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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une quatrième internationale ou une réplique de la Troisième
{Bilan} n°6 - Avril 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Nous publions ici l’étude d’un camarade hollandais dont le Bulletin de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique avait entrepris la publication, ce que, faute de place, elle n’a pu faire intégralement. Le Bulletin de la Ligue présente le camarade Soep comme un de ces vieux socialistes, "militant à la gauche social-démocrate avant la guerre, communiste de la première heure et fondateur du mouvement communiste en Belgique, ce qui lui valut l’honneur de l’expulsion, honneur dû à la chaleureuse fraternité d’un de ses anciens confrères du parti, Émile Vandervelde... alors ministre de la Justice".
Nous comptons, après la publication de cette étude, donner notre appréciation sur quelques-uns des problèmes qui y sont soulevés.

LA RÉDACTION


Si le tradition ne ment pas, il paraîtrait qu’après la décision du Congrès de La Haye, en 1872, ordonnant le transfert du Conseil Général de la Première Internationale de Londres à New York, décision marquant la désagrégation de cette première organisation mondiale des travailleurs, il paraîtrait donc que Marx, répondant à quelqu’un qui lui demandait s’il ne trouvait pas "regrettable" la disparition de cette première organisation gigantesque, aurait déclaré :
"Que ce soit un événement regrettable, c’est un fait dont personne ne doutera ; cependant, il se pourrait bien que cet événement se reproduise encore".
Cette réponse s’avère une prophétie.
La magistrale formulation des buts de cette première Association - comme le nom et les statuts l’indiquaient - Internationale des Travailleurs débutait par ces mots :

"Considérant :
Que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ;
Que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux et pour l’abolition de tout régime de classe ;
Que l’assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes : misère sociale, avilissement intellectuel et dépendance politique ;
Que, par conséquent, l’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;
Que tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d’une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays ;
Que l’émancipation du travail, n’étant pas un problème local ou national, mais un problème social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés ;
Que le mouvement qui vient de renaître parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l’Europe, tout en réveillant de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et de continuer le plus tôt possible les efforts encore isolés ;
Pour ces raisons,
L’Association Internationale des Travailleurs a été fondée".

Cette formulation, magistrale, disons-nous, avait une portée historique mondiale et était d’une profondeur psychologique peu commune. Et pourtant elle devint une source de division idéologique.
Cette Association de Travailleurs européenne, assemblage ténu (ce qui ne doit pas être démontré plus amplement ici), n’était pas la création d’une poignée de chefs touchés de la grâce du Saint Esprit, quoique la réaction déclarait que ce n’était que l’instrument d’une "bande de dynamiteurs". Les documents nous apprennent que la Première Internationale ne fut pas l’œuvre de personnes, pas plus qu’elle ne fut le résultat d’événements politiques incidentels, tels la question polonaise et l’opposition des nationalités, comme le prétendaient de nombreux idéologues socialistes et anarchistes. Elle fut le couronnement organique des luttes théoriques et pratiques engagées par le mouvement ouvrier en Angleterre, dès le premier quart du 19e siècle, des luttes des ouvriers anglais pour de plus hauts salaires, luttes qui devaient entraîner, par ricochet, les ouvriers du Continent dans la bataille économique [1].
L’idée d’une Internationale des Travailleurs flottait déjà dans l’air depuis plus d’un demi-siècle, tant en Angleterre que sur le continent. Après la disparition de la "Ligue des Communistes", la classe ouvrière de France, s’éveillant seulement à la lutte politique, connut un moment de démoralisation. Les ouvriers allemands n’étaient encore sortis qu’à moitié du "marais" du moyen-âge. Seuls, quelques braves rêveurs du genre de Weitling et de Schapper, s’agitaient. Tout le poids de la lutte idéologique reposait sur quelques individualités comme Marx et Engels, auxquels se joignirent bientôt le pré-réformiste Ferdinand Lassalle et plus tard Liebknecht. Seule la classe ouvrière d’Angleterre possédait son histoire d’insurrection prolétarienne avec ses bris de machines, ses grèves textiles, ses luttes pour le droit d’association et surtout l’épisode du chartisme. Ce ne fut pas moins un moment de lutte pour la clarification théorique et, lorsqu’on se penche sur son histoire, on y sent vivre les problèmes de notre propre époque : syndicalisme révolutionnaire ou syndicalisme à base multiple, grève générale, force physique (révolution) ou force morale (réformisme), etc.
C’est de ce milieu bariolé, formé par les idéologies d’Angleterre, de France et d’Allemagne, auxquelles il faut ajouter les petits États tels la Belgique, ce fameux "paradis du capitalisme", et l’Italie disséminée avec ses diverses variétés de héros politiques et autres - les prototypes nobiliaires ou non nobiliaires du "Duce" - bref, c’est de ce milieu que sortit la nouvelle tendance du capitalisme, porteuse d’une nouvelle expansion. Vers 1860, cette tendance manifestait son besoin d’ordre et de repos nécessaire à l’établissement de sa puissance. La construction capitaliste à l’échelle nationale ouvrait la période "démocratique", plaçant les travailleurs qualifiés devant les espoirs de réformes et de nivellement des droits.
La Première Internationale était l’expression de ceux qui voyaient plus loin, mais tous ne possédaient pas toutes les qualités d’esprit nécessaires. Leur loyale volonté d’aboutir était en proportion inverse de ce qu’ils pouvaient. Il n’est pas possible de donner ici en détail les péripéties des luttes idéologiques qui se déroulèrent dans l’Internationale de 1864 à 1872. La grande majorité de la direction portait la marque du milieu dont elle était issue. Et même Marx et Engels ne semblent pas avoir su se hisser au-dessus de leur propre mentalité. Leur entêtement à vouloir exécuter, malgré tout, la décision tendant à déplacer le Conseil Général de Londres à New York, qui n’était qu’une mesure dirigée contre les influences alliancistes (l’Alliance fondée par Bakounine) doit être considérée maintenant comme un geste inconsidéré. Bakounine fut, il est vrai, un idéologue par excellence. Il était cependant une volonté impulsive, mais loyale, porteur d’héroïsme, élément indispensable de la lutte pour l’émancipation du prolétariat. Il était une victime du négativisme russe et d’un hégélianisme étroit qui voyait dans la destruction l’élément créateur, et cela au point de croire qu’un "nouveau monde" ne pouvait être créé que sur les ruines d’une extermination absolue. Aucun être pensant, ayant une conscience sociale, aucun socialiste ou communiste, ne peut souscrire à un pareil nihilisme.
Marx et Engels, le premier surtout, étaient arrivés à un âge où commençait à peser la fatigue physique, l’élément combatif commençait à faiblir dans ce géant intellectuel. La mer de sang de la Commune, et la réaction mondiale, n’étaient d’ailleurs pas restées étrangères à ce drame.
Ainsi disparut la première tentative gigantesque d’ériger le prolétariat mondial en une force politique indépendante. Elle s’appuyait sur les principes du "Manifeste Communiste" et l’analyse économique du "Capital" (1ère partie) dont le souffle et l’esprit avaient inspiré l’ "Adresse Inaugurale". Au Premier Congrès de la Deuxième Internationale, tenu à Paris en 1889, le vieux Liebknecht fit cette émouvante image : "Comme dans les batailles et les sièges de l’Antiquité, l’avant-garde jetait ses flèches par-dessus les murs, loin dans le camp ennemi, afin de pousser en avant le gros des armées assiégeantes, ainsi aussi, l’Association Internationale des Travailleurs a envoyé sa lance de la libération internationale jusqu’au milieu du bastion capitaliste, et le prolétariat l’a suivi pour la reprendre, pour diviser les armées ennemies et pour donner l’assaut à la forteresse. L’Association Internationale a indiqué à la classe ouvrière son but social, elle a montré la nécessité de sa lutte, elle a accompli sa mission. Elle n’est pas morte, elle revit dans les puissants mouvements ouvriers des divers pays, elle se perpétue dans cette Internationale. Elle vit en nous. Ce Congrès est l’œuvre de la classe ouvrière internationale [2]".
On ne peut comprendre entièrement un phénomène que lorsqu’on envisage l’ensemble du procès ; c’est pour cela que nous avons essayé de donner une caractéristique de la Première Internationale. Un historien allemand de la Première Internationale, quoique dogmatique et quelque peu simpliste, Gustav Jaeckh, donne à la fin de son livre : "L’Internationale - Mémoire sur le quarantième anniversaire de la formation de l’Association Internationale des Travailleurs" une perspective de la Deuxième Internationale qui mérite d’être citée ici, surtout parce qu’elle nous vient des sphères révisionnistes allemandes qui avaient engagé la lutte contre le marxisme :
"Cette nouvelle Internationale est aussi l’œuvre de l’Association Internationale des Travailleurs.
Déjà, du temps de l’ancienne Internationale, la notion de l’internationalisme s’était modifiée. Jadis, sa nature et sa fonction consistaient en une centralisation poussée aussi loin que possible du prolétariat international, afin de jeter immédiatement, sur chaque point particulier où se déclenchait la lutte de classes économique, la totalité de la puissance de la classe ouvrière organisée. Après que les États bourgeois nationaux se furent constitués, la lutte de classe ouvrière est devenue partout, en premier lieu, une lutte nationale et elle prend nécessairement la forme d’une lutte électorale, d’une lutte parlementaire. Les mouvements ouvriers qui lui résistèrent, tels ceux de Belgique, d’Italie et d’Espagne, ont dû se plier à cette loi historique. De ce fait, la nouvelle Internationale est plutôt une lâche agglomération de partis nationaux consolidés. Tandis que le secret de la force de la vieille Internationale résidait dans sa puissante centralisation. Pour la nouvelle Internationale, le mobile dominant c’est l’action politique ; la vieille Internationale prouvait surtout sa force dans les luttes économiques.
Mais cette forme supérieure du parti politique n’est, à son tour, qu’une phase de l’histoire, somme toute une école de l’organisation. Le prolétariat sait que ses dernières batailles ne seront pas livrées sur le terrain parlementaire, tout comme les États nationaux de la bourgeoisie ne sont pas les formes les plus évoluées de la domination bourgeoise. L’organisation du prolétariat en classe peut, seule, donner la victoire décisive. Mais l’organisation du prolétariat en classe à l’échelle internationale ne peut être réalisée seulement dans le sens de la vieille Internationale, c’est-à-dire au sens des antagonismes économiques primitifs, comme elle ne peut l’être d’ailleurs selon le mode unilatéralement politique de la nouvelle Internationale avec son action politique prépondérante ; elle ne se réalisera qu’à l’échelon supérieur, le troisième, d’une combinaison de l’économique et du politique appliqué à l’action internationale, comme le réclamait la résolution de Vaillant, au Congrès de La Haye. La bourgeoisie se prépare aussi pour l’ultime marche. Il n’existe plus de problème de la politique bourgeoise qui n’ait de répercussion internationale. La lutte pour les droits protectionnistes ou pour la liberté du commerce a, depuis longtemps, perdu sa tendance à l’isolement national ; ce n’est plus une lutte entre l’agriculture et l’industrie, entre les villes et les campagnes, mais une lutte où les propriétaires fonciers s’entendent avec la grosse bourgeoisie, pour juguler les masses travailleuses à l’aide du pouvoir d’État organisé. C’est devenu un fragment de la lutte des classes générale. Dans tous les pays, elle a dissout les anciens partis de la bourgeoisie et est devenu le point de cristallisation et de formation de nouveaux partis bourgeois.
Dans tous les pays, elle s’est liée à l’impérialisme insatiable pour le "baver" [3] du riche butin de l’usure du pain et du monopole. La lutte pour les droits protectionnistes ou la liberté du commerce est devenue un mouvement international.
La nature même du parlementarisme devait se modifier sous le coup de ces changements. Les représentations populaires ont cessé, depuis longtemps, d’être des points stratégiques de la bourgeoisie contre la couronne et contre le pouvoir d’État. Les gouvernements se sont échappés du contrôle financier du parlement à l’aide du système automatique des ressources indirectes, et la bourgeoisie n’a plus aucun intérêt de respecter sa doctrine parlementaire de jadis. Ainsi, cette institution bourgeoise est devenue, à son tour, un appareil de l’État de classe et cet État de classe est international.
A quel point l’esprit de classe de la bourgeoisie fonctionne nous est démontré, d’une façon particulière, par la guerre russo-japonaise. Autrefois, la bourgeoisie raisonna en citoyenne du monde, ensuite nationalement, maintenant elle raisonne en chauvin. Aujourd’hui elle se sent une classe, rien qu’une classe, et ce sentiment domine tous les autres. La Russie, que la bourgeoisie montante laissait si profondément comme centre de la Sainte-Alliance, est à nouveau honorée comme le dernier rempart de la domination de classe. Les prolétaires russes, s’ils se rebellaient contre le tsarisme, deviendraient, aux yeux du bourgeois allemand, plus dangereux que les cosaques ou les culottes rouges (soldats français).
Ainsi, nous voguons à pleines voiles vers la troisième et dernière période. C’est la période des trusts et des cartels internationaux contre lesquels les syndicats s’organisent internationalement. C’est la période de l’impérialisme, de la politique mondiale de la bourgeoisie, où le prolétariat opposera sa politique mondiale de paix et de culture à la politique mondiale du poing armé. Cette dernière phase du règne de la bourgeoisie se terminera par la réalisation de cette promesse, que l’Adresse Inaugurale avait modestement formulé comme une tâche de l’avenir : "Se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir". Cela sera le triomphe de la culture sur la barbarie, de la paix sur le militarisme et le marinisme, de la Commune du travail et de la liberté sur l’État de classe de l’exploitation et de l’oppression, des esclaves du salariat sur l’esclavage parasitaire. L’Internationale n’est pas seulement un souvenir du passé, une acquisition du présent, mais aussi une tâche de l’avenir ; en elle s’accomplit le but final du mouvement ouvrier : la levée des antagonismes entre nations par la liquidation des antagonismes de classes".
Cela nous mènerait trop loin que de donner un aperçu général historique de la consolidation politique et économique du dernier quart du 19e siècle. La Deuxième Internationale grandit sur un terrain national, mais ses chefs, surtout les Liebknecht, Bebel et autres, étaient moralement acquis à l’esprit et à la psychologie politique de la Première Internationale. Ils étaient ses élèves.
Le cours historique du mouvement ouvrier par la disparition de l’ancienne Internationale, la destruction des courants socialistes français et l’embourgeoisement du mouvement ouvrier en Angleterre, mirent à l’avant-plan le mouvement allemand et lui accordèrent un rôle dirigeant dans la nouvelle Internationale. Ce fait est d’une importance capitale. Et il convient d’attacher tout l’intérêt qu’il mérite à l’influence des milieux dirigeants allemands. Marx nous a appris à ne pas juger un phénomène social ou politique seulement d’après ses résultats, mais bien plus d’après le développement historique des forces qui l’engendrent et l’accompagnent. Dans sa brillante critique philosophique de l’ "idéologie allemande", il rappelait aux philosophes allemands que, avant de pouvoir faire leur histoire, les hommes avaient dû vivre les conditions d’où l’histoire était surgie. Avant de vivre, il faut qu’existent les moyens matériels qui conditionnent cette vie. Il en était ainsi il y a cent mille ans et il en est encore de même de nos jours. Marx savait aussi bien que n’importe qui que, quoique prédominante, la substance matérielle n’était pas l’unique catégorie. Avec la satisfaction des besoins matériels primordiaux, ces besoins accrurent. Il y a tendance à accroître, améliorer et affiner la substance matérielle. L’expérience et la conscience réagissent à leur tour et deviennent des potentiels indépendants qui croisent l’existence matérielle. C’est pour cela que Marx a appelé sa méthode d’explication matérialiste, non pas économique, mais historique, ou - ce qui était pour lui équivalent - dialectique.
Celui qui veut expliquer l’histoire doit donc débuter en marquant comment et par quels moyens les hommes ont fait leur vie. C’est une règle qui s’applique aussi à l’histoire de la Deuxième Internationale.

II

Ce serait une manière bien peu déterministe que d’expliquer le devenir de la Deuxième Internationale et de ses chefs en n’employant que l’épithète trahison. Ceux qui le font - comme d’autres se contentent encore de le faire par rapport à la Troisième Internationale - manipulent, d’une manière par trop subjectiviste, le dynamisme de l’histoire de 1889 à 1914.
Personne ne pourrait soutenir qu’un Bebel et un Liebknecht, et à priori pas même un Bernstein, poursuivaient consciemment la mécanisation des doctrines socialistes et leur ravalement à une idéologie petite-bourgeoise. Et pourtant, l’analyse de l’histoire ne pourrait nier que la direction qu’imprimèrent Liebknecht et Bebel - pourtant des élèves de Marx et d’Engels - au mouvement socialiste, par leur subordination pratique et l’attachement psychologique à l’idéologie de "l’État populaire" de Lassalle, n’était d’essence spécifiquement allemande et même prussienne. Les hommes ne peuvent se défaire complètement de leurs anciennes traditions et de leurs vieilles idoles que dans un procès idéologique complètement neuf. Bebel et Liebknecht - pour ne nommer que ces deux purs honnêtes - n’ont pas extirpé le fiel chauvin qui subsistait dans le mouvement ouvrier allemand, malgré l’épisode des lois exceptionnelles contre les socialistes et l’affirmation bruyante de leur détachement de toute patrie. La classe ouvrière réclamait, dans le cadre national, un relèvement économique et politique de sa situation matérielle et morale.
Des "jeunes" apportèrent, vers 1890, des preuves morales de l’embourgeoisement du parti et de sa contamination par le chauvinisme. F. Domela Nieuwenhuis, appuyant les "jeunes", avait raison en sonnant l’alarme dans son livre : "Socialisme en danger". Mais tout cela ne pouvait pas être admis par la masse qui voyait dans son parti allant de succès (parlementaire !) en succès, l’instrument prédestiné de son émancipation. Les ouvriers ayant une profession se sentent toujours attirés vers l’organisation par le désir de faire valoir directement leur mérite professionnel. Aussi, ils sont plus enclins à se laisser prendre aux illusions réformistes que les ouvriers membres des partis politiques à qui on fait quand même miroiter, quoique dans le lointain, le but général du mouvement.
Le réformisme n’est que le rapetissement petit-bourgeois des buts socialistes et leur adaptation à l’idéologie et à la pratique du capitalisme. Vu sous l’angle du dynamisme historique du mouvement ouvrier, il est le réflexe des désirs et besoins ouvriers immédiats, transformé en une disposition d’esprit bureaucratique par la direction.
Nous parlerons plus particulièrement de la direction du mouvement. Mais il importe de souligner que la pratique réformiste existe dès avant la campagne internationale du révisionnisme théorique. Ni Kautsky, ni Bernstein n’apportèrent du neuf. Ce qu’ils donnèrent n’était que sophismes dans lesquels on essayait d’introduire quelques schémas théoriques de Marx. Quant à prouver quoique ce soit à l’aide de ces "théories", il n’en était guère question. Seuls les Russes Plekhanov et Lénine, et surtout Rosa Luxemburg, surent garder le fil d’Ariane dans le labyrinthe spirituel de cette école scolastique. Sous l’auréole de la politique de la démocratie parlementaire s’épanouissait le raffermissement national du capitalisme. Derrière les coulisses de ce parlementarisme pacifique se rassemblait le potentiel inhérent aux groupements capitalistes nationaux, entraînés dans la concurrence mondiale. C’était la recherche vers l’expansionnisme de forces de production étouffant dans les cadres nationaux des débouchés et qui devait trouver sa destinée : l’impérialisme.
L’impérialisme politique est à l’impérialisme économique ce qu’est l’ombre à la lumière, quoiqu’il semble souvent que l’ombre naît avant la lumière. Le capital ressemble au héros de Goethe qui voulait le bien mais engendrait le mal, et parfois engendrait le bien tout en voulant le mal. Le démon qui possède le capitalisme a montré l’obsession de ce dernier à conquérir le monde.
La direction de la Deuxième Internationale a cru pouvoir arrêter ces forces sociales objectives grâce à sa force idéologique. Ne pensait-elle pas qu’avec tant de députés, tant de syndiqués et tant d’argent dans les puissantes caisses d’organisation, elle aurait pu conjurer le péril d’une conflagration. Et n’avait-elle pas surtout mis son espoir suprême dans la force de sa diplomatie politique. Dans son dernier discours, prononcé au Cirque Royal de Bruxelles quelques jours avant le déclenchement de la guerre, Jaurès exprima cette présomption dans cette phrase : "Attendez, camarades, demain vous verrez ce que peut la diplomatie socialiste !". Karl Liebnecht lui répondit en 1915 : "Des sages s’imaginent pouvoir empêcher l’œuvre satanique des diplomates et, pourtant, il suffit d’un tourne-main pour transformer les premiers en instruments des derniers". Et c’était vrai ! Les chefs de la Deuxième Internationale avaient toujours prétendu détenir la force. Les résolutions de Stuttgart (1907) et de Bâle (1912) avaient été les points culminants de cette affirmation de puissance.
Il faut se demander ici : ces chefs trompaient-ils sciemment quand ils affirmaient leur puissance ? Leur foi n’était-elle qu’imposture, semblable à l’industrie des sorciers des temps primitifs ? Il y a lieu de tenir compte du réflexe psychologique que subissent les chefs qui se trouvent appelés à diriger les masses. Les besoins de ces masses se modifient continuellement, tandis qu’eux, les chefs, continuent à vivre des idées qui leur donnèrent leur pouvoir et qui se trouvent déjà être en contradiction avec les intérêts de ces masses, donc de la classe. Le professeur Robert Michels, dans son étude : "Soziologie des Parteiwezens", a entrepris de démontrer, à l’aide d’une masse de matériaux se rattachant à la structure et au fonctionnement interne des partis de la plupart des pays de l’Europe occidentale, le procès psychologique des chefs de la Deuxième Internationale.
Pareille collusion fut impossible en Russie. L’illégalité, vers laquelle le despotisme russe avait poussé le mouvement socialiste, enlevait toute base organique à une pareille transformation. La classe ouvrière et surtout son avant-garde - et même des gens du type de Martov et des syndicalistes - sentaient toute l’absurdité d’une acclimatation des doctrines bernsteiniennes en Russie. Au surplus, l’analyse impitoyable d’un Lénine et ses critiques contre Martov trouvèrent, dans l’avant-garde socialiste, un appui immédiat. Cette circonstance, ainsi que la situation sociale d’avant-guerre en Russie, permirent aux bolcheviks de développer leur lutte contre les mencheviks - et même contre les mencheviks de gauche - sans la limiter aux dimensions de querelles intestines de parti comme ce fut le cas en Europe occidentale. Du crétinisme parlementaire avec ses gestes de Caïn, de la bureaucratisation des syndicats selon l’exemple allemand et anglais, de coopératives adoptant comme maxime : les affaires sont les affaires, il n’en fut pas question ou très peu seulement, en Russie. Ce ne fut que pendant la guerre que l’abcès des théories réformistes perça et ceci grâce à l’excès du nationalisme.

A. SOEP

(La suite au prochain numéro)

Notes :

[1Lire à ce propos l’étude de Riazanov : "Marx et Engels".

[2Gustav Joeckh. Die Internationale, Leipzig 1904.

[3Mot incompréhensible dans l’original, peut être "parer".




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