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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Problèmes du front unique : Manœuvres ou unité d’acte
{Bilan} n°6 - Avril 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 25 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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C’est depuis plus de dix ans que le problème du front unique est discuté au sein du mouvement révolutionnaire. Des volumes entiers ont été écrits pour propager une notion que chacun interprète un peu à sa manière. Encore aujourd’hui, ce problème est présenté particulièrement par ceux qui pourraient ne pas y avoir beaucoup à gagner comme le remède pour tous les maux dont souffre la classe ouvrière, incapable de s’opposer à l’offensive du capitalisme. Ceux-là mêmes qui, depuis l’après-guerre, n’ont fait que traiter les travailleurs dans la boue des pires compromissions, clament, pour maintenir coûte que coûte leur influence sur les masses : front unique ! Tous ceux qui, à défaut d’une perspective des événements résultant d’une sérieuse analyse de la situation, veulent agir à tout prix, se tirent d’affaire en criant, eux aussi : front unique ! Il nous parait donc nécessaire, pour contribuer à dissiper cette confusion, d’examiner ce problème, d’autant plus que notre conception se distingue nettement de tout le galimatias existant et que nous pouvons nous appuyer sur la seule expérience réelle de front unique qui ait été réalisée : l’Alliance du Travail en 1921-22 en Italie.
Toute position politique est partie intégrante d’une situation donnée. Pour l’éclaircir au point de vue théorique aussi bien que pour en établir la solution prolétarienne, il est indispensable de rappeler dans quelle situation elle surgit, les objectifs qu’elle se propose, afin de soumettre la solution qui fut donnée à l’exactitude des expériences vécues. C’est en février 1922, à l’Exécutif Élargi qui succéda au 3ème Congrès de l’I.C., que le problème du front unique fut posé, comme problème central de la tactique des partis communistes. Le 3ème Congrès s’était tenu lors d’une modification profonde de la situation dans les différents pays : la vague révolutionnaire de 1917-20 s’était résorbée avec les défaites essuyées par le prolétariat des différents pays et, en Russie, le parti bolchevik se voyait obligé de procéder à la retraite de la NEP. Une analyse approfondie des solutions du 3ème Congrès permettra d’établir que l’enjeu de la polémique d’alors ne consistait point dans le fait d’admettre ou de ne pas considérer indispensable une influence grandissante du parti sur les masses pour le succès de la lutte révolutionnaire. Les thèses de ce Congrès sur la conquête des masses devaient révéler, par après, qu’une profonde modification s’opérait alors dans le mécanisme interne du fonctionnement politique des partis communistes.
En 1917-20, on ne parlera pas de front unique. L’unité de la classe ouvrière mondiale est réalisée autour de la Russie Soviétique où l’Internationale Communiste se fonde avec la perspective du déclenchement de la révolution mondiale. En 1921, à cause des défaites prolétariennes, la situation change : nous ne disions pas en ce moment - aussi bien que nous ne le disons pas aujourd’hui, pour la situation de 1921, comme d’ailleurs pour la situation actuelle - que ce changement de situation comportasse une modification radicale des objectifs que peut et que doit s’assigner le parti du prolétariat. Les défaites de 1920 et celles qui suivirent diminuent ou même écrasent les capacités de lutte de la seule classe révolutionnaire, du prolétariat ; mais cela n’opère aucun changement, ni pour le capitalisme qui restera condamné aux convulsions et aux spasmes de son déclin, ni aux classes moyennes qui resteront incapables de prendre des positions révolutionnaires et autonomes, ni au parti socialiste qui restera un organe de domination bourgeoise, ni à la démocratie qui restera - rectifiée ou non, parlementaire au travers des pleins pouvoirs - une forme d’oppression capitaliste sur le prolétariat, ni enfin aux formations de gauche socialiste qui ne s’agitent plus au sein du cadavre de 1914, mais qui proviennent d’un organisme qui a pu se reconstruire parallèlement à la réorganisation de l’appareil étatique de domination capitaliste, qui n’expriment donc pas une réaction (comme les gauches de 1914) à un parti qui sombre dans le capitalisme mais sont bien plus un produit des répercussions de la lutte des classes au sein d’une formation politique engendrée directement par le capitalisme.
En 1921, la modification de la situation ne changeait pas les caractères fondamentaux de l’époque comme les tourmentes révolutionnaires de 1923, de 1925, 1927 et 1934 (pour ne nommer que les plus importantes) devaient pleinement le confirmer. L’armée du prolétariat mondial avait déchaîné sa bataille après la guerre mais elle ne l’avait gagnée qu’en Russie. L’unité de la classe ouvrière mondiale, en 1921, s’en trouvait donc brisée et la Deuxième Internationale qui, jusqu’alors, n’avait plus osé courir le risque de se présenter devant les masses, profite de la défaite pour réapparaître sur la scène.
Une telle modification de la situation devait évidemment avoir des conséquences sur les partis communistes. Mais le problème était le suivant : devait-on modifier la substance de la politique des partis communistes ou devait-on déduire de la contingence défavorable la nécessité d’appeler les masses à se concentrer autour des luttes partielles, restant orientées vers une issue révolutionnaire, dès que l’appel direct à l’insurrection n’était plus possible immédiatement avec les défaites encourues ? Le 3ème Congrès, l’Exécutif Élargi de 1921 et plus ouvertement le 4ème Congrès devaient donner à ce problème une solution préjudiciable aux intérêts de la cause. Cela se fait surtout au travers du problème du front unique.

Toute situation comporte deux éléments : objectif et subjectif. C’est du premier : conjoncture économique, système politique d’oppression sur le prolétariat, État et parti politique, que dépend l’éclosion des mouvements de masse. Les conditions objectives sont appelées à évoluer vers des contrastes qui dérivent à leur tour des bases du régime capitaliste, ce qui détermine l’éruption des mouvements de masse. Attribuer aux conditions subjectives l’initiative des mouvements de masses, c’est non seulement remplacer le marxisme par le volontarisme, mais c’est immobiliser le parti du prolétariat et réaliser une condition qui, loin de favoriser le mouvement prolétarien, le conduira dans une impasse : le livrera au capitalisme. Les conditions subjectives, notamment la constitution et le développement du parti de classe du prolétariat, sont évidemment un élément capital de toutes les situations, mais seulement si elles se concentrent autour du problème de la formation de la conscience de classe, ce qui revient à poser le problème de la formation d’une capacité de direction des mouvements de masse vers une issue révolutionnaire. Qu’il ne soit pas possible de départager concrètement les deux éléments qui composent les situations (lesquels ne se présentent pas comme une addition mais comme une synthèse), cela ne doit nullement nous conduire à modifier leur rôle dans la synthèse qu’est la situation. Au contraire, il faut mettre en évidence le rôle de ces deux éléments, car une altération nous conduira à une situation réactionnaire bien que l’intention soit évidemment l’opposé. En 1921-22, n’avait-on pas crié à la nécessité de conquérir les masses ? En effet, les masses vinrent au communisme, non à la suite de la politique du parti mais en conséquence du précipice des situations en Allemagne. Mais alors, l’erreur initiale mit le parti dans l’impossibilité d’agir, de transformer la situation révolutionnaire d’Octobre 1923 en une victoire du prolétariat mondial.
Le problème aurait dû être posé sur une toute autre base. La reconstruction de l’unité du prolétariat mondial autour des partis communistes ne pouvait résulter que de la nouvelle et inévitable modification des situations. Le parti pouvait rester l’élément propulsif et indispensable au nouveau changement à la seule condition de maintenir intactes ses positions programmatiques et de ne pas abandonner les masses : de poser à nouveau le problème de leur concentration pour la lutte. Ce qui changeait, après les premières défaites, c’était seulement les objectifs immédiats pour cette lutte : en 1917-20, c’était la revendication de la lutte immédiate pour le pouvoir. En 1921, cette revendication devait se concrétiser autour des revendications immédiates tout en mettant très nettement en évidence l’inévitabilité de leur évolution vers la lutte pour la prise du pouvoir.
On sait que l’Internationale Communiste, en 1921-22, s’est posé tout autrement ce problème central : elle s’est assigné pour but celui de garder, à tout prix, les masses autour des partis communistes et, ne pouvant y arriver sur la base des mêmes méthodes politiques, des mêmes positions qu’en 1918-20, car la situation avait changé, s’est vu obligée de modifier substantiellement les positions et les méthodes, entraînant ainsi de nouvelles défaites. Le problème du front unique, dans les différentes formulations qui virent le jour à cette époque et qui altérèrent même le problème de la prise du pouvoir (Saxe, Thuringe) fut donc un produit des circonstances historiques profondément défavorables, un élément qui, mal résolu, troubla profondément la substance de la politique révolutionnaire sur laquelle s’était bâtie l’I.C.

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On pose généralement le problème du front unique ainsi : dans la conjoncture défavorable, le programme affiché par les socialistes acquiert une portée révolutionnaire. Le socialiste le proclame dans le but unique de tromper les masses et dans la perspective de ne jamais réaliser de mouvements autour de son programme. Le devoir des communistes consiste à attirer les social-démocrates dans un guet-apens, c’est-à-dire d’établir un accord sur la base des formulations revendiquées par les réformistes, car de leur démasquement ne peut résulter que le déplacement des masses vers le communisme. Aucune de ces trois propositions ne résiste à l’analyse marxiste, aucune d’elle n’est confirmée par les expériences.
Il faut d’abord indiquer que la contingence défavorable signifie que, provisoirement, le problème du pouvoir ne se pose pas comme un objectif réel pour la lutte des ouvriers. Cette contingence n’infirme néanmoins en rien les positions précédemment proclamées par le parti communiste, que le problème du pouvoir ne peut se résoudre que par la voie de l’insurrection, que la seule position du prolétariat envers l’État est celle de sa destruction, et qu’enfin pour réaliser ces revendications, il n’y a que le parti communiste lequel trouvera contre lui et contre les masses le bloc uni du capitalisme depuis ses formations d’extrême-droite jusqu’à celles de l’extrême-gauche (austro-marxistes). Le capitalisme fait-il recourt à une organisation fasciste de la société, s’achemine-t-il vers une telle évolution ? De cela il ne résulte pas que le programme démocratique des socialistes s’étant déjà révélé un bastion formidable de la contre-révolution, change en quoi que ce soit : les événements d’Italie, d’Allemagne et d’Autriche le prouvent d’une façon éclatante. Et ce même programme, qui a sauvé le capitalisme lors des assauts révolutionnaires du prolétariat, gardera encore une fois sa fonction réactionnaire dans la nouvelle phase qui s’ouvre devant le capitalisme. La bourgeoisie faisant appel au fascisme aura besoin du parti socialiste pour arriver au gouvernement de Hitler, de Mussolini et de Dollfuss pour faciliter l’attaque contre le prolétariat. Et les socialistes italiens, allemands et autrichiens seront, encore une fois, à leur place pour accomplir une fonction qui est indispensable à la bourgeoisie. Qu’ils soient bannis et persécutés par après, cela ne change pas d’un millimètre leur rôle ; depuis toujours, les marxistes ont su que le régime capitaliste est le régime des contradictions, que ce régime, basé sur le profit, ne peut comporter que la lutte à mort entre les capitalistes individuels, les trusts, les États, que l’organisation politique du capitalisme comporte une lutte entre les différentes formations de parti, mais il n’est jamais venu à l’idée des marxistes de considérer que les capitalistes, écrasés par leurs adversaires, les partis battus ou mitraillés par les nouveaux maîtres, puissent fournir un appoint à la lutte révolutionnaire du prolétariat.
Aussi bien que les classes, les partis également ne relèvent pas des programmes qu’ils proclament mais de la place qu’ils occupent au sein de la société. Le parti socialiste est partie intégrante du régime capitaliste et il s’acquitte de son rôle, même lorsqu’il change son programme. Les modifications qu’il y apporte n’altèrent pas sa fonction mais, bien au contraire, représentent une nécessité de changement afin de pouvoir continuer son rôle. S’il devient soviétiste comme en 1920, c’est parce qu’il sait que, seulement ainsi, il pourra continuer l’œuvre de défense du régime bourgeois ; s’il entre dans le gouvernement soviétique de Hongrie, c’est parce que, encore une fois, il peut ainsi se construire un retranchement qui lui permettra de remplir sa fonction historique.
Dans la contingence défavorable ou même très défavorable et fasciste, le programme que présente le parti socialiste, loin de pouvoir fournir une planche pour le salut de la révolution, représente une planche supplémentaire pour le salut du capitalisme, pour la victoire du fascisme, pour son maintien au pouvoir. Séparer le programme du corps socialiste dont il émane et affirmer qu’il est possible d’opérer, sur la base de ce départage, une colossale machination historique portant des forces capitalistes à appuyer le prolétariat, c’est d’abord procéder à une opération abstraite, ensuite acculer le prolétariat dans l’impasse : en faire profiter l’ennemi. Parti et programme sont intimement liés et représentent une notion qu’il est impossible de dissocier : ce programme peut avoir pour but d’égorger tout mouvement de masse, comme en Allemagne, ou bien il peut correspondre avec des mouvements de masse (ainsi qu’en Italie lors de la grève générale proclamée en Août 1922 par les socialistes maîtres de l’Alliance du Travail) ; il peut aussi s’accommoder avec des mouvements insurrectionnels (ainsi qu’en Février 1934 en Autriche) mais, dans toutes les éventualités, ce programme, loin d’acquérir une signification favorable au prolétariat, s’incorpore à la force ennemie qui le proclame pour servir les intérêts de la classe qui a engendré cette formation politique.
Les considérations qui précèdent expliquent pourquoi les différentes solutions qui ont été données au front unique ont abouti à un galimatias inextricable, alors que jamais l’objectif posé à des mouvements semblables ne s’est présenté. Front unique par en haut ou par en bas, par en haut et par en bas, avec la masse et sans les chefs, avec la masse et les chefs, autant de formulations qui - révélées ou cachées - voilent, pour ce qui concerne les socialistes, une tentative de garder leur influence sur les masses par un « tête à gauche » vers les communistes ou bien la manœuvre des communistes de gagner tantôt les organisations, tantôt les chefs, tantôt les masses. Bien entendu, dans tout cela, le mouvement et les intérêts des masses n’ont rien à voir.
Il nous reste encore à prouver que ces deux propositions : les socialistes affirment vouloir défendre telle ou telle autre conquête ouvrière, nous sommes persuadés par avance qu’ils ne veulent pas, en réalité, atteindre cet objectif, mais qu’ils affirment cette disposition uniquement pour tromper les ouvriers ; en les prenant au mot, on ne peut que déterminer leur démasquement et, en même temps, le déclenchement du mouvement. Nous avons déjà réfuté, au point de vue théorique, les propositions contenues dans ce schéma. Il nous reste à dire que les affirmations des socialistes favorables à la lutte et au front unique (comme en France actuellement) ou répondant favorablement à la démarche du parti communiste, n’ont qu’un seul but : rester à la tête des mouvements ouvriers et recevoir une sorte de consécration provenant de la participation des communistes au comité du front unique pour passer, au moment voulu, à l’étranglement du mouvement ou bien - comme ce fut le cas en Allemagne - faisant bonne mine aux communistes pour les immobiliser au sein d’un comité ayant pour fonction non d’appuyer le déclenchement du mouvement, mais d’entamer des discussions interminables se déroulant entre deux éléments fondamentalement opposés et qui ne peuvent que décourager la classe ouvrière. Il est facile de discuter, par après, de quel côté se trouvent les responsabilités dans la faillite du front unique, mais les socialistes auront toujours raison pour prouver que leurs tentatives d’amener les communistes à accepter leurs positions dans une atmosphère « loyale et cordiale » n’ont pas abouti à cause de ces derniers. Les communistes, à leur tour, auront également raison lorsqu’ils prouveront que leur tentative de transformer en appui pour le prolétariat des forces contre-révolutionnaires n’a pas réussi, et cela par la faute de ces dernières.
Il est extrêmement pénible de constater que les polémiques sur le front unique aient toujours pour objet un si grossier et répugnant bavardage mais peut-être sommes-nous ici devant une des causes - et non la moindre - de la dégénérescence du mouvement communiste actuel ?

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Nous nous sommes déjà nettement expliqués au sujet de la position que doit prendre le parti lorsque succède à la lutte ouvrière pour la conquête du pouvoir une contingence défavorable où ce problème ne peut plus être posé d’une façon immédiate. Le parti, pour conserver sa capacité de diriger les luttes révolutionnaires et pour conquérir le pouvoir lorsqu’un nouveau changement de situation s’opèrera, doit continuer sa propagande autour des problèmes du pouvoir, autour de la nécessité exclusive de l’insurrection et de la dictature du prolétariat, lutter contre toutes les autres solutions, alors que le thème central de son agitation doit consister dans l’établissement d’une série de mots d’ordre liés aux revendications immédiates et aux luttes partielles. Sur ce terrain, qui n’est naturellement pas celui du pouvoir, le front unique reste parfaitement possible, car non seulement les communistes, mais une foule d’autres organisations affirment vouloir défendre les intérêts immédiats des ouvriers. Ce n’est évidemment pas une simple affirmation qui nous permet de dire que le front unique est possible, mais c’est un problème fondamental : l’axe de la situation défavorable s’est déplacé et les masses qui se concentraient antérieurement pour la lutte pour le pouvoir se concentreront maintenant pour la lutte autour des revendications immédiates. De plus, la classe, prise dans sa signification marxiste, qui fonctionnait avant dans la direction de la destruction de l’État capitaliste et pour la fondation de l’État prolétarien, pourra reprendre son fonctionnement autour des problèmes plus limités et correspondant aux intérêts immédiats des ouvriers.
Loin de vouloir baser notre politique sur une distinction factieuse entre masses et chefs, base et sommet, nous affirmons que l’influence des partis socialistes correspond à un degré donné de l’expérience et de l’inconscience des masses, qu’il existe des ouvriers socialistes, que pas mal d’entre eux peuvent défendre leur conviction socialiste avec autant d’ardeur et de foi que pourront y mettre des communistes et, dans certaines circonstances, avec un emportement supérieur, qu’en un mot le problème qui se pose devant les communistes est celui de faire évoluer la conscience des masses, et que cela n’est possible que si l’éducation, au lieu d’être envisagée comme un produit d’académiciens qui s’intitulent marxistes, résulte d’une série progressive de luttes où le parti parvient graduellement à pénétrer les masses de l’idéologie communiste et se voit finalement appelé, par les ouvriers, à diriger leur mouvement.
La classe, dans son ensemble, restant toujours l’objectif des communistes, c’est évidemment en fonction d’elle que nous pouvons résoudre le problème du front unique, comme d’ailleurs tous les problèmes de la lutte ouvrière. Si nous affirmons qu’une analogie d’intérêts, de positions, d’organisations, est la condition indispensable pour la réalisation du front unique, c’est évidemment en considération des ouvriers et non de leurs chefs, non de leurs directions. Si nous posons le problème du lieu où l’analogie de la substance des intérêts similaires peut être établie, de l’organisation où ces intérêts et cette analogie sont posés, nous ne pouvons le résoudre autrement que sur cette base : ce sont les intérêts immédiats, économiques et politiques, l’organisation unitaire fondée pour la défense de ces revendications : le syndicat ; c’est la grève pour de tels objectifs qui pourra fournir les éléments constitutifs du front unique.
La polémique ayant ses lois et surtout pour but de profiter de l’adversaire alors que, par ces procédés, les intérêts de la classe ouvrière sont constamment identifiés avec ceux de la boutique ou de la personne des dirigeants, notre position a été baptisée tantôt de syndicaliste, tantôt de schématiste car nous voulions repousser, pour faire le front unique, les mêmes personnalités quand elles agissaient au nom du parti socialiste et non plus au nom de l’organisation syndicale. Ce n’est pas à nous d’exiger de nos contradicteurs de juger nos positions et non la caricature qui en est faite ; nous ne pouvons qu’opposer les deux critères fondamentaux : celui de la manœuvre sous ses différentes éditions, et l’autre, que nous revendiquons, de l’établissement du front unique en fonction d’une unité d’intérêts, de positions et d’organisations des ouvriers.
Nous nous opposons au front unique entre les partis politiques, non seulement pour des considérations théoriques que nous avons énoncées au sujet du rôle des partis politiques, et du parti socialiste en particulier, mais aussi parce que nous affirmons qu’il est faux, au point de vue politique, de prendre pour l’établissement d’un front unique la position d’ouvrier qui est commune aux exploités des différentes tendances et partis. Par contre, l’ouvrier socialiste ne cesse pas d’être un adversaire du communisme malgré sa position d’exploité et rien n’exclut qu’au moment de l’insurrection - les événements de 1919-20 en Allemagne sont très suggestifs à ce sujet - une partie des ouvriers socialistes prenne une attitude d’hostilité déclarée à la lutte armée du prolétariat dirigée par les communistes. Le passage des masses socialistes sous l’influence du parti, loin de pouvoir résulter d’un tourne-main ou de la prétendue habileté des chefs communistes « roulant » l’état-major socialiste dans le comité du front unique, ne peut dépendre que d’un changement de la situation. Comme nous l’avons déjà dit, le parti reste un facteur actif pour l’évolution de ce changement à la double condition de maintenir intact son programme et de présenter aux masses, dans la conjoncture défavorable, un plan de bataille encadrant leurs revendications immédiates. Au point de vue politique, le front unique ne peut être établi qu’autour du parti communiste et l’élément de base d’un tel front, loin de résider dans les manœuvres, réside uniquement dans le caractère révolutionnaire de la situation qui met à l’ordre du jour le problème du pouvoir.
Assimiler la position de l’ouvrier socialiste avec celle de l’ouvrier communiste, c’est mettre à la base du front unique deux éléments disparates et opposés, c’est préparer la certaine désagrégation du front de lutte, c’est en définitive ajouter aux difficultés de la situation un nouvel élément de trouble, c’est réaliser une condition qui, au lieu de faciliter la lutte des masses, mettra les ouvriers dans l’impossibilité foncière de pouvoir se regrouper pour la lutte contre le capitalisme.
Sur la base syndicale, ce front unique restera par contre non seulement possible, mais c’est uniquement en fonction de l’organisation syndicale que le prolétariat pourra se regrouper quand l’élément central de la situation a changé et que de la lutte immédiate pour le pouvoir politique se trouvent à l’ordre du jour les revendications immédiates. Sur la base du syndicat et des luttes partielles, le parti peut adresser une proposition de front unique qui ne comporte aucune aliénation, aucune compromission ni pour les communistes, ni pour les ouvriers de toutes les autres tendances, lesquels gardent la position élémentaire de classe pour la lutte contre le patronat. Il ne faudra pas demander à l’ouvrier socialiste de devenir communiste ou inversement, mais le parti proclamera que l’inévitable déplacement des masses vers le communisme ne peut dépendre que de l’élévation du degré de combativité de la classe ouvrière. Son appel aux masses socialistes se basera donc sur la notion suivante : regroupez-vous autour de vos syndicats, ensemble avec les ouvriers de toutes les tendances et de tous les partis et les ouvriers sans parti ; le capitalisme menace vos moindres conquêtes et, pour défendre ces dernières, aucune barrière politique ne pourra entraver vos luttes ; les communistes prennent place au premier rang du combat et sont persuadés que, seul, le déplacement des masses vers une extension de leurs luttes permettra de liquider toutes les influences capitalistes en leur sein, de pousser le parti à la direction des mouvements, de faciliter l’évolution de la situation défavorable vers les possibilités de déclenchement de l’insurrection.
Sur la base de ces prémisses, il sera possible de résoudre le problème du maximum de solidité de la lutte ouvrière et de sa direction. D’après la conception courante du front unique, ce dernier problème est posé ainsi : les communistes qui partagent avec les socialistes la direction du mouvement n’ont d’autre but que d’évincer leurs adversaires. Ils ne rateront donc aucune occasion pour noyauter de droite à gauche dans le but d’attraper des morceaux croissants des masses jusque, enfin, pouvoir chasser les traîtres. D’une telle position initiale, il résulte que l’armée ouvrière trouve à sa tête un comité dirigeant composé de deux partis qui ont pour objectif de se rouler réciproquement. Et aussi les assemblées des prolétaires en lutte connaîtront-elles l’étalages des reproches des deux concurrents à la recherche continuelle des meilleures occasions de gagner, pour les uns, les applaudissements et l’exécration pour les autres. Que devient, dans tout cela, la lutte des ouvriers ? Il est facile de le prévoir... et la condition sera certainement réalisée pour assurer la victoire de l’ennemi.
Sur la base de notre conception, le problème de la direction du mouvement, aussi bien que le problème de la modification du rapport des influences parmi les masses à l’avantage du communisme, ressortiront de cette position centrale : c’est l’extension du mouvement qui fournira la possibilité de battre à la fois le capitalisme et de débarrasser la classe ouvrière des traîtres et des partis qui luttent pour la conservation du régime capitaliste. Les communistes ne modifient en rien leur opposition aux socialistes, proclament, dès le début de la lutte, que celle-ci est vouée à un échec certain si les masses ne parviennent pas à sa libérer des influences ennemies représentées par les socialistes et leur direction, affirment aussi que le bannissement des traîtres n’est possible que par le passage à une phase plus avancée de la lutte et que c’est d’ailleurs ce passage seul qui permettra de remporter la victoire contre l’ennemi.
Loin de briguer des places dans les comités de direction du mouvement, les communistes les refuseront partout pour maintenir intacte, devant les masses, l’opposition irréductible des deux programmes : la révolution et la contre-révolution, pour séparer brutalement les responsabilités sur la tournure de la lutte. Loin de se présenter devant les masses pour en distraire une partie, pour évincer les socialistes, les communistes montreront à tout instant que l’enjeu de la lutte n’est pas de voir qui des deux - communistes et socialistes - saura rouler l’autre, mais que cet enjeu consiste dans la victoire contre l’ennemi. Les propositions constantes des communistes porteront donc sur les moyens de lutte à employer et la différenciation envers les socialistes s’opèrera sur la base de deux cours opposés : l’un qui porte au compromis pour l’étranglement du mouvement, l’autre à son extension pouvant seule conduire à la victoire. L’objectif essentiel des communistes étant le front le plus élargi des masses, le degré le plus haut de combativité des ouvriers, ces conditions assurant la victoire des masses et du parti à la fois, il est clair qu’au cours du mouvement le parti ne pourra avoir que l’attitude suivante : dès le début il aura proclamé son appui total au mouvement, le sort qui attend les masses si celles-ci restent sous l’emprise des traîtres, la nécessité de pousser la lutte à son développement, sa séparation des responsabilités des dirigeants, la consécration de cette séparation par le refus catégorique de participer à un bloc dirigeant qui le rendrait co-responsable du revers certain, la participation la plus active au mouvement et à la défense des ouvriers en lutte, la décision bien ferme de ne pas laisser échapper l’occasion, lorsque celle-ci se présentera, de prendre la direction de la lutte à l’exclusion de tout bloc, par l’expulsion des traîtres. Et lorsque le changement de la situation aura déterminé, dans les masses, un état d’esprit favorable à une direction communiste du mouvement, autour du parti seul se poursuivra la lutte.
Séparation des responsabilités qui doit s’accompagner de la proclamation de la discipline des communistes jusqu’au moment où les conditions se seront enfin présentées pour passer à la direction de la lutte. Cette notion est la seule condition possible pour permettre le mouvement et elle n’a rien à voir avec les manœuvres à jet continu qui transforment la lutte ouvrière en une entreprise de concurrence loyale ou déloyale, qui laisse les ouvriers non unis dans la lutte contre l’ennemi et les met devant le match que socialistes et communistes disputent entre eux pour le salut de leur boutique respective.
Et, jusque maintenant, toutes les manœuvres de front unique n’ont été qu’une entreprise que socialistes ou communistes imaginaient pour leur lutte réciproque. C’est parce que les mouvements des masses et leurs intérêts n’étaient nullement les objectifs de ces manœuvres que le front unique a constamment représenté l’expédient pour assurer le maintien d’influences contre-révolutionnaires parmi les masses : de l’influence socialiste ou centriste. C’est pour cela que le capitalisme, malgré les proclamations répétées de front unique par en haut, par en bas, par en haut et par en bas, d’organisation à organisation, avec la base et contre le sommet, n’a fait qu’enregistrer des succès dans le cours de son offensive et nous sommes arrivés à la situation actuelle où la pulvérisation du mouvement se fait simultanément à la proclamation hypocrite de tous les groupes, sur la nécessité et la volonté de réaliser le front unique conçu, non sur le front des intérêts des masses, mais sur le front des intérêts de la boutique à laquelle on appartient.




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