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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Chronique du mois
{Bilan} n°9 - Juillet 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 27 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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L’offensive du capitalisme dans tous les pays se poursuit progressivement. Partout, les prolétaires livrés à l’ennemi par les forces contre-révolutionnaires de la social-démocratie et du centrisme, se font battre et massacrer impitoyablement. Le cercle de la répression capitaliste se concentre et fait sauter toutes les survivances caractérisant l’existence du prolétariat en tant que classe indépendante. Après avoir étouffé dans le sang les foyers où les contradictions sociales pouvaient, par leur acuité, permettre au prolétariat de poser le problème du pouvoir, le capitalisme passe à l’attaque générale afin de faire table rase de toutes les aspérités sociales qui pourraient constituer des obstacles dans la préparation et le déclenchement de la guerre.
Si, d’un point de vue international, la défaite des ouvriers allemands et autrichiens, signifia un pas décisif dans la préparation de la guerre, parce-qu’elle fut la défaite de la seule force pouvant opposer à celle-ci la révolution communiste, il n’en reste pas moins vrai que les convulsions économiques du régime capitaliste, l’impossibilité de déverser immédiatement tous les contrastes issus de la crise économique sans issue, dans le gouffre de la guerre, permettent encore à des secteurs prolétariens importants de se dresser pour la défense de leurs intérêts spécifiques de classe. Mais le déclenchement de la guerre exige l’annulation totale des moindres expressions révolutionnaires et, parallèlement, une maturité suffisante dans l’état des armements, la constitution des constellations impérialistes. Et incontestablement, si le fascisme a pu anéantir le prolétariat en Italie, en Allemagne et en Autriche, le processus de désagrégation du prolétariat dans les pays dits démocratiques, peut encore exiger quelque temps et s’effectuer en fonction progressive de l’armement général de la "Nation", au travers des forces sociales telles la social-démocratie et le centrisme. D’autre part, les dernières conférences internationales prouvent clairement que le degré de maturité pour la guerre n’est pas encore suffisant.
Dans de pareilles circonstances, il faut s’attendre à ce que l’anneau de la réaction capitaliste subisse, plus ou moins fréquemment, les à-coups des sursauts spontanés des ouvriers qui, abandonnés à eux-mêmes, ne veulent pourtant pas se laisser écraser systématiquement par la démocratie des pleins pouvoirs. Ou bien, là où le prolétariat est déjà complètement anéanti par la bourgeoisie, il faut s’attendre à ce que les difficultés de la situation économique se reflètent au sein de la bourgeoisie elle-même, au lieu de pouvoir être jetés dans la guerre, et déterminent des froissements importants, lesquels n’auront d’ailleurs pour but que de consolider la domination capitaliste en fonction exclusive de la domination du prolétariat et de la préparation de la guerre.

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Les émeutes d’Amsterdam, la grève générale de San Francisco, les événements du 30 juin en Allemagne, nous paraissent cadrer avec les considérations énoncées plus haut.
En Hollande, les chômeurs d’Amsterdam ont exprimé, avec force et héroïsme, le sursaut de révolte de la classe ouvrière des Pays-Bas devant une dégradation constante de ses conditions d’existence. Voilà déjà plus de six mois que le gouvernement des pleins pouvoirs de Colijn attaque sans répit les travailleurs et, particulièrement, les allocations des chômeurs. Jusqu’ici, grâce au frein puissant de la social-démocratie dirigeant les organisations syndicales de masse de la Hollande, grâce à la division du mouvement syndical isolant les éléments révolutionnaires des masses, la bourgeoisie était parvenue à imposer ses plans. Au surplus, le dernier Congrès de la social-démocratie n’avait-il pas déclaré ouvertement son désir de défendre avant tout la patrie et, par là même, de permettre au capitalisme de réaliser tous ses plans ! Il est évident que l’apathie des ouvriers hollandais ne s’explique pas seulement du fait de la division du mouvement syndical, du travail contre-révolutionnaire des forces de la social-démocratie de droite et de gauche, ainsi que du centrisme, de l’inexistence d’une fraction de gauche (pour nous le R.S.P., parti de Sneevliet, est plus une excroissance des syndicats du N.A.S., qu’un parti capable d’influencer les masses), mais aussi de la désagrégation introduite à la faveur de la situation favorable occupée par la Hollande pendant la guerre, au sein du prolétariat, par un capitalisme pouvant effectuer certaines concessions. Aujourd’hui seulement, les chômeurs d’Amsterdam ont pu trouver dans leur situation économique, dans les menaces de réduction de leurs allocations de chômage, la force nécessaire que pour donner spontanément, malgré toutes les forces contre-révolutionnaires, un signal de lutte à l’ensemble des prolétaires des Pays-Bas. Ce signal fut entendu par les dockers de Rotterdam qui partirent spontanément en grève et probablement par d’autres corporations. Mais l’attitude des syndicats réformistes, se désolidarisant de l’émeute du quartier Jordaan, approuvant les mesures d’ordre de la bourgeoisie, empêchant la généralisation du mouvement aux ouvriers au travail, le fait que centristes ou socialistes révolutionnaires sont détachés des mouvements de classe des ouvriers et que, par là même, leurs mots d’ordre d’élargissement n’eurent aucune influence, tous ces faits isolèrent les héroïques ouvriers d’Amsterdam, qui furent écrasés par les forces policières et militaires de la démocratie des pleins pouvoirs. Mais, cependant, les éclairs d’émeutes du quartier Jordaan ont parfaitement montré que, dans la période actuelle, la lutte pour les revendications immédiates se relie spontanément à celle pour la révolution prolétarienne. Mais les éclairs ne suffisent pas : il faut un organisme pour conduire et permettre un développement de la lutte.

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Un autre soubresaut du prolétariat international est représenté par la gigantesque grève générale de San Francisco, que les réformistes viennent de liquider pour ne pas "compromettre" le commerce américain dans le Pacifique. Il s’agit ici d’un mouvement d’envergure qui s’est rapidement étendu dans différents États et que les syndicats réformistes - fait sans précédent aux U.S.A. depuis l’après-guerre - ont accepté et même dirigé. A San Francisco, et du moins sur la côte du Pacifique, le motif du mouvement fut la direction exclusive, par les organisations ouvrières, des bureaux de placement, jusqu’ici à la merci des Compagnies de Navigation. Il va de soi qu’à côté de cette revendication ouvrière d’importance, l’enjeu réel des grèves actuelles du prolétariat américain est la lutte contre les effets de la N.R.A., qui a diminué sérieusement les salaires, au travers de la dévaluation monétaire, s’accompagnant d’une hausse générale des prix. La caractéristique des batailles de classe qui se mènent aux U.S.A, c’est le fait qu’elles se livrent sur le fond d’un tournant du capitalisme qui, dans la mesure où l’agitation ouvrière est canalisée par des syndicats réformistes ultra-réactionnaires, tolère celle-ci, parce-qu’elle va lui permettre, avec l’accroissement de la base de masse de la A.F.L., de canaliser les masses pour la guerre de demain. Au surplus, sous l’égide des réformistes, du fait de l’inexistence d’un danger communiste aux États-Unis, les grèves actuelles constituent un exutoire pour les ouvriers auxquels on tend déjà la perche de l’arbitrage personnel de Roosevelt. La formidable réaction des ouvriers américains contre la N.R.A., renforçant la position internationale des U.S.A. mais aggravant leur situation, n’aura servi, en définitive, que de prétexte au capitalisme pour faire intervenir, avec l’aide effective et matérielle des syndicats réformistes équipant eux-mêmes des actions primitives, des bandes de "cent noirs" assassinant les ouvriers révolutionnaires, détruisant leurs organisations, se faisant la main pour les situations de demain, sans que les ouvriers puissent en tirer des enseignements pour la construction d’un guide d’avant-garde. Pour le moment, malgré l’opposition très forte au sein même du comité de grève, le mouvement est liquidé. Le capitalisme marque un nouveau point.

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Les massacres du 30 juin en Allemagne ont fait ressortir, d’une façon très claire l’absence totale du prolétariat, désarticulé, écrasé, depuis la venue du fascisme au pouvoir. Ceux qui, à propos de ces événements, crient à la "fin du régime fasciste", oublient qu’aucune autre classe ne peut déterminer des commotions mettant en danger l’existence de la société capitaliste et que le fascisme, qui représente les intérêts de l’ensemble du capitalisme, ne peut être renversé que par l’insurrection victorieuse du prolétariat, ou en fonction d’elle. Une fois le prolétariat anéanti sous le talon de fer du fascisme, tous les soubresauts propres à la phase déclinante de l’économie capitaliste, à la situation particulière de certains pays, s’expriment au sein de la classe capitaliste, en fonction du renforcement de son pouvoir sur les forces prolétariennes momentanément matées.
Les événements du 30 juin ne sont donc pas un résultat d’un revirement de la bourgeoisie essayant de se libérer du joug fasciste se décomposant moralement (ce qui est absurde, car cela pourrait libérer les forces révolutionnaires de la société et mettre à nouveau en danger l’existence du capitalisme), mais l’expression de la situation de l’économie allemande se trouvant sur un pied de guerre depuis l’avènement d’Hitler (nomination de commissaires pour le contrôle des secteurs industriels, etc.), sans que les conditions internationales pour le déclenchement de la guerre impérialiste aient déjà mûries. Cette contradiction, qui inspira la politique de l’Allemagne ces derniers mois (sortie de la S.D.N.) fut surtout mis en évidence après la Conférence du Désarmement, exprimant assez nettement la non-maturité des constellations impérialistes. Le 30 juin doit donc être considéré comme une "normalisation" du régime fasciste, étouffant momentanément les phénomènes propres à une période de guerre (les troupes d’assauts représentant un des aspects de la militarisation de la vie intérieure allemande) ; massacrant jusqu’aux fractions de la bourgeoisie dont l’avertissement, tant au point de vue de la situation intérieure et extérieure fut néanmoins écouté, afin de maintenir, au profit de l’ensemble de la bourgeoisie, l’autorité absolue du régime fasciste sur les ouvriers.

Si le prolétariat fut absent le 30 juin, c’est cependant en fonction du renforcement de l’État fasciste, que se déroulèrent les événements. Et fort probablement, s’il s’était vérifié le moindre sursaut ouvrier, toutes les fractions de la bourgeoisie allemande auraient bloqué contre l’ennemi commun.

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De ce rapide panorama de la situation actuelle, une considération générale se dégage rapidement. Les spasmes du prolétariat, les manoeuvres du capitalisme pour renforcer sa domination, pourraient servir à un relèvement de la lutte révolutionnaire dans tous les pays, si existaient aujourd’hui des fractions de gauche capables de dégager la signification des événements et d’engager une lutte acharnée contre les forces contre-révolutionnaires de la social-démocratie et du centrisme. Mais l’inexistence de ces organismes, la confusion et la déroute, jetées par centristes et socialistes, transforment les conditions spontanées où se livrent les batailles sporadiques du prolétariat en conditions favorables au capitalisme. Et ainsi l’anneau de l’emprise de la bourgeoisie se ressert, l’incorporation des ouvriers aux buts du capitalisme se poursuit toujours plus progressivement.
La situation actuelle peut donc voir se dérouler des émeutes en Hollande, des grèves formidables aux U.S.A., sans que les ouvriers aient la force de se dérober aux hurlements sur des fronts uniques de trahison, contractés par socialistes et centristes, et puissent comprendre la signification de ces appels héroïques. D’autre part, de pareils événements ne parviennent plus à faire comprendre aux militants révolutionnaires la nécessité de passer immédiatement à la construction de fractions de gauche, pouvant conduire le prolétariat dans les situations de demain.




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