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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Où va l’impérialisme français
{Bilan} n°6 - Avril 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 25 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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STRUCTURE

Le groupe impérialiste français est un des secteurs les plus résistants de l’économie mondiale et une analyse même succincte de ses éléments constitutifs peut fort bien étayer cette affirmation.
Assise sur une large base agricole, agglomérat d’une multitude de petites économies paysannes, la France est restée longtemps une nation retardataire du point de vue de son développement industriel, avec un appareil productif plus faible que ceux de l’Angleterre, de l’Allemagne, des États-Unis et un sol pauvre en charbon, "pain de l’industrie" ; le bassin de Lorraine fournissait de grandes quantités de minerai de fer, mais qui ne pouvaient être entièrement traitées, si bien qu’en 1913 la France était grande exportatrice de fer et se voyait dans l’obligation de céder à ses rivaux directs la matière première qu’elle-même ne pouvait transformer qu’en faibles quantités ; elle devenait ainsi la vassale de ses concurrents. La guerre a profondément modifié cette situation.
Versailles a permis au capitalisme français d’accroître ses réserves de fer du simple au double et, de plus, les mines de la Sarre lui ont apporté un précieux complément de charbon, insuffisant cependant pour résoudre favorablement le problème vital de l’approvisionnement en combustible. Cela explique pourquoi, pendant les premières années de l’après-guerre, la bourgeoisie française concentra sa politique, en jouant sur la carte de "la sécurité", sur des projets de conquête des riches régions minières de la Ruhr.
Si ces velléités d’hégémonie continentale se brisèrent par la volonté des impérialismes anglais et américain, la France acquit cependant la possibilité d’étendre considérablement son domaine industriel et particulièrement son industrie lourde. C’est ainsi que le Comité des Forges devient une puissance de premier plan.

INDUSTRIE

En seize ans (de 1913 à 1929), la production de la fonte et de l’acier augmente de 100 % et atteint trois fois la capacité d’absorption du marché intérieur. La métallurgie française se transforme en industrie exportatrice et surgit en concurrent sérieux sur le marché mondial. Pour la fonte, le pourcentage par rapport à la production mondiale passe de 6,5 en 1913 à 10,5 en 1929, 14,7 en 1931, 13,9 en 1932 et 12,9 en 1933 : la France passe au deuxième rang après les États-Unis. En ce qui concerne l’acier, la progression est moins impressionnante, soit de 6,1 en 1913 à 7,4 en 1929 et 9,8 en 1933, plaçant la France au quatrième rang seulement. Cependant, la progression des exportations de produits métallurgiques est remarquable et, en 1929, elles passent à peu près du simple au quadruple. Tels sont les fruits de la politique tenace, féroce, des "réparations", récoltés sur la chair du prolétariat allemand.
Cette politique s’est conjuguée avec celle de l’encerclement de l’Allemagne par des États vassaux de la France, assujettis économiquement et financièrement ; l’Europe Centrale constituait, jusqu’en 1933, une sphère d’influence française. L’établissement de liens étroits avec la Belgique, la Pologne, la Hongrie, l’Autriche, la Petite Entente, favorisait non seulement l’affaiblissement de l’Allemagne, mais assurait aussi à la France des sources de matières premières (charbon polonais, pétrole et blé roumains). Aujourd’hui, la gangue se disloque : pacte allemand-polonais, manœuvres du fascisme italien, chute de la social-démocratie autrichienne.
Par l’apport des mines de la Sarre, la production charbonnière française a augmenté en 1929 de 41 % sur 1913 et bien que les besoins intérieurs se soient fortement accrus, ils sont couverts à concurrence de 66 % en 1932 contre 61 % en 1913. Mais l’exploitation des mines est plus onéreuse qu’en Angleterre, en Belgique et en Allemagne : elles ne produisent que des charbons industriels et leur distribution est entravée d’une part par des tarifs ferroviaires élevés et, d’autre part, par le fait que les gisements sont éloignés des centres de consommation. Il en résulte que les bassins français n’ont pu constituer la base d’une grosse industrie fortement centralisée analogue à celle de la Ruhr par exemple.
Par contre, la France est riche en forces hydrauliques, mais cette particularité favorise l’éparpillement du secteur industriel en petites et moyennes entreprises de même que le fractionnement des industries dépendant de l’agriculture s’explique par le morcellement de la propriété agraire.
Un autre élément de faiblesse de l’industrie française est sa dépendance de l’étranger pour son approvisionnement en matières premières : telles le coton, la laine (pour les 90 % des besoins), celles nécessaires aux industries de la soie (surtout artificielle).
L’économie agricole s’appuie largement sur deux productions essentielles : le blé et le vin.
Le protectionnisme agraire, depuis longtemps, imprègne toute l’économie française, mais il a pris un grand développement à la fin du 19ème siècle, sous l’impulsion du ministre Méline. Jusqu’à la guerre, la paysannerie française, à l’abri du puissant mur protecteur, vivait dans une quiétude relative que venaient cependant troubler des événements tels ceux de la crise viticole de 1907, dans le Midi, explosant en manifestation de 700 000 producteurs à Montpellier, en mutinerie, en fusillades, en jacquerie.
Si, en France également, le processus de l’urbanisation et de la concentration industrielle a absorbé une fraction de la population agricole, celle-ci s’est cependant maintenue à environ 40 % de la population totale. Le morcellement parcellaire de la propriété a laissé subsister une multitude de petites entreprises individuelles. De plus, la transformation des producteurs paysans indépendants en petits capitalistes est loin d’être aussi avancée qu’aux États-Unis, qu’en Angleterre ou en Allemagne, et la prolétarisation paysanne s’en trouve ralentie ; la petite propriété s’oppose au développement des grandes cultures qui exigent l’utilisation de puissants moyens de production et d’importants capitaux. Ces facteurs ont fait de l’agriculture française une des plus retardataires d’Europe en dépit de la fertilité et de la richesse du sol : pour le froment, le rendement à l’hectare est inférieur, par rapport à la Hollande, de 50 %, à la Belgique de 40 %, au Danemark de 43 %, à l’Angleterre de 35 %, à l’Allemagne de 22 % et dépasse à peine celui de l’Italie.
La stabilité relative de la production agricole et le protectionnisme traditionnel ont cependant permis à la France d’offrir une meilleure résistance à la tourmente de la crise agricole mondiale.
Voyons maintenant quels sont les éléments qui renforcent l’armature du capitalisme français :

1° Nous venons d’indiquer l’existence d’une importante couche de petits paysans indépendants ; cette catégorie sociale, de par la position qu’elle occupe dans le processus de la production générale, n’est pas soumise à la loi du salariat et échappe à l’instabilité qui caractérise la vie du prolétariat : le producteur "indépendant", exprimant l’unité de la production, peut encore s’approprier le produit total de son travail (indépendamment des facteurs capitalistes qui réduisent son revenu). Sa capacité d’achat, de consommation, conserve donc un équilibre relatif.
2° Une importante couche de petits bourgeois rentiers, vivant principalement sur la plus-value coloniale, transformée en intérêts d’emprunts.
3° Un secteur industriel moins concentré, composé surtout d’entreprises de la section II (Industries de consommation) à composition organique moyenne et utilisant une fraction plus grande de main d’œuvre (se traduisant par l’absence de chômage permanent), ce qui élargit le fonds de consommation : jusqu’au seuil de la crise, l’industrie cotonnière écoulait les trois quarts de sa production sur le marché intérieur, l’industrie lainière la moitié, la métallurgie les trois quarts de sa production de produits finis.
4° Un puissant appareil financier.
5° La possession d’un riche domaine colonial, prolongement du marché métropolitain et vaste réservoir de plus-value.

Examinons rapidement les deux derniers éléments :

L’oligarchie financière. - En dépit de l’extrême subdivision de la propriété et d’une répartition de la richesse plus large que dans d’autres pays, le capital, en France, est fortement concentré : 1 % de la population détient 50 % du capital total et 10 % raflent 80 % du total des biens.
Les revenus sont moins concentrés, et cela va de soi puisqu’il faut à chacun, pour vivre, ne fut-ce qu’une infime parcelle de ces revenus : 1/10ème de la population reçoit les 45 % des revenus, 50 % de la population détiennent 1 % du capital et reçoivent 18 % des revenus.
C’est en France que se vérifie le mieux l’aphorisme : "les affaires, c’est l’argent des autres". Le pillage du "bas de laine" paysan, le drainage de l’épargne de la petite bourgeoisie en échange de titres de rentes, sont à l’origine d’une large concentration capitaliste et d’un développement du système des participations faisant de la France d’aujourd’hui l’économie impérialiste type où domine, en despote, le capital financier. Tout l’appareil économique est aux mains de quelques oligarques. Nulle part ailleurs l’État, la presse, les autres organes de la vie sociale ne subissent une telle emprise de la finance ; le monopole des émissions de valeurs est détenu par quatre banques, les opérations financières prennent le pas sur les activités économiques proprement dites : 13 milliards d’emprunts ont été émis de 1919 à 1932 en faveur de divers États, dont 42 % à la Petite Entente et à la Pologne. Le capital français est l’usurier de l’Europe.
L’Empire colonial. - Vers 1880, l’accumulation des capitaux est déjà telle que, sous l’impulsion du capital financier, commence à se développer la politique annexionniste coloniale qui va faire de la France la seconde puissance coloniale. Le trait essentiel de ce vaste empire, c’est son unité géographique (abstraction faite du domaine asiatique et de quelques autres petites possessions), qui lui confère une supériorité sur l’Empire britannique de même que l’absence de Dominions semi-indépendants et une plus grande centralisation lui donnent plus d’homogénéité et en rend l’exploitation plus directe et plus aisée. De plus, les colonies françaises sont peu industrialisées et ne s’érigent pas en concurrentes de la Métropole : elles "s’offrent" comme magnifiques sources de produits d’appoint ; l’impérialisme français dispose en Afrique du Nord : du complément de blé, de vin et de fer. En Indochine, il s’approvisionne totalement en riz. En Afrique, de cacao, d’huile ; en Nouvelle-Calédonie, de nickel, de chrome. Par contre, il y dispose de peu de laine, de coton, de soie, de lin, indispensables à ses principales industries.
D’autre part, le marché colonial est le prolongement du marché métropolitain, particulièrement pour l’industrie cotonnière qui y exporte 1/5ème de sa production et pour la construction mécanique qui y a écoulé 50 % de ses exportations en 1932.

LE CAPITALISME FRANÇAIS DANS LA CRISE

Après la guerre, l’économie française reprit son essor, avec une continuité que ne connurent pas d’autres pays industriels ; il y eut seulement un ralentissement après la stabilisation du franc en 1928. Nous avons cité les facteurs qui justifient l’entrée de la France dans la crise, seulement à la fin de 1930, et qui expliquent aussi pourquoi la crise agraire y fut enrayée. Mais, en ce début de 1934, le centre de gravité de la dépression mondiale s’est nettement déplacé vers la France. On y assiste à l’étranglement du commerce extérieur, au rétrécissement du marché intérieur, au développement à un rythme accéléré de la crise agricole, au déficit vertigineux du budget, à l’effondrement des colonies.
Production industrielle. - La courbe de la production suit à peu près celle du mouvement mondial. Fin 1933, l’indice général marque une baisse de 25 % sur 1929, la métallurgie 40 %, les textiles 20 %, la production de la fonte et de l’acier 40 %.
La dépression la plus forte s’observe en juillet 1932. Puis il y a relèvement jusqu’en juillet 1933. Depuis cette date, le recul s’accentue, particulièrement en métallurgie : pour la fonte et l’acier, la production est retombée à peu près à celle de 1932, bien que restant légèrement supérieure du fait que la grosse métallurgie est alimentée surtout par les fabrications de guerre. Pour 1934, il ne se dessine aucune perspective d’amélioration : l’avance prise par la métallurgie française, en 1933, au sein du cartel de l’acier, lui impose le stockage et la réduction de sa production ; de plus, les prix de monopole favorisent la renaissance des entreprises secondaires et la concurrence se développe entre l’Entente de l’acier et les "indépendants" d’une part, les Trusts anglais et américains d’autre part (dévaluation de la livre et du dollar). L’impérialisme japonais surgit en nouveau concurrent. Sur le marché intérieur, outre le trouble réel jeté par les entreprises indépendantes, le conflit se développe entre les producteurs d’acier (qui subissent l’emprise de De Wendel) et les producteurs de fonte brute (qui produisent séparément).
Sur le marché extérieur, la position devient intenable sous le poids des prix de revient élevés et du fardeau de l’étalon-or.
L’industrie cotonnière est durement touchée, le capital financier ayant sacrifié cette industrie aux intérêts de Manchester, en contrepartie d’avantages obtenus en faveur de la métallurgie. Le développement de la soie artificielle, la diminution de la consommation aux colonies (14 % depuis 1929), l’invasion des tissus japonais sont parmi les autres causes du marasme. La baisse de la production en poids, entre 1928 et 1932, atteint 73 %. Au Japon, l’augmentation est de 43 %. Après la baisse des salaires issue de la grande défaite prolétarienne de 1931, le patronat du Nord passe à nouveau à l’attaque, conjuguant celle-ci avec l’offensive des magnats du textile de Verviers.

LA CRISE DU VIN ET DU BLÉ

Nous avons indiqué les raisons pour lesquelles la crise agricole, facteur considérable d’aggravation de la crise mondiale, n’avait pas, en France, pris l’ampleur développée aux États-Unis (blé, coton), en Amérique du Sud (café), en Europe Centrale (blé). Mais aujourd’hui le problème du vin et du blé se pose impérieusement.
En viticulture, la réglementation de la production, le blocage des récoltes et l’intervention des crédits agricoles n’ont donné aucun résultat. La politique du soutien des prix, analogue à celle de Hoover, n’a pu que retarder la chute des prix, les faillites et l’accumulation des stocks.
Le marché du blé est dominé par les monopoles (Banque Dreyfus), les gros producteurs, les minotiers, les spéculateurs, dont l’activité spoliatrice est double en s’exerçant d’une part sur les prix maxima imposés aux paysans et, d’autre part, sur les prix minima exigés du consommateur.
Les récoltes excédentaires de 1932-33, l’arrêt des exportations résultant des représailles étrangères, contribuent cependant à l’effondrement du marché intérieur et les prix du blé descendent même jusqu’à 80 francs le quintal. En juillet 1933, les monopoles imposent la fixation d’un cours minimum de 115 francs au quintal, de sorte qu’à fin 1933 le prix inférieur imposé équivaut trois fois le prix mondial.
A qui profite ce prix "rémunérateur" ? Et que signifie-t-il ? Puisque l’État n’intervient pas, ni sous forme d’avances sur les récoltes, ni sous forme d’achats, le petit paysan ne voit pas la possibilité d’écouler ses produits au prix fixé : pressé par ses obligations financières, il ne peut choisir le moment de la réalisation et il doit céder son blé à vil prix aux entreprises monopolistes qui l’écoulent sur le marché intérieur au prix imposé, exportant le surplus aux conditions du marché mondial ou même au-dessous, grâce aux gros profits réalisés.
Le mouvement des prix traduit fort bien la pression des monopoles : par rapport à 1929, les prix de gros ont baissé, en janvier 1934, de 40 % et les prix de détail de 7 % seulement. Depuis 1930, le coût de la vie n’a baissé que de 12,4 % et, en janvier 1934, les produits importés sont 30 % moins chers que les produits nationaux, alors que cet écart était de 25 % en août 1933. Ce détachement des prix mondiaux, s’il avantage les gros agrariens, déforce considérablement la position de concurrence de l’industrie sur le marché mondial et isole de plus en plus l’économie française.

LE COMMERCE EXTERIEUR

Que la position du capital industriel exportateur soit précaire, cela nous est encore révélé par les chiffres du commerce extérieur en 1933 ; malgré la situation privilégiée qu’elle doit aux conditions favorables que nous avons analysées précédemment, la France ne peut empêcher l’effondrement de son commerce extérieur au tiers du niveau de 1929. Les importations baissent de 52 % et les exportations de 64 %. Bien qu’en volume on constate une augmentation en 1933 par rapport à 1932, le déficit de la balance de 1933 atteint 10 milliards et s’il est inférieur à celui de 1932, cela résulte du fléchissement plus rapide des importations résultant des contingentements, surtaxe de change, etc. Mais, relativement, ce débit affirme une aggravation de la situation. Par rapport aux chiffres du commerce global, il représente : en 1913, 10 %, en 1931, 16 %, en 1932, 20 %, et en 1933, 22 % et, par rapport aux exportations, le désastre apparaît encore plus net : en 1913, 22 %, en 1931, 38 %, en 1932, 51 % et en 1933, 54 %, c’est-à-dire qu’en 1933 le déficit représente plus de la moitié du total des exportations.
Autres constatations : depuis 1929, le déficit se stabilise aux environs de 10 milliards. De plus, en 1933, la balance agricole est encore largement débitrice (7 milliards), en dépit de bonnes récoltes. La balance industrielle est aussi déficitaire et elle s’aggrave par rapport à 1932. Si les importations de matières premières pour l’industrie ont augmenté, les exportations d’objets fabriqués ont diminué, à l’exception des automobiles et des armes, et on peut en déduire que l’absorption des matières premières s’est faite surtout par les industries de guerre.
Autre indication importante : en 1933, la balance des comptes accuse un mali de plus de 5 milliards créé par les diminutions de recettes provenant du tourisme, la baisse des frets et des revenus de portefeuille ; mais un indice qui, à première vue, paraît favorable, c’est l’accroissement constant, depuis 6 ans, de la part des colonies et protectorats dans les exportations totales de la métropole : de 14 % en 1927, elle passe à 33 % en 1933. Pour ce qui concerne les importations en France, la part des colonies de 11,42 % en 1927 passe à 23 % en 1932. Le commerce avec les colonies représente, en 1933, 27 % du commerce total contre 12,5 % en 1925.
Par contre, en chiffres absolus, les exportations vers les colonies sont en régression constante depuis 1929. L’élargissement relatif du marché colonial et son rétrécissement absolu traduisent, évidemment, le recul considérable des exportations françaises vers les autres pays et si, relativement, le marché colonial s’est développé, cela signifie seulement que le capital financier, de par sa position privilégiée, a pu y accentuer sa pression. Les exportations vers les colonies ont baissé, en 1933, de 39 % sur 1929. Vers les autres pays, la chute atteint 70 % sur environ les deux tiers du commerce de 1929. D’autre part, la balance est favorable vis-à-vis de six petits pays seulement (dont la Belgique), sur 36 commerçant avec la France (à l’exception des colonies) et la balance avec le domaine colonial est déficitaire de 781 millions bien que les échanges se soient accrus de 270 millions en 1933.
La crise, de par l’aspect spécifiquement agricole qu’elle prend aux colonies, y sévit avec une intensité beaucoup plus grande que dans la métropole : le pouvoir d’achat des masses indigènes a été anéanti : en Afrique, au Sénégal, les oléagineux, le caoutchouc, principales monnaies d’échange, ne peuvent lutter contre la concurrence du Nigeria et de l’Inde. A Madagascar, le pouvoir central est obligé de soutenir les cours du café et du manioc. En Indochine, la crise du riz, aggravée par la fermeture des marchés chinois et japonais, plonge le prolétariat indigène dans le dénuement le plus complet. Le Maroc, au sol riche, à l’équipement puissant, est écrasé sous le poids des charges financières de capitaux trop abondamment investis et sa production de blé se heurte aux taxations de la Métropole. La Tunisie aussi se butte aux contingentements des vins que lui oppose la "Mère Patrie". Son économie, de plus, est ravagée par la chute des cours des phosphates et des minerais de plomb et de zinc, et le chômage la ronge. C’est l’Algérie qui est la moins affectée de par sa proximité du marché métropolitain, son caractère départemental, son union douanière avec la France et la nécessité pour celle-ci d’importer ses vins.

CHÔMAGE

Connaissant l’ampleur du recul de l’impérialisme français, il est permis d’accueillir avec scepticisme les statistiques que la bureaucratie française fournit sur le chômage. Il est même possible des les infirmer et il suffit pour cela de consulter les rapports des inspecteurs officiels du travail. On y constate qu’en ce qui concerne les effectifs des établissements comptant au moins 100 salariés, le pourcentage des chômeurs complets est de 7,4 % en 1931 et 20,9 % en 1933. Pour les chômeurs partiels, ces taux sont respectivement de 32,5 % et de 38,2 %. Si on admet que le chômage est plus intense dans les petites entreprises et si on évalue le nombre des travailleurs de l’industrie à environ 7 500 000, on peut affirmer qu’en 1933 le nombre des chômeurs complets a augmenté de 189 % sur 1931 et se chiffre à peu près à un million et demi, que les chômeurs partiels sont environ trois millions et que, par conséquent, les chiffres du Fonds de Chômage émanent d’humoristes : 284 349 chômeurs inscrits à fin 1933. Ces mêmes statistiques avouent cependant une aggravation du chômage au début de 1934.

LE PROBLÈME FINANCIER

Au cours de la crise, au sein de tous les groupements capitalistes nationaux, le problème des finances publiques a perdu, du moins dans la réalité, son caractère purement technique, soit l’équilibre des dépenses et des recettes, pour prendre un aspect nettement politique, par la croissante intervention de l’État pour le soutien financier du capitalisme, virtuellement en faillite.
Les multiples "expériences" d’ "économie dirigée" qui se déroulent se traduisent essentiellement par un pillage systématique (qui revêt parfois des formes organiques comme aux États-Unis, la Reconstruction Finance Corporation) des caisses publiques alimentées par la petite épargne, des budgets nourris des impôts directs et indirects prélevés sur le fonds de consommation de la classe ouvrière. Ainsi, en France, la Caisse des Dépôts et Consignations possède, en 1932, plus de 30 milliards de dépôts d’épargne dont la contrepartie est investie en rentes pour 25 milliards. C’est la grande manœuvre d’achat de rente effectuée par cette Caisse qui a facilité la vaste escroquerie de 1932, dénommée conversion.
La frontière entre finances publiques et finances privées est de moins en moins délimitée. Il s’opère une interpénétration des deux activités. La théorie de la non ingérence de l’État dans l’économie privée est réfutée par ceux-là mêmes qui la défendaient farouchement aux beaux temps de la "prospérité". Les interventions de l’État autrefois présentées comme arbitraires, inquisitoriales, incompétentes, apparaissent aujourd’hui comme devant exercer une fonction "régulatrice" susceptible non seulement de ramener cette chère prospérité, mais aussi de... renflouer les affaires non rentables, véreuses, construites sur du sable, hypertrophiées. La France fournit à cet égard un exemple fort éloquent.
Au 31 décembre 1933, la dette publique (non compris les dettes de guerre) y atteint 300 milliards en augmentation de plus de 20 milliards sur le mois de mai 1932. La dette à court terme et la dette flottante réunies atteignent 22 % du total. Le service des intérêts seul exige 12 milliards par an, soit le quart du budget. Les recours incessants de l’État à l’emprunt renforcent les exigences du capital financier qui, par l’élévation de son taux de prêt, rend "l’argent cher", alors que la presse, vendue à ce même capital financier, mène campagne pour le crédit à bon marché !
Le volume des budgets n’a pas sensiblement fluctué depuis 1929 où il atteignait 45 milliards. Celui de 1934 s’élèvera à 50 milliards de dépenses, soit le quart du revenu national. Qu’en contrepartie des vagues successives de compressions atteignant, depuis 1932, près de 10 milliards (traitements des fonctionnaires, etc.) le budget n’ait été réduit, pour la même période, que de 5 milliards signifie que des dépenses nouvelles sont survenues ce que Régnier, le rapporteur au Sénat, est obligé de constater en dissimulant prudemment le fait que ces dépenses sont absorbées essentiellement par les subventions, l’accroissement du service financier des emprunts et des dépenses militaires.
Les grandes interventions "subventionnistes" datent de 1931, époque à laquelle Flandin fait allouer à la Banque de France 2 milliards et demi pour pertes subies par la dévalorisation de la livre (une semblable fructueuse opération a été réalisée en Belgique au bénéfice de la Banque Nationale).
En 1932, s’opère le renflouement de la non rentable Aéropostale, qui appartient à la catégorie des entreprises absorbant peu de capitaux privés mais grande consommatrice de capitaux "publics".
La Transatlantique absorbe près de deux milliards, l’État rembourse même généreusement les créances enflées de sociétés "filiales". La Banque Nationale de Crédit, 2 milliards. La Banque d’Alsace et de Lorraine, près d’un milliard. Ajoutons-y les interventions annuelles destinées à combler les déficits des Compagnies ferroviaires. Celui de 1933 s’élève à plus de 4 milliards. Les pleins pouvoirs financiers que le gouvernement Doumergue vient de s’octroyer doivent faciliter la recherche de la plus souple formule d’endossement de ces dépenses vertigineuses au prolétariat, à la petite épargne et à la petite paysannerie. Le programme de Germain-Martin annonce ouvertement une offensive de grand style contre la loi des assurances sociales et les traitements des fonctionnaires, l’ "élargissement" de l’assiette des impôts, mais la diminution du taux ! Et de nouveaux projets de pillage sous forme d’emprunts sont ébauchés pour août prochain, ce que l’ "Information" appelle euphémiquement : "Le Plébiscite de l’Épargne".

PERSPECTIVES

L’économie française se trouve maintenant au plus bas de sa courbe conjoncturelle. Les contradictions entre le secteur industriel et le secteur agricole s’approfondissent. L’appui jusqu’ici le plus solide et le plus fidèle de la bourgeoisie : la masse des petits paysans individualistes et des petits rentiers conservateurs se désagrège. Le développement de la crise agraire et la dissipation de l’illusion du prix "rémunérateur" obligent la paysannerie à "bouger" (Chartres, etc.) entraînant la décomposition du radicalisme, son expression politique. En Beauce, 80 % de la dernière récolte restent invendus. Ce n’est pas la nouvelle loi valorisant le blé à 131,50 francs qui pourra résoudre le problème agraire. C’est ce qui fait dire à l’ "Information" "qu’on s’en remettrait volontiers au ciel du soin de solutionner la grande crise de notre agriculture".
Les petits rentiers, victimes une nouvelle fois des manœuvres du capital financier, ont subi, par la conversion des 80 milliards de Bons du Trésor, non seulement une réduction du taux de la rente mais, de plus, par la chute des cours, une amputation du capital d’environ 15 % à ce jour.
Au cours de notre étude sur l’expérience Roosevelt ("Bilan" n° 3), nous avons essayé de démontrer l’impossibilité de réaliser, en régime capitaliste, une extension du marché intérieur par l’augmentation de la capacité générale de consommation et cela bien qu’aux États-Unis Roosevelt disposât de puissants moyens utilisables sur un vaste territoire aux ressources multiples et variées.
Cette constatation s’avère également juste pour la France. Si la contradiction fondamentale entre le développement de la capacité productive et la restriction relative du marché s’y affirme avec moins de profondeur qu’en Allemagne par exemple, par contre la puissance despotique des monopoles et du capital financier pèse lourdement sur le marché par le jeu des hauts prix contractant le pouvoir d’achat du prolétariat et des paysans et par l’imposition à ces derniers de bas prix en échange de leurs produits.
Le marché extérieur acquiert ainsi, par le développement même de ces contradictions, une place prépondérante dans l’évolution de la crise en France.
L’avertissement que les résultats de la balance commerciale en 1933 constituent pour la bourgeoisie française pose à celle-ci des problèmes nouveaux en matière de politique commerciale extérieure. Elle vient d’entamer la lutte en dénonçant les traités commerciaux avec l’Angleterre et l’Allemagne. De même, les relations économiques se tendent avec l’Italie, la Belgique, le Brésil, etc. La clause "de la nation la plus favorisée" a vécu. Elle ne comportait aucune possibilité de discrimination du fait que le pays qui bénéficiait de son application se voyait mis sur le même pied que tout autre concurrent dans l’application des tarifs d’entrée. Elle convenait à l’époque du libre échange et du capitalisme "libéral". Aujourd’hui, elle est une entrave aux exigences du nationalisme économique. L’effondrement du commerce mondial et la domination monopoliste obligent les diverses bourgeoisies à substituer à la protection douanière, au moyen de tarifs, la pratique des contingentements.
Pour le premier semestre de 1933, les importations françaises contingentées s’élèvent à 45 % du total. Mais sa position de plus en plus critique sur le marché mondial oblige le capital français à opérer une nouvelle répartition des contingents, à les transformer en moyens de pression, en "monnaie d’échange". On adopte le principe de la réciprocité, on pratique du donnant donnant : je t’achète autant, il faut que tu m’achètes autant ! Le troc apparaît sous une forme nouvelle.
Mais les deux formules : la clause de la nation la plus favorisée et la réciprocité peuvent jouer alternativement suivant les pays en cause : la première lorsque la balance commerciale est favorable, la seconde en cas de déficit.
Le mécanisme des contingents réciproques aboutit ainsi à une limitation de la concurrence sur le marché mondial tandis qu’à l’intérieur le jeu des licences renforce la puissance des monopoles et apparaît comme un des aspects de "l’économie fermée", celle-ci ne pouvant avoir qu’un sens restreint signifiant un renforcement de l’exploitation du marché intérieur et un accroissement des capacités de lutte à l’extérieur.
Cette "économie fermée" s’élargit en "empire fermé" par l’intégration des colonies dans l’orbite de l’économie métropolitaine.
L’impérialisme français, après l’impérialisme anglais, est entré dans la voie de l’unification de son domaine colonial et probablement assisterons-nous à la conclusion d’un nouvel Ottawa : deux conférences coloniales importantes se sont déjà tenues à Paris à quelques mois d’intervalle.
A l’époque de l’exportation des capitaux et dans la période de crise générale du capitalisme qui a tari tous les débouchés des capitaux, le problème colonial pour l’impérialisme français se pose sous l’angle suivant :

a) encourager la production "à bon compte" de matières nécessaires à la métropole (pour le renforcement de son potentiel de guerre) et qui ne lui font pas concurrence, ainsi que le disait Daladier : "Nous affranchir de nos achats et sujétions vis-à-vis des pays étrangers, organiser entre la France et son domaine d’outre-mer des productions complémentaires" ;
b) le placement d’emprunts procurant un double profit issu, d’une part des intérêts extraits de la misère et des souffrances des masses indigènes, d’autre part de la fourniture de marchandises destinées non pas à la constitution d’industries pouvant se poser en concurrentes éventuelles mais à des travaux qui faciliteront l’exploitation et l’exportation des richesses : ports, chemins de fer à caractère stratégique. Près de 4 milliards de francs se dirigent encore vers l’Afrique et l’Indochine.

La politique d’investissements s’étend même à la Mandchourie où vient de se créer un consortium franco-japonais pour le développement économique du nouvel empire et qui intéresse particulièrement l’industrie lourde française : plan d’équipement des chemins de fer, mines, électricité. Le contrat porte sur une première mise de fonds de un milliard et prouve la collusion des deux impérialismes français et japonais.
Si le facteur colonial est important dans la recherche d’une issue capitaliste à la crise, il n’en reste pas moins vrai qu’elle doive, en fin de compte, être trouvée par chaque impérialisme, au travers des antagonismes sur le marché mondial. Le capital français, lui aussi, doit étendre ses débouchés, renforcer ses capacités de lutte et ranimer par là son appareil productif. Le problème de la réduction des prix de revient s’impose à lui dans toute sa complexité d’où l’importance croissante que prend l’aggravation du conflit entre les secteurs agricole et industriel. Comment opérer une réduction des salaires alors que le pain est le plus cher d’Europe ?
D’une façon générale, le capitalisme mondial, dans sa recherche de solutions à la crise, s’est attaché jusqu’ici à deux politiques essentielles qui s’opposent mais ne s’excluent pas : 1° la déflation, correspondant à une contraction de toutes les valeurs, à une réduction massive des capitaux, à la baisse des prix et acheminant à plus ou moins longue échéance à une hausse du taux de profit : c’est la politique poursuivie notamment par l’Allemagne ; 2° la politique de la hausse des prix, celle des monopoles, visant au soutien des valeurs et qui suit une ligne à direction inflationniste. C’est celle adoptée par l’Angleterre, les États-Unis.
Ces deux grandes directives capitalistes ont un objectif commun : l’abaissement des conditions de vie du prolétariat ; dans le premier cas par une réduction directe des salaires, dans le second par un abaissement indirect du pouvoir d’achat des salaires au moyen d’une dépréciation de la monnaie.
La France (et les pays à étalon-or) s’accroche encore, momentanément, à la politique "déflationniste", mais l’accentuation de la pression monopoliste, l’extension de la politique "subventionniste" et la précarité de son commerce extérieur sont des facteurs qui, en face de concurrents résolus à utiliser toutes les ressources du dumping, la poussent à l’adoption de la politique inflationniste en faveur de laquelle un mouvement se dessine déjà.
Bien que la bourgeoisie française s’appuie sur une couche importante de petits épargnants et bien que le souvenir de la stabilisation du franc à "quatre sous" réalisée par Poincaré en 1928 ne soit pas éteint, l’éventualité de la dévaluation du franc ne doit pas être rejetée a priori. Au contraire, une telle opération peut fort bien apparaître nécessaire et profitable au Capital Financier. Le dumping, trait spécifique du capitalisme de monopole, s’impose comme arme offensive dans les compétitions impérialistes. La France devra faire choix du dumping monétaire car le dumping social n’y est pas praticable : l’énorme quantité d’or détenue par la Banque de France ne constitue pas un élément frein.
Les expériences anglaise et américaine démontrent de plus qu’il est possible de procéder à une dévaluation sans qu’il faille recourir à l’inflation proprement dite : la psychose d’inflation suffit et, en France, il est beaucoup plus facile de la créer qu’aux États-Unis ! Le problème, pour la bourgeoisie, consiste à contenir la dévaluation et les fluctuations de la monnaie dans des limites au-delà desquelles l’inflation réelle surgit et se transforme en menace sociale.
Les conséquences d’une dévaluation monétaire peuvent se résumer à ceci :

a) les industriels réalisent : 1° une réduction des prix de revient par le paiement de la force de travail en dessous de sa valeur réelle, la diminution des charges fixes. Ils empochent un surprofit résultant du décalage entre le prix des éléments de la production et les prix de vente en hausse ; 2° un développement momentané des exportations par le jeu du dumping ;
b) les agriculteurs "bénéficient" d’une hausse nominale de leurs produits qui les illusionnent quelque temps et d’une diminution de leurs charges fixes ;
c) la dévaluation ouvre une issue à la masse énorme de capitaux d’attente thésaurisés.

La France, pour éviter l’étouffement de son commerce extérieur, devra peut-être ramener sa monnaie à la parité du dollar et de la livre. Techniquement, le franc est solide. Pratiquement, cette "solidité" étouffe toute velléité d’expansion de l’impérialisme français. Nous avons suffisamment souligné, dans notre analyse de l’expérience de Roosevelt ("Bilan" n° 3), ce que vaut économiquement parlant une solution telle que la dévaluation monétaire. Le capitalisme, à travers les multiples "expériences" qu’il tente, est amené à devoir truquer, violer ses propres lois économiques. C’est donc dire que la dévaluation ne peut représenter qu’une solution provisoire. Le nivellement des conditions de concurrence provoqueront d’autres solutions, ou plutôt la seule solution capitaliste : la guerre.
La bourgeoisie française s’y prépare progressivement.
- Hier, gouvernement de gauche.
- Aujourd’hui, "concentration nationale d’apaisement".
- Demain, jetant le dernier oripeau démocratique, un gouvernement "fort", d’allure fasciste et s’appuyant uniquement sur toutes les forces oppressives et répressives...
Telle est la loi qui s’imposera à la République Française, "dernier rempart de la démocratie et du socialisme".

MITCHELL


Si la Commune représentait vraiment tous les éléments sains de la société française, si elle était, par conséquent, le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier et, à ce titre, en sa qualité d’audacieux champion du travail et de son émancipation, elle avait un caractère bien marqué d’internationalisme. A une portée de canon de l’armée prussienne, qui venait d’annexer deux provinces françaises à l’Allemagne, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.

K. MARX (La Commune de Paris).




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