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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une quatrième internationale ou une réplique de la Troisième (3)
{Bilan} n°8 - Juin 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 27 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Pour le reste, toute la méthode critique de Trotski porte le cachet désagréable d’un subjectivisme qui semble vouloir poser le problème - comme l’écrivait un périodique communiste néerlandais - ainsi : à qui revient le rôle de dirigeant, à Staline ou à Trotski, excusez-nous ! Nous avons beaucoup de respect pour votre passé et apprécions hautement vos qualités, mais nous en avons assez des conflits entre dirigeants. Les chefs sont, tant que les hommes auront besoin d’être guidés, un mal nécessaire. Il n’est pas possible, ici, d’examiner à fond le problème des rapports entre chefs et masses, mais vous autres qui criez aussi : "tout par en bas !", vous feriez bien de voir de plus près ceux que vous introduisez comme dirigeants dans votre noyau embryonnaire de IVème Internationale.
La méthode d’explication marxiste des classes et des théories est certes en dernière instance un moyen spirituel indispensable pour éclairer les problèmes de la stratégie et de la tactique révolutionnaires, mais elle n’est pas une panacée spirituelle permettant de maîtriser et de modifier les reflets démoniaques de la vie des hommes.

La question des chefs et de la masse

A l’aide de formules, il est facile d’habiller les statuts d’un groupe ou d’un parti. Le dixième des "onze points" de la Ligue Communiste Internationaliste (heureusement ce n’en sont plus que 11 au lieu de 21) est formulé ainsi :

"La condition nécessaire pour le développement sain des partis révolutionnaires prolétariens, tant nationalement qu’internationalement, est la démocratie dans le parti. Sans la liberté de critique, l’éligibilité des fonctionnaires de bas en haut, le contrôle de l’appareil par les membres, il n’y a pas de véritables partis révolutionnaires. L’illégalité transforme complètement les formes de la vie interne des partis révolutionnaires ; elle rend plus difficile ou parfois impossible les possibilités de discussions larges et d’élections. Mais, même dans les circonstances les plus difficiles, les principales exigences d’un régime de parti sain gardent leur valeur : information loyale du parti, liberté de critique et une véritable cohésion intérieure entre la direction du parti et la majorité. Pendant qu’elle étouffait la volonté des ouvriers révolutionnaires, la bureaucratie réformiste et des syndicats se transformait, malgré les millions de membres, en instances impuissantes. Pendant qu’elle étouffait la démocratie intérieure, la bureaucratie stalinienne étouffait le Komintern. La nouvelle Internationale, ainsi que les partis qui y adhèrent, doivent régir toute leur vie intérieure d’après les principes du centralisme démocratique."

Ceux qui ont vu, presque pendant toute la durée d’une existence d’homme, jouer avec des mots, des textes et des formules (avec des mots on lutte et on prépare des systèmes, écrivait Goethe dans son "Faust") considèrent de telles paroles abstraites comme autant de marionnettes. Ce qui importe, c’est la réalisation concrète, l’application pratique des dites formules ! Pour cela, il faut un apprentissage et la création de caractères dans la masse. Dans sa polémique avec le syndicalisme russe Martynov, Lénine a très justement montré que la spontanéité des masses n’est pas une chose qui jaillit "spontanément", mais que c’est une chose qui doit être apprise. Et cette spontanéité, de même que l’intelligence nécessaire et l’indépendance suffisante, par rapport aux "chefs", sont des qualités que les masses ne possèdent pas maintenant. Même pas toujours celles-là à qui on applique l’épithète de "conscientes" ? Si les masses ouvrières de Russie et d’Allemagne (celles qu’on considérait encore bien comme les plus avancées) avaient possédé ces traits de conscience destructifs, auraient-elles permis l’énorme bureaucratisation et la terreur contre l’opposition révolutionnaire, le fascisme aurait-il pu étendre son linceul ?
Il y a un hiatus terrible dans la structure idéologique du mouvement socialiste international. Il n’existe pas encore de véritable correctif pour régler les rapports entre les dirigeants et la masse.
Avec ou sans auréole des dons du Saint-Esprit, les dirigeants dans le mouvement socialiste révolutionnaire apparaissent comme des sauveteurs (ce phénomène psychologique que le professeur Max Weber a si justement défini et analysé). Le parti se construit de telle manière que le chef forme avec ses partisans une amico...cratie [1].
Les problèmes des rapports entre chefs et masses et de la position morale des masses dans le parti a une importance fondamentale pour la préparation de la révolution et comme correctif aux extravagances possibles du pouvoir au lendemain de la révolution. L’éducation socialiste révolutionnaire des ouvriers doit aussi bien porter sur l’individu que sur la communauté. C’est une nécessité parce qu’un des buts culturels que doit se proposer la révolution communiste, c’est de faire de l’individualisme le plus marqué la meilleure force du communisme, le communisme le plus authentique devant permettre la réalisation et le déploiement le plus complet de l’individualité de l’homme.
Toute l’histoire des classes et de la lutte des classes, celle qui englobe l’ "âge d’or de la barbarie" ou l’époque du communisme préhistorique (qui fut le communisme d’avant l’époque de la division du travail et de son problème de la consommation) fut dominée politiquement par ce problème de rapports entre les chefs et les masses. Le guérisseur, le héros militaire, le prophète, le sorcier, les Césars (chefs, dieux, représentants du ciel), Napoléon, Garibaldi, Mazzini, Mussolini, Lénine, Trotski (nous ne parlons pas des Bebel, Liebknecht, etc.) sont autant d’étapes de cette lutte. Kautsky, dans son ouvrage contre le professeur Max Weber "Historische Materialismus", a essayé de résoudre cette question à l’aide d’un poncif. Mais elle ne peut recevoir sa solution que dans les discussions dans l’Internationale et dans les partis, discussions auxquelles doivent être conviées les masses ouvrières [2]. L’amère expérience de l’histoire ne permet plus aucune tolérance vis-à-vis des "chefs". Notre devise est : ni dieu, ni maître.
Nous n’entendons pas verser par là dans un anarchisme social ou politique, mais nous défendons un socialisme libertaire. Dans la période qui vient de s’ouvrir et où le mouvement ouvrier international est repoussé sur la défensive (on peut opposer à cette perspective une politique du coup de gueule, mais les facteurs politiques ne font pas mine de se plier à ce révolutionnarisme buccal), une nouvelle orientation idéologique est nécessaire. Il n’est guère utile de sortir d’un marais politique pour rentrer dans un autre [3].
Le problème des chefs, le problème de l’organisation du parti et de l’Internationale révolutionnaire, le problème de la dictature du parti ou de la classe sont des questions qui méritent d’être mises en discussion dans le mouvement ouvrier international. Marx a écrit que la majorité des hommes entraient dans de nouvelles conditions politiques et sociales, sans en être conscients, et que lorsqu’ils commençaient à prendre conscience de ce changement, très probablement alors s’ébauchaient déjà les premiers éléments d’un nouvel ordre politique et social. C’est ce qui se produit aussi pour les ouvriers dans les partis. Ils entrent dans les partis sans en connaître la structure et sans pouvoir les soutenir et par leur conscience et par leur caractère.
Il n’y a qu’un seul correctif qui puisse apporter un certain équilibre au parti, tant nationalement qu’internationalement, c’est le droit à la formation de fractions au sein de cette organisation. C’est le correctif organique pour une authentique association du prolétariat international. Ceux qui s’y refusent ne veulent pas une association internationale des ouvriers révolutionnaires, mais seulement un parti, un groupe de dirigeants avec une bureaucratie de parti, où on discourra peut-être à perte de vue sur le droit de critique et l’initiative de la base mais où, dans la pratique, toute critique sera considérée comme un crime de lèse-majesté. Rappelons encore ici une remarque psychologique très profonde de Marx : "L’homme est souvent le contraire de ce qu’il croit être". Les chefs - même les plus grands, même Lénine et Trotski ( et nous croyons ne pas nous être rendu coupables d’impiété) - dès qu’ils se sont forgés une opinion, peuvent déclarer souffrir la critique, dans la pratique 99 % de leurs actes prouvent le contraire.

Dictature - Parti – Classe

Toute dictature est basée sur un élément de pouvoir oligarchique dont le dictateur est le sommet exécutant ou distribuant les tâches. A vrai dire, l’histoire des hommes n’est faite que de dictateurs et d’oligarchies (qui ne sont que la forme plurale des dictateurs). Les démocraties n’étaient autre chose qu’une forme de dictature et d’oligarchie. En réalité, c’est une "contradictio in adjecto" que de parler de "dictature démocratique", de "dictature du prolétariat". Celui qui l’ignorerait trouvera dans l’image russe un exemple édifiant.
Les intérêts sociologiques des masses ne peuvent être servis par une dictature (personnelle ou oligarchique). Comme norme de structure politique, elle recèle des tendances dangereuses. Même si elle est exercée par les plus grands parmi les hommes (c’est-à-dire ceux dont le caractère peut être le moins contaminé), elle crée pour ceux qui l’exercent les possibilités de l’arbitraire et de la volupté du pouvoir. Théoriquement, le principe de la dictature est à regretter. Marx a parlé de dictature comme la structure politique possible du prolétariat durant la période transitoire qui sépare une formation sociale d’une autre. Marx n’a pu parler de ces choses qu’abstraitement, sans pouvoir indiquer concrètement comment il s’imaginait cette dictature du prolétariat. Très probablement aura-t-il pensé à une dictature élue par la masse du peuple (démos-cratie) et travaillant sous son contrôle. Mais il n’a pu donner aucune caractéristique de cet ordre de choses [4].
Une réelle dictature, c’est-à-dire existant dans la réalité, travaillant sous le contrôle permanent des masses, nous paraît une fantasmagorie politique. Dès lors, il faut se demander quels sont les éléments de force des travailleurs qui peuvent être utilisés comme correctif et comme préventif à l’altération possible que la dictature pourrait faire subir à la politique de défense des intérêts de la masse... ? ... ?
Trotski a écrit à ce propos un mot très juste : "La résolution de mener une attaque jusqu’au bout, la capacité de reconnaître à temps une défaite, ce sont là deux aspects inséparables d’une stratégie arrivée à pleine maturité. Un tel accouplement se rencontre rarement. Il n’y a eu dans l’histoire de pire défaite de la révolution que celles où au moins une partie des dirigeants tentèrent en dépit de la modification de la situation, d’appeler à l’attaque. Après la révolution de 1848, Marx et Engels se séparèrent nettement des émigrés qui voulaient se débarrasser de la défaite comme d’un épisode fortuit. Après la victoire du tsarisme sur la révolution de 1905, Lénine se vit obligé de rompre avec tous ceux parmi ses partisans qui voulaient maintenir, comme par le passé, le cours vers l’insurrection armée. La meilleure qualité de l’école marxiste du réalisme révolutionnaire réside dans la capacité de pouvoir, rapidement, virer de bord lorsqu’un changement des circonstances se produit."
Vraiment, ce serait là une grandeur de caractère dont devrait être nanti le chef idéal. Mais, malheureusement, ce genre de chef doit encore naître. Peut-être lorsque cette société sera morte et l’humanité, selon le mot de Marx, aura clôturé sa préhistoire, peut-être nos descendants connaîtront-ils alors de tels chefs, mais nous, en bons empiristes, nous ne pourrons faire état que du type d’humains que nous connaissons.
Au point de vue de la causalité historique, la dictature russe - et aussi la passivité criminelle de la social-démocratie - a engendré et nourrit son antithèse politique mondiale : le fascisme. De peur de perdre son hégémonie et excitée par les bandes internationales de sa prêtraille qui voyaient dans l’œuvre des "besbosniki" russes (les sans dieux) l’annonce de leur fin prochaine, bref, poussée par le désir de se prémunir contre une révolution ressemblant à la révolution bolchevique qui lui aurait enlevé à jamais son pouvoir, la bourgeoisie se serait accrochée à n’importe quelle puissance capable de la sauver. C’est pour cela qu’elle laissa faire si longtemps la social-démocratie qui administrait à la classe ouvrière force de narcotiques en la berçant de l’illusion que l’émancipation sociale lui tomberait comme une manne céleste des hautes régions de la politique. La bourgeoisie ne cessa ses déclarations d’amour à la démocratie que jusqu’au moment où l’explosion de la réaction en Italie coïncida avec l’apparition d’un sauveur, ancien athée, Mussolini, un possédé du pouvoir, qui rallia autour de lui la masse réactionnaire. On ne peut pas négliger cette dialectique de l’histoire si on veut comprendre le bouleversement de l’après-guerre.
Dans ce développement politique psychologique, on peut dire aussi que la dictature russe a appelé à la vie des forces antiféodales par sa politique de tutelle vis-à-vis des formations politiques avancées de l’Europe occidentale, en modelant les dirigeants nationaux d’après le type russe et par sa politique intérieure et extérieure. Ce sont ces agissements qui ont contribué à rendre le prolétariat incapable de résister à la vague de la contre-révolution. Les masses ouvrières de Russie démontrèrent qu’elles n’étaient pas encore capables de remplacer par leur activité les intellectuels professionnels. Les masses allemandes ont démontré, malgré l’étiquette du parti "communiste" qui leur avait été collée sur le dos, une immaturité idéologique non moins grande. La social-démocratie allemande était des plus bornées, mais les partis communistes de tous les pays ne l’étaient pas moins. Leur ignorance, leur flatterie du lumpenprolétariat, leur adulation du meneur professionnel, leur propension vers la bureaucratisation les rendirent inaptes à l’action révolutionnaire.
Le parti est-il le véritable représentant de la classe ? Idéologiquement, on pourrait donner une valeur relative à l’idée qui considérerait ces deux termes classe et parti comme synonymes. Mais en réalité ils ne le sont pas. Chaque parti, qu’il soit religieux, national-réactionnaire, conservateur, social-démocrate ou communiste, se ceint de l’auréole de représentant de la classe ouvrière, mais ce n’est certes pas encore là une garantie de ce qu’il représente la classe ouvrière et de sa volonté de réaliser ses intérêts économiques et moraux.
Le prolétariat peut-il se manifester en tant que classe autrement que dans un parti ? J’entends déjà la question bien connue : "Au cours de l’histoire, le prolétariat a-t-il pu se manifester autrement qu’au travers de l’organisation d’un parti ?". Évidemment non, jamais cela n’a pu se faire. Cependant l’histoire c’est le passé et, dans le passé, il n’y eut jamais autant d’expériences que maintenant et, ce qui est plus important encore, jamais les résultats négatifs de l’action de parti et de la direction oligarchique ne furent si rigoureusement pesés, soit dans le sens du pour ou du contre, que maintenant. On ne fait que crier, nous le répétons, "tout par en bas !", "élection libre des dirigeants", "droit démocratique aux masses". Ne sont-ce déjà pas là autant d’anachronismes pour un parti. La masse n’entre jamais entièrement dans le parti, même pas en Russie, après 16 ans d’hégémonie du parti et même pas non plus sous le fouet du national fascisme.

XI

La loi de la paresse des masses empêche cela. Cette même loi empêche les masses qui adhèrent déjà au parti une participation intensive au travail du parti et spécialement lorsqu’il s’agit de problèmes intellectuels [5].
Le parti est déjà, comme nous l’avons dit, une oligarchie en lui-même. Soit dit entre parenthèses, le mouvement ouvrier russe ne s’est jamais occupé, à notre connaissance, de ces problèmes. Son histoire pré-révolutionnaire ne connaissait pas des formes de partis telles qu’elles existaient en Europe occidentale. Leur fonction illégale identifiait la direction avec le parti. Aussi les communistes russes n’attachent pas grande importance à ces problèmes. Tout au plus considèrent-ils de telles discussions comme des symptômes de mentalité petite bourgeoise ou comme de la rhétorique anarchisante. En ce qui concerne le libre développement des valeurs individuelles, ils sont trop dogmatiques pour en concevoir toute l’importance (cette importance n’est, bien entendu, que toute relative). Cette recherche est une catégorie culturelle propre à l’être pensant de l’Occident.
Sans souscrire entièrement à la thèse pessimiste de feu Herman Gorter, soutenue dans la brochure [6] traduite par lui, nous pensons cependant pouvoir affirmer, sur la base d’une expérience de plus de 35 années, que dans tous les pays il importe de développer le sens critique de la classe ouvrière avant qu’elle ne participe à un nouveau regroupement national ou international. Le droit à la formation de fractions peut être dans les nouveaux partis une arme, un correctif salutaire pouvant empêcher tout excès ou tout abus de la part des chefs. Rien ne dit évidemment qu’un pareil droit doit constituer nécessairement une garantie absolue contre toute déviation et qu’il constitue un remède infaillible contre tous les maux, mais il peut, s’il est employé intelligemment et s’il est manié par une conscience politique arrivée à maturité, devenir une arme de la critique par excellence.
Il ne s’agit pas de jeter quelques détritus et de recueillir la matière contaminée pour la présenter comme des éléments "neufs" et "sains" capables de construire un lien de rassemblement pour les ouvriers révolutionnaires dans le labyrinthe politique d’Europe. Nous donnons notre plein assentiment à la conclusion de l’article paru dans "Bilan" (n° 1) et intitulé : "Vers l’Internationale deux et trois quarts ?" :

"La Quatrième Internationale, les nouveaux partis se préparent dans une toute autre atmosphère politique. Là où on s’acharne à comprendre le passé que nous venons de vivre sans faire recours aux manœuvres permettant des succès éphémères. Des grands événements historiques accompagneront la fondation de ces nouveaux organismes, mais pour que ces événements se concluent par la révolution mondiale, il faut préparer dès maintenant la condition essentielle pour la lutte, les fractions de gauche. Celles-ci n’ont rien à voir avec des expériences prématurées et ne peuvent lier leurs responsabilités avec des aventures qui ne réaliseront pas les nouvelles organisations, mais leur caricature, et qui feront régresser et non avancer la lutte du prolétariat pour la révolution, pour le renversement du capitalisme dans le monde entier !"

XI

Mais il y a plus encore.
La situation politique d’Europe et d’Amérique, issue de la crise économique permanente et qui se cristallise sous la forme de réaction fasciste, soutenue par la bourgeoisie du monde entier, exige une analyse approfondie afin d’y déceler sa nouvelle orientation. Les marxistes ne sont pas des dogmatiques. Le matérialisme qui se dit dialectique dit déjà de soi-même qu’il n’impose pas à ceux qui s’en servent la reconnaissance de "vérités éternelles".
Les recherches sur les origines et la nature de l’État nous enseignent que ce n’est ni un "don du ciel", ni un produit de l’évolution mécanique des sociétés préhistoriques, comme Lewis H. Morgan et après lui Engels (en tout cas ce n’est pas un produit dans le sens mécanique que ces derniers lui ont attribué) l’ont affirmé. L’État, dans ses formes primitives de la préhistoire, est sorti des formes des propriétés existantes mais il est aussi le résultat du potentiel humain tel que le façonna la matière sociale de l’époque dans la lutte pour l’existence. Déjà, à l’époque des hordes primitives, à l’état sauvage, se créa probablement une horde ou un groupe de chasseurs qui surgit de l’antagonisme des différents groupes et qui s’affirma comme groupe dirigeant. Si on accepte la catégorie devenue fameuse du professeur allemand Max Weber, de l’homme se sentant appelé par des forces divines à exercer ses dons de "sauveteur" sur ses concitoyens - et les dernières recherches ethnologiques nous forcent de l’accepter - il faut admettre qu’elle marquera de son sceau la période historique qui s’ouvre devant nous. C’est le caractère de réciprocité des éléments psychologiques et politiques, le fait qu’ils s’influencent les uns les autres pour donner à la politique son aspect achevé qui fait que, très souvent, on prend pour le fond des choses ce qui n’en est que l’apparence. Certains russes, comme Boukharine, ont fait rétrograder le matérialisme dialectique au rang d’un vulgaire matérialisme économique, tout comme la social-démocratie fit de la démocratie un fétiche.
La "démocratie", dont les mobiles en politique sont plus des rêves que des appréciations sur des facteurs politiques réels, fait appel à la tradition. La démocratie anglaise et hollandaise en appellent à la "liberté" tandis que la France invoque "les droits de l’homme", le verbe juridique de la révolution française.
Il ne nous paraît pas sans intérêt de parler d’une description anticipative de Gregos Brenstock, sur l’Angleterre 1939 (Neue Weltbuhne n° 48, 1933) repris de la revue anglaise "New Statesman and Nation". En 1939, Lord Benito Hustler reçoit d’un parlement docile, qui lui vote ses pleins pouvoirs, le gouvernement en partage. Dans la même année, on assiste à l’égorgement de Lansbury, de Henderson et de Crippe, tandis que Bernard Shaw est tué en fuyant. Lord Reading, alias Ruplus Isaaks, est nommé gouverneur général du Somali vers où on expédie tous les juifs anglais.
Ce n’est qu’une satire, mais il se peut que cette image contienne un fond de vérité. En tout cas, le changement idéologique de la politique anglaise tel qu’il s’exprime dans les discours de banquets de Mac Donald, de Baldwin et de Simon, semble le démontrer. Mac Donald s’exprimait de la sorte : "Dans notre pays le travail gouvernemental est accompli par les trois partis nationaux et notre tâche consiste à gagner la jeunesse par de la fantaisie, de l’espoir et de la "vision"". Baldwin était plus plastique et disait : "Nous sommes entré dans un nouveau système économique dans lequel un siècle ne sera pas de trop pour atteindre la perfection". Sir Simon se contenta de cette courte oraison funèbre : "Les vieilles querelles de parti sont mortes, que les morts enterrent leurs morts". Pour qui sait saisir la "philosophie" de la politique au travers de cette nébuleuse terminologie, il est clair que les discours des ministres ressemblent beaucoup à des oraisons funèbres qu’on prononcerait sur la tombe des traditions de la "grande charte".
Cette image mérite d’être complétée par quelques paroles sur le jeu de marionnettes qu’on offre en spectacle dans les Pays-Bas, à la mer où Guillaume d’Orange versa son sang (dans l’église de Delft) pour la "liberté", le "droit" et l’ "humanité". "La Hollande s’annexera d’elle-même" a dit Bismark qui n’était pas mauvais psychologue. Et il semble que la social-démocratie hollandaise s’emploie à ne pas faire démentir la boutade. A genoux avec le drapeau rose en main, elle contemple l’auto-annexion du fascisme allemand de la bourgeoisie hollandaise, s’accomplissant sous les encouragements discrets de la camarilla de cour allemande. Bien sûr, on laisse tomber l’auréole aryenne et on met une sourdine à l’antisémitisme qui, commercialement, serait de mauvais goût. Ainsi la vague fasciste conflue dans tous les pays, selon que la dépression économique s’accentue.
La démocratie parlementaire a eu son temps. Le développement dialectique des forces politiques, de 1870 à 1930, s’est accompli de telle manière qu’il a eu le temps de détruire lui-même l’idéologie politique qu’il avait lui-même engendré. Le fascisme est-il donc le produit d’une loi naturelle de la politique ? Actuellement, il nous apparaît comme une fatalité inévitable, mais il n’aurait pas été fatal si le développement idéologique, aussi bien dans le mouvement russe que dans le mouvement ouvrier européen, avait pris un autre cours, Gorter l’affirmait déjà en 1920 dans sa lettre à Lénine : "Un coup décisif contre le prolétariat allemand prépare une marche contre la Russie". Si on analyse en se servant de la méthodologie marxiste, on ne peut dire que la dictature en Russie et ses reflets politiques et psychologiques en Europe occidentale est moins responsable de la débâcle actuelle que la fantasmagorie criminelle des héros de la IIème Internationale. Le parlementarisme bourgeois et la structure des syndicats avec son idéologie, la politique de chefs par laquelle les masses s’en remettent à d’autres pour la défense de leurs intérêts devait conduire à cette tragédie. Le parlementarisme et les syndicats étaient déjà par la trahison de 1914 un empêchement à la renaissance de la lutte ouvrière pour son émancipation. La politique extérieure de l’État soviétique a bien inventé le terme "parlementarisme révolutionnaire", mais elle oublie que parlementarisme et action révolutionnaire constituaient une contradiction dans le fait. Il en est de même de l’action syndicale révolutionnaire. L’atmosphère révolutionnaire ne se crée pas par la masse de mille et de millions, elle se prépare dans une minorité aguerrie, exercée, ayant ses ramifications dans tous les lieux de travail.
Celui qui s’accroche, soit pour la forme, soit pour le principe, à l’utilité du parlementarisme et de l’action syndicale comme armes de la révolution prolétarienne ne fait que cacher son opportunisme sous des phrases de révolté et non de révolutionnaire. Ils ne peuvent pas rénover le mouvement ouvrier.
La technique économique de l’industrie rationalisée comme la structure capitaliste étatique du fascisme, enlève toute possibilité d’un travail efficace sous des vieux mots d’ordre. Ce qu’il faut créer maintenant, ce sont les cadres ouvriers, travaillant comme avant-garde, comme centre de la lutte du prolétariat. Une association nationale et internationale, un "parti" si vous voulez, leur servira de centre d’information et d’éclaircissement.

XII

Nous donnons ci-dessous quelques thèses que nous défendons depuis plus d’un an et demi :
La nature et la notion du Conseil d’Ouvriers ne peuvent pas être identifiées avec la nature et la notion du Soviet, pas plus qu’avec les Conseils d’Entreprises institués par la bourgeoisie et par la social-démocratie.
Le Conseil d’Ouvriers, tel qu’il est conçu par les communistes ouvriers, doit fonctionner selon les principes suivants :
a) Dès que l’ordre, basé sur la propriété privée des moyens de production, est passé au mains de la collectivité, les Conseils d’Ouvriers, englobant les ouvriers manuels et intellectuels, deviennent des organismes d’auto-direction économique de la classe des travailleurs.
b) Les Conseils d’Ouvriers ne doivent pas seulement posséder l’administration économique (organisation et administration de la production matérielle). Ils doivent choisir uniquement dans leur sein les organes politiques et administratifs de la collectivité productrice et les tenir sous leur contrôle permanent.
c) Le Conseil d’Ouvriers ne peut donc prouver sa réalité sociale et économique et exercer sa fonction qu’après l’expropriation du capitalisme et est destiné à remplacer l’appareil bureaucratique de l’État.
L’État bourgeois repose tant sur les antagonismes des classes et sur la bureaucratie que sur les antagonismes idéologiques des travailleurs intellectuels et manuels. La disparition matérielle de la bureaucratie ne peut être atteinte que par l’élévation spirituelle et technique de la classe ouvrière, qui usera l’erreur de la croyance en la supériorité de l’intellectualisme bureaucratique, facteur du plus grand intérêt politique et psychologique ?
d) L’expérience russe a montré que la bureaucratie est engendrée, en grande partie, par l’état arriéré de la technique et le niveau culturel peu élevé des masses. La théorie et la pratique de la social-démocratie internationale ne peuvent détruire l’État bourgeois (le bureaucratisme organisé). Ce qu’elle peut faire, c’est tout au plus changer le nom des organes et des attributs. La Troisième Internationale aussi a démontré son impuissance à détruire le pouvoir étatique.
e) Le système des Conseils d’Ouvriers, comme organes économiques et politiques, système encore inconnu dans l’histoire de l’humanité, doit dominer complètement la vie sociale dans l’ordre communiste.
f) La tradition de l’histoire que la Commune de Paris devrait servir d’exemple pour la destruction de l’appareil étatique et la construction de l’administration de la collectivité communiste - cette tradition est controuvée par les faits. Tout mouvement de résistance de parties ou de l’entièreté de la masse à l’aggravation de son sort doit être encouragé afin de les faire se développer en une insurrection générale de la classe ouvrière contre le capitalisme. La lutte de classe continuelle est la condition du développement de l’esprit d’indépendance des travailleurs.
C’est cette lutte et ses enseignements qui démontreront combien sont surannées et même dangereuses les tendances à l’action politique parlementaire, tout comme la vieille structure bureaucratique des syndicats. Ceux qui conservent l’ancienne structure des syndicats tout en arborant le mot d’ordre nouveau des Conseils d’Ouvriers jettent la confusion quant à la véritable nature des Conseils d’Ouvriers et ne se servent de ce mot d’ordre que pour masquer leur pratique réformiste. La fonction du vieux syndicat ne peut être identifiée avec l’organisme des Conseils d’Ouvriers pas plus que les partis parlementaires réformistes ne peuvent être confondus avec des organisations de lutte de la révolution sociale.
g) Le capitalisme a atteint, techniquement et économiquement, ses propres limites, nationalement par rapport à l’échange, ou en d’autres termes : ses forces de production se trouvent en contradiction avec les rapports de propriété. La situation générale de la classe ouvrière la force continuellement à s’insurger contre la tendance permanente à la réduction de ses droits économiques et politiques. L’enjeu est maintenant le changement total de l’ordre social. Comme il ne s’agit plus d’une lutte pour une part plus ou moins grande des salaires, mais de la lutte pour la conquête des moyens de production, les conflits d’ordre économique peuvent se transformer en une insurrection politique générale.
Pour cela, il faut préparer idéologiquement la classe ouvrière, c’est-à-dire la rendre consciente en elle-même, au système des Conseils d’Ouvriers, comme moyen de combat et comme régime politique. Tout comme aucune révolution ne peut plus s’accomplir maintenant sans assurer les buts sociaux de la classe ouvrière, aussi on ne peut considérer une révolution comme réellement accomplie et acquise tant qu’elle n’a pas fait passer tout le pouvoir économique et politique au travers du régime des Conseils d’Ouvriers.
h) Les communistes ouvriers appuient tout mouvement de masse dans un but de clarifier la conscience des travailleurs et de parfaire leur technique de la lutte, mais ils doivent instruire impitoyablement les travailleurs du fait qu’il ne peuvent conquérir, comme classe, aucun avantage, ni économique, ni politico-juridique, tant que subsistera le régime capitaliste. La révolution sociale, c’est-à-dire la conquête des organes sociaux, le transfert à la collectivité du droit de propriété, est l’unique voie conduisant à la société sans classes. Donc, il faut des organisations économiques dans les entreprises, embryons pré-révolutionnaires des Conseils d’Ouvriers qui ne peuvent fonctionner que dans un nouvel ordre socialiste. Le Conseil d’Ouvriers est donc l’organisation d’avenir de la collectivité productrice, l’organisation révolutionnaire des usines, l’organe remplaçant le syndicat.
Et nous concluons :
Premièrement, en partant de l’expérience des 75 années de mouvement ouvrier socialiste, nous devons orienter la lutte des classes sur une voie neuve par la recherche de moyens de lutte et d’une stratégie plus éprouvée.
Deuxièmement, cette nouvelle orientation requiert de la classe ouvrière qu’elle s’élève spirituellement et gagne en indépendance particulièrement à l’égard de ses "chefs". Théoriquement, comme pratiquement, la recherche des formes organiques de la société communiste doit être portée à l’ordre du jour. Pour cette tâche, il ne suffit pas d’un étalage de connaissances théoriques, politiques ou économiques abstraites sur la démocratie ou sur la dictature, mais d’une évaluation continuelle des hommes et des faits qui est une nécessité absolue. La masse ne peut acquérir ces armes de l’esprit dans un parti centralisé où règne une discipline de cadavre et où il n’est fait aucune place au jeu spontané de la pensée des individus ou des groupes. Seul le droit à la formation de fractions, tant à l’échelle nationale qu’internationale, permettrait ce jeu.
Troisièmement. Ce droit à la formation de fractions ne peut être reconnu qu’à ceux qui reconnaissent les buts essentiels du mouvement : destruction de l’ordre social existant et fondation d’une société nouvelle sur des principes socialistes ou communistes.
Quatrièmement. La nouvelle Internationale des ouvriers communistes - travailleurs intellectuels et manuels - rejette toute participation masquée ou ouverte au travail parlementaire bourgeois. Elle proclame aux ouvriers organisés dans les syndicats qu’une destruction politique et économique des forces capitalistes peut seule sauver le prolétariat. Dès que ces ouvriers vivent sous le joug du fascisme, ils comprennent d’eux-mêmes qu’on ne peut conquérir des droits véritables que quand on vise la conquête de la totalité du pouvoir.
Nous ne nous imaginons pas avoir éclairé dans toute leur profondeur les questions brûlantes que nous avons soulevées. L’opinion que nous avons étayée, nous la donnons dans l’espoir de la voir à son tour discutée et critiquée.

A. SOEP


"Quand l’histoire de l’humanité avance avec la vitesse d’une locomotive, c’est "le tourbillon", "le torrent", la disparition de tous "les principes et idées".
Quand l’histoire avance avec la lenteur d’un charroi, c’est la raison et la finalité pures.
Quand les masses du peuple elles-mêmes, avec toute leur virginité primitive, avec leur décision simple, grossière, commencent à créer l’histoire, à incarner directement dans la vie "les principes et les théories", alors le bourgeois tremble de peur et il hurle que "la raison passe à l’arrière-plan". N’est-ce pas le contraire qui est vrai, ô héros de la bourgeoisie ! À de tels moments, ne voyons-nous pas dans l’histoire précisément la raison des masses et non la raison des individus ? La raison des masses n’est-elle pas précisément alors une force vivante et vierge, et non une force de savants de cabinet ?"

Lénine ( La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier ).

Notes :

[1Le professeur Roberto Michels donna, dès avant la guerre, une image psychologique des partis socialistes en Europe, dans son ouvrage richement documenté "Zur Soziologie des Parteiwezens". L’exemple du parti-mère allemand devait donner, dans sa dégénérescence, une confirmation éclatante de sa démonstration.

[2Nous nous abstenons d’apporter ici des exemples frappants de tartuferie dont se sont rendus coupables des héros de cette IVème Internationale.

[3Nous avons sous les yeux un projet de déclaration de principe de la section nééerlandaise de la IVème Internationale. Ce projet devant servir de base à la section fusionnée de Hollande contient tous les caractères d’une confusion théorique, politique, morale et organique. Le connaisseur y trouvera la confirmation de l’assertion du collaborateur de "Bilan" qui écrivait dans le n° 1 (page 27) que contrairement à ce que prétendait Trotski, les gauches socialistes n’évoluaient pas vers le communisme, mais au contraire évoluaient vers la social-démocratie. Ce qui importe dans de tels projets, ce ne sont pas les paroles ou les termes employés, mais bien les déterminations idéologiques qu’ils abritent et dissimulent. Tous les partis social-démocrates débutèrent sous le couvert d’une terminologie radicale, révolutionnaire. Qu’on relise encore maintenant la littérature des socialistes émigrés d’Allemagne, on croirait avoir affaire à d’authentiques révolutionnaires.

[4Il est vrai que Engels écrivit : "Lorsque la bourgeoisie nous demande quel aspect cette dictature revêtira, renvoyons-la à l’exemple de la Commune". Mais cette réponse nous paraît quelque peu simpliste.

[5Dans l’ouvrage déjà cité de Roberto Michels, l’auteur démontre ce fait pour ce qui concerne les partis socialistes. Il est évident que dans les partis communistes de l’Europe occidentale, formés de cellules, cet absentéisme intellectuel des masses se vérifie encore sur une plus grande échelle.

[6"L’Union Générale Ouvrière", brochure exposant la tactique des communistes ouvriers allemands en 1921.




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