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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La Russie soviétique dans le concert des brigands impérialistes
{Bilan} n°8 - Juin 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 27 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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La société capitaliste représente un système mondial ayant ses lois propres et dont le fonctionnement n’est ni brisé par la constitution d’un État ouvrier, ni par la persistance de régimes pré-capitalistes, féodaux et coloniaux. La fondation d’un État ouvrier est évidemment une brèche de taille dans la société capitaliste, mais l’État prolétarien ne signifie pas forcément - en vertu de ses qualités "en soi" - un élément de bouleversement du système mondial de l’ennemi de classe. Il deviendra le facteur essentiel empêchant le fonctionnement de ce système dans l’unique mesure où il reliera sa lutte aux intérêts du prolétariat de tous les pays, dans la mesure où il s’affirmera en tant que pôle de concentration de la lutte de toutes les classes opprimées. Mais si, par exemple, l’État ouvrier basait sa politique sur la perspective de sa croissance et de son renforcement militaire et économique, il n’est pas vrai de croire qu’une opposition grandissante entre lui et le restant du monde capitaliste se ferait jour. Bien au contraire, nous verrions se dérouler la pénétration progressive de l’État ouvrier au sein du système capitaliste mondial, la transformation de cet État en un facteur de la vie du capitalisme et non plus en un lieu de concentration du prolétariat international.
Ces données générales permettront au lecteur de comprendre la marche des situations actuelles, ainsi que l’entrée prochaine de la Russie Soviétique dans la SDN [1]. En particulier, ce dernier événement a pour décor des situations reflétant l’activité fébrile des États capitalistes préparant les conditions matérielles de la guerre de demain. Il est évidemment encore trop tôt pour percevoir concrètement les contours précis des futures constellations belligérantes, mais le rythme même des événements actuels précipite la cristallisation des blocs impérialistes. C’est donc dans ce cadre historique, à la lueur des préparatifs guerriers, que nous examinerons l’entrée de l’URSS à Genève.
Quand les communistes donnent à la guerre son sens de classe, quand ils la considèrent comme une issue nécessaire et inévitable dans la société capitaliste, ils ne peuvent qu’arriver à la conclusion que seulement la classe prolétarienne, victime expiatoire des hécatombes capitalistes, peut s’opposer à la guerre et cela uniquement dans la mesure où elle peut faire triompher son insurrection, opposant ainsi au régime de l’exploitation et de la guerre le régime de sa dictature de classe, pour s’élancer sous la direction de l’Internationale révolutionnaire vers l’édification de la société communiste. Dans l’analyse des situations qui ont précédé la victoire du fascisme en Allemagne, nous avions mis en évidence la fonction réciproque qu’exerçaient sur ces événements le capitalisme mondial d’un côté, la Russie Soviétique de l’autre. Dans un document publié dans le numéro 4 de notre bulletin intérieur (paru en langue française), nous avions indiqué que l’Allemagne représentait le point névralgique du système capitaliste, tant au point de vue de la lutte contre la révolution mondiale qu’à celui des contrastes inter-impérialistes. En effet, essentiellement, le Traité de Versailles représentait une réponse capitaliste à la guerre : la consécration d’un nouveau partage du monde capitaliste et son raffermissement par une lutte violente contre les ouvriers russes ayant réalisé leur victoire révolutionnaire. Le dilemme essentiel était Versailles-Moscou : capitalisme, communisme, et l’endroit où se manifestait le plus fortement ce dilemme était Berlin. Dans la mesure où s’atténuait l’opposition Versailles-Moscou, se vérifiait l’évolution des situations vers le dilemme opposé : Berlin-Paris. Autrement dit, puisque la lutte pour la révolution communiste ne pouvait s’exprimer qu’autour de l’opposition entre le système capitaliste se donnant à Versailles une nouvelle assiette, et le monde prolétarien ayant trouvé à Moscou son point de départ, dès que cette opposition fondamentale s’atténuait, le système capitaliste marquait une conquête essentielle et les lois du régime capitaliste reprenaient toute leur vigueur pour orienter à nouveau ce dernier vers la guerre.
L’Allemagne a été le théâtre où se sont heurtées les deux classes fondamentales : le capitalisme mondial d’un côté, l’Internationale Communiste de l’autre. Même l’occupation de la Ruhr prouve qu’en face des événements le capitalisme su réaliser une lucide solidarité d’intérêts dépassant les oppositions particulières et spécifiques aux différents États impérialistes. Ainsi Poincaré fait évidemment occuper la Ruhr pour garantir la suprématie française conquise à Versailles, mais cette occupation a surtout pour but de canaliser les mouvements et les convulsions sociales bouleversant l’Allemagne, pour permettre l’établissement du front de reconstruction de l’impérialisme allemand et éviter une orientation des situations vers le triomphe de la révolution prolétarienne. Il faut encore rappeler que l’occupation de la Ruhr avait succédé à l’accord commercial entre l’Allemagne et la Russie à Rapallo, lequel avait entraîné l’appui malheureux des communistes au mouvement "pour la libération de l’Allemagne". Que la substance même de ces situations ait été la lutte contre la révolution prolétarienne nous est prouvé par le fait que la défaite de 1923 ouvrit l’ère d’une collaboration du capitalisme international pour la reconstruction de l’économie allemande.
La crise économique de 1929 eut pour conséquence d’ébranler les positions sur lesquelles, après 1923 (apportant des modifications aux clauses du Traité de Versailles concernant l’Allemagne : cette dernière n’étant plus le pays vaincu qu’il fallait empêcher de se relever, mais un secteur indispensable à la vie du capitalisme mondial et à la lutte contre la révolution prolétarienne), le capitalisme international inspiré par l’impérialisme yankee et son porte-parole Dawes s’était reconstitué. Ce fut d’abord l’effondrement économique de l’Allemagne, et, en pleine crise économique, nous eûmes une manifestation de solidarité du capitalisme international accourant au chevet de celle-ci. Les conséquences en furent, comme on sait, le moratoire Hoover de 1931 et les accords de Lausanne de 1932, libérant l’Allemagne du paiement des réparations.
Ces quelques faits nous ont permis d’expliquer à l’époque la signification qu’aurait eu la victoire du fascisme en Allemagne. Il s’agissait, bien au-delà du destin de la Constitution de Weimar et des institutions démocratiques, d’étrangler au travers du prolétariat allemand la force que la classe ouvrière mondiale pouvait opposer à l’orientation des situations vers la guerre impérialiste. Et les événements qui précédèrent la victoire hitlérienne nous montrèrent le rôle néfaste d’un État prolétarien se renforçant dans la mesure où il immobilisait les ouvriers allemands, grâce aux positions du "national-bolchevisme" et de la situation syndicale, les livrant ainsi totalement désarmés à l’attaque déclenchée contre eux par le capitalisme international. Les positions que nous défendîmes alors, et que nous avons sommairement rappelées, permettent d’expliquer pourquoi la victoire du fascisme allemand, au lieu d’aboutir à une opposition fondamentale entre la bourgeoisie internationale et l’URSS, a ouvert une ère d’intensification de rapports "cordiaux" entre les États capitalistes et l’Union Soviétique, l’établissement de nouveaux "Traités" et enfin l’entrée de l’URSS dans la Société des Nations. La thèse de Trotsky sur Hitler, le super-Wrangel drapeau de la lutte universelle du capitalisme pour l’écrasement de l’URSS, s’est donc trouvée pleinement démentie. Par contre, la position centrale par nous défendue, à savoir que l’État russe, qui a représenté une condition indispensable à la victoire du fascisme hitlérien, aurait bénéficié - en se renforçant - de la victoire du fascisme en Allemagne, s’est trouvée confirmée par les événements eux-mêmes. En effet, le rôle d’un État ne dépend pas de sa nature ouvrière mais de la politique qu’il applique, et après la victoire d’Hitler, représentant la condition voulue pour l’évolution des situations vers la guerre, le dilemme de 1919 : Versailles-Moscou, se modifiait substantiellement pour aboutir à une concentration autour de la défense du système capitaliste mondial emportant Moscou elle-même.
Comme nous l’avons déjà fait remarquer, il n’est pas encore possible aujourd’hui de déterminer la composition des constellations impérialistes qui se regroupent autour du dilemme Paris-Berlin, mais il est d’ores et déjà certain que Moscou sera partie intégrante de l’un ou de l’autre bloc des deux fronts impérialistes.
L’analyse que nous avions donnée des événements qui accompagnèrent et suivirent la victoire fasciste en Allemagne nous permit de comprendre la fébrile activité diplomatique de 1933 quand la France n’opposait nullement le respect des clauses de Versailles pour empêcher le réarmement de l’Allemagne alors qu’évidemment, du point de vue matériel, elle se trouvait dans la possibilité d’obliger Hitler au respect du Traité de Versailles. Pour paradoxal que cela puisse paraître à première vue, le régime capitaliste, qui est entraîné vers la guerre, comme vers une étape finale et inévitable de son évolution, verra se dérouler des phénomènes qui, sur la base d’éléments contradictoires, aboutissent toutefois vers le déclenchement de la guerre. La France, par exemple, loin d’empêcher par la force le réarmement de l’Allemagne, laissera faire cette dernière et ne trouvera une voie de salut que dans le renforcement de ses alliances et le maintien, l’accroissement de ses armements. L’Angleterre, quant à elle, poursuivra sa politique traditionnelle tendant à équilibrer la puissance des autres impérialismes en Europe sans se lier directement avec la France, l’Allemagne ou l’Italie, car ce n’est pas en Europe que se résoudront les problèmes de la défense et de l’expansion de l’Empire britannique : c’est sur la mer que se joue son destin. A ce propos, il est intéressant de citer - nouvelle confirmation de la solidarité qui unit les impérialismes entre eux pour la préparation de la guerre - la Conférence Navale de Londres, organisée par Mac Donald, où l’Angleterre sacrifia le principe de la supériorité des armements navals par rapport aux États-Unis, admit donc le principe de la parité mais s’efforça de déterminer la France à accepter ce même principe pour l’impérialisme italien qu’elle aurait voulu voir croître afin d’affaiblir la puissance française. L’Italie, quant à elle, surveille les situations. Le Pacte à Quatre, d’inspiration mussolinienne, veut s’attaquer à la révision des traités, pour arriver à un déplacement des rapports de force dans le monde et au sein de la SDN, qui favorise "pacifiquement" le renforcement des capitalismes allemand et italien. Cependant, l’expérience prouve qu’il est impossible de composer "pacifiquement" les intérêts inter-impérialistes, le Pacte à Quatre ne peut donc qu’échouer et faire place à une deuxième édition, parfaitement stérile, à laquelle et pour cause la France s’empresse de donner son adhésion. A ces tentatives succèdent bientôt les entretiens "monétaires" de Washington qui se terminent par une manifestation ouverte de guerre économique : la dévalorisation du dollar. Enfin apparaît un premier alignement de constellations impérialistes. Ces dernières vont se former sur le front des événements d’Asie dont une première conclusion est le Traité Russo-Américain auquel paraît s’opposer l’orientation actuelle de la Russie vers la France. Nous ne possédons pas encore les éléments concrets pour établir si (compte tenu de l’opposition qui existe entre la France et les États-Unis), l’élément effectif et stable dans la politique russe est celui qui s’exprime dans le Traité Russo-Américain ou dans le Traité Russo-Français ; ce qui décidera, c’est certainement le croisement des événements d’Europe et d’Asie. Plus particulièrement, les constellations impérialistes se constitueront en fonction de ces événements et du partage de l’Asie.

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La sortie de l’Allemagne de la SDN (octobre 1933) et le plébiscite organisé par Hitler trouvèrent bien plus leur justification dans des raisons de consolidation du régime fasciste en Allemagne que dans une modification des positions extérieures de la politique de l’impérialisme allemand. La politique extérieure de l’Allemagne et ses revendications quant à la parité des droits comme condition de son retour à Genève ne s’est pas modifiée ; au surplus, ses exigences de réarmement ne représentent pas des motifs d’opposition irréductible pour le capitalisme français, qui parle des intérêts de la paix, qui présente des plans de désarmement, mais tout bonnement afin de masquer sa politique de renforcement des alliances militaires dans l’Est de l’Europe. La France admettra même la parité des droits pour l’Allemagne. Ce qui l’intéressera en premier lieu seront "les garanties de la paix" ; elle recherchera sa suprématie non dans un désarmement de l’Allemagne, mais au travers de la construction d’un système d’alliances pouvant lui fournir les plus grandes chances de succès au cours de la guerre de demain.
A ce propos, la politique actuelle de la France vers la Russie est plutôt le résultat de la faillite provisoire du plan de Tardieu, Paul-Boncour, Barthou, d’un plan qui est commun aux partis de la droite et de la gauche et qui tend à ressusciter l’Entente Cordiale avec l’Angleterre. Par conséquent, il n’est pas exclu qu’un changement vers cette direction traditionnelle se vérifie et que la politique française, parallèlement à une nouvelle orientation de l’Angleterre vers la France, reprenne cet ancien plan. La Russie, pour sa part, a modifié sa politique étrangère qui, depuis l’après-guerre, avait toujours consisté à s’appuyer sur l’Allemagne. Il serait cependant profondément erroné d’y voir le résultat de l’opposition soviétique au régime fasciste, car il est opportun de rappeler ici que parmi les premiers États ayant repris des relations normales avec les Soviets se trouve l’Italie fasciste. D’un autre côté, il faudra aussi mettre en évidence la reconnaissance "de jure" que la Russie vient d’obtenir de la Tchécoslovaquie et de la Roumanie, de deux pays qui lui sont foncièrement hostiles. Tout cela prouve que s’il est relativement facile de repérer les mobiles de la politique française qui vise à un rapprochement avec l’Allemagne au travers du chantage de l’alliance russe, il n’est pas aussi facile de déterminer la signification que pourra avoir cet accord pour la Russie Soviétique. Il est évident que cette dernière trouve en compensation de son attitude actuelle une reconnaissance diplomatique des États de la Petite Entente, vassaux de la France ; mais puisque l’opposition que font ces États à la Russie dépend des intérêts de leur expansion, il n’est pas exclu que l’accord Barthou-Litvinov prenne une signification de valeur secondaire. D’autre part, la politique de l’Italie est assez suggestive : foncièrement hostile à la France et à sa politique, loin de s’opposer à l’entrée de l’URSS à la SDN, l’Italie, tout en n’omettant pas de souligner son accord de principe avec l’Allemagne quant à sa position envers la SDN, approuve l’entrée des Soviets dans cette dernière. Un des sujets de la récente entrevue de Venise, d’après les communiqués de presse, fut celui de l’attitude à adopter envers l’accord Franco-Russe.
Comme on peut le constater, à la suite de la victoire du fascisme en Allemagne, nous assistons aujourd’hui aux tentatives des États capitalistes de trouver la voie de leur regroupement en vue de la guerre de demain. Comme le remarquait, pour une fois justement, la "Correspondance Internationale", la question n’est pas de savoir si la guerre éclatera, mais où elle éclatera en premier lieu.
Voilà les conditions concrètes qui accompagnent l’entrée de l’URSS dans la SDN : il s’agira maintenant de voir comment "l’Union Soviétique, tout en restant sur la base de la politique soviétique, peut même conclure des alliances militaires avec d’autres États bourgeois, si cela sert les intérêts de l’Union Soviétique. Cette question n’est pas nouvelle, elle a déjà été tranchée par Lénine" ("Correspondance Internationale", n°54-55).

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La position de l’Internationale Communiste envers la Société des Nations se trouve contenue dans les thèses d’Ossinsky, adoptées par le Premier Congrès de l’IC en mars 1919. Voici ce qu’elles disent au chapitre intitulé la "Ligue des Nations" : "étant donné les oppositions inconciliables qui se manifestent parmi les puissances de l’Entente, la Ligue des Nations, si même elle était réalisée sur le papier, ne sera que la sainte alliance de capitalistes pour l’écrasement de la révolution ouvrière. En même temps, la propagande de la Ligue des Nations est le meilleur moyen de troubler la conscience de la classe ouvrière, en substituant à l’Internationale des Républiques révolutionnaires ouvrières l’union internationale des fausses démocraties, obtenues par la coalition du prolétariat avec les classes bourgeoises. La Ligue des Nations joue le rôle d’un appât trompeur au moyen duquel les social-traîtres ayant reçu mission du capital international, désunissent les forces du prolétariat mondial et amènent la contre-révolution impérialiste. Les prolétaires révolutionnaires de tous les pays du monde doivent mener une guerre implacable contre l’idée de la Ligue des Nations de Wilson et protester contre l’entrée de leur pays dans cette ligne de pillage, d’exploitation et de contre-révolution.
Le commentaire actuel de la "Pravda" (2 juin 1934), au sujet de l’entrée de l’URSS dans la SDN, dit : "La dialectique du développement des contradictions impérialistes a amené ce résultat que la vieille Société des Nations, qui devait servir d’instrument de subordination impérialiste des petits États indépendants et des pays coloniaux et de la préparation de l’intervention antisoviétique, est apparu dans le procès de la lutte des groupements impérialistes comme l’arène où, ainsi que Litvinov l’a expliqué à la dernière cession du Comité Central Exécutif de l’Union Soviétique, comme il semble, triomphe le courant intéressé au maintien de la paix. C’est ce qui explique peut-être les changements profonds qui se sont produits dans la composition de la Société des Nations".
Si l’on essayait maintenant de connaître les produits concrets de la "dialectique de l’histoire", pour employer l’expression de Radek, il faudrait prouver que la situation actuelle montre qu’une transformation sociale s’est faite entre la situation de 1919 et celle de 1934. Il faudrait démontrer que la Société des Nations et les groupements impérialistes qui l’avaient fondée en 1919 ont changé substantiellement leur attitude envers les problèmes de la révolution communiste, incarnée par l’État ouvrier à cette époque. Et, enfin, il faudrait démontrer que des États capitalistes issus d’une guerre, se dirigeant nécessairement vers de nouvelles guerres, sont devenus des facteurs intéressés au maintien de la paix. La réponse à ce dernier problème est d’ailleurs donnée par la "Correspondance Internationale" elle-même, là où elle dit que la question de savoir si la guerre éclatera ou non est devenue superflue et qu’il ne s’agit aujourd’hui que de savoir où elle éclatera. Et, en effet, tout comme en 1919, les États "intéressés au maintien de la paix" ne font que s’armer jusqu’aux dents pour défendre les positions conquises ; s’ils ne souhaitent pas la guerre, c’est parce que, pour eux, la paix est synonyme du maintien de leur suprématie. Il reste encore à examiner si c’est la Société des Nations et les États capitalistes, ou bien si c’est la Russie Soviétique qui a modifié substantiellement ses positions. La Société des Nations, lors de sa fondation, s’assignait pour tâche d’être la Ligue de pillage, d’exploitation et de contre-révolution impérialiste. Sa nature, depuis lors, n’a pas varié, ainsi que la politique de rapines coloniales des États capitalistes qui la soutiennent. Quant à la Russie, la réponse est claire : les événements parlent le langage terrible de la classe ouvrière allemande écrasée grâce à la politique préconisée par Moscou et aussi celui des ouvriers français contre qui se déchaîne l’attaque du gouvernement "du salut public", celui des exploités des colonies françaises, qui comprennent très bien les raisons qui poussent la France à maintenir la paix. C’est donc bien la Russie qui a été le théâtre, entre 1919 et 1934, d’une modification substantielle. Comme nous l’avons déjà écrit, l’État prolétarien, de pôle de concentration du prolétariat mondial, s’est transformé en un facteur de premier ordre pour la formation des constellations impérialistes ; aujourd’hui, il défend les intérêts de la paix, le "statu quo" sur le même ton que la politique française ; demain la Russie pourrait se voir obligée à adapter la chanson de la paix à la politique appliquée par le groupe impérialiste antagoniste.
Le problème de l’évolution politique de l’URSS, de la transformation de sa position initiale jusqu’à celle qu’elle défend aujourd’hui, sera mieux mis en évidence si nous examinons à ce sujet les thèses de Lénine en octobre 1917, à l’époque de la paix de Brest-Listovsk. Lénine disait alors : "Le premier État socialiste peut-il exploiter les antagonismes existants entre deux groupes de bandits internationaux ? Doit-il manœuvrer et faire des concessions ? Doit-il, le cas échéant, passer un "accord" avec l’un ou l’autre ? Oui, il le peut et il le doit. Je vote pour avoir recours à l’aide des brigands anglais contre les brigands allemands". Cette position de Lénine se référait à une situation où l’attaque était déclenchée contre l’Union Soviétique et dans un moment où persistait la guerre entre deux groupes impérialistes. Il y avait donc là des possibilités permettant à la Russie d’utiliser les contrastes inter-impérialistes, mais de les utiliser non en appuyant l’un d’entre eux, mais d’affermir une position autonome de l’État prolétaire, celle-ci consistant à gagner un certain répit en vue de l’éclosion escomptée de mouvements révolutionnaires dans les pays capitalistes. La phrase de Lénine : "rester toujours fidèle à son propre drapeau, au drapeau du socialisme international, et à ses propres buts", n’était pas une affirmation littéraire pouvant couvrir l’abandon des positions communistes, mais exprimait concrètement le refus de la Russie à accepter la cause d’un des groupements impérialistes et se limitait à affaiblir l’impérialisme qui menaçait directement la révolution d’Octobre. Cela n’a évidemment rien à voir avec la politique actuelle du centrisme russe d’appui à la politique française considérée comme une "garantie" de paix. Il est évident que la politique de Lénine n’était pas exempte de dangers. D’autre part, ce n’est pas dans des circonstances aussi exceptionnelles qu’il est possible de retrouver les fondements de principe sur lesquels l’État ouvrier fonde sa politique en cas de guerre, mais il y a là un autre problème et il ne nous intéresse momentanément que de prouver que la tentative actuelle des centristes de se couvrir de Lénine pour justifier leur position actuelle n’est qu’une vulgaire falsification.
La retraite de la NEP en 1921, qui s’accompagnait de la signature de l’accord anglo-russe, devait précéder la première participation de la Russie à la Conférence impérialiste de Gênes, au printemps de 1922. A cette époque, un profond changement se reflète dans l’attitude de la Russie, ce qui est prouvé par la déclaration de Tchitchérine, à Gênes. Il y déclara notamment : "la délégation russe tient à déclarer avant tout qu’elle s’est rendue ici dans l’intérêt de la paix et de la reconstruction générale de la vie économique de l’Europe ruinée par une guerre prolongée et par la politique de l’après-guerre. Tout en conservant elle-même le point de vue des principes communistes, la délégation russe reconnaît que dans la période actuelle de l’histoire, qui permet l’existence parallèle de l’ancien ordre social et du nouvel ordre naissant, la collaboration économique entre les États représentant ces deux systèmes de propriété, apparaît comme impérieusement nécessaire pour la reconstruction économique générale". Un langage qui contraste déjà avec les déclarations initiales des thèses d’Ossinsky et qui ne fait qu’exprimer l’opposition entre la situation de 1919, posant à l’ordre du jour le problème de la révolution dans tous les pays, et la situation de 1922 qui s’ouvrait après le reflux de la vague révolutionnaire de l’immédiat après-guerre. A cette époque devait aussi être signé le Traité Russo-Allemand de Rapallo. Les événements de 1923, en Allemagne (où la position du PCA devait subir les à-coups de ce Traité, au travers de la politique préconisée par Radek : l’appui à la libération nationale de l’Allemagne du joug de l’impérialisme français) devaient prouver l’élément profondément négatif que constituait la solution donnée par l’État russe aux problèmes de ses rapports avec les États capitalistes, sans pouvoir s’en rapporter à une expérience historique.
Les propositions soviétiques présentées lors de l’ouverture de la Conférence du désarmement en 1932 ont des points de contact avec la position défendue par Tchitchérine à la Conférence de Gênes de 1922. Ce n’est donc pas, nous le répétons, dans l’attitude de Lénine en 1917 qu’il faudra rechercher la base de la transformation qui s’exprime actuellement par l’entrée des Soviets dans la Société des Nations, mais dans la modification qui s’est vérifiée en 1921-22 dans les positions générales des Soviets. Les matériaux pour la construction d’une doctrine de l’État prolétarien devront donc tenir compte de l’attitude initiale de 1922 pour comprendre 1932 et 1934.
Le discours de Litvinov du 29 mai 1934 est très clair. Il ne s’agit plus de propositions de désarmement, comme en 1932, de propositions que le centrisme pouvait présenter comme une manœuvre de démasquement du capitalisme, trompant les masses avec ses discours sur le désarmement, mais "de constater l’inanité évidente de cette discussion sur le désarmement, étant donné qu’il n’existe aucune proposition qui ait la chance de recevoir une approbation générale". Et plus loin, après avoir dit que la conclusion logique serait la fin de la Conférence elle-même, Litvinov ajoute : "la délégation soviétique continue, comme je l’ai déjà dit, à partir d’une large conception de la Conférence en ce sens qu’elle a pour but de réaliser au moyen du désarmement une des garanties de la paix. C’est pourquoi il ne s’agit pas du désarmement lui-même, qui n’est qu’un moyen, que des garanties de la paix". Et quand il s’agira de préciser ces garanties de la paix, Litvinov affirmera : "cela peut être aujourd’hui la sécurité et demain le désarmement. On m’excusera si j’emploie fréquemment l’expression de sécurité qui apparaît à un grand nombre d’entre nous comme l’ennemi du désarmement, mais je ne trouve aucune expression convenable pour caractériser ce que l’on entend par la notion de sécurité". L’adhésion russe à la thèse française de la sécurité, condition essentielle et préalable pour le désarmement, ne pouvait être plus ouverte. Ce qui caractérise le dernier discours de Litvinov, c’est le fait que la Russie appuie la politique de l’impérialisme français, la politique de ces "brigands" qui, pour défendre leur hégémonie actuelle, s’opposeront au nom de la paix aux brigands de l’Allemagne, que les Soviets pourraient soutenir demain ces pays qui, pour reconquérir leurs positions impérialistes, diront que la paix véritable consiste dans une meilleure et plus équitable répartition du monde. En somme, la politique de la Russie subit un nouveau changement par rapport à 1932 ; elle considère le désarmement en fonction de la politique française, se basant sur le maintien du statu quo. D’autre part, nous trouvons une confirmation de la modification subie par la politique russe dans l’attitude actuelle du PC sarrois. Au mot d’ordre précédent de la Sarre Rouge dans l’Allemagne soviétique est substitué l’appel au maintien du statu quo. La déclaration actuelle du PC sarrois dira par exemple : "notre patrie sarroise souffre sous la pression du gouvernement de la Société des Nations La famine frappe ici aussi aux portes des pauvres. Les petits paysans et les couches moyennes souffrent d’une grande misère. Avec ses bras de vampire, le capitalisme des Rôchling et des Wolf, qui sont liés étroitement avec les fabricants d’armes internationaux, Krupp et Le Creusot, enserrent notre pays sarrois, pille et décourage le peuple travailleur". Voilà donc l’image réelle du statu quo, pour lequel le parti communiste sarrois prendra position.
Par ailleurs, un certain Müller, dans un petit article "léniniste", paru dans la "Correspondance Internationale", dira ouvertement qu’il s’agit là d’un changement d’orientation nécessité par "les tournants brusques de la situation" et aussi basé sur le fait que même tous les adversaires de la révolution prolétarienne sont obligés de reconnaître l’essor révolutionnaire qui se réalise en Allemagne. Cette dernière constatation pousse Müller à adopter tranquillement une position "léniniste", ce qui signifie évidemment appeler les ouvriers à voter pour le statu quo, alors que si vraiment existait cet essor révolutionnaire en Allemagne, il est évident que le devoir des communistes sarrois serait de s’y joindre.
L’entrée de la Russie dans la SDN pose immédiatement le problème de la participation de la Russie à l’un des blocs impérialistes pour la prochaine guerre. Le caractère impérialiste de cette guerre ne sera nullement changé par la participation de la Russie Soviétique, de même que lors de la dernière guerre la participation d’États pré-capitalistes ne posait pas pour les marxistes la perspective d’un appui à ces États, comme Marx pour la guerre de l’indépendance polonaise.
Le caractère d’une guerre n’est pas donné par la nature spécifique de chacun des États qui y participent, mais résulte du caractère du conflit dans son ensemble. Ce fait doit nous pousser à prendre une position unitaire, générale et analogue pour tous les pays, en ce qui concerne la guerre. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile sera la devise sous laquelle se rencontreront les prolétaires communistes, la Russie y comprise. Au moment où la Russie proclame que la défense de ses frontières se fera par l’appui à un des blocs impérialistes, le devoir du prolétariat est de proclamer, sans hésitation, que la défense des conquêtes de la Révolution d’Octobre se fera au cours de la lutte pour le déclenchement de la guerre civile et le triomphe de la révolution communiste.

Notes :

[1Société des Nations




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