultérieurement nié qu’il y ait eu "fusion" (donc "scission" ultérieure), puisqu’ils ont en effet formé, dès le début, une fraction autonome, s’assignant la tâche de catalyser la formation d’une organisation large française pour la "conquérir".

Pour bien préciser qu’il n’y eut pas seulement noyautage de T., mais aussi du groupe CR de Paris, il faut mentionner la tentative de dissocier la camarade Hél. (Ja.) du groupe, y compris par des manœuvres personnelles, mais surtout par son invitation à condamner "l’acte d’Al., le vol du matériel de l’OCR".

D’autre part, il faut bien se rendre compte que ces méthodes n’étaient pas unilatérales. Le camarade Gaspard en particulier, a fait des tentatives pour dissocier les responsables de T. du camarade Ar. sans grandes bases politiques, et tout en annonçant la fusion probable avec l’UCI (nov. 1944) ; ultérieurement, les camarades CR parisiens ont prévu une conférence où ils inviteraient la base de l’OCR subsistante autour des RKD. Enfin le camarade Ar. a écrit un texte de démission qui est du type du "testament de Lénine" avec caractérisation personnelle des responsables de l’OCR et damnation sur cette base, particulièrement des camarades Ar., Rol., et H. Il s’agissait évidemment de discréditer la "direction" pour envisager une rentrée ultérieure et une "reconquista" de la base.

Quant aux camarades de T., ils ont concouru de leur mieux au noyautage des RKD car tel était l’emploi du à leurs aptitudes, à l’époque.

II — LE PROBLÈME DU NOYAUTAGE

Cela signifie-t-il qu’il est en général faux...

a) de distinguer sommets et base, trompeurs et trompés, bureaucrates et ouvriers ;

b) de dissocier activement base et sommets, trompés et trompeurs, ouvriers et bureaucrates ?

Evidemment, non. C’est une tactique inévitable liée à la lutte pour le développement de la conscience et de l’organisation révolutionnaire, qui passe par la destruction des organismes bureaucrates mystificateurs bourgeois. C’est la tactique que nous appliquons au mouvement ouvrier bourgeois.

Question différente : le travail de dissociation peut-il se faire de l’intérieur, par une "entrée", partielle ou totale de l’organisation révolutionnaire dans le mouvement ouvrier bourgeois ? Nous n’en croyons rien. Celui qui entre dans ce mouvement, structurellement discipliné, est obligé d’accomplir les tâches de ce mouvement, autrement dit, il est utilisé par lui, même s’il l’utilise. La différence, dans ce cas entre les deux tranchants du procédé n’existe que subjectivement, dans l’intention du "noyauteur". Tout au plus faudrait-il tenir compte de la répartition quantitative de ses actes entre le registre révolutionnaire et le registre bourgeois. Mais ce bilan ne peut être fait que par l’intéressé lui-même, c’est-à-dire qu’il est incontrôlable. La pratique du noyautage brouille les limites politiques pratiques et structurelles de deux organismes à signification de classe opposée. Elle ne peut que les brouiller dans le cas individueldes agents du noyautage, mais tout autant pour les militants de l’organisation noyauteuse et pour les prolétaires en général.

Une contre-épreuve, au sujet du noyautage, est fournie par la provocation qui est le noyautage policier des organisations révolutionnaire. V. Serge (Les coulisses d’une Sûreté Générale), indique que l’arme de la provocation n’est employée par la police que dans la période de décomposition du capitalisme et de l’Etat bourgeois, devant l’insuffisance de la surveillance extérieure. Or le provocateur, pour obtenir des résultats, doit militer effectivement sur le plan révolutionnaire. Les cas d’Azev et de Malinovski sont assez connus, l’un lisant les discours de Lénine à la Douma, l’autre, Azev, exécutant un grand)duc et préparant l’exécution du tzar. L’échec nécessaire de toute tentative de noyautage de la police par les révolutionnaires (cas particulier du noyautage de l’Etat bourgeois), ne fait que souligner à un degré supérieur, l’impossibilité générale pour les révolutionnaires de conquérir une organisation au service de la bourgeoisie.

Le travail de dissociation des ouvriers et des bureaucrates contre-révolutionnaires ne peut se faire qu’en tant que processus social "naturel" d’une part, dans le développement des facteurs objectifsrévolutionnaires, d’autre part grâce à la formation connexe d’une idéologie révolutionnaire prolétarienne capable d’accélérer le progrès de conscience des ouvriers.

Le noyautage est lié, en général, à la tentative de constituer une organisation "révolutionnaire" de masses en dehors des conditions révolutionnaires objectives et, par conséquent, lorsque la polarisation politique n’est pas possible. Dans ce cas, il s’agit de réaliser une polarisation organisationnelle, indépendamment des bases politiques. Il faut obtenir la "rupture à tout prix", la "scission immédiate". Complémentairement, il faut réaliser avec sa propre organisation le "recrutement à tout prix", la fusion immédiate. L’un ne va pas sans l’autre. Le noyautage individuel ou fractionnel n’est donc qu’un cas particulier d’une pratique plus générale de destruction non politique et de construction non politique des organisations. Cette politique elle-même est l’expression d’un rapport de forces objectivement défavorable aux révolutionnaires et d’une tentative utopique des révolutionnaires d’y "remédier". La contre-épreuve de cette thèse est fournie par le fait que la bourgeoisie elle-même ne pratique le noyautage (provocation) qu’à son déclin, quand le rapport général des forces lui devient défavorable.

Continuant notre comparaison des formes de la lutte de classe de part et d’autre, nous remarquons que le procédé le plus extrême employé par la bourgeoisie pour "noyauter" le mouvement ouvrier est la formation de toutes pièces d’organisations "révolutionnaires", "clandestines", ayant publications et activité ad hoc pour attirer les militants. Ce procédé a été employé tout particulièrement en Russie (voir Victor Serge). Il est clair aussi que cette pratique ne révèle pas la force de la répression bourgeoise, mais la nécessité pour elle d’assimiler et de répandre l’idéologie révolutionnaire. Systématiquement, dans les périodes de recul du mouvement ouvrier, la répression des organisations révolutionnaires s’exprime dans leur tendance à se camoufler et à gagner des "masses" (même petites, sous des couvertures opportunistes, petites-bourgeoises, atténuant surtout la crudité de l’enseigne révolutionnaire.

III — LE PASSÉ ET LE SENS DES "TACTIQUES" DE NOYAUTAGE DES MASSES PAR LES CHEFS.

Regroupement sans principes, noyautage et camouflage ont été théorisés et développés au maximum par les bolcheviks et la 3ème Internationale jusqu’à sa décomposition la plus avancée, et jusqu’à ce que ces procédés virent effectivement dans ceux du noyautage policier stalinien. La 3ème Internationale s’est constituée sans principes, s’est fabriqué des camouflages syndicaux et autres, a préconisé l’entrée des communistes dans les syndicats et dans les partis réformistes. Mas ces procédés ne sont eux-mêmes que des résidus du séjour de l’aile gauche de la social-démocratie, en tant que noyau, fraction ou opposition dans le cadre de la social-démocratie, parti capitaliste d’Etat "libéral". Les "procédés" volontaires et "conscients" ne sont donc que les traces et les reproductions d’une situation donnée antérieure, et conditionnée historiquement par l’extrême faiblesse du prolétariat révolutionnaire.

La volonté des "révolutionnaires" de dominer de diriger des masses prolétariennes subjectivement bourgeoises vers le socialisme se traduisait nécessairement par une surestimation du rôle des chefs, considérés comme les sujets idéologiques de masses politiquement passives. C’est la théorie et la pratique du bolchevisme, caractérisé dès le début ar la dictature du Comité Central, par la théorie du prolétariat spontanément incapable de lutte politique, et en général par la théorie de l’incapacité révolutionnaire du prolétariat par lui-même. Cette position concernant "le" parti s’est finalement démasquée historiquement comme tendance à la dictature des bureaucrates-politiciens sur le prolétariat dans le cadre d’un système économique capitaliste (d’Etat).

Dans la question qui nous occupe, cette position sur le rapport masses-chefs se traduit, dans le cas du noyautage, du regroupement et de la dissociation non politiques, par une concurrence (organisationnelle) des chefs pour la direction (domination) des masses.

IV — APPLICATION CRITIQUE À L’OCR.

Moyennant les prémisses qui précèdent et qui concernent :

a) l’historique de la fondation de l’OCR ;

b) les questions de principe,

nous pouvons facilement apprécier de qui s’est produit dans l’OCR après octobre 1944. Il s’est agi d’une tentative bilatérale et multilatérale de conquérir "la base", c’est-à-dire des éléments politiquement les moins formés, issus du trotskysme, par concurrence non politique et élimination réciproque des "chefs" (Ar., Al. , Gas., Mau., H., Mé., Rol...).

Le fait qu’il s’agissait dans la plupart des cas de "chefs" très jeunes, aussi peu formés politiquement que possible, n’enlève rien à leur situation relative par rapport à la "base". Ce serait un pont de vue borné de ne pas attacher à la conduite de ces jeunes "chefs", à cause de leur jeunesse et de leur ignorance politique, toute l’attention possible, et de considérer toute cette expérience comme "une rigolade". Il suffit de remarquer la jeunesse généraledu mouvement ouvrier "gauchiste" en France, de rappeler que cela n’st pas dénué de sens : cela signifie la faillite politique et organisationnelle des organisations d’avant-guerre. Il faut rappeler enfin que les militants communistes dirigeants en Hongrie (1919) par exemple, étaient presque tous des adolescents. C’est bien, en fait, avec cette génération de militants qu’il faut que l’idéologie s’élabore et que l’avant-garde ouvrière s’élargisse. A plus forte raison faut-il analyser avec minutie l’expérience restreinte de notre génération, seule capable de concrétiser pour nous les théories des générations antérieures.

Toute la formation de l’OCR s’est déroulée sur le terrain du noyautage et en particulier du travail fractionnel clandestin dans la "base" trotskyste (PCI) durant l’année 1944. Ce travail fractionnel clandestin a fait, rappelons-le que l’OCR s’est constituée en octobre 1944 avec de nombreux militants membres du PCI (ceux de T.) qui ne devaient démissionner qu’un mois plus tard (novembre) et donc "clandestinement" par rapport non seulement au PCI, mais à la classe ouvrière ! Cette situation a été continuée, du consentement de tous, par le maintien du camarade X. dans le Secrétariat Européen de la "IVème Internationale", à titre d’informateur. Elle s’est tout naturellement traduite par le fractionnement clandestin appliqué par le comité CR parisien à l’égard des RKD (août-septembre 1944) et déclaré par le camarade Gas. à la "conférence" de l’OCR du 1er janvier 1945 ("Nous avions formé un Comité secret".) Cela a continué par le "stage" des camarades Mé. et H. à L. (novembre 1944, par le secret observé sur la situation de la RT à l’égard des CR parisiens sur proposition du camarade Ar. (les questions de la RT ont été discutées "en aparté" par les camarades de T., plus le camarade Ar.). Campagne de votre part contre les camarades Ar. et Suz. (reproche de contacts sexuels, politiques, organisationnels avec un "traître"). Campagne de votre (notre ???) part (RKD, RT) contre Gaspard ("cas Gaspard") : accusations de sabotage de la presse, de conférences avec des opportunistes (la camarade Fred. de la FFGC : "nous" en avons fait quelques unes depuis, n’est-ce pas camarades RKD qui ne semblez pas avoir fait le rapprochement ?) La seule imputation politique de notre part était : "Gas." veut faire un regroupement opportuniste avec l’UCI (menchévik de gauche, selon les RKD). Mais l’OCR s’était faite de façon non moins opportuniste sur des bases trotskystes de gauche et quelques autre (y était entré le camarade Pi. de l’ex-Union Communiste, que le camarade Gas. avait peut-être amené, mais que le camarade Ar. a tout fait pour "garder"). Les tentatives pour amener la discussion sur le terrain politique ont été vaines (cf. projet d’autocritique du Comité Directeur : camarade H. Nov. 1944 où on demande que les discussions soient reportées du plan des "symptômes" non politiques sur le plan des causes politiques).

Il ne s’agissait que de conquérir la "base" en discréditant l’adversaire.

Outre le pouvoir sur cet "objet" : "la base", on se disputait encore autre chose : "la propriété" de cet autre objet : le matériel technique (bibliothèque, machines, argent). C’est sans aucun doute un des objectifs du noyautage de s’emparer des biens matériels de l’adversaire. C’était l’un des objectifs caractéristiques des CR parisiens à l’égard du PCI, dont ils convoitaient plusieurs militants liés à des moyens techniques. (Peut-être est-ce de ne pas se sentir "aimés pour eux-mêmes" qui les a détournés du divorce avec le PCI...). Il est certain qu’on peut toujours parler du "manque de démocratie" dans la classe ouvrière quand on pratique l’expropriation réciproque des moyens d’expression ! (Rappelons qu’un émetteur de TSF a été soustrait de cette façon au PCI par les CR alors que le POI était encore clandestin.). La démocratie ouvrière a pour première condition (matérielle) le respect réciproque des moyens techniques d’expression et, autant que possible, la coopération sur ce terrain. On voit aussi ce que peuvent signifier, avec des procédés pareils les phrases sur la "solidarité prolétarienne". Nous savons que nous ne ferons aucun tort spécial au camarade Bergeron en rappelant qu’il était hébergé dans des conditions excessivement pénibles, par un camarade CR parisien et sa compagne, lorsqu’il en profitait, avec l’accord de la fraction dirigée par le camarade Ar. (fraction dont faisait partie le camarade H., signataire de la présente lettre) pour écouter des conversations en faisant semblant de dormir ou pour prendre l’empreinte de la clé. La solidarité a évidemment pour première condition la confiance mutuelle des militants ouvriers sur le plan matériel. C’est un fait que la direction de l’OCR (en faisant, en outre, de divers vêtements, en plein hiver, un instrument d’"échange") s’est conduite contrairement à toute solidarité et s’est livrée non seulement à un noyautage organisationnel, mais à un "noyautage" de gangsters. Nous ne vous épargnerons pas davantage en constatant que votre enlèvement du "matériel de l’organisation", s’il vous paraissait sentimentalement justifié par le fait que c’était vous qui l’aviez constitué, n’en était pas moins, dans les conditions que vous aviez contribué à créer (organisation unique, camarades de province émigrés à Paris et dénués de tous moyens matériels) un vol formel et une tentative de prouver la "stérilité" de vos adversaires en les privant des moyens matériels de toute "fécondité". La "récupération", par l’OCR, suite de cette tragicomédie, n’est que la conséquence naturelle des rapports préalables. Des coups et blessures, il n’aurait plus manqué que de passer au meurtre pour couronner. Un des points les plus odieux de la "récupération" a été la soustraction d’objets personnels du camarade Al. Cela rappelle à s’y méprendre le vol des archives de Trotsky par le Guépéou. C’est directement acclimaté dans le mouvement ouvrier français. Et il n’y a pas besoin du tout d’être un "agent du Guépéou" pour le pratiquer. Avis à tout amateur de calembours et d’amalgames ! C’est dans ce cadre qu’il faut considérer aussi le maintien des titres Pouvoir Ouvrier et Marxisme de part et d’autre, (sauf pour Marxisme que nous avons remplacé par Communisme.) Ou cela n’a aucun sens, ou il s’agissait de se disputer une clientèle en trompant sur l’origine du produit et, en faisant croire qu’on reste toujours le seul fabriquant de la marchandise.

Nous n’avons pas l’intention de faire du sentimentalisme à propos des "vols" et coups échangés. Nous devons constater que ces rapports matériels sont l’expression de la lutte de deux cliques de "chefs" pour le pouvoir sur une même "base", à l’exclusion de toute discussion politique et, par conséquent, de toute position politique respective définie. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que tous les procédés crapuleux de la concurrence capitaliste soient transposés dans le domaine de la concurrence bureaucratique, c’est une tendance historique.

V — DEUX CONCEPTIONS DU PARTI.

Il est certain que les conditions de scissions et d’unification entre nous ont fortement handicapé le développement communiste révolutionnaire dans la période ultérieure, en empêchant toute discussion et toute coopération politiques, en créant une atmosphère de guerre civile bureaucratique, en consolidant parmi les militants l’impression déjà donnée par les trotskystes, que les formules sur la démocratie ouvrière, sur la solidarité prolétarienne, voire sur la controverse politique sont des phrases, destinées à camoufler la concurrence des "chefs" pour le pouvoir sur les ouvriers, lui-même camouflé en "Pouvoir Ouvrier". Or, nous l’avons expliqué précédemment, ces procédés sont hérités à travers le trotskysme et le stalinisme de leur ancêtre commun, le bolchevisme bureaucratique, du moins tel que nous le connaissons dans la période où il a pris le mouvoir en Russie. Il est évident que si la victoire de la Révolution Prolétarienne est affaire du génie d’un "chef", d’un "génie", d’un "Marx" ou d’un "Lénine" (d’un "Trotsky" ou d’un Staline), l’essentiel de la tâche du mouvement ouvrier, c’est la sélection de ce chef, le futur dictateur. Dès lors, la lutte idéologique et organisationnelle n’est plus qu’un instrument entre autres de la sélection du chef qui s’opère à travers une concurrence pour le pouvoir sur les masses. Le problème dit "du Parti" apparaît alors comme le noyau même du pouvoir sur les masses, comme la politique intérieure du Parti apparaît comme la concurrence pour le pouvoir sur la base. Il est certain que ces conceptions latentes étaient profondément enracinées parmi les RKD comme parmi les autres membres de l’OCR.

A cette conception du Parti, il faut opposer la notion de la contribution idéologique au développement de la conscience des masses ouvrières, contribution qui ne peut être que le résultat de la coopération idéologique dans la libre critique réciproque, dans le libre regroupement sur les bases du travail idéologique commun dans le cadre de principes définis, la démocratie et la solidarité ouvrières effectives, la participation effective de tous les militants ouvriers à l’élaboration idéologique. Le but d’une organisation formée sur cette base ne peut pas être de prendre le pouvoir, de fabriquer une "Armée Rouge" ou de "diriger l’Economie", mais de contribuer à rendre le prolétariat international capable de gagner la révolution.

Telles nous paraissent être quelques unes des leçons à retirer de notre expérience commune, de façon à réduire les chances de reproduction d’expériences pareilles, dans lesquelles des militants étaient jusqu’ici le jouet de forces de classe dépassant leur honnêteté personnelle. Nous avons fait de notre mieux pour éviter les voies du "Testament de Lénine", celles qui font de la PSYCHOLOGIE DES INDIVIDUS (les "chefs") la FORCE MOTRICE DE L’HISTOIRE. Il fallait le profond pourrissement du Parti bolchevik et de Lénine lui-même pour que le "Testament de Lénine" (justification de son infâme mausolée) puisse être écrit. Il fallait la retraite profonde de la conscience ouvrière pour que domine jusque dans la gauche l’esprit du "Testament de Lénine" et de la "Maladie Infantile", l’esprit de la concurrence des citateurs. Il ne nous semble pas qu’on puisse chasser cet esprit par des exorcismes, mais seulement par une révision radicale, dans le sens du matérialisme historique, de la conception des rapports entre l’idéologie révolutionnaire et la classe ouvrière.

Les camarades se réclamant de l’idéologie de la Gauche Communiste Italienne rejettent en principe le noyautage. Mais il y a contradiction pratique entre ce rejet d’un côté et d’autre part la théorie fondamentale (fausse à notre avis) "du Parti" ou de "la fraction" comme représentant du prolétariat, déléguées historiquement à la "conscience" et à la "dictature révolutionnaire". C’est là une forme accentuée de la notion bolchevik du Parti-Chef. Il faut signaler aussi le rejet de la démocratie ouvrière amalgamée à la démocratie bourgeoise et la substitution par Bordiga de la "hiérarchie organique" au "centralisme démocratique" (en tant que forme accentuée du centralisme). Nous mentionnons seulement ce point, le réservant pour une discussion ultérieure.

Salut CR.

La Commission Politique de l’OCR.

20 mai 1946.

ANNEXE

1) Nous ne pensons plus détenir quoique ce soit vous appartenant. Toutefois nous vérifierons sur demande.

2) Nous demandons avec vous une liaison régulière ayant pour objet :

a) échange de nos publications ;
b) échange d’informations et de documentation ;
c) coopération sur tous terrains possibles, spécialement documentation ;
d) discussion des divergences ou des problèmes non éclaircis.

Il va sans dire que nous n’envisageons aucune opération pouvant amener la moindre confusion théorique supplémentaire dans le prolétariat, telle par exemple votre proposition d’une fédération des groupes de gauche, que nous avons rejetée.




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