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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les pieds dans le plat (de lait caillé)
Survivre n°5 - Décembre 1970
Article mis en ligne le 13 octobre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans "Mangez du lait caillé !", n°2/3 de Survivre, page 15, j’indiquais (dans un style des plus châtié) la recette du lait caillé, qui essentiellement se réduit à ceci : versez du lait dans un récipient, attendez que le lait soit caillé. J’imagine que la recette doit avoir été utilisée avec succès pendant des siècles dans de nombreux peuples pratiquant l’élevage ; il est difficile en tous cas d’en imaginer une plus simple, et de trouver un produit plus sain, plus digeste (même pour ceux qui ne supportent pas le lait frais), plus complet (comme le lait lui-même) et meilleur marché. D’une consistance de flan, il est délicieusement rafraîchissant, ressemblant en cela au youghourt (mais moins lié et un peu moins acide que ne le sont généralement les youghourts du commerce). Evidemment le goût, c’est question de goût, c’est-à-dire de tradition et d’éducation et, comme dit le proverbe, "ce que paysan connaît pas, l’aime pas". C’est pourquoi il se trouve de nombreuses personnes qui, sans l’avoir jamais goûté, n’aiment pas le lait caillé (peut-être même y en a-t-il quelques-unes qui ne l’aiment pas même l’ayant goûté, - on trouve de tout dans ce monde...). Sans doute est-ce une des raisons qui expliquent les nombreuses protestations et autres signes de malaise auxquels j’ai eu droit à la suite de cette recette dont je suis si fier. Parmi les protestataires ou ironisants, citons au hasard Wagneur, Messing, Mendès-France, Chevalley, Sibony, L. Schwartz... Cependant la plupart des commentaires avaient cette allure : Quelle idée de mettre des recettes de cuisine, c’est pas sérieux voyons, on va nous prendre pour des petits rigolos ! (Au lieu, j’imagine, qu’on nous prenne pour de graves savants, ou pour d’ardents révolutionnaires — biffer la mention inutile). Des savants qui s’intéressent à des recettes de cuisine, à quoi ça ressemblent en effet, - c’est ce que mes amis ont l’air d’impliquer tout en m’engueulant gentiment. Pas un non plus ne semble avoir lu le deuxième et dernier alinéa du petit article cité, où j’énumère les avantages du lait caillé sur son "équivalent" commercial, le yoghourt : garantie totale sur les ingrédients utilisés et le soin de la préparation (on n’est jamais si bien servi que par soi-même...) ; prix de revient deux à trois fois plus bas ; élimination du circuit alimentaire d’une industrie alimentaire superflue, celle du yoghourt, polluante et aliénante comme toute industrie. Polluante surtout par les pots non recyclés, généralement en plastique. Aliénante pour les milliers d’ouvriers rivés à un travail d’automates pour rien, ou plutôt pour rien d’autre que de gagner par un travail abrutissant un salaire qui, dans notre confortable société de consommation, lui permettra de s’acheter force produit manufacturés dont il n’a aucun besoin bien qu’on lui fasse croire le contraire (et de bonne foi encore) ; par exemple de s’acheter du yoghourt du commerce trois fois plus cher que le lait caillé ou que le yoghourt qu’il pourrait faire sortir de chez lui.

En somme, les qualités intrinsèques du lait caillé, tout comme ses avantages sur un produit comparable du commerce, et l’aspect "écologique" évident de la question, - c’est compté pour des prunes parce que le sujet "n’est pas sérieux" ! Il y a à ce refus deux aspects qu’on va regarder. Tout d’abord, on considère comme "pas sérieux" de s’occuper de ce qu’on mange, ailleurs que dans des livres de cuisine ou des magazines féminins. Qu’est-ce que ça viendrait faire dans Survivre ? A quoi je réponds : pour vivre comme pour survivre il faut manger, et ce qu’on mange n’est pas plus indifférent que la quantité de ce qu’on mange. Il y a des indications pour le moins extrêmement fortes que la multiplication impressionnante, depuis une cinquantaine d’années, de "maladies dégénératives" telles que les cancers, ictères du foie, diabètes (sans parler des troubles digestifs chroniques), sont liés à l’abandon rapide des régimes alimentaires traditionnels par suite de l’industrialisation de la production alimentaire. (Sur ce sujet, sur lequel il faudrait revenir de façon détaillée dans Survivre, voir Robert Walle. The Diseases of Civilisation, The Ecologist, n°2 (août 1970).) D’ailleurs la qualité et la quantité de ce qu’on mange sont reliées de plus d’une façon. Un régime alimentaire simple et équilibré permet de s’accommoder, toutes choses égales, d’une moindre quantité de nourriture. Une économie ayant éliminé celles de ses industries alimentaires qui sont inutiles (car ne répondant à aucun besoin véritable) pourra consacrer plus de ressources à la production agricole elle-même. En l’occurrence, que le yoghourt ne soit pas un "besoin" véritable, mais un des innombrables "besoins artificiels" créés par la société de profit, est suffisamment clair si on se rappelle que le yoghourt était encore pratiquement inconnu en France ou en Allemagne (et, sauf erreur, dans tous les pays d’Europe occidentale comme l’Amérique) dans les premières années de l’après-guerre, et que sa consommation a été implantée par un impressionnant effort publicitaire de quelques firmes laitières (la firme Danone en France notamment), qui continue d’ailleurs encore aujourd’hui. Soumis pendant quelques années à un tel régime publicitaire, les gens en viennent à considérer la consommation dudit produit comme une des acquisitions inaliénables du PROGRÈS, et à traiter de farceur, de rétrograde, de réactionnaire ou de dingue (suivant le tempérament et les circonstances) le pauvre malheureux qui s’aviserait de remettre en cause ladite acquisition.

Le plus drôle dans tout ça, pour en revenir au yoghourt, c’est que grâce aux merveilles du PROGRÈS et à l’industrialisation de l’alimentation, le vrai yoghourt, aliment traditionnel des pays d’Europe centrale et de Grèce, semble avoir disparu sans laisser de traces. J’étais en Roumanie au mois de juillet dernier, et m’étais fait fête d’en manger, du vrai de vrai. Mes amis roumains, à la fois gênés et fiers (des performances de leur pays agricole en voie d’industrialisation) ont vite fait de m’enlever mes illusions : ça fait belle lurette qu’on n’y trouve plus que du yoghourt en petits pots de carton ! Bientôt, ils seront même en plastique, comme chez nous. J’en ai goûté, ils ne sont pas plus mauvais qu’en France, ni meilleurs. On a fait une excursion dans les Carpathes, et on a rencontré force vaches avec de jolies clochettes autour du cou, mais de yoghourt traditionnel point. Mais nous voilà bien, au fait, de chercher des poux aux Roumains, alors que dans notre beau pays de France le lait du commerce est devenu si trafiqué qu’il refuse de donner du lait caillé sous les conditions normales, comme il le faisait il y a vingt-cinq ans ! Ça m’a quand même fait un choc de m’apercevoir de la chose, après la rédaction de mon article ; je croyais pas qu’on en était déjà là ! Prière de se reporter, pour les rectifications techniques nécessaires, aux "rectifications et compléments", page 19.

J’en viens au "deuxième aspect" promis plus haut. C’est qu’à peu près tous les gens à orientation politique et les autres aussi, mais avec moins de conviction) pendent que c’est idiot de se fatiguer à changer quelque chose dans sa vie personnelle, sa vie de tous les jours, en conformité par exemple avec des désidérata écologiques ou sociaux. Quelle différence cela fait, qu’ils m’expliquant, qu’une ou cent personnes sur cinquante millions, ou sur trois milliards, s’abstiennent de participer à telle forme d pollution (ou de faire leur service militaire, ou de s’envoyer de substantiels contrats avec l’armée...) ? Eliminer une industrie inutile et polluante ? D’accord, y a qu’à obliger le gouvernement à faire une loi pour ; ou mieux, y a qu’à faire la révolution et changer de gouvernement ! Après ça, on veut bien nous passer de voiture et aller à pied ou en train à la place, on veut bien (peut-être et à la rigueur) se taper un peu moins d’apéros et autres menus plaisirs, on veut bien (si trois milliards d’autres font pareil) se fatiguer à verser du lait dans un récipient et à attendre que le lait caillé se fasse, plutôt que de sortir un petit pot en plastique du frigo.

Faut avouer que sur le plan de l’efficacité, cette position ne manque pas de logique. Je pense qu’elle est erronée, mais ai fini par me convaincre qu’elle renferme quand même un enseignement important. Cela ne sert en effet pas à grand chose pour l’humanité qu’on se borne à "être vertueux dans son coin". C’est cette vision du gars "vertueux dans son coin" qui visiblement agace ou exaspère beaucoup de mes amis aux allures parfois machiavéliques. Pour eux, et ils ont pas tellement tort, le vertueux dans son coin, il fait pas de mal bien sûr, il fait peut-être même du bien à deux ou trois autres gars, qui finissent peut-être par devenir vertueux comme lui. Mais mes amis regardent de travers le vertueux dans son coin, un peu comme quelqu’un forcément réac — la vertu, c’et bien connu, ça a été inventé par la bourgeoisie pour couillonner le peuple. Pour tout dire, je crois qu’ils lui préfèrent encore le gars franchement vicieux, avec lui au moins on sait à quoi s’en tenir. Pas de surprise avec celui-là ! Mais le pire pour eux c’est quand le vertueux dans son coin sort de son coin pour prêche la vertu aux autres, - en fait, avant ça ils l’avaient pas remarqué plutôt, ils lui auraient encore pardonné. De leur point de vue, ils n’ont pas tort ici encore, tant que le vertueux prêche dans le désert. Sa croisade n’est alors guère rein d’autre qu’un autre acte de vertu, et malgré ses bonnes intentions, le vertueux prédicateur reste dans son coin comme s’il n’en était jamais sorti. En somme, on nous explique qu’il est important de transformer la réalité, qui en a bien besoin. Et c’est bien rare que de prêcher la vertu et de payer d’exemple lui fasse grand’chose, à la réalité — encore que ça arrive parfois, avec des bonhommes exceptionnels, comme Gandhi ou César Chavez, et dans des circonstances particulières. Beaucoup de mes amis politisés, dans la foulée, englobent même ces derniers dans leur méfiance systématique du gars vertueux, dans son coin ou pas, e deviennent alors aveugles au point de nier que l’action de ces bonshommes ait été efficace ; ils veulent pas renier leur antipathie a priori, ni leur critère de valeur essentiel : l’efficacité. Pour le coup ils ont complètement tort, et sont dangereusement proches d’un sectarisme dont les bonshommes auxquels ils en veulent étaient par contre totalement exempts.

Comme enseignement utile, je retiens la nécessité de parvenir à une méthode efficace pour inciter les gens "à être vertueux", ce qui aujourd’hui veut dire : se comporter de façon compatible avec leur intérêt collectif à l’échelle la plus globale, celle de tout l’écosystème terrestre. Trouver de telles méthodes n’a rein de facile, et personne à ma connaissance n’a trouvé de recette, infaillible ou pas ; et on n’est pas les premiers à avoir cherché. Manifestement, ni être vertueux dans son coin, ni attendre que la révolution vienne tout arranger, n’en sont une. Les politiques répètent que c’est impossible d’être vertueux en grand nombre quand le système social ne s’y prête pas ; ils ont dans une large mesure raison, ; on peut pourtant citer des exceptions, - et tout scientifique, dont Diogène, sais que les exceptions peuvent être aussi importantes ou plus importantes que la règle comme moyens de connaissance. Les vertueux (pour leur donner un nom, même s’ils en méritent un plus beau) répètent que c’est impossible de construire un système social potable avec un populo trop abruti ou trop carne, sans même parler des chefs. L’expérience prouve qu’ils n’ont par tort non plus. Conclusion ? On est foutus ! Y a qu’à attendre le jugement dernier pour l’an 2000 ? C’est pas dit. En tout cas, cela me convainc qu’on en pourra pas faire l’un sans l’autre, qu’il faudra par degrés et en même temps travailler sur la mentalité des gens, qui s’exprime dans leur vie au jour le jour, et sur la structure de la machine sociale, un progrès d’un côté en permettant un de l’autre. (Pour faire plaisir aux politiques, cela s’appelle, paraît-il, un "processus dialectique".) Ce n’est pas une recette, encore moins une stratégie. C’est pourtant un premier principe directeur. Je suis convaincu que si on le néglige, on fait fausse route. Et on ne peut plus s’amuser à perdre beaucoup de temps, à ce qu’il paraît.

Et qu’est devenu le lait caillé dans tout cela ? On y est tout près ! Dans chaque numéro de Survivre, il faudrait qu’il y ait une rubrique, disons de "suggestions écologiques", donnant des suggestions, recettes, etc., tout ce qu’il y a de terre-à-terre, que chacun qui veut peut mettre en pratique, sans avoir besoin pour cela ni de la bénédiction de notre président de la République ni d’aucun de ses ministres, ni d’une Organisation politique ou écologique, ni de l’avènement de la "révolution qui arrange tout". Pour cette rubrique nous avons besoin de l’aide de nos lecteurs.

LECTEURS DE SURVIVRE, ÉCRIVEZ-NOUS POUR NOUS SIGNALER DES SUGGESTINS ÉCOLOGIQUES, EN NOUS INDIQUANT LEURS MOTIVATIONS ET EN NOUS PRÉCISANT QUELLES ONT ÉTÉ VOS PROPRES EXPÉRIENCES DANS LEUR APPLICATION.

Si vous avez à nous signaler des marques de chaussettes inusables — n’hésitez pas à nous communiquer votre expérience ! Si vous êtes dans les industries chimiques et si vous connaissez les pourcentages en phosphates des principaux détergents utilisés sur le marché, communiquez-les nous ! De même si vous connaissez une marque de flocons de savon ordinaire qui peuvent être substitués aux détergents, comme les Ivory Flakes aux USA — car pour le moment il n’y a guère d’espoir d’arriver à inciter quiconque à faire les flocons de savon lui-même. Même Diogène n’en trouve pas le temps. Dites-nous des moyens d’éviter telles nuisances dans le jardin sans utilisation de pesticides, des recettes de yoghourt et de je ne sais quoi... (Cet appel devait figurer dès le n° 2/3, après précisément le "Manger du lait caillé !", mais notre dactylo bénévole, qui n’aimait pas trop l’idée, a comme par hasard égaré ce texte-là.) Toutes ces choses sont comme qui dirait des éléments vers une "mentalité écologique" et un "mode écologique", - un microcran dans le processus dialectique si vous voulez. On vous remplira pas le journal avec — encore que ce serait pas plus bête qu’autre chose, plutôt le contraire ; Mais tant qu’on ne m’aura pas vidé du journal, comptez sur moi pour faire mon possible pour qu’il y en ait dans chaque numéro. Le tout sera d’y être aidé par ceux de nos lecteurs qui ne sont pas entièrement réduits à l’état de HOMO POLITICUS.

A bas la tyrannie de l’HOMO POLITICUS !

Vive la renaissance de l’HOMO ECOLOGICUS !

Diogène




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