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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les principes : Armes de la Révolution
{Bilan} n°5 - Mars 1934, p. 149-169
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 20 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Tout le monde proclame la valeur essentielle des principes pour la lutte prolétarienne et révolutionnaire. Cependant, il s’agit là d’une simple affirmation verbale qui, non seulement ne détermine pas leur signification réelle, mais aussi qui n’épuise pas la divergence qui existe quant à leur portée dans l’établissement des positions politiques autour desquelles la classe prolétarienne peut déclencher ses luttes contingentes et sa lutte finale. Les conditions actuelles - corruption avancée de l’idéologie ayant cours dans les milieux se réclamant du communisme - nous permettent d’indiquer deux aspects particuliers quant à la déformation de la signification des questions de principe.
La première pourrait être appelée celle du répertoire ou du catalogue. Le militant, et surtout le dirigeant prolétarien, posséderait un dictionnaire marxiste où seraient consignées, dans des formules bien simples, les questions de principe qui, reliées à Marx ou à Lénine, permettent de fabriquer un "marxisme" ou un "léninisme" bibliques, dont on peut faire jaillir des anathèmes contre les "hérétiques". Ces derniers seraient surtout ceux qui, s’élevant contre la répétition à des situations profondément modifiées de la politique appliquée par Marx ou Lénine, essaient de traduire, par des principes, les nouvelles expériences de la lutte prolétarienne. Le soi-disant marxiste ou léniniste élèvera au rang d’un dieu Marx ou Lénine, mais c’est une vénération de décor car, en réalité, ces grands chefs prolétariens sont ainsi poignardés. A chaque occasion, le problème sera posé interrogativement : une question de principe est-elle en jeu ? Dans la négative, il faut se laisser aller aux suggestions des situations, se livrer à des conjonctures sur les avantages que l’on peut retirer de la lutte car, en définitive, Marx aussi bien que Lénine, tout intransigeants qu’ils aient été sur les questions de principe, ne se jetaient-ils pas dans la mêlée pour réaliser le plus grand nombre d’alliés, sans aucune considération quant à la nature de ces derniers, sans établir d’avance si leur nature sociale leur permettait de fournir un réel appui à la lutte révolutionnaire ? Pour le marxiste du dictionnaire, Marx et Lénine ne sont donc que des manœuvriers de grande envergure, qui peuvent réaliser de grands succès pour le prolétariat justement parce qu’ils ne se laisseront pas guider par des questions de principe pour déterminer les bases concrètes de la lutte ouvrière.
La seconde déformation pourrait être centralisée autour de la formule de la "théorie de l’expérience". Le militant qui expose une position de principe dans une situation donnée se hâte d’ajouter que cette position serait valable si tous les ouvriers étaient communistes, qu’il serait bien heureux de pouvoir l’appliquer, mais qu’il est forcé de tenir compte des situations concrètes et surtout de la mentalité des ouvriers. A cet effet, il choisira une position intermédiaire de combat et il dira que l’évolution ultérieure de la lutte ne pourra qu’orienter les ouvriers là où se trouvent, à la fois, les armes et les organismes permettant la lutte et la victoire. Au sommet d’une multitude d’expériences inévitables se trouverait la réalisation de la condition concrète pour la victoire révolutionnaire.
Cet article est destiné à mettre en évidence l’importance fondamentale des principes et à réfuter les deux déformations que nous avons énoncées.

AUTOMATISME ECONOMIQUE OU CONSCIENCE DE CLASSE

La catastrophe de la Deuxième Internationale fut aussi un aboutissant de la gangrène se développant au cours de la formation de la pensée marxiste et prolétarienne. Lénine, par ses travaux sur l’"empiriocriticisme" [1] a rétabli les fondements constitutionnels de l’idéologie de la classe ouvrière.
La mort de la Troisième Internationale pose, à nouveau, des problèmes d’une portée gigantesque. Le devoir des communistes est donc de rompre avec une quiétude s’abritant derrière des formules qui menacent de nous rendre impuissants à comprendre les situations actuelles car, au lieu de contenir des énonciations programmatiques, elles ne font que répercuter, sur nous-mêmes, une influence de la contingence défavorable où nous vivons.
Dans l’article "La crise du mouvement communiste", paru dans le n° 2 de "Bilan", nous avons essayé de réfuter ce qui nous paraît être aujourd’hui la déformation essentielle du marxisme dans la détermination du programme de lutte de la classe ouvrière. Nous savons donc que le marxiste apporte, par rapport à toutes les théories historiques qui l’ont précédé, cet élément nouveau : toute l’évolution de l’histoire peut être ramenée à la loi de l’évolution des forces productives et économiques. De cette conception fondamentale, pleinement confirmée par l’évolution de la société capitaliste, l’on arrive à ceci : que le mécanisme productif représente non seulement la source de la formation des classes mais qu’il détermine automatiquement l’action et la politique des classes et des hommes les constituant ; ainsi le problème des luttes sociales serait singulièrement simplifié, hommes et classes ne seraient que des marionnettes actionnées par des forces économiques. Cependant, cette simplification outrancière ne permet nullement de comprendre les situations, car sur cette base il devient incompréhensible qu’une minorité capitaliste puisse assurer la conservation de son régime en construisant son appareil de domination avec un matériel provenant des classes exploitées, ou bien que le capitalisme puisse entraîner à la guerre des forces sociales qui sont directement intéressées au déclenchement de la révolution. Par ailleurs, la compréhension de leur état économique n’offre aucune difficulté aux exploités qui, sans connaître la théorie de la plus-value, comprennent leur situation de misère : de ce fait, les travailleurs seraient évidemment disposés à laisser les forces de l’économie actionner librement l’énorme majorité de la société capitaliste jusqu’à la conclusion de la victoire révolutionnaire.
Mais le marxisme n’a rien à voir avec ces grossières déformations qui font, d’une science historique économique et politique, l’alchimie fournissant la pierre philosophale : l’opposition d’intérêts économiques fixant automatiquement et dans toute contingence l’idéologie et le rôle des forces sociales. Il est parfaitement exact que le mécanisme économique donne lieu à la formation des classes, mais il est totalement faux de croire que le mécanisme économique pousse directement les classes à emprunter le chemin qui les portera à leur disparition ou à leur épanouissement. La dépendance des classes du processus productif suit un cours énormément plus compliqué. Les classes, ainsi que toutes les formes d’organisations sociales (depuis la préhistoire jusqu’au capitalisme), se forment, s’entrelacent, se développent, disparaissent, suivant une loi qui n’est pas le reflet direct des nécessités objectives de l’évolution de l’économie, mais une loi qui reflète immédiatement les intérêts de la classe qui se maintient à la direction de la société, alors même qu’elle est condamnée par le développement du mécanisme de la production. Cet "automatisme économique", auquel on réduit le marxisme, peut évidemment déterminer des étonnements devant les "absurdités" de la situation en Italie, en Allemagne, où le fascisme a pu s’installer avec l’adhésion d’une partie de la masse des exploités, alors que le marxisme parvient à comprendre ces phénomènes qui, loin d’être des "absurdités", s’expliquent parfaitement par les possibilités d’action politique, et d’action politique puissante, que peut déployer une classe qui, comme le capitalisme actuel, est définitivement bannie par le développement des moyens de production, qui a déjà mûri les prémices pour la société socialiste.
Suivant Engels, nous pouvons affirmer qu’avant d’arriver à l’époque historique où l’évolution économique se réfléchira dans une évolution de l’humanité, qui se traduira par la domination de l’homme sur les forces de l’économie, il faudra traverser toute une série de révolutions qui auront supprimé, avec les classes, toute formation de privilège pouvant résulter de l’appropriation des moyens de production ou de l’exploitation de capacités individuelles et naturelles. C’est donc pour un avenir très lointain que nous pourrons parler d’un parallélisme entre le processus économique et le processus social mais, même alors, l’analyse économique ne nous donnera pas l’explication de l’évolution historique car son objet ne sera que la rationnelle satisfaction des besoins.

Dans l’article cité précédemment, nous avons mis en lumière que l’action des classes n’est possible qu’en fonction d’une intelligence historique du rôle et des moyens appropriés à leur triomphe. Les classes doivent au mécanisme économique et leur naissance et leur disparition, mais, pour triompher, elles doivent résoudre des problèmes sociaux, aussi bien que pour résister à l’assaut que leur livrera la nouvelle classe, elles devront résoudre d’autres problèmes sociaux. A cette dernière fin, les classes doivent pouvoir se donner une configuration politique et organique à défaut de quoi, bien qu’élues par l’évolution des forces productives, elles risquent de rester longtemps les prisonnières de la classe ancienne qui, à son tour - pour résister - emprisonnera le cours de l’évolution économique.
En liaison avec le sous-sol économique se forment, à la fois, et les classes et les contrastes ou oppositions d’intérêts surgissant dans une société où le privilège est détenu par la formation sociale qui s’est assuré la possession des moyens de production. Ceux-ci, issus de tendances collectives, depuis le XVIIe siècle (l’économie féodale se basant sur le servage et les corporations), une nouvelle phase de l’histoire allait s’ouvrir où le capitalisme ne faisait, en définitive, qu’exprimer la nécessité de délivrer l’économie des liens personnels et d’asseoir le nouveau régime sur la base de la dévolution de ces moyens de production aux grands capitaines d’industrie qui peuvent en assurer le plein épanouissement. Dès le XVIIe siècle, le capitalisme apparaît comme l’économie nouvelle, car il trouve ses fondements dans les changements survenus dans les forces de la production. Il commence à gravir les marches de son chemin historique, au sein même de la société féodale, et accroît sa puissance politique dans la même mesure où augmentent ses positions économiques conquises au sein de la vieille société. Cette possibilité de pénétration pacifique et graduelle par le capitalisme dépendit - ainsi que nous l’avons explique dans le n° 2 de "Bilan" - du fait que la bourgeoisie ne put se donner pour but que la substitution de son privilège à celui qui préexistait. Mais il ne s’agissait nullement pour la jeune bourgeoisie de faire refluer toute la production scientifique, artistique, philosophique et politique dans une direction adjacente aux intérêts économiques des paysans, des artisans et de toutes les couches moyennes qui lui étaient indispensables pour assurer son triomphe. Bien au contraire, elle centralisa toute l’activité intellectuelle et politique vers les intérêts particuliers de sa classe et elle put vaincre parce qu’il lui revenait le rôle de protagoniste de la transformation sociale : de la révolution et, pour cette tâche, elle parvint à embrigader des formations de classe ayant un intérêt économique foncièrement hostile à sa victoire, ainsi que les petits producteurs qui ne pouvaient attendre du triomphe du capitalisme que l’écrasement de leurs économies intermédiaires.
Le capitalisme, comme toute autre classe, avait besoin d’une conscience de classe pour réaliser sa mission historique, et il la réalisa dans la mesure où croissaient ses positions économiques au sein de la vieille société. Il put s’acquitter de sa mission grâce à l’appui de classes qui avaient un intérêt économique opposé à sa victoire car, en définitive, la dynamique de l’histoire incite des classes qui n’ont pas d’avenir propre à se joindre aux classes qui ont l’avenir pour elles. Nous avons voulu indiquer cette contradiction entre les intérêts des petits producteurs et leur participation à une révolution qui menaçait leurs intérêts pour marquer que le capitalisme lui-même a eu besoin d’un système de principes pour agir dans la société et que son ascension et sa victoire ne dépendirent pas du simple accroissement de ses positions économiques. Le capitalisme parvint seulement, ainsi que nous avons eu l’occasion de le démontrer, à délimiter ses positions de principe, à concrétiser sa conscience, à réaliser la compréhension de sa mission, en fonction du progrès de ses positions économiques au sein de la société féodale. Mais, ainsi qu’Engels le disait, le capitalisme est la dernière classe de la préhistoire, il clôture l’époque des révolutions pouvant se conclure par l’établissement de nouveaux privilèges. Sa victoire elle-même s’accompagne de l’apparition des conditions de la production qui appellent le prolétariat à la direction de la société.

CLASSE FONDAMENTALE ET COUCHES MOYENNES

De même que les autres classes qui ont réalisé des transformations sociales et des révolutions, le prolétariat a besoin d’un système de principes pour remplir son rôle. Toutefois, il existe entre le prolétariat et les classes qui l’ont précédé une différence fondamentale qui résulte du rôle historique spécifique du prolétariat. Ne pouvant s’assigner comme but celui de constituer de nouveaux privilèges, le prolétariat, lorsqu’il aura détruit la société capitaliste, ne pourra fonder sa classe, ni l’accroître, sur un ensemble de principes qui puissent exprimer des positions économiques. Il ne pourra établir sa base de lutte que sur des notions politiques qui, tout en résultant de son programme particulier de classe - le prolétariat représentant parmi les différentes classes de la société capitaliste la seule qui puisse construire la société de demain - peuvent entraîner, dans la lutte, les couches sociales moyennes qui n’ont pas un intérêt économique et réel au triomphe de la dictature du prolétariat. Ces classes moyennes, en effet, relèvent de l’incomplète transformation industrielle de l’économie et, dans toute leur idéologie, expriment le poids mort de ces formes intermédiaires de la production écrasées par le développement de l’industrie en régime capitaliste. Ces formes seront plus opprimées encore à l’époque de la dictature du prolétariat qui enlèvera toutes les entraves et freins au plein épanouissement des forces productives. Cette place médiane qu’occupe la petite production, sans perspectives d’avenir, détermine un flottement dans la petite bourgeoisie, laquelle sera plutôt disposée à saluer le grand capitalisme (le « régime fort », Mac Donald, Doumergue ou le fascisme), comme le régime qui lui donnera un moment de répit, une passe de tranquillité, d’autant plus qu’elle verra le capitalisme tenter de freiner le développement des forces de production qui menacent la petite production. Ces classes moyennes ne se rallieront au prolétariat que dans ces circonstances historiques particulières où les contradictions du régime capitaliste venant à leur éclosion et la classe ouvrière passant à l’assaut révolutionnaire, elles éprouveront le besoin de mêler leur lutte désespérée à la lutte consciente du prolétariat pour la victoire révolutionnaire. Mais il s’agit là d’occasions historiques, et non du processus général de la lutte que doit conduire le prolétariat. Celui-ci aurait beau expliquer au petit producteur qu’il aurait individuellement tout avantage à passer de sa situation incertaine en régime capitaliste à celle de salarié dont les intérêts seraient garantis par l’État prolétarien, il n’en aurait pas pour cela un collaborateur possible dans l’établissement des principes pouvant permettre l’éclosion des luttes révolutionnaires. Le petit bourgeois étant redevable de son idéologie non à son individualité économique mais à sa complexe personnalité, il restera accroché plutôt au capitalisme qui lui laisse entrevoir la possibilité de conserver sa petite propriété et où il croira pouvoir réaliser sa "digne indépendance". Au cours de toute sa lutte, le prolétariat devra donc tenir compte de la position historique qui revient à ces classes moyennes et tout en reprenant à son compte les revendications qui peuvent entraîner les petits producteurs écrasés par les impôts, il devra toujours subordonner ces objectifs aux siens propres, car c’est uniquement sur la base des principes de la classe prolétarienne que nous pouvons concevoir l’utilité des mouvements de la petite bourgeoisie. Si cette dernière devait rester isolée de l’ensemble de la lutte prolétarienne, elle ne pourrait que servir directement les intérêts de la répression bourgeoise pour l’instauration des gouvernements s’assignant, comme but, le renforcement de la dictature du capitalisme.

FORMATION DE LA CLASSE PROLETARIENNE : SYNDICAT ET COOPERATIVE

Les positions économiques conquises au sein de la société féodale ne dispensaient pas le capitalisme de la nécessité d’établir des principes autour desquels il préconisait la fondation de la société. Le capitalisme nous paraît avoir démontré que si les classes trouvent leur raison d’être dans l’infrastructure économique, l’action sociale de la classe appelée à réaliser une tâche historique de transformation de la société doit s’exprimer par la détermination d’un programme qui soit capable d’absorber les intérêts non seulement économiques, mais intellectuels, psychologiques et politiques de l’ensemble des formations sociales existantes. Nous avons déjà expliqué qu’il ne s’agit pas là d’une composition disparate, d’une addition des différentes idéologies particulières aux différentes classes, mais qu’il s’agit de la résultante d’un processus énormément compliqué et qui s’établit sur la ligne des intérêts fondamentaux de la classe révolutionnaire. Le capitalisme avait déterminé une mobilisation contre le féodalisme de l’ensemble du restant de la société autour des objectifs propres à sa classe : la société qu’il devait fonder sera sa "société" parce que toute la production économique, politique et intellectuelle des différentes formations de la société pourra être ramenée à un point central : le triomphe de sa classe accédant à la direction de la société, la victoire du type d’organisation sociale qui correspond aux intérêts de sa domination. Comme le capitalisme, le prolétariat aura besoin, lui aussi, d’établir une base de principe qui, tout en étant particulière à sa classe, puisse absorber les oppositions, les commotions, les bouleversements produits par la société capitaliste et les diriger vers l’instauration de la dictature prolétarienne, étape devant permettre le dépérissement de l’État et des classes, pour la fondation de la société communiste.
Cependant, si le capitalisme, dans l’élaboration de son programme historique, pouvait procéder d’une façon non systématique, désordonnée, contradictoire, le prolétariat par contre se trouve forcé de préétablir les bases politiques pouvant permettre l’éclosion de ses luttes révolutionnaires. Le capitalisme arrive à déterminer concrètement le programme historique de sa lutte au XIXe siècle, c’est-à-dire à la fin de son trajet historique. Jusqu’à la veille de sa victoire, son intelligence historique se réalise graduellement dans la mesure où ses positions économiques se sont développées et ont pu se frayer un chemin au sein de la vieille société. Le prolétariat ne peut que suivre un chemin opposé : le "Manifeste des Communistes", où sont consignées les revendications historiques de la classe prolétarienne, apparaît au moment où le prolétariat est appelé à aborder la réalisation de sa tâche. La "Déclaration des droits de l’homme" arrive, par contre, lorsque la bourgeoisie a terminé son chemin de classe révolutionnaire et réalisé son triomphe. Nous avons déjà marqué une autre différence essentielle entre le procédé de formation de la classe capitaliste et celui de la classe prolétarienne et qui fait que cette dernière ne peut faire résulter l’accroissement de ses positions de lutte en fonction du développement des positions économiques qu’elle institue au sein de la société capitaliste. La coopérative - et même celle de production qui semble, à première vue, remplir les conditions de "l’îlot socialiste" - ne peut pas parvenir à entamer les rapports de production sur lesquels se base la société capitaliste. Elle pourra agir pour une distribution moins défavorable aux ouvriers de la plus-value, mais elle ne peut pas supprimer cette plus-value et remettre à ses sociétaires l’intégralité de la valeur des produits car, dans ce cas, elle ne pourrait résister à la concurrence du marché. Et le développement de la coopérative, en tant qu’entreprise, ne peut être vu dans la ligne d’une croissante diminution de la plus-value, mais dans la ligne opposée de l’accélération du rythme de l’accumulation pour égaler et dépasser les entreprises capitalistes. Ce qui est d’ailleurs lumineusement démontré par l’expérience en Belgique où Monsieur Anseele n’hésitait pas à proposer au Conseil Général du P.O.B. la transformation des grandes coopératives en de puissantes sociétés anonymes pour réaliser les conditions positives du succès socialiste. Croissance des institutions économiques du prolétariat ne peut donc conduire qu’à la transformation en entreprises capitalistes des coopératives fondées par les ouvriers.
Ces organismes économiques ne peuvent avoir de signification pour la lutte ouvrière que s’ils sont considérés comme des bastions pouvant aider l’ensemble du mouvement ouvrier : des moyens supplémentaires de résistance. Une fois que la coopérative a réalisé les conditions d’outillage indispensables pour ne pas être écrasée dans le marché, elle doit attribuer aux besoins de la lutte et à ses organismes spécifiques - particulièrement les syndicats - les bénéfices de son exploitation.
Pour ce qui est de l’alimentation continue et progressive de la conscience de classe du prolétariat, la coopérative et, en général, les institutions économiques, ne fournissent aucune condition favorable : ces organismes ne peuvent se développer d’une façon indépendante et autonome qu’à la condition de fausser leur signification prolétarienne et de se transformer en entreprises capitalistes. Si elles restent sous le contrôle des organismes de lutte du prolétariat, renonçant ainsi à une fonction fondamentale dans le mouvement prolétarien, et à cette seule condition de garder une fonction d’appoint, elles pourront être utiles à la cause prolétarienne.
Pour ce qui concerne les organismes de résistance à l’exploitation capitaliste, nous avons déjà mis en évidence que la classe ne se forme pas, n’aborde pas la réalisation de sa tâche historique, n’atteint pas sa victoire parce qu’elle proclame son opposition économique ou parce qu’elle lutte pour s’attribuer une partie toujours croissante - jusqu’à vouloir accaparer la totalité - du gâteau représenté par l’ensemble de la production. Pour le capitalisme lui-même, qui n’avait enfin pour rôle historique que celui d’opérer un déplacement dans la maîtrise du gâteau, le problème à résoudre était d’opérer un rassemblement de l’ensemble de la société autour de la nouvelle organisation pouvant permettre l’épanouissement et de la technique et de l’ensemble des besoins [2] de l’humanité de cette époque.
Les syndicats où les ouvriers luttent pour résister à l’exploitation du capitalisme peuvent donc représenter un lieu favorable (Marx disait : « l’école du socialisme ») à la formation de classe du prolétariat, mais ce n’est pas là non plus que la classe ouvrière pourra forger l’outil capable de la conduire à la victoire. Ainsi que nous l’avons déjà dit, l’extension numérique du syndicat ne représente pas l’augmentation de la capacité de lutte du prolétariat, et puisque celui-ci ne peut desserrer l’emprise du capitalisme que dans la mesure où il réalise ses intérêts révolutionnaires et historiques, les Trade-Unions ou le Syndicat belge, d’une puissance apparente énorme, ne réalisent nullement une position d’avantage contre le patronat, même sur le terrain revendicatif. Devons-nous pour cela nous proclamer pour le syndicat de minorité ou de secte ? Nous laissons volontiers cette conclusion à ceux qui ergotent sur le mouvement révolutionnaire et qui peuplent actuellement le mouvement communiste jusqu’à le suffoquer, et répondrons tout simplement que nous sommes pour le syndicat embrassant les plus larges masses, sur la simple adhésion programmatique à la lutte revendicative contre le patronat. Cependant, nous posons comme condition essentielle et préjudicielle - pour les capacités de lutte du syndicat, y compris la lutte revendicative - l’activité ouverte et complète de la fraction du parti politique du prolétariat en son nom, celle de la nécessité de la proclamation de l’action ouverte des fractions de tous les partis politiques agissant au sein de la classe ouvrière, syndicaliste y compris.

GENESE ET DEVELOPPEMENT DE LA CONSCIENCE DE CLASSE : LE PARTI

Dans l’époque actuelle, c’est la lutte entre deux formes de société, la capitaliste et la communiste, qui est l’axe de tous les événements historiques. Le prolétariat parviendra à se diriger vers l’éclosion de la nouvelle société, non pas en s’appuyant sur l’extension de l’opposition économique de sa classe et des autres classes exploitées par le capitalisme, mais sur la base de l’armement idéologique de ces forces sociales afin qu’elles prennent conscience de la nécessité du déclenchement de la révolution pour fonder la nouvelle société. Il en avait été de même pour toutes les classes qui précédèrent le prolétariat dans les luttes révolutionnaires : elles aussi avaient eu besoin d’un système de principes pour agir dans l’histoire, mais elles trouvaient dans la genèse de leur formation économique les tables constitutives de leur matériel idéologique.
La Déclaration des Droits de l’Homme, qui arrive à la fin du trajet parcouru par le capitalisme en tant que classe révolutionnaire, s’oppose au « Manifeste des Communistes » qui apparaît au début du mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais cela ne signifie pas que le "Manifeste des Communistes" épuise le travail idéologique du prolétariat et qu’il soit possible de reléguer ce Manifeste dans un dictionnaire pour déterminer ensuite, suivant les nécessités de l’action, les avantages à obtenir, l’évolution même des luttes devant porter au triomphe des principes contenus dans le Manifeste. Par rapport à la Déclaration des Droits de l’Homme, le Manifeste peut bien représenter l’opposition historique fondamentale : il n’en reste pas moins vrai que le Manifeste doit être enrichi de toutes les autres positions principielles pouvant condenser les luttes successives du prolétariat vers la révolution.
Tout aussi bien que le capitalisme, le prolétariat ne parvient pas à la victoire révolutionnaire par un assaut immédiat déterminé par la modification intervenue dans les forces de production désormais dominées par l’économie industrielle. Au XIXe siècle déjà, c’est le prolétariat qui devait fonder l’organisation sociale si l’on s’en tient au développement atteint par les forces de production. Mais, pour empêcher la victoire du prolétariat, toute l’organisation de la société capitaliste est là, et seule une révolution pourra permettre que le sous-sol économique trouve sa justification réelle dans l’instauration de la dictature du prolétariat pour la transformation de la société vers le communisme.
Une gradualité historique accompagnera le mouvement prolétarien - pour la bourgeoisie cette gradualité s’étant échelonnée pendant quatre siècles. Le Manifeste sera le point de départ de ce processus graduel, aussi bien que les premières corporations, les communes, le marché international étaient la base de départ de la formation de la classe capitaliste C’est sur les affirmations idéologiques contenues dans le Manifeste que le prolétariat aborde son chemin. C’est sur la pénétration de ces idées essentielles dans tous les organismes de résistance (syndicats), de résistance complémentaire (coopératives), que le prolétariat peut construire les marches de son ascension historique. C’est sur le progrès incessant des positions principielles, l’enrichissement continu des idées fondamentales contenues dans le Manifeste que le prolétariat élève sa conscience et détermine enfin les conditions matérielles pour le déclenchement de l’insurrection. L’organisme où ces armes matérielles : les principes, peuvent être forgés, c’est le parti de classe et il revient à ce dernier la tâche d’alimenter, par ses fractions, la substance révolutionnaire des organismes de masse de la classe ouvrière.
Si le capitalisme progressait dans la mesure où il parvenait à évincer les formations économiques féodales, le prolétariat, par contre, parvient à avancer graduellement uniquement dans la mesure où il réussit à donner des solutions concrètes et principielles à tous les phénomènes surgissant au sein de la société capitaliste et produits par les antagonismes sociaux. De même qu’il était inconcevable, pour le capitalisme, de procéder à la constitution de son régime sur la base d’une confusion entre ses principes et les positions politiques provenant d’autres classes, pour le prolétariat aussi c’est sur la ligne d’une intransigeance absolue qu’il pourra avancer. Historiquement, il est irrémédiablement prouvé soit par les expériences de l’immédiat après-guerre, soit par l’évolution de l’État russe, que chaque fois que le prolétariat a composé sur des questions de principes, il a permis au capitalisme de remporter un succès contre lui, bien qu’apparemment il avait obtenu un résultat favorable. La Constitution de Weimar, les victoires obtenues par l’État russe vis-à-vis des pays capitalistes, ne sont pas des échelons dans la marche révolutionnaire du prolétariat, mais bien des échelons dans le chemin opposé de la corruption et de l’étranglement de la classe ouvrière.
Le capitalisme, pour la conservation de sa société, doit parvenir à empêcher que les réactions se déterminant dans cette dernière, basée sur des antagonismes économiques, se dirigent vers l’action du prolétariat. Ce dernier, par contre, doit arriver à concentrer ses réactions sur le front d’un progrès incessant des solutions qu’il donnera aux problèmes contingents considérés chaque fois comme des points transitoires vers le déclenchement de l’insurrection. Ces points transitoires constituent autant de positions de principes, et leur ensemble représente le tissu de la formation de la classe prolétarienne. La gradualité de ce processus, l’enchaînement des positions de principe, sont les éléments essentiels et matériels pour le triomphe de la classe ouvrière. A chaque occasion, le problème que le prolétariat doit se poser n’est pas celui d’obtenir le plus grand avantage, le plus grand nombre d’alliés, mais bien celui de rester cohérent avec le système principiel qui régit sa classe. Si le choix doit se poser entre l’éclatant succès immédiat obtenu sans aucune considération fondamentale et un résultat contingent d’une portée matérielle inférieure, alors que le parti reste ferme sur ses positions principielles, aucun doute n’est possible et le prolétariat, s’il s’achemine dans la première direction, emprunte un chemin conduisant à la conservation du régime capitaliste
La fécondation des positions de principe est fonction des différentes phases que traverse la société capitaliste et de l’évolution de la lutte du prolétariat. Chaque phase a ses fondements de principe. Le prolétariat ne peut avancer qu’à la condition d’avoir mis sur le drapeau de sa lutte les indications de principe ressortant des différentes phases historiques. Ce travail est possible - en partie - seulement après que tous les phénomènes seront arrivés à leur aboutissement, mais une fois que la science marxiste aura établi la position des différentes classes, leur action, le chemin parcouru par le prolétariat, une fois donc que l’on aura établi la cause ayant déterminé les différentes attitudes des classes, la position tenue par le prolétariat, que l’on aura en un mot "tiré les enseignements" des événements, le parti devra rester scrupuleusement fidèle aux thèses politiques qu’il aura élaborées, faute de quoi il s’interdit d’avancer dans la lutte révolutionnaire.
Si on veut parler de dictionnaire marxiste, il faudra en parler dans le sens d’une œuvre dynamique continue qui ne trouvera son aboutissement que dans le lendemain très lointain de la disparition des classes. Tant que les classes existent - et cela même en un régime de dictature du prolétariat - la nécessité existera d’accroître le patrimoine idéologique du prolétariat, seule condition pour la réalisation de la mission historique de la classe ouvrière. Manifeste des Communistes, programme de la Première Internationale, programme d’Erfurt, thèses du IIe Congrès de l’I.C. : voilà les échelons de la marche ascensionnelle du prolétariat. Nous constatons là un processus toujours croissant dans les positions de lutte du prolétariat, le seul mécanisme réel de la formation de la classe prolétarienne et de la réalisation de sa mission. Ces matériaux fondamentaux sont évidemment reliés en une puissante synthèse qui trouve son origine dans le Manifeste mais chacun d’eux représente la réponse du prolétariat à une phase historique déterminée.
La solution de la crise communiste est présentée ainsi : l’I.C. ayant failli à sa tâche, il faut dès lors regrouper les masses autour d’un organisme nouveau qui les conduise à la victoire. Pour nous, le problème se pose tout autrement. Si nous constatons la faillite de l’I.C., c’est que le prolétariat n’a pas su donner une réponse de principe à tous les problèmes qui ont accompagné l’apparition du premier État ouvrier. La condition donc pour rétablir le mouvement révolutionnaire et conscient des masses, c’est de fournir les bases historiques pour les guider vers l’insurrection. Et, dans ce domaine, nous croyons que se départir du critère de la progressivité historique c’est se mettre, en définitive, en dehors du mécanisme réel des luttes prolétariennes. Rebrousser chemin - ainsi que l’a fait l’Opposition de Gauche - vers la social-démocratie de gauche, historiquement liquidée par le IIe Congrès de l’I.C., c’est se mettre en dehors et contre les intérêts véritables de la reconstruction du mouvement communiste, en dehors et contre les intérêts des masses et de leurs mouvements.

LA THEORIE DE L’EXPERIENCE

Quand l’on fait découler de la position centrale de Marx "l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes" la nécessité d’avancer dans la lutte suivant les expériences que les ouvriers sont appelés à faire au sein de la société capitaliste, l’on affirme une position générale qui peut donner lieu à des interprétations fondamentalement fausses. Il s’agit d’établir la signification de la formulation de la "théorie de l’expérience". A ce sujet, l’opinion courante est celle qui fait cadeau aux ouvriers d’un tas de positions politiques que ces derniers se trouvent d’ailleurs dans l’impossibilité matérielle d’affirmer. Il est, en effet, impossible de connaître, dans n’importe quelle situation, quelle est l’opinion de la masse ouvrière, aucune forme d’organisation n’existant à ce sujet et les ouvriers se trouvant toujours devant des dirigeants qui leur proposent des solutions, et dans la nécessité d’adopter l’une ou l’autre solution présentée par ceux qui les dirigent. D’ailleurs, dans les situations décisives, le critère pour connaître l’opinion des ouvriers, c’est plutôt celui de tâter le pouls des assemblées ouvrières pour établir la combativité des masses autour d’un programme que le parti aura déterminé d’avance que de laisser les ouvriers libres de la détermination de l’orientation pour la lutte.
Quand on se demande quelle est l’opinion des ouvriers dans une situation donnée, nous pouvons arriver à donner une solution réelle à la seule condition de poser le problème ainsi : quelle est la puissance des organismes répressifs à la disposition de la bourgeoisie, donc de l’armée, de la magistrature, de la police, de la presse, des écoles, du prêtre, l’influence des forces réactionnaires démocratiques au sein de la classe ouvrière ? Si tout cet immense appareil de répression est désarçonné par les convulsions d’une situation révolutionnaire, pas de doute l’opinion des ouvriers est une opinion révolutionnaire. Si par contre tout cet appareil peut fonctionner sûrement ou se reconstruire sur le sang des ouvriers vaincus, pas de doute, l’opinion des ouvriers est une opinion réactionnaire. Il peut exister des sortes de moralistes qui s’étonneront d’une formulation aussi nette des problèmes mais, à notre avis, ces moralistes ne représentent en définitive qu’un appendice de tout l’appareil de répression qui empêche les ouvriers de déterminer une évolution de leur pensée suivant les possibilités de leur lutte révolutionnaire. Ce qui intéresse, au point de vue historique, ce n’est pas l’affirmation verbale de l’opinion de l’ouvrier, mais la possibilité où se trouve l’ouvrier de battre l’obstacle qu’il trouve devant lui, de déclencher ses luttes contre le capitalisme, de renverser le capitalisme car, seule, la dictature du prolétariat réalisera la condition pouvant permettre la formation d’une opinion ouvrière.
Et, à ce propos, ce n’est nullement l’ouvrier qui peut déterminer le chemin à emprunter mais son parti de classe. Le militant qui établit une position de lutte sur la base de l’opinion de l’ouvrier ne fait, en définitive, que se libérer d’une façon démagogique de la tâche qui lui revient et qui ne peut pas être attribuée à la masse ouvrière. C’est, en définitive, une paresse du militant qui le conduit à ne pas tenir compte que, dans une société capitaliste, l’ouvrier se trouve être la proie d’instruments formidables de pression et de contrainte sur lesquels il ne peut avoir d’emprise que dans la mesure où le Parti lui fournit les armes. Ainsi la moralité du militant communiste devrait se baser sur le sacrifice, assez agréable d’ailleurs, de ses obligations en laissant les ouvriers abandonnés à eux-mêmes et aux forces policières, militaires et de corruption du capitalisme. D’ailleurs, Lénine, à ce sujet, a mis bien en évidence l’impossibilité pour les ouvriers de se former une "opinion ouvrière" au sein de la société capitaliste.
La "théorie de l’expérience" a sa signification dans une direction différente. Ainsi que nous l’avons dit, le capitalisme parvient à rester maître de la situation dans la mesure où il peut concentrer l’ensemble de la société autour d’une organisation sociale donnée. Qu’il ne parvienne pas à obtenir l’adhésion consciente des masses à la solution qu’il aura donnée, cela ne signifie pas que le capitalisme n’ait pas réussi à donner une solution positive aux problèmes qu’il doit résoudre. Le fascisme, par exemple, anéantit les organisations ouvrières et doit, pour cela, écraser la résistance héroïque du prolétariat. Mais une fois qu’il a atteint ce but, il détermine une mobilisation croissante de l’ensemble de la société autour de la défense de la nation et de la préparation de la guerre. L’opinion des ouvriers, en tant qu’élément de la lutte prolétarienne, ne peut compter que dans la mesure où les ouvriers parviennent à reconstruire les organismes qui avaient été étranglés. Par contre, au point de vue immédiat et apparent, l’opinion des ouvriers commencera à se diriger vers la direction que lui imprimera le capitalisme qui, à cette fin, est parvenu à priver le prolétariat des organismes de classe qui lui sont indispensables pour essayer de déterminer, au feu des luttes revendicatives, une autonomie de pensée qui ne peut se diriger que contre les exploiteurs. Le prolétariat doit traverser des expériences, mais cela à un point de vue historique et tout à fait général. Ainsi, dans tous les pays actuellement, nous pouvons affirmer que l’expérience "parlementaire" est faite partout après les événements de 1914, que l’expérience "démocratique" ou "social-démocratique" est faite, après l’expérience de Noske en 1919, et que les conditions objectives sont désormais réalisées pour l’appel du prolétariat à la lutte révolutionnaire. Que l’un ou l’autre prolétariat n’ait pas traversé 1914 ou 1919, cela ne signifie pas que les expériences réalisées dans d’autres pays n’ont pas une portée décisive et que les ouvriers soient obligés - avant d’arriver à la victoire - de traverser des phases intermédiaires. La lutte révolutionnaire se déroule suivant des règles qui ont un caractère mondial et les ouvriers de chaque pays font leur expérience en fonction des luttes qui se déterminent sur l’échelle internationale. Et cela non seulement au point de vue de la formation intellectuelle des ouvriers mais, ce qui est décisif, en fonction de la place qu’occupent les différentes forces sociales. Ainsi la social-démocratie qui avait une certaine place en 1914 en aura une autre en 1919, en aura encore une autre en 1933 et toujours sur une ligne de retranchement progressif qui la portera au-delà et contre les intérêts des ouvriers à l’intérieur de l’appareil de répression et de domination de la bourgeoisie.
Vandervelde, en Belgique, en 1934, sera forcé de dire aux ouvriers qu’il ne faudra plus préparer la défense de la nation pour élargir les positions que le prolétariat se serait frayées au sein de la bourgeoisie et pour arriver au socialisme (ainsi qu’il le disait en 1916), mais il faudra défendre la nation pour garder les bribes de liberté qui pourraient être menacées par un assaut du fascisme allemand. Vandervelde dira aussi qu’il ne faut pas défendre ces bribes pour préparer les conditions pour l’insurrection de demain, car Noske est là, non en tant que fanion de la social-démocratie de 1919, mais en tant qu’expression historique de la place que doit enfin occuper la social-démocratie dans la phase des révolutions prolétariennes. Et Vandervelde dira qu’il faut balayer du programme socialiste l’insurrection pour lui substituer le plan De Man qui, soi-disant, se base sur l’évolution, dans l’intérêt du capitalisme lui-même, de la société bourgeoise se délivrant de l’omnipotence de l’hyper-impérialisme. Léon Blum convoiera les masses ouvrières, le 12 février 1934, à la défense de la République, en affirmant que la seule force pouvant défendre la République c’est justement la classe ouvrière, alors qu’en France aussi, avant la guerre, tout le mouvement socialiste avait affirmé que la seule classe qui pouvait battre la République c’était le prolétariat.
La social-démocratie actuelle représente donc un autre obstacle réel, à classer parmi les moyens répressifs dont dispose le capitalisme et nullement en tant qu’expression de l’opinion des ouvriers, que forme nécessaire d’expérience à traverser par la classe ouvrière.
Après la victoire de la révolution en Russie, le problème des expériences à faire par les ouvriers est définitivement clôturé au point de vue historique. Le Parti du prolétariat a pour mission de créer les armes politiques indispensables afin de diriger cette conscience historique acquise par le prolétariat, dans l’abattement de tous les obstacles qui s’opposent au déclenchement de l’insurrection prolétarienne. Qu’en France il soit plus difficile de battre la corruption démocratique, alors qu’en Allemagne ou en Italie cela devient moins difficile après les événements de 1919 et 1921, cela signifie que le Parti du prolétariat doit donner une réponse à des problèmes historiques plus compliqués, mais cela ne signifie pas que le prolétariat français doive traverser la phase de Nitti ou de Noske pour percevoir, par après, la voie de Lénine. La pourriture du mouvement communiste actuel a pénétré jusqu’à la moelle les rangs des groupes révolutionnaires et l’on assiste aujourd’hui à la tentative de vouloir assigner comme but aux luttes du prolétariat italien et allemand celui du retour à la situation de 1919. Cela prouve que, sous le couvert de la nécessité de faire faire des expériences aux ouvriers, nous assistons actuellement à un bouleversement total et de principe qui fait que le militant s’égare dans les ténèbres de la réaction qui triomphe.
Reconduire l’histoire à ses idées maîtresses c’est, en définitive, marquer les différentes phases de la délivrance de l’homme des forces économiques. Les classes qui ont exprimé ces périodes ont pu remplir leur mission parce qu’elles ont construit des organisations sociales qui, tout en étant basées sur les intérêts particuliers du privilège de la classe maîtresse, ont déterminé une série de principes pouvant contenir toute la commotion sociale se déterminant dans les différentes phases du développement de la pensée humaine. Le prolétariat, qui n’a et ne peut avoir de fondements économiques pour la réalisation de sa mission, se trouve dans la nécessité de construire un système de principes autrement profond que celui des classes qui l’ont précédé, parce qu’il devra délivrer définitivement l’humanité de l’emprise des forces économiques et la société de l’antagonisme provenant de l’existence des classes. La période historique actuelle connaît l’écrasement du prolétariat qui avait, dans l’après-guerre, déchaîné sa lutte révolutionnaire et conquis sa première victoire sur le secteur russe. Cette première victoire fut possible parce que les bolcheviks avaient enrichi le Manifeste et le programme d’Erfurt des énonciations programmatiques correspondant à la phase impérialiste de la société capitaliste.
La victoire de demain n’est possible qu’à la condition que, dès aujourd’hui, les fractions de gauche préparent les partis de la révolution mondiale, élaborent les bases programmatiques répondant à la phase qui a succédé à celle de l’impérialisme, la phase des révolutions prolétariennes, élaborent le programme de la gestion de l’État ouvrier, de son incorporation à la lutte pour la révolution mondiale, complètent le patrimoine des bolcheviks dans le domaine de la tactique. Ces derniers ont donné la solution tactique la plus avancée permettant au prolétariat d’évincer une période de domination bourgeoise. A d’autres de rebrousser chemin. Les fractions de gauche proclament que si, en Russie, il a été possible de balayer le capitalisme de l’histoire, dans les pays capitalistes le prolétariat ne pourra jamais reprendre à son compte les revendications démocratiques qui formèrent la base des révolutions bourgeoises. S’il le faisait, il annulerait sa classe et sa mission : il proclamerait sa résignation à l’esclavage. Mais le prolétariat ne se suicidera pas et forgera - dans la terrible répression actuelle - les armes qui lui permettront de gagner les grandes batailles révolutionnaires de demain. Pour préparer la victoire prolétarienne agissent, à la fois, et les antagonismes sociaux et l’œuvre consciente des fractions de gauche ; le prolétariat reprendra sa lutte uniquement sur la base de ses principes et de son programme.

Notes :

[1Matérialisme et Empiriocriticisme. Lénine.

[2Nous employons ici le mot « besoins » non dans le sens abstrait que lui attribue l’économie pure qui, étant de la métaphysique appliquée aux phénomènes économiques, ne parvient qu’à énoncer des solutions arbitraires. Nous employons ce mot dans son sens historique, c’est-à-dire essentiellement relatif, et nous considérons le besoin non pas comme une attribution organique de n’importe quel individu, mais comme une nécessité surgissant du milieu où vit l’individu. Ce qui nous permet d’affirmer que le bourgeois, à la recherche de la satisfaction de ses besoins de maître absolu de l’économie et de la société, pouvait entraîner à sa suite le paysan ne percevant qu’un horizon beaucoup plus limité : sa délivrance du servage féodal.




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