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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Parti - Internationale - Etat : La classe et sa signification
{Bilan} n°6 - Avril 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Ce que les situations de l’après-guerre ont réduit à néant n’est pas le marxisme, mais sa déformation, son interprétation grossière représentant hommes et classes comme des simples instruments à la merci des forces économiques. Les bataillons des nazis peuvent bien trouver des ouvriers s’extasiant devant le bûcher où brûlent les œuvres de Marx, ils peuvent aussi trouver des bras d’exploités se levant pour saluer à la romaine et applaudir le programme national-socialiste qui bannit l’hérésie marxiste responsable de tous les maux ; mais ces bataillons fascistes n’ont pu être fécondés que grâce à une adultération de la théorie marxiste que social-démocrates d’abord, centristes ensuite, avaient pu effectuer en parvenant à anéantir la fonction historique de la classe prolétarienne dans la situation actuelle. Une fois brisée cette fonction, rien d’étrange que des membres de cette classe apportent leur appui à un régime dirigé contre eux, qui se donne pour but de rétablir un équilibre social autour de la classe capitaliste. Mais si le prolétariat a été écrasé, avec lui est écrasé aussi toute forme de convivance sociale, tout contrôle humain sur la force de production, et la « paix sociale » obtenue par la sujétion des ouvriers à la cause du capitalisme agonisant comporte aussi la catastrophe de la société toute entière, l’aboutissement de la société capitaliste dans la guerre : l’éclosion d’un carnage pour un nouveau partage du monde, basé sur une économie reposant sur le profit et qui ne peut trouver un souffle de vie que dans l’hécatombe des classes opprimées, la destruction des forces de production et de montagnes de produits.
Ceux qui s’étaient imaginés que la classe résultait d’une addition d’individus se trouvant sur une position économique analogue seront certainement surpris par la marche des événements actuels : leur arithmétique est contrariée par les événements politiques de tous les pays. Les ouvriers, en effet, au lieu de se concentrer autour d’un programme de lutte qui assure la défense de leurs intérêts immédiats et profitent des circonstances de la crise économique pour asséner un coup définitif au capitalisme, se voient incapables de s’opposer à l’attaque bourgeoise et restent prisonniers des différentes formations politiques qui proclament que le salut de la classe ouvrière réside dans la nécessité de ne pas livrer la bataille révolutionnaire au capitalisme et de se cantonner dans la patrie fasciste, démocratique, ou soviétique.
Nous n’hésitons pas à affirmer que la situation actuelle voit la disparition provisoire du prolétariat en tant que classe, et que le problème à résoudre consiste dans la reconstruction de cette classe. Loin d’aller rechercher des appuis en dehors de lui-même, d’attribuer aux classes moyennes anciennes ou nouvelles des fonctions qu’elles n’ont jamais eues, le prolétariat doit reconstruire ses organes vitaux et il ne peut le faire à l’heure actuelle que sur la base de cette position centrale : si le cours des situations s’étant ouvert avec Octobre 1917 est aujourd’hui brisé, c’est qu’un système de principes qui avait permis la réalisation des objectifs prolétariens en Russie, et qui n’a pu s’étendre au monde entier, s’est avéré - au cours des événements dans les autres pays - insuffisant et a enfin abouti au repliement de la Russie sur elle-même, ce qui devait signifier son incorporation dans l’atmosphère historique du capitalisme, car c’est seulement sur le terrain mondial que les classes maîtresses de la société ont, de tout temps, établi leur domination.

CLASSE ET FORMATION DE CLASSE

Une confusion initiale que l’on rencontre toujours est celle qui consiste à ne pas établir de distinction entre la classe et la formation de la classe. Nous voulons indiquer, par ces différentes formulations, deux catégories bien distinctes au point de vue historique, afin de nous préserver de l’erreur consistant à faire appel à des forces qui, ne représentant pas une classe, constituent des faux-fuyant autour desquels finissent par s’égarer les possibilités de reconstitution des organes de la formation sociale appelée à réaliser la révolution.
Le mécanisme productif donnera naissance à différentes formations de classe, celles-ci résultant à la fois de la division du travail et des formes d’appropriation des instruments du travail. Mais nombreux ont été et sont encore aujourd’hui les réflexes de l’organisation économique et si, par exemple, aujourd’hui, nous assistons à la polarisation de tous les moyens de production autour du cercle de plus en plus restreint du capitalisme financier, à la perte croissante du pouvoir par les industriels, les propriétaires fonciers, à la décomposition continue des petites productions, en un mot à un éparpillement progressif donnant lieu à la maîtrise et à l’omnipotence du capitalisme financier, nous constaterons toutefois que c’est autour de l’axe se situant à la tête de la bourgeoisie que se détermine la vie de la société actuelle. L’industriel, le propriétaire foncier, le petit producteur, ne résoudront jamais les problèmes particuliers à la position économique qu’ils occupent, mais finiront toujours par plier devant le despotisme du capital financier. C’est celui-ci qui, représentant la classe au point de vue historique, déterminera la marche des événements, alors que toutes les autres formations de classe n’auront aucun effet sur le cours de ces derniers.
La formation de classe est un produit direct, automatique de l’organisation sociale et des contrastes qui en résultent dans la lutte pour le contrôle et la possession des moyens de production. Mais, parmi toutes les formations de classe, il en existe une qui est particulièrement appelée à réaliser une révolution parce qu’une coïncidence se détermine entre la position d’exploitée qu’elle occupe et l’objectif qu’elle s’assigne : une organisation différente de la société. Il en fut ainsi pour les familles qui concentraient en elles la propriété de la terre et la propriété mobilière, au sein des communautés consanguines et qui donnèrent, par après, naissance au régime féodal ; il en a été de même pour les maîtres de métiers et les marchands qui formèrent la classe capitaliste ; il en est de même aujourd’hui pour le prolétariat qui, surgissant du salariat, devient classe dans la mesure où il réalise sa capacité de destruction de la société capitaliste et d’érection d’une société nouvelle.
Dans l’Antiquité, au Moyen-Âge, aussi bien qu’aujourd’hui, nombreuses furent les luttes, les révoltes d’autres formations sociales. Mais celles-ci, bien qu’étant le résultat inéluctable des contrastes sur lesquels les différentes sociétés étaient bâties, ne comportaient nullement une modification de l’organisation de la société. Nous pouvons encore ajouter que, parfois, il y eut aussi des regroupements sociaux qui luttèrent avec la classe nouvelle, bien que la sauvegarde de leurs intérêts économiques puisse être assurée plus par le maintien de l’ancien régime que par la nouvelle organisation. Les révoltes des paysans qui finirent par accompagner la lutte révolutionnaire de la bourgeoisie, seule classe progressive de l’époque, aboutirent à ce paradoxe : avec l’ancien régime contre qui elles étaient dirigées disparaissait aussi la possibilité de maintenir une position d’indépendance économique. D’autre part, bien que les luttes d’esclaves aient rempli des pages héroïques, ce n’est pas en fonction de ces luttes que l’esclavage sera éliminé, car la victoire de Spartacus contre Rome n’aurait pu donner aux esclaves la capacité de construire une nouvelle société.
Les luttes d’esclaves furent sans lendemain et c’est l’inutilité économique de l’esclavage qui entraîna son extinction et son remplacement par le servage. La classe est un produit synthétique où se trouvent à la fois un élément économique et politique. Économique pour ce qui est de l’identité des positions occupées en face du mécanisme productif par ses composants, historique pour ce qui est de la forme particulière de ses rapports envers l’organisation économique. La bourgeoisie en son temps, le prolétariat aujourd’hui, sont des classes parce qu’elles synthétisent une position particulière au point de vue économique et qui correspond avec un type particulier de rapports pour ce qui est des moyens de production : la production privée ou la socialisation de ceux-ci. C’est donc ces formations de classe pouvant réaliser la synthèse indiquée qui sont appelées à accéder au stade de classe agissante dans l’évolution historique. Le procédé de sa croissance peut être contrecarré provisoirement, mais c’est en définitive de celle-ci que dépendra la reprise de la marche progressive de l’humanité.

CLASSE ET SOCIETE

La vie sociale est l’attribut direct de l’espèce humaine. L’histoire de cette dernière n’est enfin que la marche progressive de différentes formes de société. Ce n’est pas au point de vue chronologique seulement que la société précède la classe, c’est au point de vue substantiel, car l’homme est inconcevable en dehors de ses rapports avec d’autres individus, c’est-à-dire en dehors de la société, et la personnalité humaine, loin de résulter d’elle-même, résulte du milieu social.
La société déborde donc la notion de la classe et, malgré l’existence de contrastes de classe dans un régime donné, le problème ne consiste pas dans l’établissement de la justesse, de la moralité de ce dernier, ou du bien fondé des revendications sociales des couches opprimées ; le problème est tout autre : il s’agit de voir si l’opposition réelle existe entre deux types de société et, ce qui est plus, si la classe appelée à réaliser une nouvelle organisation se trouve dans la condition de pouvoir accomplir réellement sa mission.
Le tissu des contrastes de classe, leur aggravation, peut aussi conduire dans une impasse comme celle ou nous nous trouvons actuellement ; d’aucuns peuvent même établir que la tragédie d’aujourd’hui consiste dans le fait que le capitalisme ne sait plus gouverner alors que le prolétariat ne sait pas encore gouverner. Mais, sur le terrain exclusif des contrastes de classe, nous n’arriverons pas à une conclusion définitive, car tout en ayant démontré - ce qui n’est évidemment pas difficile - que le prolétariat subit, avec la crise économique, une terrible aggravation de sa situation, nous ne parviendrons pas ainsi à expliquer comment ce même prolétariat ne peut parvenir à déclencher une attaque révolutionnaire pour sa libération.
C’est qu’aujourd’hui, comme toujours, la lutte entre les classes fondamentales ne se borne pas à une simple opposition de leurs intérêts respectifs, mais autour de deux types d’organisation de la société : la capitaliste et la prolétarienne. Le prolétariat, lors de la Commune aussi bien qu’en Octobre 1917, s’est affirmé, en tant que classe révolutionnaire, parce qu’il a su opposer à la société capitaliste, la forme opposée : la société socialiste.
Le cours de l’élévation du prolétariat à son rôle de classe n’est cependant pas le résultat d’une opposition préétablie, mais résulte de l’évolution de la société capitaliste elle-même. Tout le problème consiste dans la liaison des luttes de résistance avec les luttes politiques, par lesquelles le prolétariat pose sa candidature à la direction de la société.
L’évolution des contrastes de classe, au lieu de résulter uniquement des situations économiques contingentes, de sorte qu’il faudrait dire que d’autant plus misérables sont les conditions de vie imposées aux ouvriers et d’autant plus élevées seront leurs capacités révolutionnaires, se dirigera vers une lutte capable, à la fois, de défendre les intérêts immédiats des exploités et d’ébranler le régime, dans la mesure où les ouvriers réaliseront la consciente capacité de combattre pour une autre forme d’organisation de la société. Cette position est d’ailleurs pleinement confirmée par les événements de l’après-guerre, où la période de l’assaut révolutionnaire correspond à une situation d’essor économique, alors qu’avec les difficultés rencontrées après 1920 par l’État ouvrier, les différentes crises économiques peuvent mettre en lumière l’incapacité du capitaliste à rester à la direction de société, sans que les ouvriers parviennent à profiter des conditions objectives bien plus favorables qu’en 1919-1920, en s’acheminant finalement dans la voie des défaites qui nous ont conduits à la situation actuelle. Pour résoudre les problèmes inhérents à cette situation, il faut donc aborder le problème sous l’angle de la nécessité de remettre sur le métier les positions principielles de 1917 afin de les compléter pour déterminer les bases autour desquelles l’attaque contre le capitalisme deviendra possible et, après la victoire, la construction du nouvel ordre communiste.

SOCIETE, CLASSE ET INSTRUMENT DU TRAVAIL

Le critère de discrimination pour établir les différents types de société réside dans l’évolution progressive de l’instrument de travail ; cette évolution détermine, à son tour, une forme plus avancée de l’appropriation des instruments de travail de la part des différentes classes fondamentales de la société. L’usage du feu rend l’homme « indépendant du climat et du lieu » (Engels) ; par après, l’apparition des premiers outils de pierre, l’invention de l’arc et de la flèche, l’introduction de la poterie, l’élevage du bétail, sa domestication, l’introduction de céréales cultivables, déterminent l’évolution des premières gentes à caractère communiste, reposant sur la base sociale consanguine de la tribu et vivant avec une pratique scrupuleusement démocratique, vers leur dissolution qui va s’appuyer sur la spécification des familles jusqu’à ce que certaines d’entre elles centralisent bientôt la propriété des moyens de production. Lorsque l’esclave deviendra un instrument de travail trop coûteux, en face d’une agriculture qui peut déjà utiliser les instruments provenant de l’industrie naissante, c’est l’attribution de la propriété de ces moyens de production plus perfectionnés qui fondera la société féodale. La manufacture et ensuite l’industrie ne pouvaient plus supporter les liens du régime féodal et appelaient la nouvelle forme d’organisation sociale basée sur la disponibilité de ces moyens de production (au début du capitalisme - depuis le XIIe au XVIe siècle -), suivant le taux de l’accumulation du surtravail et de la plus-value par après. Mais la modification fondamentale que comportait l’industrialisation du moyen de production, dès le début appelle une autre forme de constitution sociale : c’est le prolétariat.
Ce n’est pas au point de vue de la simple logique que l’appréciation de la situation actuelle en Russie se heurterait à un non-sens historique, en cas où l’on considérait la bureaucratie soviétique en tant que classe luttant pour la conservation des privilèges qu’elle a acquis. La classe ne résulte pas du degré supérieur d’aisance économique, mais elle ressort d’un type particulier de rapports existants envers le mécanisme productif. Au reste, l’époque d’une constitution sociale pouvant établir des rapports personnels et directs avec la production est révolue depuis des millénaires, et bien que, dans certaines colonies anglaises, l’on puisse encore constater aujourd’hui l’existence de castes bureaucratiques détenant le pouvoir économique, au point de vue mondial il s’agit là de survivances, d’anachronismes, qui sont loin de pouvoir constituer le thème central de l’époque actuelle. En Russie, nous avons assisté à une expérience de gestion sociale qui dépasse le type de la société capitaliste et qui ne peut nullement être comparé à des formes de société primitive. Si d’autres forces ont pu prendre le dessus dans la courbe révolutionnaire mondiale de la lutte du prolétariat, il s’agit d’en rechercher les causes par une analyse, que l’on ne peut éviter parce qu’elle exige un effort beaucoup plus intense que la déclamation sur l’État bureaucratique en Russie et la démagogie facile qu’on peut y déverser.

LA NOTION MONDIALE DE LA CLASSE

Il serait évidemment impossible de procéder à une classification historique en énumérant les différentes phases sociales de la barbarie, de l’antiquité, du féodalisme, du capitalisme, en se basant sur un critère de symétrie qui nous permettrait de retrouver, dans toutes les parties du monde, un type d’organisation sociale correspondant à la forme sociale prédominante. Encore aujourd’hui, dans la période où s’ouvre la possibilité historique pour l’organisation de la société communiste, nous trouverons des formes primitives de société dans plusieurs parties du monde et, au surplus, nous pouvons affirmer que la plus grande partie du globe n’est même nullement acquise aux méthodes capitalistes de la vie sociale. Cela ne nous empêche pas de poser comme objectif à la lutte prolétarienne celui de la dictature du prolétariat et de la réalisation de bonds dans les pays arriérés, grâce auxquels ces sociétés, en quelques dizaines d’années, parcourront le trajet que les pays d’Europe auront accompli au cours de millénaires.
C’est le degré atteint par le développement du moyen de production et le type d’organisation sociale qui y correspond qui établit la forme de vie sociale de l’humanité toute entière. La coexistence de formes anachroniques dans certaines parties du monde, non seulement n’infirme pas le caractère général de l’époque, mais résulte d’une inégalité non supprimable de développement économique dépendant de facteurs atmosphériques, géologiques, biologiques qui peuvent être nivelés favorablement, à la condition seulement que le développement économique des pays les plus favorisés par les conditions naturelles soit poussé si loin qu’il sera possible de vaincre les éléments négatifs et naturels qui ont déterminé le retard économique et social. Il sera évidemment impossible de transporter les mines de charbon européennes dans l’Afrique du Sud, mais il est d’ores et déjà certain que le charbon sera remplacé par d’autres formes de combustion s’appliquant aux pays qui ne pourraient s’organiser économiquement sur une pareille base.
Le caractère mondial de la classe est d’ailleurs vérifié historiquement d’une façon indiscutable. L’empire romain, parce qu’il représentait une extension démesurée de la constitution gentilice, évoluée sur la base des familles, alors que la petite industrie urbaine et le commerce étaient assez développés du fait que ses classes ne portaient pas en elles-mêmes les capacités nécessaires pour donner naissance à une succession historique, ne trouvait pas en lui-même les forces capables de le faire évoluer vers la société féodale. C’est par l’extérieur que cette rénovation sera effectuée. Mais les tribus germaines qui envahiront l’empire romain ne garderont pas leur système d’organisation sociale, antécédent à celui se trouvant devant eux, mais s’assimileront rapidement toute la civilisation romaine et, par le démembrement de cet empire, ils ne feront que permettre l’évolution vers la nouvelle économie servile du féodalisme. A cette époque, la classe qui était appelée à s’installer au pouvoir était celle des propriétaires fonciers, l’organisation économique étant celle du féodalisme ; les Germains abandonneront immédiatement les bases de la constitution gentilice pour devenir les protagonistes de l’évolution de la société romaine vers la société féodale.
Lors de la victoire de la révolution bourgeoise, un phénomène qui prouve la notion mondiale de la classe se vérifia à nouveau. Et des pays aussi éloignés que l’Amérique sauteront des étapes pour atteindre enfin la possibilité d’épanouissement total de la société capitaliste. La guerre de Sécession ne se livre pas entre l’économie esclavagiste et l’économie féodale, mais cette dernière est évincée et c’est à la société capitaliste qu’appartiendra la victoire contre l’esclavagisme.
L’opposition actuelle est donc entre société capitaliste et société prolétarienne, et ce dilemme plane dans le monde entier. Dans les colonies aussi bien que dans les pays encore très arriérés, la force motrice réside dans les premiers noyaux d’ouvriers qui peuvent s’appuyer sur l’immense progrès industriel réalisé dans les autres pays et sur la force que constitue le prolétariat mondial. Il est évident que ces pays arriérés devront connaître des étapes intermédiaires pour arriver à la société prolétarienne, mais chacune de ces étapes ne sera franchie qu’à la condition que le prolétariat - tout faible qu’il puisse paraître au point de vue numérique à l’égard des autres formations sociales - ait conquis le pouvoir. L’expérience de la révolution chinoise est concluante à ce propos. Les revers du prolétariat chinois ont correspondu au dépècement de la Chine ; et Tchang Kaï-Chek, le bourreau des ouvriers chinois, l’expression de la bourgeoisie de ce pays, manifestera concrètement l’incapacité de son capitalisme à réaliser une tâche qui semblait spécifique à la bourgeoisie en général, c’est-à-dire l’indépendance nationale. La libération de la Chine des traités impérialistes n’est possible que sous la direction du prolétariat et au cours de la lutte pour la révolution mondiale.
L’instauration de l’État prolétarien en Russie n’ouvrait pas une phase d’opposition irréconciliable et insoluble entre les États capitalistes d’une part, l’Union Soviétique d’autre part. Cette opposition ne pouvait dériver que de la politique de l’État ouvrier. Si ce dernier, qui avait emprunté le chemin de la lutte pour la révolution mondiale, était resté fidèle à son programme initial, alors la lutte aurait été inévitable, car c’est autour de la Russie qu’auraient été fécondés les organes de la classe ouvrière. Cela aurait évidemment connu l’entrecroisement de l’expansion de l’État russe avec la victoire révolutionnaire dans d’autres pays, et c’est sur ce tableau historique qu’auraient été créées les formes de la nouvelle société communiste.
Mais la Russie a changé le drapeau de sa lutte. Et, renonçant à une politique révolutionnaire dans le monde entier, elle a bien pu obtenir son admission dans le concert des États capitalistes, en permettant ainsi au centrisme d’effectuer sa démagogie sur les victoires de l’État ouvrier, alors que celui-ci avait subi, sans lutte, la plus cuisante des défaites en modifiant les principes programmatiques sur lesquels il avait été basé. A l’heure actuelle, la classe qui domine au point de vue mondial, c’est le capitalisme. Aussi bien ici que dans d’autres domaines, le capitalisme réalise sa fonction au cours des contradictions qui sont à la base même de son système. Que des groupes d’impérialistes se fassent la guerre, cela n’altère en rien le fait que les belligérants restent des États capitalistes. De même, le fait qu’une coexistence soit établie entre les États bourgeois et l’État ouvrier n’altère en rien le caractère de la classe qui domine actuellement dans le monde entier. Si en Russie les phénomènes économiques et politiques ne correspondent pas au type du régime capitaliste, une fois que l’orientation de l’État ouvrier n’est plus vers l’appui au prolétariat de tous les pays pour l’éclosion de la révolution, mais vers la recherche de l’appui des capitalismes pour la coexistence pacifique des deux régimes, pour l’industrialisation de l’État ouvrier alors que, partout ailleurs, le prolétariat est étranglé, la condition sera établie pour incorporer la Russie au système capitaliste mondial pour un faire un élément essentiel dans la situation actuelle.
Le devoir du prolétariat est de consolider les positions politiques autour desquelles ses luttes pourront graviter et atteindre la victoire. Les contrastes de classe déterminent encore des mouvements de masse et l’expérience autrichienne est là pour prouver que, malgré l’absence totale d’un parti de classe, les ouvriers peuvent déclencher de formidables batailles. Mais l’éclosion des mouvements et la portée des contrastes sur lesquelles est assis le capitalisme, l’évolution de ces mouvements vers la victoire n’est possible qu’à la condition que son avant-garde - à l’heure actuelle les fractions de gauche - réalise le travail idéologique indispensable de construction de la charpente de la classe qui - lors de l’éclosion des mouvements - trouvera, dans la contingence favorable, des armées d’ouvriers qui n’attendent qu’une direction consciente pour leur triomphe et qui, malheureusement, ont jusqu’à présent - en dehors de la Russie en 1917 - vainement cherché les organismes ayant réalisé le travail préalable, indispensable pour la victoire de la révolution.

(La suite au prochain numéro)


Oui, la classe ouvrière n’est pas séparée de la vieille société bourgeoise par un mur chinois. Lorsque la révolution éclate, les choses ne se passent pas comme à la mort d’un homme, où l’on emporte et enterre son cadavre. Au moment où la vieille société périt, on ne peut pas clouer ses restes dans une bière et les mettre dans la tombe. Elle se décompose au milieu de nous, elle pourrit et sa pourriture nous gagne nous-mêmes. Aucune grande révolution au monde ne s’est accomplie autrement et il ne peut jamais en être autrement. C’est justement ce que nous devons combattre pour sauvegarder et développer les germes du nouveau au milieu de cette atmosphère empestée des miasmes du cadavre en décomposition. Et voilà que, maintenant, les éléments de cette pourriture littéraire et politique, les pitoyables participants aux jeux des partis politiques - commençant par les cadets et finissant par les mencheviks - intoxiqués par ces miasmes pestilentiels, osent encore nous jeter des bâtons dans les roues.

La lutte pour le pain - Discours prononcé par Lénine au C.C.E. Panrusse des Soviets




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