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Lettre des CR de T. aux RKD
Bulletin d’études révolutionnaires n°7 - Novembre 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Le groupe de T. de l’OCR nous communique la lettre qu’il a adressée au RKD à la suite des discussions qui ont eu lieu au mois de juin 1946 entre le groupe de T. et le camarade Rodion. Ces discussions étaient le premier contact direct à l’issue de la crise de l’OCR. Dans l’ensemble, le présent compte-rendu tiendra lieu d’un compte-rendu de notre part. (Les lignes de points marquent l’omission des parties de la lettre à caractère organisationnel intergroupes.)

Lettre des CR de T. au RKD (compte-rendu de la discussion avec Rodion)

Nous avons eu avec Rodion plusieurs réunions, réparties sur 3 jours consécutifs. Les points discutés ont été les suivants :

1ère journée : 1. Discussion sur l’"Avertissement" du RK et la lettre d’Ar. à Pa.

2. Le point de vue du groupe parisien de l’OCR concernant l’analyse de l’époque.

3. Projet de plan de travail théorique pour l’OCR.

2ème journée :

4. Le bolchevisme et la révolution de 1917. Cronstadt.

5. Situation et perspectives.

6. Rapport financier pour le groupe parisien.

3ème journée :

5bis. Continuation de la discussion sur la situation et les perspectives.

7. Rapport sur le groupe de T.

8. Rapport de Rodion sur l’OCR depuis 1945.

9. Rapport de Rodion sur les groupes internationaux avec lesquels l’OCR est en relation.

(An. et Ro. n’ont pu venir le 3ème jour.)

Il n’est pas indispensable que nous rendions compte ici des rapports et discussions concernant les points 6, 7, 8 et 9. Disons cependant qu’elles se sont déroulées dans une atmosphère de complète franchise. Notamment, Rodion nous a communiqué la comptabilité du groupe de Paris, dans le rapport financier. Il nous a communiqué également le double des lettres envoyées par le groupe de Paris aux divers groupes internationaux qu’il a pu atteindre. Le rapport financier parisien a été adopté à l’unanimité. Une discussion a suivi sur les méthodes de financement. Après le rapport de T., une discussion s’est engagée sur certaines méthodes organisationnelles.

1........ Nous avons pu lire intégralement la lettre à Garret [1] (du WP) : elle ne peut être interprétée dans le sens d’un rapprochement opportuniste avec le trotskyste de gauche. D’autre part, les accusations de révisionnisme portées contre l’OCR dans cette lettre, et le pronostic que l’OCR risque d’évoluer vers l’apologie idéologique de l’impérialisme ne nous a pas semblé sérieux. Il a été décidé ultérieurement que Pa. vous répondrait dans ce sens plus en détail.

2. A propos de la lettre à Garret, Rodion nous a exposé les conceptions actuelles du groupe parisien concernant l’impérialisme : les contradictions du capitalisme, la guerre impérialiste et la révolution, le capitalisme d’Etat, etc. Nous n’étions guère préparés à une discussion sur ce point, aussi n’avons nous pas pris une position nette. Toutefois les conceptions développées par Rodion se rapprochent beaucoup plus de nos tendances actuelles que celles du RKD par exemple. Nous pensons que le capitalisme d’Etat, loin de rendre impossible ou moins probable la révolution prolétarienne, est la base de la révolution. Nous pensons que la guerre impérialiste engendre nécessairement la révolution, et chaque fois à un niveau supérieur.

3. Rodion nous a ensuite soumis un projet de plan de travail théorique. Nous avons tous été d’accord sur la nécessité d’étudier cet ensemble de questions. (Ce projet sera du reste, prochainement publié) [2]. Nous pensons en effet que les superstructures et les infrastructures du capitalisme ascendant et du capitalisme dans sa phase impérialiste, que les principales idéologies apparues dans le mouvement ouvrier et les principales expériences révolutionnaires doivent être réanalysées systématiquement. L’expérience historique peut donner tort à Lénine ou même à Marx sur beaucoup de points. Nos fils conducteurs dans cete analyse seront uniquement le matérialisme historique, la théorie économique de Marx et l’expérience. Libre à vous de taxer cette attitude de révisionnisme. Ro. a demandé quelques additions à ce projet, dans le domaine économique. Divers camarades se sont chargés de certains points du projet, notamment :

- la formation des syndicats,
- le syndicalisme, An., Rob.
- les problèmes du matérialisme historique et de la méthode dialectique : Ro.
- la révolution espagnole (1931-1937) : Pa.
- le socialisme utopique : Mi., Ro.
- etc.

4. Dans la discussion sur la révolution d’octobre et le bolchevisme, nous avons été paralysés par l’absence de presque toute documentation sur cette question, à T. Par contre, nous avions suffisamment de textes de Lénine et d’indications sur la politique économique des bolcheviks à partir de novembre 1917 pour convenir que la contre-révolution a commencé dès la prise de pouvoir du parti bolchevik. La position de Rodion (que Ar. déforme souvent) est la suivante : 1) Il n’y a eu, à aucun moment, en 1917, en Russie, de révolution bourgeoisie (Ar. attribue à Rodion la position inverse) ; 2) De février 1917 à octobre 1917 s’est développée une révolution prolétarienne indépendante du parti bolchevik, et que ce parti bolchevik a tantôt suivie, tantôt canalisée ; 3) L’insurrection de 1917 n’est pas le couronnement de cette révolution prolétarienne, n’est pas la constitution du pouvoir prolétarien : l’insurrection de novembre 1917 a réalisé la prise du pouvoir par le parti bolchevik (une dualité de pouvoir avec les Conseils ouvriers a subsisté quelques temps encore en certains points), c’est-à-dire représente le début de la contre-révolution. Nous avons été d’accord, dans l’ensemble, avec Rodion sur ce 3ème point. Mais nous avons réservé notre opinion sur les 2 premiers : nous avons besoin d’étudier davantage cette période auparavant. Ro. a exprimé l’hypothèse que peut-être le bolchevisme avait représenté un courant prolétarien dans une certaine phase avant de devenir un courant contre-révolutionnaire.

L’exposé de Rodion sur Cronstadt a été suffisamment concret. Du reste, sur ce point, il n’y a pas de divergences profondes entre l’OCR ET LE RKD [3].

Au cours de la discussion, la question de la dictature du prolétariat en général est apparue sur le tapis. Nous avons été d’accord avec Rodion sur le fait que, chez Marx, cette notion correspondait à une dissociation entre la prise du pouvoir politique par le prolétariat et son pouvoir économique. Chez Marx dictature du prolétariat signifie que le prolétariat, devenu politiquement classe dominante, mais ne s’étant approprié que certains secteurs de l’économie, exerce la dictature pour exproprier progressivement (phase transitoire) la bourgeoisie de l’ensemble des moyens de production et de répartition. Cette conception a été, en gros, conservée par le bolchevisme (subsistance d’une petite propriété paysanne, du petit commerce ; NEP). L’ennuyeux, c’est que, pratiquement, elle a signifié, non pas la dictature du prolétariat sur la bourgeoisie, mais la dictature du parti bolchevik sur le prolétariat, au profit de la bourgeoisie. Nous nous posons donc la question du contenu réel de cette notion. Elle est d’ailleurs liée à la question de la période économique transitoire entre le capitalisme et le socialisme. Voilà pourquoi, par exemple, le problème de la dictature du prolétariat est inscrit dans le plan de travail théorique.

5. La question de la situation et des perspectives est liée à l’analyse de l’époque. C’est sous cet angle que Rodion a esquissé un bref rapport. La guerre impérialiste représente, sur le plan économique, une aggravation de la crise permanente du capitalisme et, sur le plan subjectif, une démystification cruelle du prolétariat (on ne peut faire entrer en guerre les prolétaires qu’en leur promettant que la guerre est la solution définitive de la crise ; toute guerre déçoit donc brutalement le prolétariat, et cela d’autant plus profondément qu’il a plus intensément cru à ces promesses). La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ne signifie pas que les soldats, au milieu des hostilités, retournent fatalement leurs armes contre leur propre bourgeoisie (ce phénomène ne s’est produit que rarement). Cette formule signifie que toute guerre impérialiste engendre nécessairement une période révolutionnaire prolétarienne. La guerre de 1939-1945 ne peut qu’engendrer, à l’échelle mondiale, une révolution d’un niveau supérieur à celles de 1919-1923. Du reste, le niveau des révolutions de 1919-1923 a été largement surestimé par nous, dans la mesure où nous considérions le bolchevisme comme un courant prolétarien.

Dans les discussions qui ont suivi (2ème et 3ème journée), les camarades de T. ont été d’accord : 1) pour rejeter l’idée que la perspective prochaine est celle d’une reprise de la guerre impérialiste. Les conditions de cette guerre existent, des fractions entières de la bourgeoisie, dans tous les pays, s’attachent à la préparer matériellement et psychologiquement. Mais le prolétariat mondial est trop mécontent et trop peu docile pour que la guerre reprenne prochainement à l’échelle mondiale. Voilà pourquoi tous les désaccords entre les “Grands” finissent par s’apaiser. La conférence de la paix va se tenir prochainement, malgré tous les coups de poing sur la table. Sur ce point, l’expérience donne tort, non seulement aux bordighistes et à Bergeron (pour qui l’unique perspective était celle d’une reprise très prochaine de la guerre), mais au RKD (qui pensait que la reprise de la guerre était de plus en plus probable). 2) Sur le plan économique, les informations que nous pouvons avoir excluent la perspective d’une période de reconversion et de demi-prospérité, comme celle qui suivit la guerre de 14-18. La crise actuelle est sans issue, à l’échelle mondiale. 3) Dans le même temps, à l’échelle mondiale, plus ou moins vite selon les pays, le prolétariat se désillusionne sur le compte des courants bourgeois dans la classe ouvrière. Il est faux que le stalinisme soit une idéologie capable de mystifier complètement le prolétariat. C’est en France qu’il est à présent le plus puissant, en dehors de la Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie et, naturellement, de la Russie. Dans l’Europe centrale, il est discrédité. Il est faux que, subjectivement, la situation actuelle soit celle d’une mystification croissante du prolétariat. Il est partout, y compris la France, de plus en plus désillusionné. A ce propos, Rob. a exprimé la position suivante : cette déception peut aboutir au développement d’une conscience révolutionnaire, mais elle peut aboutir aussi à la passivité complète. D’autres camarades ont nié cette éventualité en soulignant le développement des courants centristes (trotskystes et anarcho-syndicalistes en France ; bordighistes en Italie, etc.).

Dans la dernière discussion sur les perspectives (en l’absence d’An. et de Rob.), Ro., Pa., et Mi. ont déclaré leur accord avec le groupe de Paris. An. et Rob. sont plus dubitatifs, mais ne se rallient pas jusqu’ici aux perspectives du RK.

* * * * *

En conclusion, étant donné :

1) Notre position sur le retrait du RKD, analogue à celle de Paris. (Nous critiquons ce retrait sans bases politiques suffisantes, et correspondant à un cours activiste et opportuniste dans le RKD).

2) Notre position sur le bolchevisme : la prise du pouvoir bolchevik marque le début de la contre-révolution.

3) Notre position sur la situation et les perspectives.

4) Notre critique des manœuvres politiques théâtrales du RKD à l’égard de l’OCR (et particulièrement de Rodion) depuis quelques semaines,

... nous vous confirmons notre rattachement politique, organisationnel, financier, technique au groupe de l’OCR de Paris. Nous ne sommes du reste jamais détaché du groupe de Paris. Mais des circonstances matérielles (perte de liaison directe et postale) ont fait que, depuis janvier, ce rattachement était presque uniquement formel. Naturellement, nous ne demandons qu’à maintenir des rapports fraternels avec le RKD, comme par le passé. Nous demandons même des réunions et des discussions plus nombreuses encore, des échanges réguliers de documents et de correspondance.

Signé : tous les militants CR de T.

Le 12-VII-1946

Les notes aux bas des pages sont de la rédaction de Paris.

Notes :

[1Il s’agit de la lettre adressée par le camarade Rodion, sous le contrôle de la Commission politique, au camarade E. Garret (de la minorité de gauche du Workers Party et correspondant de cette organisation.) Cette lettre a été interprétée par le camarade Ar. (RKD) dans une lettre à Pa. Du groupe de T., comme signifiant que le WP est considéré par nous comme plus proche de nous que le RKD, parce qu’il serait antibolchevik. Pour apprécier la saveur de cette “méchanceté”, il suffit de savoir que le WP, bien qu’il s’oppose à la “défense de l’URSS collectiviste bureaucratique” se rattache lui-même à la IVème Internationale et, majoritairement, soutient le mot d’ordre PS-PC-CGT au pouvoir.

[2Bulletin d’Etudes révolutionnaires n° 3.

[3Ce n’est pas exact : la question de Cronstadt se rattachant à celle de la Révolution Russe dans son ensemble. Une brochure va paraître sur ce sujet.




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