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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Plan de Man
{Bilan} n°4 - Février 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Notre époque présente un anachronisme profond entre l’évolution des forces de production qui appellent le prolétariat à la direction de la société et le capitalisme qui, pour ne pas disparaître de la scène historique, doit non seulement anéantir les organismes révolutionnaires du prolétariat, mais aussi s’efforcer de rétablir le fonctionnement unitaire de la société autour des intérêts de sa classe, au travers d’un nouveau matériel historique qui semble anachronique par rapport au programme "démocratique" d’antan.
Ce sont les tempêtes révolutionnaires dans le monde entier qui poussent les différents pays (même ceux qui n’ont pas dû faire face à des mouvements insurrectionnels) à procéder à une révision des tables traditionnelles sur lesquelles se basait la société bourgeoise d’avant guerre. C’est la victoire du fascisme en Allemagne notamment qui a donné le signal d’une réorganisation du capitalisme dans les différents pays : en France, c’est Déat qui lance le programme du néo-socialisme ; c’est Tardieu qui soulève la nécessité, "faute de périr", de la révision de la Constitution. En Angleterre, bien que sous des formes moins marquées, un processus analogue s’était déterminé dès 1931 par la dislocation du gouvernement travailliste et la constitution de l’Union Nationale. Aujourd’hui, ce processus est loin d’avoir atteint son épanouissement et les puissantes réserves de l’Empire britannique ne pourront aboutir à ce que les événements s’arrêtent aux résultats acquis à la Conférence d’Ottawa. En Amérique, c’est Roosevelt qui lance, à grand fracas, les plans de reconstruction économique et de "paix sociale".
En Belgique, la grève des mineurs de juillet 1932 avait fait apparaître - surtout à cause de la situation particulière de la Belgique, étranglée entre les deux principaux impérialismes constratants d’Europe - la nécessité pour la bourgeoisie d’apporter de nouvelles solutions au problème de sa domination. La vague de mécontentement prolétarien qu’avait accompagné l’institution des pleins pouvoirs avait bien pu être égarée dans la mascarade des députés apportant au président de la Chambre des millions de signatures pour la dissolution des Chambres, noyant ainsi le référendum pour le déclenchement de la grève générale. Mais le problème de la canalisation du prolétariat autour de la bourgeoisie subsistait, une fois que les événements en Belgique et dans le monde entier avaient consumé les illusions de possibilité de sauvetage des intérêts du prolétariat par l’emploi du suffrage universel, du parlement et de la démocratie en général. Pour arriver à ce but, il fallait présenter des solutions de "structure" et c’est De Man qui arrive avec son plan. De Man, qui revient d’Allemagne, qui a connu - de très près - cette expérience et qui s’assignera comme but non pas celui d’attaquer la classe déclenchant le mouvement fasciste : le capitalisme, mais plutôt l’inverse : indiquer toute la série de manœuvres caractérisant le mouvement fasciste, pour appeler finalement le prolétariat à faire sienne la base programmatique sur laquelle le nazisme a déclenché l’attaque en Allemagne.
La théorie socialiste, sur laquelle le prolétariat avait édifié toutes ses organisations prolétariennes, le prolétariat russe gagné sa bataille, le prolétariat italien, autrichien, chinois et de tous les pays livré des luttes révolutionnaires, toutes ces théories nécessitaient une réforme de "structure". Et pourquoi donc ? Peut-être parce qu’il aurait été établi que les événements ont démoli ces théories et que la lutte du prolétariat devrait, de ce fait, s’ériger sur d’autres directives ! Jamais de la vie ! De Man ne s’inquiète nullement d’établir les erreurs éventuelles au feu des victoires et des défaites du prolétariat, ainsi qu’à la lumière de l’évolution de la société capitaliste. Il résoudra, par contre, le problème ainsi : le fasciste gagne parce qu’il peut mobiliser les classes moyennes contre l’hyper-capitalisme et parce qu’il peut relier le prolétariat à la défense de la patrie. Le socialisme doit voler ce programme au fascisme, changer ses textes programmatiques et, si les conditions économiques rendent possible le maintien des organismes prolétariens, transfigurés suivant le plan, le danger du fascisme sera écarté mais le prolétariat aura enfin renoncé à sa lutte révolutionnaire. A ces considérations générales, nous paraît répondre le plan que le chef de l’école révisionniste social-démocrate, l’auteur qui, comme bien d’autres, est allé au-delà du marxisme, a fait approuver par le Parti Ouvrier Belge. L’importance du plan ne réside pas dans ses énonciations, mais dans la tentative qu’il représente d’appeler les ouvriers à faire acte de suicide envers leur ennemi.

* * * * *

La construction du plan de travail du POB procède de trois idées centrales :

1.- Il constate l’évolution organique de la structure du monde capitaliste. A la libre concurrence s’est substitué le monopole dirigé par le capital financier. La liaison qui existe entre monopole et protectionnisme a fait qu’à la lutte entre "producteurs individuels s’est substituée la concurrence entre États". Cette évolution a déterminé une tendance vers un repli national de chaque État. Par conséquent, nécessité d’adapter le socialisme à ce "capitalisme nouveau".
2.- La fonction actuelle des classes moyennes, du fait de leur animosité contre le capitalisme financier, l’hyper-capitalisme, qui les écrase ou les met dans une position de dépendance étroite envers lui (salariat), leur donnerait une fonction moins réactionnaire qu’en 1848, à l’époque de Marx. De ce fait, leur anti-capitalisme permettrait l’établissement d’un front de lutte entre elles et le prolétariat, portant sur des objectifs de réforme de structure, c’est-à-dire vers un rétrécissement du champ d’action du capitalisme financier.
3.- Ce front de lutte permettrait d’obtenir, par le suffrage universel dans les cadres de la Constitution belge, la majorité nécessaire pour effectuer les modifications de la structure étatique et de réaliser les réformes de la structure économique en opposition avec les objectifs antérieurs de la social-démocratie vers des réformes de répartition.

Dans ses articles du "Peuple", H. De Man a eu l’occasion de développer ces différents points. La genèse du plan aurait, comme point de départ, le fait que "l’opinion selon laquelle le socialisme doit se faire dans le cadre international d’abord, repose sur une conception périmée de l’évolution du capitalisme... La tendance générale de l’évolution du capitalisme a subi un véritable renversement. Au lieu de continuer à poursuivre un marché mondial de plus en plus étendu, nous allons vers un nationalisme économique qui oppose toujours davantage les unes aux autres les nations industrielles". Selon De Man, cette évolution, qui caractérise "le passage d’une phase de progression et d’expansion à une phase de régression et de repli", obligerait le prolétariat à concevoir la socialisation comme une nationalisation, donc d’adapter "la doctrine de la socialisation aux transformations de l’économie capitaliste elle-même". En somme, H. De Man estime qu’une nationalisation "laissant subsister un régime de circulation basé sur le marché, c’est-à-dire sur l’argent comme base du calcul du prix, des salaires et de la rentabilité", par conséquent une "économie mixte" qui ne s’isolerait pas du marché mondial et qui éviterait le sort des "tentatives de nationalisation d’ailleurs hésitantes et mal adaptées à la situation nouvelle qui furent amorcées dans plusieurs pays européens après 1918", pourrait non seulement subsister mais également liquider le chômage en orientant sensiblement le prolétariat vers le socialisme.
Comme tout "sociologue" qui se respecte, De Man manie le sophisme avec un brio remarquable. Ainsi, la thèse classique du réformisme - chère à feu Joseph Wauters, ancien ministre d’État - prétendant condamnée toute lutte révolutionnaire se produisant sur le terrain national, parce que ne pouvant se produire simultanément dans tous les pays, serait transformée en "opinion périmée du socialisme".
Mais, à l’encontre de De Man et de Wauters, la doctrine marxiste, sur la base des conditions historiques propres au développement du capitalisme dans le monde entier, explique la possibilité et la nécessité des luttes révolutionnaires surgissant nationalement, bien qu’ayant une portée internationale, en ce qu’elles sont la conséquence d’un processus historique s’exprimant par une dépendance étroite entre les classes antagonistes sur l’échelle mondiale. De ce fait, toute lutte nationale d’un prolétariat donné ne peut arriver à terme qu’en s’inspirant d’enseignements découlant de la lutte du prolétariat international, qu’en transposant ces enseignements sur son terrain spécifique de lutte.
Mais l’intention de De Man n’est évidemment pas de réviser son révisionnisme pour revenir au marxisme ; la négation de la thèse un peu simpliste du réformisme classique doit lui permettre de préciser sa conception nationaliste-active de la lutte ouvrière et, par là, de faire mettre au Musée des Antiques la valeur verbalement internationaliste attribuée jusqu’ici par la social-démocratie au socialisme. Sur cet aspect du fameux repli national, nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir. Examinons donc le problème central lui-même. Après beaucoup d’autres, De Man a découvert la tendance actuelle du capitalisme : le repli national. Évidemment, il veut bien concéder que "le caractère général et irrésistible de cette évolution" était déjà reconnu par certains théoriciens du socialisme dès avant la fin du siècle précédent, mais c’est à lui que revient le grand mérite d’avoir découvert le "socialisme nouveau", adaptation nécessaire à l’évolution du capitalisme.
La tendance des États capitalistes vers le développement du protectionnisme, condition indispensable pour la formation des monopoles et, par conséquent, aspect concret du repli national, est aussi vieille que le capitalisme lui-même. Déjà Engels, dans une note du IIIème Livre du "Capital" (page 118), faisait une remarque saisissante sur le protectionnisme portant sur les industries d’exportation et disait : "les capitalistes acquièrent, de plus en plus, la conviction que les forces productives modernes, avec leur développement rapide et gigantesque, échappent tous les jours davantage aux lois de l’échange capitaliste qui devaient les diriger. Les deux symptômes suivants l’établissent à l’évidence : 1/ la nouvelle et universelle manie des droits de production qui se distinguent de l’ancienne idée protectionniste en ce qu’elle poursuit, avant tout, la protection des articles susceptibles d’exportation, 2/ les Cartels et les Trusts qui se créent, dans les grandes branches de production". Par ailleurs, Lénine, dans sa brochure de vulgarisation sur "l’Impérialisme, dernière étape du Capitalisme", a suffisamment insisté sur le caractère protectionniste du capitalisme nouveau, surgi de la concentration des entreprises et des banques, pour qu’il soit permis d’affirmer qu’en somme la "découverte" d’H. De Man est tout bonnement - comme L. Blum l’a d’ailleurs fait, très à propos, remarquer dans le "Populaire" - un truc publicitaire pour mettre en évidence une idée assez vieille.
Le repli national est donc une tendance organique du capitalisme, une tendance vers un profit supplémentaire donnant la possibilité d’écouler les marchandises sur le marché extérieur à des prix inférieurs au prix de revient, un moyen de protéger les industries nationales à composition organique faible. Que dans une période de régression du capitalisme cette tendance organique se renforce dans la mesure inverse où s’accentue la concentration, le monopolisme dans les branches de la production, que cette tendance s’exprime dans une pareille phase par l’établissement d’une liaison étroite entre l’État ainsi renforcé et le capital financier, il n’y a là qu’un phénomène normal de l’économie capitaliste, dans une période où la préparation pour la guerre nécessite la concentration maxima du capitalisme sur le plan national. Il y a évidemment du "nouveau" dans toute régression mais, alors, ce nouveau s’exprime dans un sens de dégradation progressive. Le capitalisme nouveau, les modifications dans la structure du capitalisme que De Man découvre aujourd’hui s’avèrent donc comme des mystifications, des titres à effet, pour expliquer le passage - qui date du 19ème siècle - du stade de la libre concurrence - qui n’a jamais existé à l’état "pur" - au stade du capital monopoliste qui ouvrit l’ère de l’impérialisme. Lénine, à ce propos, bien avant la découverte d’Henri De Man, disait que "l’ancien capitalisme de la libre concurrence et de la Bourse, son régulateur indispensable, s’en vont. Un nouveau capitalisme lui succède, qui semble quelque chose de transitoire et réalise une sorte de combinaison de la libre concurrence et du monopole". Le processus de transfiguration du capitalisme, substituant définitivement la lutte entre États, instruments d’un capital financier omnipotent, à la lutte entre capitalistes isolés, est donc un phénomène spécifique au capitaliste qui s’est accéléré en fonction des antagonismes nouveaux de l’après-guerre. En premier lieu, cette accélération résulte non d’une évolution fatale du capitalisme mais de la défaite du prolétariat international qui, seul, aurait pu harmoniser le développement des forces de production. Cette "crise de la révolution se rencontrant avec la crise du capitalisme" ne pouvait que déterminer l’accentuation des caractères spécifiques au monde capitaliste, sur la base de son absorption momentanée des contrastes de classe pouvant menacer directement le système existant. Mais l’intention de De Man n’est certainement pas de rabâcher une série de formules archi-connues, mais bien de donner une signification particulière à un phénomène capitaliste : démontrer que la lutte ouvrière doit se limiter naturellement dans des objectifs nationaux pour ce qui est de sa forme et de son contenu, que socialisation signifie nationalisation progressive de l’économie capitaliste, ou économie mixte. Sous le couvert de "l’action immédiate", De Man en arrive à prêcher l’adaptation nationale des ouvriers dans la "nation une et indivisible" et qui, enfin, nourrie par les conséquences de la défaite révolutionnaire en Allemagne et la dégénérescence croissante de l’État prolétarien, s’offre comme le refuge suprême des ouvriers mâtés par la réaction capitaliste.

LES CLASSES MOYENNES

Voici ce qu’apporte H. De Man à ce sujet : "la petite bourgeoisie de 1848 était libérale et démocratique sur le terrain politique, mais monopoliste sur le terrain économique ; la grande masse des classes moyennes d’aujourd’hui poursuit, à l’égard de l’État, une politique antilibérale et antidémocratique, mais se sent économiquement oppressée et exploitée par les monopoles que détient le capital financier. Tout comme naguère, l’anticapitalisme des classes moyennes s’accompagne d’un antiprolétarisme qui provient de leur crainte d’être rejetées dans le prolétariat et de leur désir de s’élever au-dessus de lui. Mais cet anticapitalisme a changé de caractère avec le capitalisme lui-même. A certains points de vue, économiques et non politiques, cet anticapitalisme est devenu moins réactionnaire que celui du siècle dernier. En effet, il se dresse contre un capitalisme qui entre-temps a passé lui-même d’une phase progressive à une phase régressive, à mesure que la concurrence faisait place au monopole, l’initiative patronale à la domination bancaire, le libre échange au protectionnisme. En somme, on peut dire aujourd’hui que la masse des classes moyennes s’oppose au capitalisme monopoliste mais non au capitalisme compétitif et se rend compte de ce qu’elle a des intérêts communs avec les masses ouvrières à l’égard du capitalisme financier, mais non à l’égard des autres formes du capital.
Ainsi, De Man prétend que la petite bourgeoisie de 1848 était monopoliste sur le terrain économique. Il y a pourtant une distinction fondamentale entre monopolisme et corporatisme, et le fait que, dans le même article, De Man parle des "monopoles corporatifs" non seulement le confirme, mais nous montre qu’il y a un peu de confusion dans le cerveau de notre honorable professeur. Le monopolisme est le fait du développement de la concentration des entreprises et des capitaux et l’annulation de la concurrence dans les branches fondamentales de la production de capitalismes déterminés. En ce sens, il ne peut être employé que pour ce qui concerne l’économie capitaliste. La corporation, sous sa forme la plus rigide, date du moyen-âge et correspond à une production artisanale [1]. Parallèlement au développement du commerce et de la production se produisit une différenciation de fonctions qui, dès lors, donna aux corporations un sens relatif de réglementation de la production (limitation de la production, du nombre d’ouvriers, des prix). Au surplus, le développement de l’industrie manufacturière, conséquence des besoins d’un marché sans cesse agrandi, obligeait déjà Turgot, en 1776, d’abolir les corporations, maîtrises et jurandes, obstacles au développement de la bourgeoisie. Cet édit fut rapporté la même année, mais la Révolution française, par la loi du 2 juillet 1791, proclamait la liberté du travail et supprimait les corporations. Antérieurement donc, la corporation était monopoliste, mais dans un sens absolument restreint : une limitation régionale de la production ou une entente entre producteurs indépendants.
Au reste, sous la monarchie absolutiste, en particulier sous le règne de Louis XV et de Louis XVI, la corporation était terriblement disloquée ; elle se bornait à des ententes de petits producteurs subsistant surtout grâce aux traditions antérieures, mais chaque fois ébranlées par le développement du commerce. Ce fait a été noté par Jaurès dans son histoire de la Révolution française.
Cette confusion de la valeur de termes différents permet à De Man d’établir facilement ses "proportions historiques" : la petite bourgeoisie de 1848 est libérale et démocratique sur le terrain politique, mais monopoliste économiquement. Aujourd’hui, l’inverse se produisant, la petite bourgeoisie est moins réactionnaire que dans le siècle dernier, puisqu’elle est censée lutter contre le monopolisme capitaliste se trouvant dans une phase de régression !
La petite bourgeoisie de 1848 était non seulement loin de désirer un retour au "monopolisme" qui n’existait pas, mais sa tendance économique n’était même pas une tendance vers le rétablissement du corporatisme tel qu’il exista sous la monarchie et que, d’ailleurs, elle ne pouvait même pas escompter, en face de l’assaut puissant du capitalisme. A cette époque, la petite bourgeoisie était régressive, non parce qu’ayant une conception de l’organisation de la société se heurtant au développement objectif des forces économiques, mais du simple fait de sa survivance entre deux forces antagonistes de la société : le féodalisme et la bourgeoisie. Son manque de cohésion, ses intérêts hétérogènes l’empêchant de constituer des syndicats de producteurs - qui auraient, du reste, été incapables de résister au capitalisme industriel, la tendance de chaque petit-bourgeois de produire mieux et plus, afin de pouvoir s’élever et pénétrer dans la bourgeoisie l’empêchait de manifester une tendance économique particulière se distinguant clairement des autres classes sur le terrain de l’action politique. C’est cette particularité qui permit à Engels de dire, après les événements de 1848, que les petits bourgeois "sans cesse ballottés de la sorte entre l’espoir de s’élever aux rangs de la classe plus riche et la peur d’être réduits à celui d’indigents, entre l’espoir d’avancer ses intérêts par la conquête d’une part dans la direction politique et la crainte de provoquer, par une opposition intempestive, la colère d’un gouvernement qui dispose de son existence même, puisqu’il peut lui enlever ses meilleurs clients, possédant peu de moyens et dont l’insécurité est en raison inverse de la grandeur, cette classe a les vues les plus vacillantes" (Révolution et contre-révolution en Allemagne). Dès le commencement du 19ème siècle, le développement du capitalisme a donné à la petite bourgeoisie la sensation réelle de l’impossibilité de mener une lutte contre lui et inversement le désir de s’élever jusqu’à lui. En somme, que cela soit au point de vue économique ou politique, la petite bourgeoisie ne pouvait, à cette époque, jouer un rôle progressif. Politiquement, son démocratisme n’était que l’expression de sa croyance dans la valeur du nombre qu’elle représentait : "la petite bourgeoisie est extrêmement nombreuse en Allemagne par suite du peu de développement de la classe des grands capitalistes et industriels dans ce pays" (Engels). Son nombre était la garantie que l’introduction de la démocratie et du libéralisme (ce dernier considéré comme un inconvénient nécessaire à la démocratie), lui aurait donné la possibilité de légiférer la société dans la mesure utile à sa conservation. C’est la raison qui la poussa à soutenir la bourgeoisie, mais sa lutte politique n’en conserva pas moins le caractère nettement régressif propre à sa position économique et à son rôle de tampon à la disposition des classes fondamentales de la société.
A ce sujet également, l’on peut se baser sur la caractéristique d’Engels : "La petite bourgeoisie, grande par la vantardise, est impuissante pour l’action et craintive devant toute entreprise hasardeuse. La nature mesquine de ses opérations commerciales et financières est éminemment faite pour marquer son caractère de l’empreinte d’irrésolution et de manque d’initiative ; il faut s’attendre à ce que son activité politique offre la même caractéristique". Aussi, tant par sa situation économique que par son activité politique, la petite bourgeoisie de 1848 a représenté une classe régressive. Les petits fermiers et laboureurs pouvaient, eux, représenter un apport progressif à cette époque du fait "qu’ils furent jetés principalement dans les bras du parti révolutionnaire : d’une part par le poids relativement énorme des impôts ; d’autre part, par les servitudes féodales qui pesèrent sur eux". Il en est de même pour ce qui est des fonctionnaires luttant avec la bourgeoisie pour l’abolition des hiérarchies administratives se basant sur les liens du sang, afin d’y substituer les principes de la bourgeoisie : le libre choix et l’élévation des fonctionnaires selon leurs capacités. Ces deux catégories sociales luttant pour l’abolition de survivances féodales avaient, par conséquent, une fonction progressive.
Mais De Man ne craint pas de se contredire : d’une part, il admet, avec Marx, le caractère réactionnaire de l’anticapitalisme des classes moyennes de 1848 ; d’autre part, il parle de leurs positions libérales et démocratiques sur le plan politique. En outre, la modification de la fonction des classes moyennes dans la période présente résiderait dans une atténuation de leur réactionnarisme, atténuation qui, vérifiée selon les critères de De Man lui-même, serait plutôt une... aggravation de ce caractère régressif. En effet, dans une étude parue dans le "Bulletin de la Banque Nationale de Belgique", De Man démontre l’illusion que serait un retour au libre-échange : "il serait tout aussi illusoire de vouloir vaincre les tendances vers l’autarcie nationale par un simple retour au libre échange, qu’il serait illusoire de vouloir vaincre les dangers du monopolisme par un simple retour au "laisser-faire" de nos grands-pères, partisans de la liberté complète de la concurrence individuelle. Car c’est précisément de ce régime de liberté qu’est sorti le monopolisme actuel, par le jeu irrésistible de la concentration des entreprises, de la prépondérance croissante du capital financier et de la transmission héréditaire de la puissance économique acquise".
Or, selon De Man, ce qui caractérise aujourd’hui la petite bourgeoisie, c’est précisément cette tendance illusoire vers un retour à un régime de liberté économique, donc une tendance de régression économique car le monopole, et De Man est le premier à le reconnaître, est une forme supérieure du développement économique. Mais, néanmoins, le fait que le capitalisme soit passé d’un stade progressif à un stade régressif doit forcément conférer, selon De Man, aux classes moyennes, même si elles agitent des utopies réactionnaires, un caractère susceptible d’en faire des alliés du prolétariat. Ici encore, De Man transpose ses désirs dans la réalité : phase régressive du capitalisme ne signifie pas négation, par la classe révolutionnaire, du degré de développement des forces économiques qui donne à la bourgeoisie son caractère réactionnaire, parce qu’elles dépassent, par leur ampleur, les limites imposées par les lois de la plus-value capitaliste. Cela signifie seulement la nécessité, pour le prolétariat, d’harmoniser le développement économique avec la construction de nouveaux rapports sociaux. Le prolétariat n’est pas contre le monopole, comme il n’est pas, en général, contre le progrès industriel ; il lutte seulement contre le mode d’emploi capitaliste de tout progrès économique, scientifique, etc., afin d’en faire bénéficier l’ensemble de la société par la suppression des classes. Dans une phase régressive du capitalisme, la seule classe qui ait une valeur révolutionnaire, c’est le prolétariat. La petite bourgeoisie - au lieu de les voir amoindries - voit ses particularités du siècle dernier renforcées par l’exacerbation même des rapports sociaux entre les deux classes fondamentales. Son désir de subsister quand même la rend solidaire de la bourgeoisie envers laquelle elle n’ose - pas plus qu’en 1848 - formuler des revendications de retour au libre échange d’antan. Le développement fabuleux du capitalisme monopoliste lui donne, aujourd’hui, un vertige et une sensation définitive de son impuissance et, de ce fait, la dirige vers le renforcement de l’État qui seul peut, par le maintien de l’ordre d’abord, par sa soi-disant protection contre la tyrannie des monopoles, lui garantir ce minimum nécessaire pour qu’elle puisse subsister ou bien végéter. Dans la mesure où le prolétariat s’ébranle puissamment, menace directement le capitalisme, a la possibilité de poser, dans un avenir plus ou moins court, le problème de la prise du pouvoir, il peut neutraliser la petite bourgeoisie guettant un ordre lui garantissant sa petite existence. Mais lorsque cette vague dépassée le prolétariat recule, organise des grèves partielles, générales, avance, recule et emprunte à nouveau le chemin de la grève, alors la petite bourgeoisie, énervée par cette insécurité sociale, en quête d’un État fort, se tourne vers son soutien naturel, celui qui garantira son misérable privilège, s’exprimant parfois uniquement par une supériorité "morale" du petit bourgeois. Ce dernier se dirigera vers le capitalisme, le suppliera de mettre de l’ordre dans le pays et l’aidera pour massacrer le prolétariat - sans toutefois exposer "son bien et sa vie" - et verra avec satisfaction se développer le fascisme qui aggravera ses conditions d’existence, mais fera régner "l’ordre à Varsovie".
Cependant, De Man, voulant transformer un lièvre en lion, nous apporte le complément essentiel du problème : les classes moyennes nouvelles. Grâce à ces dernières, qui sont dépendantes du capitalisme parce que généralement salariées, qui se sentent menacées de partager le sort du prolétaire, mais sans témoigner d’un anti-ouvriérisme plus fréquent parmi les petits commerçants, petits trafiquants se heurtant directement aux travailleurs, il serait possible de constituer un front de travail susceptible de donner une majorité au POB afin de réaliser son plan. Cependant, les classes moyennes nouvelles n’ont pas aujourd’hui, au point de vue politique, une fonction différente de l’ensemble des classes moyennes. De Man lui-même, tout en parlant d’effectuer une conjonction de l’anti-capitalisme des classes moyennes et de la lutte de la classe ouvrière, est obligé de préciser qu’il s’agit de "certaines couches" des classes moyennes nouvelles, les mieux payées, pour qui "prolétarisation signifie moins détresse matérielle que perte d’indépendance". Mais, bien au contraire, ces couches des classes moyennes les mieux payées - fonctionnaires, techniciens, universitaires - sont rattachées à la bourgeoisie dont ils essayent, par l’amélioration de leur situation, de faire partie. Le fait d’être salarié ne leur confère pas des vertus intrinsèques, et même lorsque leur salaire ne dépasse pas celui de l’ouvrier, leur "éducation" laisse subsister cette division de classe qui les sépare du prolétariat. Leur dépendance du capitalisme, leur incapacité de s’opposer à lui, leur séparation du prolétariat, leurs intérêts divers, les empêchent non seulement d’émettre des aspirations spécifiques, mais en font bien plus des alliées du capitalisme que du prolétariat qu’ils sont obligés de mépriser pour pouvoir occuper, ne fut-ce qu’extérieurement, une position sociale supérieure, donc intermédiaire. Classes moyennes, anciennes ou nouvelles - et nous ne voyons aucune raison pour établir une distinction fondamentale entre couches mieux payées, surtout en faveur des premières - sont rattachées au capitalisme tant que le prolétariat, par son action révolutionnaire, n’est pas parvenu à ébranler la société de telle sorte à poser les conditions concrètes de l’édification d’un ordre nouveau. Dans une période régressive du capitalisme coïncidant avec un reflux révolutionnaire, les classes moyennes, dans leur ensemble, lâches et byzantines, pour reprendre une expression de Kautsky envers les classes moyennes nouvelles lors de sa polémique contre Bernstein, se tournent vers les forces les plus brutales du capitalisme afin qu’elles puissent nettoyer la société des insécurités sociales qui y fermentent.

LES REFORMES DE STRUCTURE

Par réformes de structure, M. De Man entend rendre "possible une meilleure répartition par la transformation même du régime dirigé vers un revenu national supérieur, c’est-à-dire vers une production mieux adaptée aux besoins de la consommation et développée parallèlement à ceux-ci". Voici une illustration de cette donnée : "les réformes de répartition, c’est vouloir tailler un morceau plus grand dans un gâteau de dimension donnée ; les réformes de structure, c’est faire un gâteau plus grand" (Discours à la Commission Syndicale de Belgique).
La nécessité d’une réforme de structure proviendrait du fait que la crise rend impossible toute lutte pour des réformes de répartition, car celles-ci "ne peuvent s’exercer au profit d’une classe que dans la mesure où elles réduisent le profit des autres classes". Ainsi, "toute augmentation des charges sociales au profit de la classe ouvrière se traduit en augmentation des charges fiscales pour l’ensemble de la population". A l’intérieur de la classe ouvrière, les "efforts corporatifs pour maintenir un niveau de vie supportable créent, de plus en plus, une opposition d’intérêts immédiats entre une corporation et une autre : les mineurs ne peuvent combattre leur misère qu’en liant le mouvement de leurs salaires au mouvement des prix du charbon, dont les frais retombent sur d’autres corporations ouvrières, en premier lieu sur les cheminots et sur la population en général". Et De Man conclut sa pensée ainsi : "Nous sommes de plus en plus faibles pour tailler des morceaux suffisants dans le gâteau qui se rétrécit ; mais nous sommes de plus en plus forts pour faire un autre gâteau à mesure que ce rétrécissement fait comprendre dans les classes moyennes, et jusque dans les milieux industriels, qu’il n’y a pas d’autre remède à la situation". La vanité honteuse du réformiste apparaît nettement dans les formulations de ce "théoricien socialiste". D’une part, il s’agit de donner un semblant de vraisemblance à une notion réactionnaire démentie par la lutte ouvrière ; d’autre part, il s’agit d’aiguillonner la lutte prolétarienne dans une voie de garage définitive.
La crise économique actuelle rendrait impossible, selon le réformisme, toute lutte revendicative, ou même de défense, de la classe ouvrière. De Man ne fait que commenter cette idée générale dans la citation que nous avons rapportée. Ce qui est juste, c’est que dans une pareille période, aucune bataille ouvrière partielle ne peut être victorieuse si elle n’est pas généralisée, ou du moins soutenue par l’ensemble de la classe ouvrière. En période de crise économique, chaque patronat concrétise le degré de résistance de l’ensemble de la classe, dans la mesure où cette dernière est obligée de réduire ses frais de production par des diminutions de salaires et la réduction des charges sociales. Une lutte isolée de corporation dans une pareille conjoncture est donc une absurdité inventée par De Man (absurdité se traduisant dans la pratique par la manœuvre classique du réformisme vers l’isolement de chaque bataille, c’est-à-dire vers sa défaite). Par contre, les luttes partielles des travailleurs, de corporations, doivent aboutir à un mouvement d’ensemble de la classe, tendance qui s’exprime assez spontanément, du moins dans des pays comme la Belgique, par le mot d’ordre de grève générale. Il est, par exemple, parfaitement idiot d’admettre qu’il soit possible de déclencher une lutte des mineurs, qu’elle réussisse, sans que les cheminots et autres corporations ne comprennent pas immédiatement la nécessité de répéter cet exemple eux-mêmes, sous peine d’en subir les conséquences. Au reste, c’est là une des raisons essentielles qui poussent le capitalisme et ses agents réformistes à étrangler tout mouvement de corporation, afin qu’il ne puisse être généralisé par toute la classe ouvrière : l’exemple de la grève de juillet est là pour le prouver. Au point de vue de la situation économique qui existe en temps de crise, la thèse de De Man est, par conséquent, non seulement absurde, mais exprime la position du capitalisme d’empêcher toute bataille ouvrière dans une période où règne une instabilité constante dans l’ensemble de la société.
Le problème essentiel pour arriver aux réformes de structure réside dans la transformation légale de l’État lui-même. Avec une majorité anti-capitaliste, constituée grâce à l’opposition (!) des classes moyennes au capitalisme financier, il sera possible au POB, pacifiquement, dans les cadres de la Constitution belge, de limiter le champ d’action du monopolisme financier, de le déposséder. En somme, la lutte électorale pour renverser le capitalisme. A cela, l’on ne peut qu’opposer les quinze dernières années de la lutte ouvrière. En particulier, les ouvriers allemands se sont faits massacrer pour avoir osé traduire concrètement leur désir de réaliser des modifications de la structure de la société, en conquérant préalablement le pouvoir politique. Et cela par ceux qui, comme Noske-Scheideman, proclamaient la nécessité d’effectuer des réformes de structure, pacifiquement, puisqu’ils se trouvaient à la tête de l’État allemand ; en s’entendant à l’amiable avec le capitalisme et toujours progressivement, grâce à une majorité d’électeurs, le socialisme aurait été réalisé en Allemagne. L’accession du fascisme au pouvoir a réduit à néant ces positions réactionnaires et posé le problème sur son véritable terrain : la lutte armée des prolétaires pour la conquête du pouvoir. Les réformes de structure d’H. De Man ont donc pour but de remiser la lutte véritable des travailleurs - et c’est là sa seule fonction - dans un domaine irréel, d’où l’on exclut toute lutte pour la défense des intérêts immédiats et, par là même, historique du prolétariat, au nom d’une réforme de structure qui, dans sa conception comme dans ses moyens, ne peut que servir à la bourgeoisie pour renforcer son État de classe en réduisant la classe ouvrière à l’impuissance. C’est ce que nous démontrerons dans l’analyse concrète du plan qui traite du problème de l’État et de sa réforme, ainsi que des mesures destinées à constituer le nouveau gâteau susceptible d’améliorer la situation de la classe ouvrière et de l’ensemble de la société.

NATIONALISME BOURGEOIS ET INTERNATIONALISME PROLETARIEN

La première conclusion qu’il nous sera possible de tirer des prémices du plan de travail du POB est une définition du nationalisme que ce dernier oppose à l’internationalisme phraséologique de la social-démocratie traditionnelle. Le "Plan National d’abord", dit H. De Man dans le "Peuple" : le socialisme a évolué ! Poursuivant intérieurement, sur le terrain politique, l’instauration de la démocratie et dans le domaine économique des améliorations matérielles pour la classe ouvrière, sans modifier le régime existant de la propriété des grands moyens de production, le socialisme pouvait se contenter "d’une conception doctrinale, donc absolue du but final". Aujourd’hui, avec l’évolution du capitalisme, après les échecs de la SDN et du BIT, desquels l’on attendait une lutte pour le socialisme, "dans le cadre international d’abord", l’heure est venue de renier jusqu’aux phrases contenant la notion désormais périmée de l’Internationale. Le socialisme intégral et absolu impliquant une économie mondiale, par conséquent "chaque État socialiste se serait trouvé placé devant le dilemme : ou bien faire immédiatement la révolution mondiale, de façon à soumettre le reste de l’univers au même régime, ou bien se condamner à l’isolement économique total par rapport au reste du monde".
Le plan De Man est donc nettement "national-socialiste". D’un point de vue fondamental, il ne se distingue en rien du "national-socialisme" fasciste. Tout comme ce dernier, il consiste à limiter le champ d’action historique du prolétariat au plan national, c’est-à-dire à nier toute possibilité de contact, d’aide, d’inspiration des luttes, des expériences des autres prolétariats et, par là même, à forger sa conscience de lutte sur le terrain des intérêts particuliers de son propre capitalisme. Tout comme lui, il exalte la communauté d’intérêts découlant pour le capitalisme, comme pour le prolétariat, d’une nécessité d’agir nationalement, tout en affirmant, comme Hitler, des intentions pacifistes au point de vue international.
Dans l’après-guerre, jusqu’à l’avènement de Hitler au pouvoir, la social-démocratie, pour conserver son influence, devait afficher une terminologie internationaliste. Les antagonismes de classe, grâce à la victoire de la révolution russe et aux tentatives insurrectionnelles de l’Allemagne, Hongrie, Italie, prenaient en effet, après la guerre, une direction spontanément mondiale en ce sens que les victoires, comme les défaites, permettaient la progression des luttes révolutionnaires en fonction des expériences qui en découlaient.
Le socialisme intégral, ou mieux, la révolution mondiale, était, dans cette période, l’objectif que se traçait le prolétariat, appuyé sur la Russie et dirigé par l’IC. Cela découlait du fond même du problème : la lutte révolutionnaire est un problème de continuité internationale, aussi bien que, d’autre part, le capitalisme lui-même n’existe qu’en tant que système mondial de domination sociale.
Le processus de l’échange entre les secteurs nationaux du marché capitaliste, le mouvement d’exportation des capitaux, font épanouir les antagonismes inter-impérialistes qui représentent, d’ailleurs, l’aspect concret et indispensable du fonctionnement du système capitaliste mondial. L’évolution de ces antagonismes peut conduire à la guerre ou se croiser avec le déclenchement des mouvements révolutionnaires. A cette dernière fin, le prolétariat d’un pays donné doit s’assimiler l’expérience des autres prolétariats luttant contre un régime capitaliste analogue, mais dans des conditions spécifiques résultant de degrés différents dans le développement des pays capitalistes. Cette compréhension, que concrétise le parti, permet au prolétariat de mener une lutte ayant un caractère international contre sa bourgeoisie parce qu’il concentre le degré de conscience auquel est parvenu l’ensemble des ouvriers du monde entier. Le socialisme intégral représente, pour le marxiste, la liaison entre l’État prolétarien victorieux et la lutte du prolétariat mondial. Ce problème, l’URSS, l’IC, ne l’ont pas résolu. Dans le n° 2 de "Bilan", nous avons essayé de le poser : c’est le problème que le prolétariat devra résoudre pour les révolutions de demain.
L’avènement du fascisme en Allemagne clôture une période décisive de la lutte ouvrière. Les contrastes inter-impérialistes qui ont permis l’acheminement des antagonismes sociaux vers un internationalisme prolétarien ont pu - grâce au triomphe du centrisme dans l’IC et dans l’État prolétarien - se diriger vers l’autre aboutissant : l’éclosion de la guerre. La social-démocratie, qui fut un élément essentiel de ces défaites, est aussi un élément de reconstitution de la vie organique du capitalisme et, en ce sens, parallèlement au repli national de la bourgeoisie qui constitue une expression concrète de l’aggravation des contradictions impérialistes, elle emploie un nouveau langage pour continuer sa fonction, rejette un internationalisme verbal qui n’est plus nécessaire, pour passer franchement à la préparation idéologique des prolétaires pour la défense de "sa Nation". L’avènement du fascisme en Allemagne a rompu la possibilité d’une lutte victorieuse des prolétaires autour du pôle de l’État russe, et c’est là que nous trouvons la source véritable du plan De Man. Ce dernier représente la tentative concrète de sanctionner, par une mobilisation adéquate, la défaite essuyée par l’internationalisme révolutionnaire et la préparation idéologique pour l’incorporation du prolétariat à la lutte autour du capitalisme pour la guerre. C’est pourquoi son national-socialisme a la même fonction que le national-socialisme des fascistes.

* * * * *

En principe, l’épanouissement d’une fonction sociale se justifie par son rattachement à sa forme antérieure. H. De Man justifie le caractère nationaliste de son plan par des références "internationales", et par l’affirmation énergique de l’anti-nationalisme du plan par rapport à ses perspectives. Voici, tout d’abord, un échantillon des références : "Aussi bien, je n’hésite pas à dire que, si l’action pour le plan devait aboutir, pour le socialisme belge, à payer la conquête du pouvoir gouvernemental et la nationalisation partielle de l’économie par le renoncement à son internationalisme, je serais le premier à dire : pas un pas de plus dans cette direction !". Grâce à une économie nationale dirigée, ce renoncement peut être évité et voici la démonstration qu’en fait De Man : "l’objectif principal de l’autarcie est de réduire le plus possible les importations, ce qui ne peut se faire que par une diminution correspondante des exportations. Or, pour la Belgique, ce serait la mort, par conséquent il faut au contraire que, parallèlement au développement du marché intérieur, visé en premier lieu par le plan, la Belgique développe son commerce extérieur, tant pour pouvoir importer des matières premières et les denrées dont elle a besoin que pour pouvoir les payer par des exportations... Qui ne voit que cela lui sera d’autant plus facile qu’en mettant de l’ordre dans son économie nationale selon les directives du plan, la Belgique aura réduit le prix de revient de ses produits d’exportation ? Et qui ne voit que, pour cela, il faut délivrer nos industries du poids que font peser sur elles les charges d’un outillage qui est aux deux tiers inutilisé, de l’entretien d’une armée de chômeurs et de redevances exagérées qu’elle paie aux fournisseurs du crédit et de la force motrice".
De tout cela il résulte clairement que notre savantissime sociologue sait admirablement négliger, pour les besoins de sa démonstration, ses propres données. Ainsi, après avoir découvert, dans ses premiers articles, les modifications de la structure économique l’obligeant à créer un socialisme nouveau pour ce nouveau capitalisme, après avoir doctoralement démontré que le repli national résultait du développement même de la structure économique mondiale, De Man réduit le problème du repli de l’économie nationale à des proportions bien simples de balances commerciales à établir grâce à l’économie nationale dirigée et à un problème de budget d’État, car il faudra délivrer les industries des poids qui les écrasent actuellement. Aussi, la tâche internationaliste du prolétariat sera d’œuvrer au développement du commerce extérieur du pays, par le consentement des sacrifices nécessaires au relèvement de l’industrie. Et, enfin, sera créé un "internationalisme" non spécifiquement prolétarien, mais de toute la "Nation". Voilà l’idée introduite par De Man, laissant dans l’ombre ses découvertes initiales, pour arriver à convaincre tous ceux qui pourraient s’apeurer devant son nationalisme-actif. Il n’y à là qu’une nécessité accidentelle et il revient aux ouvriers de la faire disparaître en y adhérant intégralement. Mais le fait que les problèmes de la défense nationale de la "Nation" que De Man exposa immédiatement après sa définition du "nationalisme nouveau" dans les colonnes du "Peuple" ont reçu une solution ultra-chauvine, montre à suffisance le véritable caractère du nationalisme prôné aujourd’hui par la social-démocratie.

(La suite au prochain numéro)

Notes :

[1Selon Waltging : "Etude historique sur les corporations professionnelles chez les Romains", "les corporations existaient déjà dans l’ancienne Rome, mais sans règlements sur les méthodes, ni apprentissage imposé, ni monopoles".




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