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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre au camarade Mattick : Suggestions anarchisantes. Rodion
Bulletin d’études révolutionnaires n°7 - Novembre 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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(Nous passons les passages touchant les questions techniques spéciales.)

Paris, le 27/7/46

Cher camarade Mattick

(...)

Nous te remercions de ta lettre et des renseignements que tu fournis sur votre passé. C’est inconnu ici. Nous publions ces renseignements sans "autorisation préalable" pour raison de vitesse. Mais nous te demanderons, en principe, ton avis pour traduction et publication.

Pourrais-tu nous donner une idée de la différence que vous faites entre vos productions prochaines (ou actuelles) et vos productions d’avant-guerre ? Il serait utile que vous le fassiez, même au cas où vous nous enverriez vos productions des deux périodes, parce que notre lecture ne pourra remplacer votre propre sentiment sur la question.

Maintenant, outre que nous nous excusons de ne pas d’avoir répondu plus rapidement, il faut que nous en donnions les raisons. Il y a eu voyage et maladie, ce qui compte dans un petit groupe, mais aussi le cours de nos études politiques qui modifie rapidement nos points de vue. Cela fait que nous pouvons aborder la discussion avec vous, maintenant, sous un aspect un peu différent des positions que nous exprimons dans notre première lettre. D’autre part, nous avons eu la visite d’un de tes deux amis de Hollande dont tu nous as parlés. Nous avons pensé pouvoir t’écrire plus utilement après discussion avec lui, d’autant plus qu’il se déclare tout à fait d’accord avec toi particulièrement (et donc peut être aussi avec les nouvelles positions que tu annonces.)

* * * * *

D’abord quelques remarques en réponse à ta lettre : au sens où tu dis que votre petite entreprise est dénuée d’importance réelle et que vous "do not exist at present as an organization", ces expressions s’appliquent également à nous de façon exacte. Et nous sommes certains que l’aspect extérieur même de nos publications et de notre activité révèle complètement notre faiblesse, - si on ne pouvait déjà la prévoir. Notre groupe, concentré à Paris et à Toulouse avec quelques liaisons, est aussi un groupe d’étude et d’éducation "whose purpose is the publication of the ideas developed within this groupes", et non, évidemment, l’organisation de la lutte réelle des masses contre le capitalisme. Nous n’en avons pas la capacité et nous ne nous assignons pas ce but. Sans quoi nous ferions comme les trotskystes et nous nous intitulerions "parti". Le titre "d’organisation" :

a) nous l’avons conservé de la période antérieure de l’OCR, à l’époque de notre travail commun avec les RKD, qui avaient suggéré cette expression ;
b) au stade actuel nous l’avons gardé... faute d’en avoir trouvé un meilleur encore, et même faute d’en avoir sérieusement discuté ;
c) pour notre tendance, il a correspondu toutefois à l’idée d’organiser effectivement un travail collectif idéologique, éducateur, propagandiste, auto-défensif, en opposition avec des camarades qui préconisaient le pur cercle de discussion et d’éducation individuelles.

Il est bien possible que se soit caché sous ce mot, dans la vieille OCR, l’idée que les révolutionnaires sont destinés à organiser le prolétariat incapable d’auto-organisation. Dans ce cas, et si l’équivoque est possible, "l’organisation" ne signifierait pas autre chose que "parti" et serait un déguisement pour ce terme, dont les ouvriers les plus radicaux se dégoûtent.

Dans le passé (juin 1945), tu pourras voir que nous avons attaché une grande importance à la distinction de "l’organisation d’avant-garde" et du "Parti", la première forme étant propre aux périodes de réaction, la deuxième à la phase révolutionnaire, au cours de laquelle la masse ouvrière se regrouperait autour de "l’organisation d’avant-garde". Actuellement, comme je constate chez tous les groupes à gauche du trotskysme la tendance à ne pas se désigner comme "Parti" ; comme, au contraire, les moindres groupuscules trotskystes n’ont jamais cesser de s’intituler "partis", (par exemple le "Parti ouvrier internationaliste" sous l’occupation) ; comme ces distinctions ne paraissent pas fondées sur des critères objectifs (les effectifs), mais sur l’idéologie des groupes, il me semble que cette attitude à l’égard de l’expression "parti" n’est pas dictée par une distinction de phases (çà, c’est la justification consciente). Il s’agit plutôt d’un sentiment jusqu’à maintenant latent (chez nous) sur la nature des partis en tant qu’organisations de structure spéciale adaptée à la conquête et à l’exercice du pouvoir d’Etat. Or, le fait historique décisif, c’est que le prolétariat révolutionnaire ne s’organise pas essentiellement en partis mais en organismes de masses (conseils), et non pas pour fonder un "nouvel" état ("ouvrier"), mais pour supprimer tout Etat. Tandis que les partis jouent le rôle de canalisateurs de ce mouvement dans le sens d’une nouvelle concentration étatique d’instruments spéciaux de pouvoir (Parti bolchevik, notamment). La conscience de cet antagonisme de la forme-Parti avec la révolution communiste est apparue le plus tôt chez les anarchistes. Actuellement, elle apparaît chez des marxistes de gauche, mais avec la réserve que si le Parti n’est pas bon ni possible maintenant, il sera bon et possible plus tard. Je crois qu’à des fonctions ou tâches diamétralement opposées correspondent des formes d’organisation diamétralement opposées. Même si nous ne savons pas nous débarrasser immédiatement de toutes traces de la forme-Parti (ce qui est inévitable, nous avons à exprimer notre travail dans le but de nous en débarrasser par le rejet de l’expression "parti". Qu’il n’y ait, hors des traditions de Parti, que des tendances vagues aujourd’hui ne peut nous arrêter. Cela tient seulement à la nouveauté du problème, et à la faiblesse de l’expérience.

* * * * *

Avec le camarade hollandais, nous avons eu des discussions privées et publiques fort intéressantes. Sur de nombreux points, cela nous a grandement satisfaits, car, jusque dans la forme, et quoique de façon indépendante, nous étions parvenus à des positions semblables. Le camarade a proposé un périodique de discussion internationale aux divers groupes de France, RKD, GCF, FFGC, UCI, OCR, etc. Les bordighistes (GCF) ont déclaré avoir fait cette proposition auparavant, mais ils ont posé les critères d’une publication commune :

1) défaitisme révolutionnaire dans la guerre impérialiste ;
2) contre le fascisme et l’antifascisme ;
3) reconnaissance de la révolution d’octobre comme révolution prolétarienne ;
4) reconnaissance de la Russie comme Etat capitaliste. (Je note de mémoire).

Il est évident que cette position de critères élimine d’avance et consciemment la discussion par périodique avec nous ou avec tous (me semble-t-il) ainsi que, - en France -, avec l’UCI. Pratiquement le troisième critère implique la limitation de la discussion à des "bolcheviks" de diverses tendances. Nous avons rejeté cette position de critères, pensant que la discussion internationale écrite dans un journal peut et doit englober aussi bien bolcheviks (s’ils le veulent, mais il ne le semble pas) que communiste "antibolcheviks" ou anarchistes de gauche. Tant pis si les préparateurs "du" Parti ne veulent pas y participer.

a) Sur le plan idéologique, les divergences avec le camarade hollandais sont apparues (du moins pour nous) et sans que, dans le cadre d’une discussion cordiale et variée, nous ayons pu en développer l’expression. Il me semble pourtant que le camarade ne rejette pas nettement le fond même de la "dictature du prolétariat", même s’il n’emploie pas le terme. Or pour nous, la notion même d’un pouvoir (à caractère politique) signifie le maintient du rapport de classes, c’est-à-dire des vieux rapports de production. Cette erreur théorique spécifique du marxisme s’est révélée historiquement former une idéologie typique du camouflage du capitalisme d’Etat dans sa forme la plus développée (Russie).

b) Dans la question du capitalisme d’Etat, le camarade parle de l’accession à la domination en Russie, d’une nouvelleclasse (technobureaucratique) qui ne serait plus capitaliste. Cela nous paraît se référer à une idée étroitement "marxiste" du capitalisme (en tant que propriété plus ou moins individuelle des moyens de production et exploitation d’une force de travail individualisée "libre"), bien plus qu’un développement du capitalisme lui-même. En fait, la théorie socialiste de Marx est historiquement conditionnée. Sur le plan théorique, elle donne essentiellement l’analyse du capitalisme libéral. Sur le plan pratique, elle lui oppose l’étatisation des moyens de production et l’érection d’une "nouvelle" classe dominante (le "prolétariat" "organisé" en Parti).

En fait, le développement réel du capitalisme n’a cessé de nier certaines caractérisations marxises superficielles et transitoires du capitalisme, (individualisation des propriétaires et des prolétaires pour syndicaliser en quelque sorte dans les mains de la bourgeoisie bureaucratisée ou de l’aristocratie "ouvrière" et les moyens de production et la force de travail.
Dans ces aspects concrets (non dans certaines thèses les plus abstraites) le marxisme se fondait sur une caractérisation superficielle du capitalisme pour opposer, en tant qu’antagonisme "révolutionnaire", deux tendances du capitalisme la tendance individualiste, déjà arriérée, et la tendance étatiste soutenue par des fractions plus avancées, des couches plus récentes et encore inférieures de la classe capitaliste. Les couches de bourgeois salariés, se liant aux prolétaires à "travail complexe".
Les textes d’Engels sur le capitalisme d’Etat sont intéressants mais équivoques, ou plutôt également superficiels, en l’absence d’une théorie rigoureusement antiétatique de la Révolution. Engels admet une "phase" au cours de laquelle les moyens de production sont pris en main par l’"Etat". Il confond sous ce terme le prolétariat révolutionnaire avec une force spéciale qui se maintiendrait après la "Révolution" comme classe dirigeante, sur la base économique de la propriété étatique ("transitoire") des moyens de production. Après quoi ce capitalisme d’Etat "prolétarien" et l’Etat ("ouvrier") lui-même "dépériraient". Cela se révèle à l’expérience être la canalisation de la révolution au profit d’une étatisation bourgeoiso-bureaucratique, et la propagande en vue de la passivité à l’égard du capitalisme d’Etat "ouvrier", qui "dépérirait" de lui-même, sans qu’il soit nécessaire de l’abolir.

c) Se rattachant à ces critères le rejet par nous du parlementarisme même "transitoire" (à l’époque de la II° Internationale commençante, ou aussi du syndicalisme à cette époque). Ce n’est pas là une simple phrase, parce que, dès cette époque, certains courants anarchistes ont su caractériser justement ces tendances du capitalisme. Aujourd’hui, cette vue sur le passé n’est que le corrélatif d’une juste perspective sur le présent et l’avenir.

d) Evidemment, ces positions nous conduisent à l’étude spéciale du passé de l’anarchisme collectiviste (et communiste), comme courant probablementle plus avancé, malgré ses formes superficiellement idéalisées et utopistes.

J’abrège, me réservant de développer tout cela de façon un peu moins schématique, et ces schémas servant systématiquement d’hypothèses de recherche.

* * * * *

Du point de vue théorique encore, nous avons commencé l’étude des contradictions du capitalisme, en essayant d’utiliser et de préciser les schémas du "Capital", afin d’avoir un instrument quelque peu précis d’analyse de la situation actuelle. Les rapports entre le développement de la productivité, les crises, le taux de profit, le taux d’exploitation, la lutte de classes, posent des problèmes essentiels. Nous aimerions que vous nous indiquiez ce que vous pensez là-dessus, ou, à défaut, que vous expédiez ou signaliez des textes.
Possédez-vous, en anglais, le texte sur "Production et distribution communiste" (ou des documents sur la même question ?).
Pourriez-vous nos procurer soit des documents, soit au moins une bibliographie commentée sur la Révolution allemande ?
Qu’a été le courant du "national-bolchevisme" en Allemagne, auquel tu fais allusion dans l’article que nous avons traduit.
Connaissez-vous des textes de R. Luxembourg ou de Mehring ou de Rühle ou de Pannekoek, etc. qu’il serait très important de traduire en français ?
Y-a-t-il eu connexion historique sensible entre la gauche socialiste de Nieuwenhuis passée à l’anarchisme et la gauche socialiste et communiste hollandaise par la suite ? Entre le mouvement anarchiste et le marxisme de gauche ? Même question pour l’Allemagne ("Jeunes").
Les camarades me demandent d’ajouter quelques autres questions. Avez-vous aux USA des textes anglais de Marx (New York Tribune) non traduits en français ?
Que penses-vous de la lettre que nous avons envoyée à Garret ? Notre lettre était une réponse à des questions politiques posées par ce camarade (le premier aux USA à nous interroger sur nos positions.)
Avez-vous écrit sur les formes d’organisation idéologique du prolétariat, et notamment sur le débat centralisme-fédéralisme (sur ce point et en général) ?




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