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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation de la classe ouvrière japonaise
{Bilan} n°8 - Juin 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 27 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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"Ou l’Europe rajeunira dans ses institutions et dans ses hommes" (lisez deviendra fasciste) "ou elle ne pourra plus résister par rapport aux forces de l’Amérique et surtout du Japon". Ainsi disait Mussolini dans son dernier discours de funérailles. Abstraction faite des exagérations, il est certain que le Japon qui, lors de la dernière conflagration mondiale joua un rôle effacé, est destiné dans le prochain conflit inter-impérialiste à jouer un rôle de premier plan. Il représente désormais un bloc de près de 120 millions d’habitants (bien entendu à la condition d’ajouter aux 66 millions de l’archipel japonais les 20 millions de Coréens et les 30 millions de l’État vassal du Mantchoukouo) et d’autre part l’augmentation naturelle rien que de la population japonaise a été en 1932 de 1 007 868 (résultant de la différence entre 2 182 745 nouveaux-nés et 1 174 875 morts). Les calculs des spécialistes en la matière estiment qu’en 1950 le Japon, à lui seul, aura sauf imprévu 80 millions d’habitants.
Sa guerre annexionniste et de rapines en Chine, ses provocations incessantes contre la Russie Soviétique, son antagonisme profond avec les États-Unis pour l’hégémonie du Pacifique, sa sortie tapageuse de la SDN, son inondation vertigineuse des marchés mondiaux : en Europe Occidentale, aux Balkans, dans le Proche Orient, en Abyssinie, aussi bien qu’aux Indes anglaises ou hollandaises, en Amérique Latine aussi bien qu’en Australie, partout pénètrent ses articles, ses produits manufacturés (surtout de grande consommation et de qualité inférieure) vendus à des prix qui défient toute concurrence, tels sont les épisodes d’une guerre de fait dont le Japon est un des principaux artisans.
Dans cet article nous donnerons un bref aperçu du mouvement ouvrier au Japon et des conditions de vie du prolétariat indigène. Nous nous arrêterons sur quelques points caractéristiques de cette guerre économique qui se déroule actuellement, guerre de concurrence pour le marché mondial et qui contient les prémisses de celle à coups de canons et de gaz asphyxiants.
La première filature japonaise de coton, d’une certaine importance (5 000 broches), date de 1862. Mais on peut situer le développement de l’industrie japonaise à l’année 1868 qui ouvre l’ère du "Heidji" (gouvernement éclairé) c’est-à-dire le commencement de l’époque moderne dans l’histoire du Japon. La suppression des clans féodaux qui fut la conséquence de ce bouleversement provoqua une offre toujours plus grandissante de capitaux sur le marché, grâce aux pensions héréditaires versées aux seigneurs et à leurs vassaux, et en même temps caractérisa le début d’une sorte de capitalisme d’État : ce dernier construisant les chemins de fer, des fabriques étatiques ou en subventionnant certaines. Mais, avant tout, les étapes de développement de l’industrie japonaise sont reliées aux guerres expansionnistes de l’impérialisme japonais.
En 1895, la victoire contre la Chine par laquelle le Japon annexa Formose détacha la Corée de la Chine (pour l’annexer après) et obtint 350 millions de yens de réparations de guerre, marqua le premier bond de l’industrie qui s’exprima par 7 287 fabriques dont 2 910 avec moteur, 437 000 ouvriers dont 254 000 femmes.
En 1905, après sa victoire sur la Russie tsariste qui lui procura la moitié de l’Ile de Sakhaline, quelques territoires dans la Mandchourie méridionale et 200 millions de roubles pour "frais d’entretien des prisonniers" (il est connu que ce fut l’Angleterre et les États-Unis qui imposèrent au Japon l’interdiction d’exiger des réparations de guerre à la Russie), un nouvel essor de l’industrie se vérifia, lequel s’exprime par les chiffres suivants : en 1907, 10 938 fabriques dont 5 107 avec moteur, 643 000 ouvriers dont 385 000 femmes.
Pendant la guerre mondiale, en 1915, le Japon après s’être emparé du Chantoung imposa à la Chine ses 21 conditions qui représentaient l’asservissement colonial de ce pays. D’autre part, le Japon qui ne participa au conflit mondial que d’une façon strictement limitée à ses intérêts propres bénéficia d’un gigantesque essor industriel, grâce à l’affaiblissement des liens économiques entre les puissances impérialistes européennes et d’une série de pays du Pacifique et du Proche Orient.
Dans ces derniers temps et surtout après sa sortie de la Société des Nations, le Japon a intensifié son offensive sur le marché mondial parallèlement au renforcement de ses positions en Chine qui ont conduit pour le moment à la création de l’empire vassal du Mantchoukouo.
Les statistiques de 1917 accusent déjà un développement de 30 906 fabriques dont 14 310 avec moteur, occupant 1 250 000 ouvriers dont 712 000 femmes.
En 1926 : 48 344 fabriques dont 37 141 avec moteur occupant 1 789 000 ouvriers dont 930 000 femmes.
Il faut ajouter à ces chiffres 180 000 ouvriers employés dans 380 entreprises étatiques, 350 000 mineurs et près de 2 millions d’artisans. D’autre part, les fabriques employant de 5 à 9 ouvriers sont comprises dans les chiffres donnés, du moins depuis 1909. En 1929, ces petites fabriques représentaient 55 % du nombre total de fabriques (60 000) mais occupaient seulement 10 % du nombre total d’ouvriers occupés. Par contre, les entreprises de 100 à 499 ouvriers occupèrent à cette époque 23,1 % des ouvriers, celles de 1 000 et plus occupaient 23,5 % des ouvriers.
Comme l’on sait, l’industrie prédominante du Japon (qui est très pauvre ou manque de fer, charbon, pétrole) est l’industrie du textile et aujourd’hui celle de l’industrie navale. La marche de la production industrielle est surtout déterminée par la préparation de la guerre qui, seule, nécessite actuellement un développement de l’industrie lourde. Sa politique d’intensification des préparatifs guerriers et l’inflation (le yen a été dévalorisé à 60 %) ont permis à l’industrie japonaise de résister tant bien que mal à la crise économique qui, cependant, sévit d’une façon aiguë dans les campagnes.
Le mouvement ouvrier au Japon remonte à 1897 dans la période d’essor qui suivit la victoire contre la Chine, quand Sen Katayama, devenu socialiste aux États-Unis, créa à Tokyo la Société pour la formation de syndicats (Rôdo Koumiai Kissei Kai). Le premier syndicat de classe fut celui des métallurgistes dont Katayama devint le secrétaire. Par après fut publié par cette société le premier journal socialiste "Monde des Travailleurs". Puis furent créés les syndicats des typos, machinistes et des mécaniciens des chemins de fer dont la grève de 1898 eut un grand retentissement. Entre 1897 et 1900, favorisée par le manque de lois répressives, dépendant du fait que ni le gouvernement ni les patrons ne se rendaient compte de la portée du mouvement, se vérifia la transformation des guildes existantes en syndicats, travail auquel se mêlèrent beaucoup d’éléments de la petite bourgeoisie démocratique et qui trouva même l’appui de certains industriels.
Mais en mars 1900, le Parlement japonais vota un "règlement de police pour la défense de la paix publique" qui défendit en réalité toute action revendicative. Cette loi donna le coup de grâce au mouvement ouvrier à peine naissant. Les éléments socialistes de l’époque concentrèrent alors leurs efforts dans le domaine politique. Déjà à la fin de 1898, on avait créé une Société pour l’étude du socialisme qui, en 1900, après le départ des éléments bourgeois radicaux, se transforma en une Association Socialiste qui devait donner naissance l’année suivante au premier parti socialiste japonais. Tous les initiateurs étaient des éléments intellectuels, y compris Sen Katayama, le pasteur protestant Abée, le docteur Kotoku. Le gouvernement supprima immédiatement le parti et confisqua les journaux même bourgeois qui avaient publié le programme contenant les revendications minimum des programmes socialistes de l’époque. L’Association Socialiste fut tolérée comme société dépourvue de tout caractère politique, mais fut néanmoins empêchée d’effectuer son travail. Cela jusqu’en 1903. À la veille de la guerre avec la Russie, le mouvement socialiste s’intensifia sous la forme de lutte radicale contre la guerre qui se polarisa autour du "Journal du Peuple", fondé par Kotoku et Sakai. Souvent confisqué, ce vaillant organe de lutte fut définitivement supprimé en novembre 1904 sous le prétexte d’avoir publié une traduction japonaise du Manifeste Communiste. L’époque qui suivit fut une période de dissensions entre les éléments hétérogènes qui avaient jusqu’alors constitué le mouvement socialiste : socialistes révolutionnaires, social réformateurs, socialistes chrétiens, etc., etc.
Seulement en 1906, à la suite de la chute du gouvernement conservateur de Katsoura, il fut possible de former à nouveau le parti socialiste japonais qui réussit à faire paraître l’année suivante un quotidien appelé à nouveau "Journal du Peuple" (Heimin Shimbun). A la même époque se déterminèrent au sein du parti deux courants divergents : celui pour l’action directe et antiparlementaire dont Kotoku fut l’expression et celui des parlementaires qui était similaire aux tendances socialistes des autres pays et dont le chef spirituel était Katayama. Le parti eut une vie brève parce que le gouvernement, profitant des désordres qui eurent lieu lors de la grève des mineurs du cuivre de Ashio, supprima en février 1907 le parti. La scission du mouvement ouvrier en deux tronçons, les partisans de l’action directe et ceux de l’action parlementaire, fut dès lors un fait accompli. Le gouvernement détruisit le premier de ces courants au travers de la monstrueuse condamnation à mort de Kotokou, de sa femme et de dix autres camarades, accusés de complot contre le Mikado : ils furent pendus dans la prison de Tokyo le 24 janvier 1911. Douze autres révolutionnaires, qui furent condamnés à perpétuité, furent rapidement supprimés dans les prisons. Du fait de cette répression, le courant de Katayama fut obligé de se taire et on peut dire que jusqu’en 1920 tout travail fut impossible à l’exception de l’édition sporadique de quelques revues ou journaux. En 1920 se constitua une Fédération Socialiste dans laquelle se retrouvèrent pèle-mêle : anarcho-syndicalistes, socialistes, simples guildistes, à côté du courant communiste naissant. Les communistes bientôt se détachèrent pour constituer, en avril 1921, illégalement leur parti (Rônô Tô).
Les premiers adeptes du communisme avaient été Katayama et quelques autres émigrés aux États-Unis et leur propagande, transférée au Japon, avait gagné certains des éléments de l’ancien courant anarcho-syndicaliste, tels Sakai et Yamakava. Le parti communiste débuta avec une intense campagne antimilitariste - c’était l’époque de l’intervention du Japon en Sibérie et de l’occupation des provinces maritimes. La répression bientôt suivit sur une vaste échelle et après les massacres policiers faits à la faveur du tremblement de terre de septembre 1923, il se détermina au sein du parti la formation d’un courant liquidateur qui proclama la dissolution du parti et le travail unique de petits groupes isolés. Ce fut seulement à la fin de 1926 que le parti fut reconstitué nationalement, excluant Sakai et les autres éléments liquidateurs. Comme conséquence de la crise qui suivit le tremblement de 1923 et pour essayer de rattacher de plus vastes couches de la population au travail de reconstruction, le gouvernement avait octroyé en mai 1925 le suffrage universel qui avait porté de 3 à 12 millions le nombre d’électeurs. Le problème de la participation à la lutte électorale se posait par là même devant la classe ouvrière. La carence des partis ouvriers : le parti communiste s’était dissous à cette époque, l’Association Socialiste, tombée après le départ des communistes aux mains des anarchistes, avait disparue (le parti social-démocrate se constitua seulement par après), poussa les organisations syndicales ouvrières et paysannes à prendre en mains la constitution des partis politiques. Sous leur initiative, après une série de congrès et de scissions, se constituèrent différents partis ouvriers et paysans : parti ouvrier et paysan (Rodo Nominto) avec la participation des communistes, parti ouvrier paysan du Japon, parti social-démocrate, parti paysan japonais. Tous ces partis participèrent aux premières élections à suffrage universel qui furent tenues en 1928 et où huit députés ouvriers furent élus dont deux du Rodo Nominto (aux élections suivantes le nombre des députés ouvriers tomba à cinq).
À la suite des élections de mars 1928, la police, favorisée par la provocation, liquida non seulement le parti communiste illégal reconstitué depuis 1926, mais aussi tous les militants travaillant dans le parti légal. Elle supprima la Fédération de la Jeunesse Communiste et la Centrale Syndicale Révolutionnaire. Depuis lors, la réaction contre les mouvements ouvriers a été incessante. La loi de juin 1928 menace de mort ou des travaux forcés ceux qui tenteraient de renverser le régime établi. Les procès monstres n’ont fait que se succéder : en octobre 1932, quatre condamnations à la réclusion perpétuelle et 178 à des peines de prison de deux à quinze ans et cela après les grands procès des élections de 1928, procès où étaient inculpés tous les dirigeants du mouvement communiste et révolutionnaire et où furent distribuées 97 condamnations à la prison perpétuelle et 85 autres à des peines allant jusqu’à douze ans de prison. Ces dernières semaines la presse japonaise a reçu l’autorisation de publier la note (au Japon il est défendu à la presse de publier toute information d’arrestation avant la clôture de l’instruction) concernant l’arrestation de nouveaux militants. Les statistiques officielles annoncent que les "raids policiers", qui se poursuivent dans tout le pays, le même jour et à la même heure, ont abouti ces trois dernières années à l’arrestation de 30 378 "radicaux", dont un troisième a été renvoyé devant les tribunaux.
Un système nouveau est la détention sans procès pour une période illimitée jusqu’à la "conversion" de l’inculpé. Mesure qui n’a d’ailleurs donné aucun résultat devant l’héroïque fermeté des militants ouvriers.
Mais le centrisme a réussi, même au Japon, à semer dans les rangs du mouvement révolutionnaire la provocation - dont nous parlerons plus en détails à propos de la Chine - et le désarroi. Ces derniers jours, les journaux communiquaient que Sano, le dirigeant du PC, avait fait, en prison, une déclaration accusant le Comintern d’être un parti aux ordres du Gouvernement russe et invitant tous les communistes à appuyer la supériorité indiscutable de la Nation Japonaise qui aidera à l’établissement d’une Société Socialiste sur des bases nationales. C’est la route qui conduit au fascisme : Mosley l’a prouvé brillamment en Angleterre.
Seulement douze ans après la loi de police de 1900 qui avait étouffé le mouvement ouvrier dès sa naissance, en août 1912, un "réformateur social", Suzuki, qui devait devenir le Gompers japonais, créait une Association Fraternelle basée sur la mutualité et pour l’instruction, ayant à son programme "l’harmonie entre le capital et le travail", association qui, dans l’après-guerre, se transformait en Confédération Générale des travailleurs japonais et qui, peu à peu, regroupa tout le mouvement ouvrier, exception faite de quelques fédérations comme celles de marins et de dockers, qui sont les plus nombreuses mais tout à fait sous l’aile anarcho-syndicaliste qui fut liquidée à l’époque du tremblement de terre (en 1923) quand la police arrêta et assassina beaucoup de militants révolutionnaires, à commencer par Osougi, le leader de l’opposition de gauche dans les syndicats.
La Confédération (Sodomei) exclut en 1925 les syndicats de gauche qui constituèrent alors le Conseil Syndical (Sô-Hyoghi-Kai) lequel se trouva sous l’influence des communistes mais qui, comme nous l’avons déjà dit, fut dissous au moment de la répression de 1928. Successivement on essaya de le reconstituer. D’autre part, ces derniers temps, l’Internationale syndicale réformiste chercha à gagner le mouvement ouvrier de l’Extrême-Orient au travers de Suzuki qui a participé aux conférences du Bureau International du Travail.
D’après les statistiques officielles du B.I.T., le nombre d’organisés, qui était en 1921 de 110 000 et ce en 273 syndicats, est monté en 1928 à 308 000 syndiqués en 500 syndicats et doit englober maintenant 370 123 en 768 syndicats. Comme l’on voit, le pourcentage des organisés est très faible. Selon ces mêmes statistiques, ces effectifs se répartissent ainsi : 1932, Congrès des Syndicats japonais (groupant les syndicats de droite et du centre), 280 000 membres ; Syndicats de gauche (anarcho-syndicalistes), 2 260 membres ; Conseil Général des Syndicats (influencé et dirigé par le PC), avant sa dissolution par les autorités en 1928, 23 000 membres, après sa reconstitution en 1931, 10 000 membres. Nous ne pouvons évidemment pas nous porter garants, particulièrement pour ces derniers chiffres, les autorités japonaises ayant tout intérêt à en amoindrir la portée.
Il faut aussi remarquer que les ouvriers de l’État sont organisés dans des syndicats d’extrême-droite. Voici quelques chiffres à ce propos : Fédération des ouvriers de l’État, 17 000 ; Syndicat des chantiers navals, 35 000. Inutile d’ajouter que ces syndicats sont des armes du capitalisme japonais.
Pour ce qui est des luttes revendicatives, les règlements de police de 1900 - dont nous avons parlé plus haut - défendaient le déclenchement de grèves et menaçaient d’une peine de six mois de prison tout réfractaire. Cette mesure, bien qu’étant très peu appliquée au commencement, le fut sans discontinuer après la grève des tramwaymen de 1911.
Mais dès 1914, le nombre de grèves était quand même de 50 avec 7 904 grévistes. En 1919, ce chiffre monta à 497 avec 63 131 grévistes et enfin en 1930 il fut de 2 249 avec 191 805 grévistes.
Ce qui frappe dans la situation des ouvriers japonais, c’est l’extrême pauvreté de leur législation sociale. La première loi de 1911, sur la protection des ouvrières et des enfants, applicable aux entreprises de plus de quinze ouvriers, est restée lettre morte. L’assurance de 1927 regarde les maladies, les accidents du travail, la maternité et la mort, mais ces assurances s’appliquent seulement aux mines et à certaines catégories d’entreprises (à l’exclusion des entreprises agricoles et commerciales et des petites entreprises). Elle peut être appliquée avec l’approbation de la moitié des ouvriers intéressés à l’industrie du bâtiment, du transport.
Il n’existe aucune législation sur la durée des heures de travail, sur le repos hebdomadaire ou seulement sous une forme très limitée. L’ouvrier travaille de 10 à 12 heures par jour, la main-d’œuvre infantile et féminine est employée dans une très grande proportion. Les entreprises qui emploient moins de cinq personnes ne sont pas, même aujourd’hui, soumises à une réglementation et, en conséquence, la majeure partie des boutiques reste ouverte jusqu’à 10 heures du soir, sans aucun jour de repos. Les repos hebdomadaires ont été introduits seulement dans les établissements gouvernementaux, dans les banques et dans les journaux. Mais, par exemple, les grands magasins (bazars) - il y en a à Tokyo sept avec plus de 2 000 commis chacun - donnent trois jours de repos par mois. Beaucoup d’industriels pas un seul jour. L’industrie du textile, qui est la plus développée au Japon - elle emploie 800 000 ouvriers, d’après les chiffres officiels, y compris les ouvriers qui travaillent à l’industrie nationale de la soie, soit 40 % de toute la classe ouvrière - englobe 80 % de main-d’œuvre féminine, c’est-à-dire en grande majorité des filles de 14 à 22 ans. Ces jeunes filles sont recrutées surtout dans les campagnes et sont liées à la fabrique où elles sont nourries et logées avec une discipline qui ressemble à celle d’un monastère ou d’une prison. Elles reçoivent un repos de deux jours au moins par an subdivisé en un repos de quatre demi journées. Les filateuses et les tisseuses sont prêtées par les parents d’après un contrat régulier. La famille reçoit un acompte de 2 à 300 yens et s’oblige à les laisser jusqu’à extinction de la dette. En cas de fuite, la police reconduit la jeune fille non chez les parents mais à la fabrique. Pour ce qui regarde les salaires, voici quelques données :

Filatures de coton :
Jeunes hommes en dessous de 16 ans : 0.47 yens ;
Jeunes filles en dessous de 16 ans : 0.45 yens ;
Femmes au-dessus de 16 ans : 0.68 yens ;

Filatures de soie :
Hommes en dessous de 16 ans : 0.30 yens ;
Hommes de plus de 16 ans : 0.74 yens ;
Femmes en dessous de 16 ans : 0.29 yens ;
Femmes de plus de 16 ans : 0.45 yens ;

Si l’industrie du textile est de celles qui donnent les salaires les plus misérables, dans les autres industries les salaires sont tout aussi bas. D’après la "Correspondance Internationale" (n° 32), on peut établir la comparaison suivante entre les salaires japonais et britanniques. Il faut tenir compte que pour les salaires britanniques il s’agit d’une semaine de 48 heures et pour les salaires japonais d’une semaine de six jours et demi.

Industrie textile : hommes, 14.5 % du salaire anglais ;
Industrie textile : femmes, 14.1 % à 9.1 % ;
Industrie chimique : hommes, 14.5 % à 30.2 % ;
Industrie du caoutchouc : hommes, 37 % ;
Industrie du caoutchouc : femmes, 23 % ;
Industrie des lampes électriques : hommes, 8.5 % à 6.4 % ;
Industrie des lampes électriques : femmes, 8.4 % ;
Industrie céramique : hommes, 21.8 % ;
Industrie céramique : femmes, 21,4 % ;

Il ne faut pas s’étonner si dans de telles conditions de vie la classe travailleuse japonaise s’affaiblisse toujours plus et se dégrade. La bourgeoisie même commence à s’en apercevoir. A la dernière réunion du Parlement, un membre de la Chambre Haute dénonça l’augmentation constante de la "peste blanche", c’est-à-dire de la tuberculose à la suite de laquelle en 1932 sont mortes 121 000 personnes, donc deux pour mille de la population, le plus haut pourcentage enregistré dans le monde.
D’autre part, les journaux japonais ont récemment publié des statistiques sur la conscription : quoique toutes les années le nombre des conscrits augmente, ceux qui sont en condition physique pour être acceptés diminuent. L’année passée 40 % furent déclarés inaptes au service militaire et pas seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes. Tout cela signifierait très peu pour la classe capitaliste s’il ne s’agissait pas d’une diminution de la capacité guerrière de la "Nation", car pour ce qui regarde le travail il y a suffisamment de main-d’œuvre dans l’armée des sans-travail. À ce propos, à cause d’un rendement accru, l’augmentation de la production industrielle n’a réduit qu’en une petite mesure le chômage. La "Correspondance Internationale", déjà citée par nous, écrit que d’après les chiffres du bureau japonais pour les affaires sociales, le pourcentage des chômeurs sur un total de sept millions de travailleurs compris dans les statistiques était le suivant :
Décembre 1929, 4.54 ; 1930, 5.25 ; 1931, 6.68 ; 1932, 6.38, mai 1933, 5.91. Le chiffre réel des chômeurs est certainement plus élevé et supérieur de beaucoup au million confessé par les statistiques officielles.
Il nous reste encore à donner quelques éléments quant à la situation de l’agriculture japonaise. Tout d’abord, la propriété seigneuriale joue un rôle primordial dans l’économie paysanne, bien que 70 % des propriétés soient travaillées par des paysans pauvres possédant moins de un hectare de terre. Ces petits fermiers sont généralement obligés de demander la terre seigneuriale en location et cela dans des conditions épouvantables. Les propriétaires fonciers, qui généralement ne s’occupent pas eux-mêmes de la production agricole, accaparent cependant 50 à 60 % de la récolte globale de leurs fermiers.
Mais le paysan japonais n’a pas seulement à supporter le poids du servage seigneurial, il est encore sous le joug monstrueux du capital usuraire qui exploite effroyablement les paysans, grâce aux hypothèques dont ils sont grevés et aussi grâce au monopole des prix pour les produits agricoles qui met ces derniers complètement à sa merci.
Si l’industrie japonaise a vu transitoirement sa situation s’améliorer du fait du dumping et de l’inflation monétaire, la crise la plus aiguë persiste dans l’économie agraire. Particulièrement la chute des prix du riz et de la soie, bases de l’économie agraire du Japon, a été un désastre pour ce pays. Par ailleurs, la faiblesse des partis politiques de la classe ouvrière a déterminé, à la faveur de cette profonde misère, la création de puissantes organisations paysannes influencées par les propriétaires fonciers.
Pour ce qui est du dumping mondial du Japon, c’est-à-dire la vente en dessous du prix coûtant, ce que les japonais désignent par un néologisme "capacité de compétition" et qui s’exprime par l’invasion du marché mondial par ses produits et ses articles manufacturés dont la masse de choc est constituée par ses tissus de coton, les filatures de soie, les tissus de soie naturelle pouvant aisément franchir toutes les barrières douanières, nous nous bornerons à traiter de la concurrence des cotonnades japonaises qui frappent avant tout la Grande-Bretagne. Cette lutte pour l’écoulement des cotonnades se manifeste surtout aux Indes où l’exportation du Japon finit par évincer non seulement l’exportation britannique, mais frappe aussi l’industrie textile indigène. Il y a quatre ans, le Japon commença à vendre ses produits aux Indes, à quoi le gouvernement indien, sous la pression de Londres, opposa des droits de douane, arrivant au printemps de l’an passé, en 1933, aux droits prohibitifs de 75 %. La Japan Spinners Association, qui contrôle huit millions de broches, répondit par l’interdiction d’acheter du coton indien, en envoyant en même temps des commissions en Amérique du Sud, en Turquie, pour chercher de nouveaux marchés de matière première. On comprend facilement que lorsque le Japon proposa l’organisation d’une Conférence pour rechercher des formes d’accords, le gouvernement indien accepta vivement. La Conférence commencée à Simla, la capitale estivale du Vice Roi des Indes, et terminée à Delhi, sa capitale d’hiver, se clôtura avec un accord par lequel l’Inde ramenait de 75 % à 50 % les tarifs protectionnistes et recevait le traitement de la nation la plus favorisée avec la permission d’exporter aux Indes 325 millions de yards de cotonnades s’il achète un million de balles de coton, d’exporter 400 000 000 de yards s’il achète un million et demi de balles de coton. Si l’on tient compte que dans l’année cotonnière de 1933 le Japon a exporté aux Indes plus de 570 millions de yards de cotonnades et acheté environ un million de balles de coton indien, on voit que ce sont des raisons très sérieuses qui ont déterminé le Japon à faire des concessions aux Indes et à la Grande-Bretagne. Dans tous les cas, il s’agit d’une armistice plus que d’une vraie paix. Et la faillite des récentes conversations économiques de Londres démontre que derrière la rivalité commerciale entre les industriels japonais et les magnats du coton du Lancashire se dissimule une lutte plus générale pour la conquête des marchés. Il y a peu de temps, le ministre du commerce Runsciman a donné communication des restrictions que le gouvernement britannique a adoptées contre les importations dans le Royaume-Uni des produits manufacturés de coton et de soie artificielle. Quoique visant essentiellement le Japon, celui-ci ne s’est pas montré trop affecté de cette mesure. Pour ce qui regarde les colonies anglaises proprement dites, ces mesures ne peuvent avoir une grande portée. Ce serait autre chose pour les Dominions s’ils ne se trouvaient dans une situation tout à fait particulière : l’Australie et le Canada se trouvent dans une position délicate vis-à-vis du Japon parce que tous deux ont une balance commerciale favorable envers lui. Le premier de 15 millions de livres-or par an, le second de 4 millions. L’Inde, comme nous l’avons vu, a déjà passé un accord particulier avec le Japon. Il reste seulement la Nouvelle-Zélande qui possède un marché très restreint et l’Afrique du Sud qui est l’unique dominion qui pourrait éventuellement s’unir à la Grande-Bretagne pour appliquer cette mesure restrictive.

Voici quelques chiffres tirés d’une relation de la "Correspondance" concernant la lutte du coton entre le Japon et la Grande-Bretagne.

Exportation de cotonnades japonaises (en millions de yardes [1]) :

Année 1928 1932
Vers tous les pays 1 419 2 032
Vers les territoires britanniques 482 987
Vers les Indes 358 645
Vers les Dominions 24 74

Exportation de cotonnades anglaises (en millions de yardes) :

Année 1928 1932
Vers tous les pays 3 866 2 198
Vers les territoires britanniques 2 204 1 258
Vers les Indes 1 542 599
Vers les Dominions 314 314

La production des filatures japonaises de laine a augmenté en 1933 de 10 %, les exportations des tissus de laine pour 1933 ont atteint une valeur de 12 millions de yens, c’est-à-dire une augmentation en un an de plus de 300 %.

Avant de conclure notre étude par quelques considérations politiques essentielles, nous voudrions encore indiquer que le budget militaire japonais reflète la perspective de la guerre vers laquelle se dirige le Japon. Ce qui d’ailleurs ne lui est pas spécifique mais caractérise aujourd’hui tous les États capitalistes. Les prévisions officielles à ce sujet sont les suivantes (en millions de yens) :

Année 1933-34 1934-35
Armée 448.1 449.5
Marine 40 ?.7 487.8

Il s’agit de chiffres officiels certainement inférieurs à la réalité même, car une grande partie des dépenses militaires sont dissimulées dans les "dépenses extraordinaires", comme du reste partout ailleurs.
L’Empire Nippon, avec sa classe ouvrière effroyablement martyrisée, ses masses de paysans pauvres acculés à la plus noire des misères, est un État capitaliste dont la structure, avec toutes ses profondes contradictions, dénote un impérialisme moderne. Toute la politique japonaise est dominée par les Konzerns qui ont sous leur coupe les deux partis gouvernementaux. D’autre part, la collaboration étroite qui existe entre les féodaux et le capital financier donne à ce dernier une influence directe sur l’armée et l’administration dont les cadres se recrutent parmi les premiers. La concentration industrielle et la centralisation des capitaux, la fusion du capital industriel et bancaire, sous forme de grands Konzerns verticaux, a d’autre part atteint un stade assez élevé. 18 de ces Konzerns contrôlent 65 % du revenu national et 5 trusts principaux régissent en fait toute la vie économique du pays. Déjà Sir Herbert Samuel, l’ancien ministre de l’Intérieur britannique, constatait le "haut degré d’organisation de l’industrie japonaise" et le fait que "le contrôle des grandes affaires est entre un petit nombre de mains", afin d’alerter l’opinion des capitalistes anglais pour moderniser leurs systèmes d’exploitation.
Mais ce qui caractérise surtout la structure économique de l’impérialisme japonais, c’est la survivance d’anachronismes féodaux à côté de centres industriels équipés d’une façon ultra scientifique, telle l’industrie cotonnière où l’introduction de machines automatiques, actionnées par de la main-d’œuvre féminine, a grandement abaissé le coût de la production.
Nous ne reparlerons plus de l’agriculture dont l’état arriéré est compensé par l’exploitation intense du paysan japonais, du pouvoir féodal des propriétaires fonciers. Comme exemple d’anachronisme, il suffira de prendre le nombre considérable de petites entreprises (55 %) à caractère artisanal qui subsistent encore au Japon.
L’impérialisme nippon, par ses concentrations industrielles et sa centralisation financière, a certainement rattrapé les pays capitalistes les plus modernes et dans certaines industries les a dépassés. Certainement l’état d’asservissement des paysans vivant encore sous un régime féodal, la liquidation vertigineuse des industries artisanales, représentent des éléments contenant un potentiel respectable d’éruption volcanique. Mais jusqu’ici, grâce à l’emploi à une échelle très large de la main-d’œuvre féminine, la répression la plus féroce contre un mouvement ouvrier séparé géographiquement des centres d’activité prolétarienne des pays capitalistes, a contribué à renforcer l’armature de l’impérialisme japonais et a comprimé les contradictions naturelles de sa structure. Mais les velléités expansionnistes du capitalisme nippon, appuyé par les seigneurs féodaux, le poussent irrésistiblement vers la guerre. C’est d’abord sa marche vers le continent, c’est-à-dire vers la Chine, qui lui a déjà permis de mettre la main sur la Corée, le Chantoung et dernièrement le Mandchoukouo. Cette marche continue et se heurtera inévitablement à la Russie, car pour le Japon c’est une nécessité impérieuse d’élargir d’une part ses sources de matières premières et, d’autre part, de déverser sur de nouveaux territoires son surplus de population.
La lutte pour la Chine est au fond celle pour l’hégémonie du Pacifique où interviennent également l’Angleterre et les États-Unis. Il s’agit en somme d’une lutte pour la conquête exclusive des routes commerciales, aujourd’hui essentielles pour les impérialistes et qui du Pacifique aboutissent vers la Chine, les Indes : lutte qui ne peut aboutir qu’à une nouvelle conflagration mondiale.
Le Japon travaille et s’équipe en vue de cette éventualité. Peut-être verra-t-il, comme la Russie sous le tsarisme, ses contradictions internes éclater violemment lors de la guerre, ébranlant le pouvoir capitaliste et jetant les bases d’un essor de la classe ouvrière comme ce fut le cas en Russie après sa guerre contre le Japon ? En tout cas, c’est fort possible. Et l’empire nippon qui au 18ème siècle dut ouvrir ses portes à l’étranger, sous la menace des canons de l’escadre américaine de l’Amiral Perry, qui, aujourd’hui, brandit ces mêmes canons en Chine car il a depuis lors compris la leçon, verra fort probablement, à la lueur de la prochaine guerre impérialiste, ses propres exploités employer ces mêmes canons pour la lutte révolutionnaire.

Notes :

[1Le yarde vaut approximativement 92 centimes de cotonnade.




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