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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une tragédie de l’émigration italienne
{Bilan} n°6 - Avril 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 25 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Le 12 mars 1934 l’avocat socialiste Clerici était tué dans des circonstances assez troublantes qui ne furent éclaircies que le 17 mars à un meeting de la salle Bullier, où l’émigré politique Dans Bonfanti se tuait d’un coup de revolver. Il fut trouvé porteur de deux lettres dans lesquelles il avouait avoir tué Clerici et son intention d’abattre Cachin, Ferrucci, Chauvel, le directeur du Secours Rouge International, ainsi que "deux chiens bordiguistes".
Aussitôt, l’ "Humanité", à grand fracas, annonça le complot policier, et Vaillant-Couturier, grand faiseur de romans feuilleton, relatait qu’à Bullier tout était prêt pour l’assassinat de Cachin : les Croix de feu, les Anciens Combattants, les Jeunesses Patriotes, jusqu’aux agents de police qui ce soir-là, n’étaient pas à leur poste pour la surveillance habituelle autour de Cachin. Évidemment, c’est grâce à l’action de masse du parti que le complot a été éventé. Le "Populaire" aussi parla du provocateur qui mangeait à deux râteliers. Cela parce que dans les poches de Bonfanti on trouva une carte de chômeur de la C.G.T.U., établie en son nom, ainsi qu’une carte au nom de Corbetta, pour bénéficier des soupes populaires organisées par le Fascio de Paris [1]. Évidemment, pour le "Populaire", le prolétaire affamé qui se procure une fausse carte devient automatiquement un vendu au fascisme : les rédacteurs du "Populaire" ne connaissent certainement pas les misères et les souffrances rencontrées par les prolétaires émigrés. Il faut remarquer que notre fraction a toujours soutenu, contre le parti, que les émigrés ne doivent pas avoir recours aux oeuvres d’assistance du consulat italien, mais cela ne nous conduit pas à accuser Bonfanti de s’être vendu au fascisme.
Les centristes connaissent parfaitement et l’homme et les faits. Bonfanti avait été condamné en 1922, à la suite d’un incident avec les fascistes, à huit ans de prison, qu’il purgea en Italie. En prison, il fit son éducation politique et, évadé d’Italie avec l’appui du parti, il fut envoyé en Russie où il devait prendre bientôt une position particulière contre la direction du parti, position sans aucun rapport avec des positions défendues par les différents groupes oppositionnels. Sorti de Russie, il se rend en France, où il est arrêté et condamné. Pendant sa détention, le centrisme italien exécutait sa "campagne contre la provocation" et Bonfanti y fut compris : l’avocat envoyé par le Secours Rouge lors de son jugement déclara publiquement que l’accusé était probablement un instrument policier de Mussolini. Expulsé de France, il se rend en Belgique, où il est arrêté deux fois, alors qu’à la suite du communiqué du parti, il ne rencontrait qu’une sourde méfiance à son égard. Rentré à nouveau en France, il espère trouver en Clerici un élément qui le lavera de l’accusation infâmante qui pèse sur lui. Mais Clerici, connaissant le communiqué du parti, ne veut pas assumer la responsabilité d’éclaircir son cas. Et Bonfanti, chassé de partout, s’aigrit, sombre dans le désespoir et la folie, tue Clerici et, enfin, se suicide.
Ce drame poignat révèle les conditions terribles où vit la partie la plus abandonnée de l’émigration italienne. Un prolétaire sur qui huit années de prison ont laissé une marque profonde se trouvera en butte à toutes les persécutions imaginables, à la faim, à la misère et, abandonné de tous, sombrera dans la démence. La tragédie de Bonfanti est un appel aux prolétaires de tous les pays pour le soutien de l’émigration politique.

Notes :

[1Créé en mars 1923, le Fascio (Faisceau) de Paris est une émanation de l’État fasciste, ayant pour objectif l’aide aux italiens dans l’émigration.




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