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L’industrie nucléaire en question
Survivre n°6 - Janvier 1970
Article mis en ligne le 13 octobre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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UN IMPÉRATIF : VAINCRE LA CONSPIRATION DU SILENCE

Innombrables sont les articles et les publications qui chantent les merveilleuses possibilités que présente l’énergie nucléaire : production de courant électrique, grands terrassements, dessalement de l’eau de mer, utilisation de radioéléments dans l’industrie, conservation des aliments, usages médicaux, etc. Dans cette optique, les énormes investissements qu’exige cette industrie ont été présentés comme éminemment utiles et rentables et ont bénéficié, depuis la fin de la guerre et dans tous les pays fortement industrialisés, d’une priorité évidente et indiscutable sur le plan de la répartition des crédits publics.

Par contre, il n’est que très rarement fait mention des avertissements solennels que des savants - et en tout premier lieu des biologistes, indépendants des pouvoirs publics - s’efforcent de faire entendre quant à la gravité des dangers résultant de la pollution radioactive de la biosphère. Cette pollution provient non seulement des retombées radioactives des explosions nucléaires effectuées dans l’atmosphère par les USA, l’URSS, la Grande-Bretagne et la France, avant les fameux "accords de Moscou" (et ensuite, par la Chine et la France), mais encore des déchets radioactifs gazeux, liquides ou solides, qui résultent du fonctionnement, même sévèrement contrôlé, des diverses installations nucléaires : installations d’extraction et de traitement des minerais, réacteurs de puissance, usines de traitement des combustibles irradiés, usines produisant de l’uranium enrichi, etc.

Sur les dangers que comporte l’industrie nucléaire, qu’elle soit "militaire" ou "pacifique", il règne une véritable conspiration du silence.

Dans la grande presse et dans les revues à gros tirage, il n’est presque jamais question des redoutables dangers que présente la pollution radioactive chronique qui résulte du fonctionnement, même normal, de l’industrie nucléaire. Dans le numéro spécial du Courrier de l’UNESCO (juillet-août 1968), consacré aux "Utilisations pacifiques de l’atome", aucune mention n’est faite des nombreux et pressants avertissements formulés ici et là, depuis de longues années déjà, par des savants éminents. Par contre, dans ce numéro, l’avenir de l’industrie nucléaire est présenté, à l’usage du grand public, avec un optimisme systématique qui est (bien malheureusement) sans aucun rapport avec les très déplaisantes réalités.

De même, les problèmes posés par la pollution de l’environnement par les déchets radioactifs sont à peine mentionnés, et seulement en quelques mots, dans le numéro du Courrier de l’UNESCO de janvier 1969, "Notre planète devient-elle inhabitable ?".

Dans le gros ouvrage de Jean Ternisien, Les Pollutions et "nuisances" d’origine industrielle et urbaine, publié sous les auspices de la Délégation à la recherche scientifique, et diffusé par les éditions Plon (deux volumes), les problèmes posés par la pollution radioactive sont à peine mentionnés.

De nombreuses émissions ont été consacrées par l’ORTF à la pollution de l’environnement... mais nous n’avons encore jamais entendu dénoncer la pollution qui résulte de l’industrie nucléaire. Quelques courageux intervenants n’appartenant pas aux grands services ou organismes publics ont cependant, à l’occasion, pu signaler en quelques mots les dangers résultant des retombées radioactives des explosions nucléaires atmosphériques, mais leurs déclarations ont été le plus souvent minimisées ou même vigoureusement contestées par les "officiels" participant à ces émissions.

Dans le volume publié par l’Association pour le développement du droit mondial contenant les divers rapports présentés au colloque de Royan contre les pollutions (mai 1970) [1], le seul bref rapport consacré à la pollution radioactive a été présenté par le soussigné. N’étant pas moi-même professionnellement un spécialiste de ces questions, je m’étais borné à donner connaissance au Congrès des déclarations de biologistes, de généticiens et d’atomistes, de réputation mondiale. Mais les représentants des organismes français et étrangers pourtant directement responsables de ce problème, n’ont pas cru devoir le mentionner. Là encore, c’est la conspiration du silence !

Du fait de cette conspiration du silence, nous sommes contraints de rechercher par nous-mêmes, sans l’aide des spécialistes des organismes officiels, la documentation qui nous est nécessaire pour : "Informer l’opinion publique". Au début de nos recherches, il y a quelques années, c’est à grand-peine que nous sommes parvenus, mes amis et moi, à trouver les références essentielles. Mais aujourd’hui chacun peut trouver une documentation de base de première valeur dans la belle plaquette "Fessenheim. Vie ou mort de l’Alsace" [2] qui est destinée à alerter les populations "intéressées" sur les risques qu’implique le projet de construction, au bord du Rhin, d’un réacteur à uranium enrichi et à eau pressurisée (type PWR) de 900 MWE (mégawatts électriques) environ. Cette brochure a été largement diffusée grâce à l’activité infatigable des militants du Comité de sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin (CSFR) [3].

Nos amis alsaciens trouveront peut-être un jour le temps de retracer l’histoire de leurs efforts pour surmonter la "conspiration du silence" à laquelle ils se sont heurtés dès les premiers jours. Tout a été mis en œuvre, y compris à l’occasion les menaces... pour décourager leurs efforts...

Une réunion d’information avait été organisée à Mulhouse le 11 octobre 1970, par nos amis du CSFR. M. le préfet et les dirigeants de l’EDF qui y avaient été invités n’y sont point venus. Mais tous les maires du Haut-Rhin ont été convoqués dès le lendemain par M. le préfet pour entendre les exposés "rassurants" des dirigeants de l’EDF. À cette réunion, les représentants du CSFR n’ont point été invités. Ainsi, aucun dialogue véritable ne put être engagé. Absence complète, également, des représentants de l’EDF par la suite aux réunions d’information de Strasbourg et de Colmar.

En matière nucléaire, il est donc bien entendu que les risques sont "acceptés" par les fonctionnaires parisiens, mais ceux-ci entendent bien maintenir les populations intéressées (qui sont appelées à "subir" ces risques) dans l’ignorance des graves conséquences que comporte la pollution radioactive qui résultera du fonctionnement du réacteur projeté. Que signifient donc, dans une telle situation de rapport de forces, les mots "participation" et "régionalisation" ? Que devient, dans ce cas, ce "droit à l’information" que chacun réclame ?

Il nous faut souligner le rôle néfaste joué par certains "spécialistes accrédités", responsables des chroniques de grands journaux ou d’émissions radiodiffusées. Par conviction personnelle ou par un phénomène d’auto-intoxication résultant de la pression des milieux inconditionnellement nucléaires dont ils tirent leurs informations et auxquels ils doivent leur situation d’informateurs privilégiés, certains de ces capitalistes exercent dans le journal auquel ils sont attachés une véritable censure et se comportent comme si leur premier devoir consistait à enterrer toutes les informations susceptibles de mettre en cause l’industrie nucléaire et d’éclairer le public sur les dangers de la pollution radioactive.

"Comment pouvez-vous supposer - m’ont déclaré avec indignation des PDG de grosses firmes industrielles ou des responsables de grands services publics - que le gouvernement, l’EDF et la Santé publique laisseraient construire des réacteurs nucléaires si ceux-ci pouvaient être à l’origine d’une pollution radioactive chronique vraiment significative ?"

Oui, vraiment, en effet, comment une telle situation est-elle possible dans un régime démocratique ?

Tout d’abord, du fait de la "raison d’État nucléaire". Aucune information ne doit être diffusée, dans le grand public, qui puisse nuire au développement des armes nucléaires du pays, preuve de sa grandeur et garantie de l’indépendance nationale. Et ce développement exige du plutonium et de l’uranium enrichi.

De plus, par suite de la solidarité ministérielle, les impératifs militaires conditionnent les options sur le développement industriel de la recherche scientifique et imposent leur priorité sur les considérations relatives à la santé publique.Affirmations gratuites ? En aucune façon. En voici une preuve ! Le redoutable problème de la pollution radioactive n’est même pas mentionné dans le rapport (n° 8) — Sénat — (13 octobre 1970) de M. Coudé du Foresto rédigé au nom de la "mission commune d’information" sur "l’ensemble des questions nucléaires" (!). Quelques lignes de ce très copieux rapport permettent sans doute d’expliquer une telle lacune :

"Il faut dire au surplus qu’il appartient à l’autorité publique de faire prévaloir un esprit de collaboration qui a peut-être d’autant plus fait défaut dans le passé qu’au niveau gouvernemental les responsabilités nucléaires étaient dispersées entre plusieurs ministres dont chacun devait d’ailleurs accorder son action à la primauté des objectifs militaires." [4]

Mais nous aurions grand tort, bien entendu, d’oublier de mentionner les intérêts des puissants groupements industriels français ou internationaux engagés dans le nucléaire civil ou militaire. Des préoccupations plus personnelles jouent aussi parfois un rôle non négligeable (traitement élevé, avancement professionnel, considération sociale, etc.) dans le comportement des hommes engagés dans des carrières jusqu’ici particulièrement privilégiées.

Il nous faut enfin souligner la gravité de l’erreur de principe qui est commise en France et dans de nombreux pays nucléaires. Elle consiste à demander à une même organisation (ou aux mêmes hommes) d’être à la fois juge et partie, c’est-à-dire de promouvoir avec dynamisme le développement de l’industrie nucléaire... et en même temps de donner des avis compétents et objectifs relatifs, par exemple, aux périls que comportent les retombées radioactives ou la contamination chronique et cumulative des rejets gazeux ou liquides résultant de toute la chaîne des fabrications nucléaires. Cette très funeste erreur a été dénoncée avec force aux USA par les biologistes Tamplin et Gofman, tous deux membres de l’Atomic Energy Commission, dans une communication mentionnée plus loin.

Reconnaissons que, en Angleterre et aux États-Unis plus particulièrement, le grand public trouve enfin maintenant, ici ou là, des études rédigées par des spécialistes compétents qui dénoncent sans ambiguïté les redoutables périls que comporte l’industrie nucléaire, même "pacifique" (pacifique, cette industrie l’est bien peu)".

Mentionnons plus particulièrement tout d’abord l’étude du Dr Frank Barnaby, secrétaire exécutif des célèbres Conférences de Pugwash — Il nuclear power worth the risks ? (L’énergie nucléaire vaut-elle les risques ?, parue dans la revue anglaise Science Journal (Août 70) ). Cette étude fait ressortir dûment chiffrée, la valeur de la radioactivité des multiples déchets gazeux, liquides ou solides qui résultent du fonctionnement même normal d’un réacteur de puissance, type PWR, à uranium enrichi et à eau sous pression, pour une tranche de puissance de 100Mwe.

Ainsi, c’est une revue scientifique anglaise qui nous apporte avec précision les informations que, durant plusieurs années, mes amis et moi, nous avions vainement demandés à maintes reprises, par lettres et à l’occasion de congrès ou conférences, publiquement, ou encore par le moyen d’articles publiés dans quelques journaux ou revues, accueillants ou même sympathiques (généralement à faible tirage.) A toutes ces demandes formulées avec précision, ni le Ministère de la Santé Publique, organisme de tutelle sur le plan médical, ni l’EDF, ni les Services techniques plus directement consultés, n’avaient jamais répondu, malgré nos réclamations réitérées et malgré les assurances qui nous avaient été données verbalement.

Signalons aussi l’important éditorial, signé Jack Shepherd, intitulé "The Nuclear Threat inside America" (la menace nucléaire intérieure, aux USA), de la grande revue américaine Look (Décembre 70, page 21-27).

Mais une mention toute particulière doit être faite de la communication de deux biologistes de l’AEC (le CEA américains) : Mr Arthur Tamplin de la section de bio-médecine du Laboratoire des Rayonnements, Lawrence, Livermore, et Mr John Gofman, de la section de Médecine physique de l’Université de Berkeley (Californie) : "L’histoire, de la façon erronée selon laquelle a toujours été traité le problème des dangers des radiations au cours du développement de l’énergie atomique."

Honneurs à ces deux biologistes qui ont su si courageusement rompre, aux USA, la conspiration du silence dont ils ont été eux-mêmes prisonniers durant de longues années.

Aucune tâche ne sollicité plus impérieusement l’attention et les initiatives des scientifiques ayant adhéré au Mouvement Survivre. Pour vaincre cette conspiration du silence, leur appui peut être un apport décisif.

Pour les spécialistes, signalons enfin le gros ouvrage (750 pages) publié sous les auspices des trois grandes organisations internationales intéressées Environmental Contamination by Radioactive Materials qui renferme le texte de 62 rapports scientifiques, dont onze en français, accompagnés d’une importante bibliographie.

Avec les fondateurs de Survivre, nous sommes pleinement convaincus que tous les problèmes vraiment fondamentaux peuvent être posés, en langage clair, aux hommes et aux femmes non initiés, et aux populations "intéressées" auxquelles il revient, en fin de compte, de se prononcer librement, en toute connaissance de cause, sur les diverses options qui détermineront, pour de nombreuses générations, l’avenir de notre civilisation.

Il n’est pas vrai d’affirmer que l’énergie nucléaire soit la seule voie possible du "développement". Il est possible d’avoir recours à d’autres moyens de production de l’énergie nécessaire à ce développement. Et c’est vers ces sources nouvelles d’énergie non polluantes que les crédits devraient être réorientés. Mais encore convient-il de ne pas oublier que l’impératif n°1 du développement n’est pas d’accroître indéfiniment le gaspillage des produits industriels, mais de mettre tout en œuvre pour faire face aux besoins essentiels (alimentation, logement, travail) des plus défavorisés de nos sociétés "de consommation" et pour répondre au grand défi que constitue la misère des pays jusqu’ici sous-développés.

Daniel Parker

Notes :

[1La Défense de l’Homme contre les pollutions, Edit. Pédone, Paris.

[2Trois jeunes femmes alsaciennes ont rassemblé et présenté avec clarté et talent ces documents : Mmes Esther Peter-Davis, Françoise Bucher et Mlle Annick Albrecht.

[3Président du CSFR, Mr Alain Boos. Ces demandes de brochures doivent être adressées au secrétariat : Mr JJ Rettig.

[4Page 32 – C’est nous qui soulignons.




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