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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Parti - Internationale - État / III : Classe et Parti
{Bilan} n°8 - Juin 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Dans le Manifeste des Communistes, là où il explique le rôle historique du prolétariat, Marx, après avoir indiqué le caractère éphémère du triomphe des ouvriers dans leur lutte revendicative et après avoir expliqué que "les véritables résultats de ces luttes est moins le succès immédiat que la solidarité croissante des travailleurs", précise et dit que "l’organisation du prolétariat en classe et donc en parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux". La dernière partie de cette phrase pourrait prêter à équivoque et laisser entendre qu’il s’agirait d’une tendance organique des ouvriers à se livrer une concurrence. Mais le Manifeste des Communistes explique immédiatement et très clairement que la tendance des ouvriers est de faire "renaître toujours et toujours plus forte, plus ferme, plus formidable" leur organisation en classe. Il est donc évident que cette concurrence résulte d’une réaction de l’ennemi au sein de l’organisation de la classe ouvrière qui connaît un chemin hérissé de difficultés, de désagrégations, de dissolutions, de trahisons.
Ce qui nous intéresse, dans le passage cité, c’est que Marx indique que l’organisation du prolétariat se réalise uniquement dans le parti et qu’il explique par ailleurs pourquoi les autres formes d’organisation que se donneront les ouvriers ne réaliseront pas leur constitution en classe. Qu’il ne s’agisse pas de déclarations incidentelles du Manifeste, il est possible de le prouver par une rapide analyse de la position occupée par Marx, à l’époque où il vécut, pour ce qui est de l’organisation du prolétariat. Nous réservant de traiter les problèmes historiques que ce sujet soulève dans le chapitre suivant destiné à l’Internationale, nous nous bornerons à marquer ici que si Marx a participé à la constitution de la Ligue des Communistes et prit ensuite, en 1864, l’initiative de la constitution de la Première Internationale, il a aussi, en conséquence de la défaite de 1848, préconisé la dissolution de la Ligue des Communistes et, avec Engels, en 1872, au Congrès de La Haye, après l’écrasement de la Commune de Paris, proposé le transfert du Conseil Général à New York, ce qui équivalait à la dissolution de l’Internationale, d’ailleurs prononcée en 1876. En outre, nous voudrions aussi mettre en évidence le fait que Marx s’opposa à ce que le seul parti subsistant, après la dissolution de la Première Internationale, la social-démocratie allemande (Eisenachiens) fusionna dans la confusion totale avec les lassaliens. Dans sa lettre à Bracke, Marx écrira à ce propos : "si donc on se trouvait dans l’impossibilité de dépasser le programme d’Eisenach - et les circonstances ne le permettaient pas - on devait se borner à conclure un accord contre l’ennemi commun".
Un autre fait très caractéristique est, également, l’opinion d’Engels concernant le mouvement français. Dans une lettre adressée à Bebel, le 28 octobre 1882 [1], il se félicite que "la scission depuis longtemps attendue en France" se soit opérée.
"Le développement du prolétariat, dit Engels dans cette lettre, progresse partout au travers des luttes intérieures et la France, où maintenant pour la première fois est créé un parti ouvrier, n’est pas une exception". Et cette scission entre la tendance de Guesde-Lafargue et celle de Malon-Brousse, au Congrès de St-Etienne, le 25 septembre 1882, est approuvée parce qu’il s’agissait, écrit Engels, "d’une lutte purement principielle".
Les maîtres du socialisme scientifique nous apparaissent donc à la fois des fondateurs du parti et aussi des promoteurs de scissions ou même de dissolutions du parti qu’ils avaient fondé. C’est en saisissant d’une façon synthétique leur activité - à première vue contradictoire - qu’il nous sera possible de relier le problème de la construction du parti de la classe ouvrière aux notions fondamentales de la théorie qui sert d’instrument pour la lutte prolétarienne. Il nous revient donc de comprendre les raisons pour lesquelles ceux qui créèrent cette théorie d’une valeur universelle, prirent la responsabilité de proclamer la fin de la Ligue des Communistes, de la Première Internationale et loin de soutenir des fusions impossibles (Gotha) ou d’entretenir une unité de confusion (France), appuyèrent des courants prolétariens qui ne se rattachaient pas toujours à des mouvements de masse, se séparant de tous les confusionnistes possédant une influence éphémère sur la classe ouvrière (Lassalle, Malon-Brousse).
Il nous faut maintenant préciser à nouveau la notion de classe (voir à ce sujet "Bilan", N° 6 : "La Classe"). Ainsi que le remarquait Bordiga, dans un article traitant de la classe et du parti [2], la "conception de classe ne doit donc pas évoquer devant nous une image statique, mais un tableau dynamique. Quand nous découvrons une tendance sociale, un mouvement poursuivant des finalités données, nous pouvons alors reconnaître l’existence de la classe dans sa véritable signification. Mais alors existe aussi en substance, sinon encore au point de vue formel, le parti de classe". Dans le premier chapitre de cette étude - auquel nous renvoyons nos lecteurs - nous avions marqué la distinction existant entre formation de classe et classe. Nous voulions indiquer par là qu’une communauté d’intérêts économiques donne toujours naissance à une formation de classe, alors que seule une possibilité historique d’action élèvera une formation donnée de classe au rang de classe.
Pour ce qui regarde la société capitaliste en particulier, nous pensons que le prolétariat y existe toujours en tant que formation de classe, mais non toujours en tant que classe. Par exemple, les grandes défaites révolutionnaires entraînent dans leur tourbillon le parti prolétarien, cet organisme en dehors duquel il est impossible de concevoir la classe. Il en a été ainsi après la défaite de 1848, de 1871, après la trahison des partis socialistes en 1914 ; il en est de même aujourd’hui après la défaite de la classe ouvrière mondiale, en Allemagne, lors de la victoire du fascisme.
La source de la formation de classe peut être trouvée dans le mécanisme économique, de telle sorte que nous pouvons dire qu’il existe une relation de cause à effet entre l’organisation d’une société donnée et toutes les formations de classe antagonistes qui en résultent. Mais la relation entre le mécanisme économique et la seule classe appelée à réaliser une forme supérieure d’organisation sociale devient de beaucoup plus complexe. D’autres facteurs vont intervenir, que nous appellerons "politiques", en opposition aux facteurs purement économiques engendrant les formations de classe. Ces facteurs politiques se concentrent autour d’un axe essentiel : le programme historique que se donnera le prolétariat pour réaliser sa tâche finale, la fondation de la société communiste.
Le programme historique, avant la victoire du capitalisme dans le monde entier, consistait à prôner la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution prolétarienne. Cette thèse inspire non seulement les statuts de la Ligue des Communistes, mais aussi toute la tactique préconisée par Marx, lors des révolutions de 1848-49 en Europe [3]. Le parti de la classe ouvrière, à cette époque, est donc un produit de ces situations historiques, et sa fonction, et son programme, se trouveront au point final des possibilités existantes ; il ne sera plus bloqué avec la bourgeoisie, comme Marat et Babeuf, en 1789 (ce dernier, après Thermidor, le comprit parfaitement et c’est sur cette base que s’organisa d’ailleurs la "Conspiration des Egaux"), en croyant cette classe capable de réaliser une société où puisse triompher l’égalité réelle de tous les citoyens, mais Marx escomptera pouvoir utiliser les mouvements accompagnant la révolution bourgeoise pour pousser cette dernière à des solutions permettant l’entrée en lice de la classe prolétarienne.
Après les massacres de juin 1848 en France, Marx comprit l’impossibilité de réaliser ce schéma. Et il écrivit alors : "La Révolution de Février était la belle révolution, révolution ayant la sympathie générale parce que les antagonismes qui l’avaient armée contre la royauté n’étaient pas encore développés et sommeillaient en bonne intelligence les uns à côté des autres, parce que la guerre sociale qu’elle menait après elle n’avait encore qu’une réalité nébuleuse, la valeur d’une phrase, d’un mot. La Révolution de Juin est la révolution haïssable, la révolution répugnante, parce que la chose prend la place du mot, parce que la République découvre la face de monstre en brisant la couronne qui le couvrait et le cachait."
"Ordre ! tel était le cri de guerre de Guizot. Ordre ! s’écriait le Guizotin Sébastini quand Varsovie devint russe. Ordre ! crie Cavaignac, écho brutal de l’Assemblée Nationale et de la bourgeoisie républicaine. Ordre ! grondèrent ses cartouches en déchirant les entrailles du prolétariat. Depuis 1789, aucune des nombreuses révolutions de la bourgeoisie française n’avaient attenté à l’ordre, car elles laissaient subsister la domination d’une classe, l’esclavage de l’ouvrier, l’ordre bourgeois en un mot, si souvent qu’ait pu changer la forme politique de cette domination et de cet esclavage. Juin a touché à cet ordre. Malheur à Juin" (Neue Rheinische Zeitung, 29 juin 1848)".
D’autre part, dans son livre sur "La lutte des Classes en France", Marx ajoutait encore : "Au lieu des revendications, excessives de forme, mesquines de contenu, bourgeoises encore, dont il voulait arracher la concession à la République de Février, s’éleva (en juin) un cri de guerre audacieux, révolutionnaire : A bas la bourgeoisie ! Dictature de la classe ouvrière !".
C’est sur la base de ces événements de 1848, et après un long travail d’élaboration théorique, allant de 1850 à 1862, que fut fondée la Première Internationale qui mit à sa base la notion de l’indépendance de la classe ouvrière pour réaliser sa révolution. Mais entre 1848 et 1862, une évolution s’était aussi vérifiée dans le cours des événements : la bourgeoisie "révolutionnaire", de 1789 à 1848, était devenue le bourreau sanglant défendant son régime dans des hécatombes de prolétaires.
Il est clair qu’entre 1850 et 1864, les situations ne permettaient pas à la classe ouvrière, se relevant de ses premières défaites, de poser sa candidature à la destruction de la classe capitaliste : le parti ne pouvait pas être fondé à cause de cela. C’est donc à la Bibliothèque de Londres que Marx continue la fonction historique du prolétariat, cette fonction qui pour ce qui est de l’effet direct sur les événements avait été brisée par les massacres de 1848. La reconstruire par la fondation d’un parti aurait été un procédé artificiel qui, loin de faciliter la reprise de la lutte prolétarienne, aurait constitué un nouvel élément de trouble. En définitive, cela aurait retardé la reconstruction d’une organisation réelle de la classe ouvrière. En effet, même dans l’hypothèse que le travail que Marx a accompli en quatorze années aurait pu être accompli en un temps plus limité, qu’il eût fini le "Capital" et le programme de la Première Internationale en 1851 au lieu de 1864, le cours des événements n’en aurait nullement été changé, car au cours de ces quinze années se produisit l’épuisement historique de la classe bourgeoise en tant que force pouvant harmoniser l’ensemble de la société sous sa direction, et le rôle progressif de cette classe se renversa en rôle négatif. Nous avons émis cette hypothèse pour poser plus amplement le problème, mais en réalité, puisque les notions politiques ne sont, en définitive, que l’expression du processus de l’évolution de la situation historique, il est évident que les travaux théoriques de Marx apparurent seulement au moment où la maturation de cette évolution permettait la compréhension de la situation objective et des tâches revenant au prolétariat. Mais, ce que nous voulons surtout mettre en évidence, c’est qu’après la défaite de 1850, le problème de la construction de nouveaux partis prolétariens se posait ainsi : inventaire des données historiques précédentes, élaboration, sur la base des défaites subies, des nouvelles conceptions fondamentales en vue de la fondation du parti de demain. Ce travail théorique, s’effectuant en liaison avec la marche des situations qui découlaient de 1848, avançait dans la mesure où le cours contradictoire des événements permettait à la fois d’explorer le nouveau chemin que le prolétariat devait parcourir et déterminait - parallèlement à l’apparition des contrastes contenant les éléments de leur éclosion - les conditions réelles pouvant permettre la reprise des luttes prolétariennes. Substituer à ce travail la fondation immédiate d’un parti aurait signifié incruster l’édifice de demain dans un milieu social et politique relié physiologiquement au même chemin qui conduisit à la défaite de 1848. Il est clair que notre analyse des phases successives de la lutte prolétarienne et de la phase actuelle tient compte des conditions historiques mêmes et nullement des affirmations ou des proclamations de volonté que l’on serait tenté d’émettre au sujet de la fondation de nouveaux partis. D’autre part, quand nous affirmons que la proclamation hâtive d’un parti empêche sa réelle préparation, nous visons ces courants qui prétendent fonder un parti pour féconder le travail théorique et qui tombent, par là, dans une contradiction stridente : le parti étant une organisation de combat et non un atelier de travail théorique.
Après l’écrasement de la Commune de Paris se déroule une période de temps bien plus longue que celle qui sépara la Ligue des Communistes de la Première Internationale. Il faudra dix-sept ans avant d’arriver à la fondation de la Deuxième Internationale dont les bases politiques furent d’ailleurs seulement jetées au Congrès d’Erfurt de 1891 [4]. Pendant la période qui s’écoule entre la fin de la Première et la fondation de la Deuxième Internationale, nous n’assisterons plus à un travail théorique analogue à celui qui précéda la Première Internationale. Cela ne tient pas à un épuisement des facultés scientifiques de Marx et Engels (si Marx est mort en 1883, Engels vécut jusqu’en 1895), mais au fait qu’une modification historique d’une importance définitive s’était manifestée dans l’enchaînement des événements qui relie 1871 à 1889. En effet, la Commune clôture la phase où le prolétariat pouvait encore escompter réaliser sa libération au cours des bouleversements sociaux accompagnant la destruction du régime féodal ; mais les massacres du Père Lachaise installent le capitalisme au pouvoir et bientôt il a devant lui une période où il pourra réaliser son hégémonie sur la société en mâtant le prolétariat, ne se trouvant plus dans la possibilité de mener une lutte révolutionnaire. Le programme d’Erfurt, bien qu’il reprenne le passage du Manifeste des Communistes caractérisant en tant que "politique" toute lutte contre l’exploitation capitaliste, dira cependant que : "la classe ouvrière ne peut pas mener ses luttes économiques et ne peut pas développer son organisation économique sans droits politiques. Elle ne peut pas réaliser le passage des moyens de production en la possession de la collectivité sans être entrée en possession de la puissance politique". Cette pensée reflétait admirablement les nouvelles situations d’épanouissement du capitalisme et les perspectives qu’elles ouvraient pour une classe ouvrière venant d’être battue au travers de la Commune de Paris. Marx avait tiré les enseignements les plus essentiels de cette défaite et, par après, grâce au fait que les masses ouvrières purent lutter pour améliorer leurs conditions de vie dans cette période d’essor capitaliste, expliquent cette lutte pour "les droits politiques" et l’inutilité d’effectuer un travail théorique analogue à celui qui précéda la Première Internationale. Le révisionnisme marxiste, qui devait s’épanouir dans pareille situation, se rattache également à ce passage du programme d’Erfurt. Nous ne prétendons pas qu’il existe une filiation entre Erfurt et le réformisme, mais c’est sur cette base qu’il proclama son rattachement au capitalisme corrompant les organismes ouvriers et passant à la conquête du monde sans être menacé par le danger des insurrections prolétariennes. Les difficultés mêmes traversées par les gauches marxistes au sein de la Deuxième Internationale confirment les caractères de l’époque. Il était vraiment difficile de maintenir intact le drapeau du socialisme au moment où le capitalisme pouvait permettre un certain relèvement du niveau de vie des ouvriers, car ce relèvement pouvait évidemment être déguisé en "réformes" permettant l’avènement graduel du socialisme. C’est d’un milieu où cette situation n’existe pas qu’arrivera la régénérescence du marxisme. Les bolcheviks russes avaient leur comité directeur à l’étranger, au milieu de la gangrène opportuniste, décomposant le mouvement ouvrier. Mais ils agissaient en fonction d’un milieu social où le capitalisme était loin de pouvoir jouir d’une situation analogue à celle rencontrée dans les autres pays ; les ouvriers et les paysans russes devaient poser le problème du pouvoir comme condition primordiale pour briser l’exploitation qui pesait sur eux. Ce double concours de circonstances objectives fermentera le génie de Lénine et posera ainsi les conditions pour la victoire révolutionnaire.
La victoire du réformisme au sein des partis de la Deuxième Internationale ne détermine donc ni les conditions pour la fondation de nouveaux partis, ni celles pour la constitution des cadres des partis de demain. Les conditions pour la création d’un nouveau parti pouvaient seulement surgir de l’explosion des contradictions sur lesquelles s’était basé l’épanouissement du capitalisme après 1870. Cette explosion fut la guerre de 1914 quand devait également se vérifier le passage à l’ennemi d’une direction réformiste gagnée au cours d’une période où les luttes revendicatives des ouvriers furent certes des brèches faites au sein du système capitaliste, mais jamais, comme le prétendirent les réformistes, des succès socialistes qui devaient dispenser les masses de poser le problème de la conquête du pouvoir.
La trahison de 1914 ne mit pas immédiatement à l’ordre du jour le problème de la construction d’une nouvelle Internationale ou de nouveaux partis. A cette époque, le seul courant capable d’aborder les circonstances de la guerre est le parti bolchevik qui pourra le faire parce qu’il aura, après la défaite de 1905, fait ce que Marx fit après 1848, c’est-à-dire un profond travail de reconstruction théorique. Les bolcheviks en récoltèrent les fruits en 1917 lorsqu’ils parvinrent à diriger l’insurrection des masses.
La guerre a représenté l’aboutissement des situations sur lesquelles le capitalisme avait vécu dans sa période d’ascension, et a déterminé l’ouverture des nouvelles phases où le problème du pouvoir s’est posé pour le prolétariat. Mais, cette fois, c’est sur une base extrêmement plus avancée que celle de 1848 : c’est uniquement par une lutte sans merci, non seulement contre le capitalisme, mais aussi contre tous ses agents, qu’il sera possible de réaliser la victoire révolutionnaire. L’axe autour duquel se fonderont les nouveaux partis sera, par conséquent, celui de la conquête du pouvoir au travers de l’insurrection prolétarienne. Et, au deuxième Congrès de l’Internationale Communiste, les thèses sur le rôle du parti, le programme de celui-ci, ne peuvent se réaliser que par sa séparation de tous les courants social-démocrates, dans une séparation aussi profondément correspondante que celle qui existe entre la période du capitalisme ascendant et la nouvelle période des révolutions prolétariennes. La thèse trois dit notamment : "les notions de parti et classe doivent être distinguées avec le plus grand soin" ; et plus loin encore : "la confusion entre ces deux notions, de parti et de classe, peut conduire aux fautes et aux malentendus les plus graves". Il ressort de ces thèses que la tâche des communistes ne consiste plus dans la conquête des droits politiques (programme d’Erfurt), mais dans "l’élévation de toute la classe ouvrière au niveau de l’avant-garde communiste". Le facteur de la conscience intervient donc comme un élément capital, parce qu’il correspond à une situation où l’élément essentiel est constitué par la conquête du pouvoir politique, où cette conquête devient le « droit politique" primordial de la classe ouvrière.
Mais, encore une fois, l’ennemi de classe devait avoir raison de l’effort du prolétariat qui était parvenu à se forger, dans l’Internationale Communiste, l’organe pouvant devenir l’instrument de sa libération mondiale. Et nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation où, à nouveau, il faut reconstruire les cadres du parti de demain. A notre avis, le chemin qu’a suivi Marx d’abord, Lénine ensuite, ne résulte pas de circonstances fortuites et destinées à disparaître, mais représente bien le chemin que doit suivre le prolétariat pour préparer les conditions pour la victoire de demain, une fois que l’ennemi a pu lui arracher le succès révolutionnaire.

* * * * *

L’analyse que nous avons faite de la période succédant à 1848 nous a permis de voir comment la classe engendre le parti sur la base du "comment" la situation engendre la révolution prolétarienne. Poser le problème ainsi nous permettra d’écarter toutes les solutions qui veulent nous déterminer à réagir immédiatement à la situation en construisant des nouveaux partis. Ce qui, en définitive, ne peut nous conduire que sur le chemin déjà parcouru et qui aboutit à la défaite de 1933. Le parti, en effet, est un produit complexe de deux situations, mais qui est appelé à réaliser une synthèse dans la direction de l’avenir. Il est tout d’abord un résultat de la contingence dans laquelle il se trouve : par exemple, l’Internationale Communiste ne posait pas le problème de la prise du pouvoir d’une façon abstraite, mais comme une répétition d’Octobre 1917 et cela autour de la Russie Soviétique. L’I.C. était, de ce fait, incrustée dans tous les facteurs agissant dans les différents pays, et si elle possédait le sang novateur de la victoire révolutionnaire en Russie, elle aspirait aussi tous les miasmes provenant des pays capitalistes. En définitive, la lutte entre le capitalisme et le prolétariat pouvait se concentrer, à cette époque, autour de l’alternative suivante : ou bien la poussée des révolutionnaires russes se reliait avec les circonstances favorables dans tous les pays, pour faire de l’Internationale Communiste l’organe de la victoire mondiale, ou bien les défaites révolutionnaires des autres pays minaient les bases de cet organisme mondial et les bolcheviks russes eux-mêmes étaient emportés par le courant de la contre-révolution mondiale.
Nous comprendrons mieux la situation actuelle, le problème des rapports entre le parti et la classe, quand nous aurons rappelé le rôle historique du prolétariat et le mécanisme qui peut relier son parti à la cause de l’ennemi. Comme nous l’avons déjà expliqué dans les chapitres précédents, l’élément indispensable pour la réalisation de la tâche historique du prolétariat, n’est pas une série d’organisations économiques (manufactures, comptoirs de commerce, etc., etc.), comme pour la bourgeoisie et les autres classes qui la précédèrent, mais uniquement le parti où se réalisera progressivement la conscience du prolétariat. Et cette conscience n’est pas donnée par l’élargissement des positions économiques des prolétaires, mais dans le développement des armes idéologiques à sa disposition. Cette progression idéologique, qui permet en même temps d’ébranler tout le système sur lequel s’installe le pouvoir du capitalisme détermine, au point de vue matériel, une disposition du prolétariat à prendre les armes pour mener la bataille révolutionnaire et aussi la possibilité d’une rupture de l’appareil de domination de la bourgeoisie, poussent fonctionnaires, soldats, gendarmes à déserter le camp bourgeois pour se joindre, par après, au prolétariat marchant à la victoire. Lors de la fondation de l’I.C., ses positions politiques se soudaient à une situation exprimant directement la poussée des masses pour la conquête du pouvoir. A ce moment, ce ne furent pas les formations militaires et d’extrême-droite qui brisèrent la victoire, mais le repli du capitalisme sur des positions d’extrême-gauche pouvant voiler la vision de la nécessité de la prise du pouvoir. Cela prouve que même lorsqu’existent les conditions les plus favorables pour l’assaut des masses, le parti n’est pas certain du succès, car à ce moment le danger ne réside pas dans le corps à corps de l’armée prolétarienne contre les forces de l’ennemi, mais dans la désagrégation que l’ennemi parviendra à déterminer au sein du parti, n’osant pas se décider à emprunter le chemin de la lutte autonome et unique du prolétariat et se laissant emporter dans des propositions d’alliance avec des partis ennemis.
Après la prise du pouvoir, ainsi que l’expérience russe le prouve, le danger extrême se révèle être surtout une pénétration progressive dans le parti de positions politiques qui le détourneront progressivement de son but, qui altéreront sa conscience jusqu’à la dissoudre dans les cadres du système capitaliste.
Parce qu’il est un élément qui relève des situations où il se fonde, le parti n’est nullement préservé du risque de devenir une partie intégrante du système qui concrétise la domination du capitalisme, perdant ainsi toute capacité de réaliser la conscience indispensable pour le succès de sa lutte. Lorsque la contamination de l’organisation du parti en arrive à la victoire d’un courant opportuniste qui modifie son programme initial, il s’ensuit également une modification dans la position réelle de ce dernier et loin d’appeler le prolétariat à emprunter le chemin de la victoire, il le dirigera vers une impasse où il deviendra la proie du capitalisme. A partir de ce moment, toute analyse marxiste devra tenir compte du fait que, dans l’intérêt de l’ennemi, joue la puissance de ce parti dégénéré et que le sort de ce dernier est relié au sort du capitalisme. Cela jusqu’au moment où l’éclosion des contradictions fera éclater l’ensemble du système. Notre pensée est d’ailleurs parfaitement confirmée par le renforcement de la Russie Soviétique, contemporain au renforcement du capital dans les différents pays.
Si la faillite d’un parti à sa tâche est la manifestation d’une incapacité initiale à embrasser tout le chemin que devra parcourir la classe jusqu’à sa libération, il en résulte que la ligne progressive qui, de la Ligue des Communistes de 1848, nous a portés à la Première Internationale puis à la Deuxième et enfin à la Troisième, est le reflet du cours des événements qui ont connu les victoires du capitalisme, les succès et les insuccès du prolétariat.
On ne résout évidemment pas le problème de la continuité de la conscience prolétarienne en affirmant que la Ligue des Communistes aurait pu produire tous les matériaux qui furent élaborés seulement après. Il faut, au contraire, tenir compte du fait que tout au long du parcours suivi par le prolétariat, des forces ennemies se sont introduites au sein de son parti, empêchant celui-ci de s’orienter vers la consolidation des positions autour desquelles il aurait pu gagner ses batailles. L’incapacité initiale à résoudre tous les problèmes dépend du fait que la conscience des tâches à réaliser ne peut s’épanouir que dans la mesure où les situations mûrissent les nouveaux événements. Mais il serait tout aussi erroné d’affirmer qu’on ne fondera le parti que lorsque tous les problèmes seront résolus, que de dire que le parti peut surgir indépendamment des conditions historiques d’une époque donnée.
Tout en sachant d’avance que notre programme est sujet aux modifications qui lui seront données par les nouvelles situations historiques, nous pouvons néanmoins poser un point préalable, au sujet duquel aucune hésitation ou concession ne sont possibles. Si le parti a fait faillite à sa tâche, si actuellement la Russie Soviétique peut être admise dans le concert du capitalisme mondial, c’est que tout un système sur lequel le prolétariat avait basé la vision de ses luttes se trouve être épuisé. Le devoir des communistes consiste donc à vérifier, pour le parfaire, l’ensemble des positions programmatiques surgies en 1917-21, en tenant compte de cette nécessité essentielle : il ne sera plus possible de rebrousser chemin, ou d’aller en deçà des programmes et des forces historiques qui ont été liquidés par l’évolution historique. Il y a là, évidemment, une série de difficultés énormes à franchir. Mais le meilleur moyen de voiler ces difficultés est d’affirmer qu’un parti sera fondé pour les éliminer.
Cependant, l’histoire du mouvement prolétarien est là : c’est le chemin des fractions qui rétablit la continuité de la pensée prolétarienne en vue de la lutte révolutionnaire. Ainsi que Marx, Engels, Lénine nous l’ont montré, avant que la situation historique n’ait présenté un bilan de liquidation des forces et des positions politiques qui conduisirent à la défaite, le parti se fonde dans les milieux où l’on reconstruit les cadres, là où, pour réaliser ce travail, on s’oppose aux manœuvres de confusion, vers une constitution immédiate de nouveaux partis destinés à décourager des énergies révolutionnaires et à s’effondrer inévitablement.

(La suite au prochain numéro)

Notes :

[1Marx-Engels : Briefe an A. Bebel, W. Liebknecht, K. Kautsky und andere, 1870-1886 (édité par l’Institut Marx-Engels-Lénine à Moscou).

[2Publié en français par "Contre le Courant", en 1928.

[3Voir à ce sujet le livre de Riazanov : "Marx et Engels".

[4Congrès de la social-démocratie allemande.




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