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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Parti - Internationale - État / IV : Parti et Internationale
{Bilan} n°9 - Juillet 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Dans les chapitres précédents, nous avons analysé des idées centrales qu’il s’agit maintenant de confronter avec l’expérience du mouvement prolétarien. Ainsi nous déterminerons les positions sur lesquelles la classe ouvrière pourra reconstruire l’organisme qui la guidera dans la réalisation de sa mission historique : l’Internationale Communiste.
La marche des événements historiques est échelonnée par différentes étapes de l’évolution de la technique de production qui représentent autant de formes et de moments de la domination de l’homme sur les forces de la nature. Les phases successives de cette évolution productive donnent vie aux classes, à la lutte des classes. L’insuffisance de l’ensemble de la production, devant les besoins des collectivités humaines, permet à une minorité de s’approprier la maîtrise et le contrôle des moyens de production au travers de l’institution d’un type de société capable d’établir sa domination. Par là elle deviendra la classe dominante dans une époque donnée de l’évolution historique. Cependant, le développement de la technique de production se manifeste au point de vue mondial. Par suite, les phénomènes de bouleversement social qu’elle engendre ne peuvent être circonscrits à un pays donné. Il n’existe pas de séparation étanche qui brise l’unité mondiale en permettant qu’une époque historique soit caractérisée par la mixture de plusieurs régimes sociaux ayant un poids égal et correspondant à l’extension des territoires respectifs. Ce qui détermine l’évolution historique de toute une époque, c’est la classe qui est appelée au pouvoir par le degré atteint par la technique productive. Cette classe construit une société correspondante à ses intérêts, même si elle n’englobe qu’une partie restreinte du territoire mondial ; elle représente le pôle de concentration de toute la vie sociale. Les pays européens, où fermente la classe prolétarienne révolutionnaire, la force historique appelée à construire la société communiste, représentent actuellement le centre autour duquel se développent les événements mondiaux de notre époque.
Les caractéristiques spécifiques d’une classe, c’est-à-dire les tâches historiques qu’elle s’assigne, déterminent la structure de son organisation mondiale et de l’instrument devant servir à son expansion. Aussi longtemps que l’évolution de la production ne permet que la domination d’une minorité, tant qu’il s’agit d’établir un type particulier de domination et d’institution d’un privilège social, la coexistence de régimes donnés où la classe au pouvoir diffère, mais qui établissent tous une domination particulière sur les classes travailleuses, est parfaitement possible. Cette coexistence se rattache à une impossibilité d’universaliser immédiatement l’évolution productive : la formation du capital résulte d’un ensemble de facteurs qui ne se trouvent pas dans la même mesure dans tous les pays, mais seulement là où les conditions naturelles et politiques ont permis la création d’entreprises industrielles. Au surplus, la classe qui prend le pouvoir pour asseoir son privilège, qui crée des forces entraînant le développement d’une autre classe, qui crée son propre fossoyeur, qui devient un frein à la marche ascendante du mécanisme économique, au lieu de s’assigner pour but la création universelle de types de société analogues au sien, essayera d’établir son contrôle sur des territoires (les colonies) où elle s’efforcera d’arrêter l’évolution économique et industrielle. Au moment même où cette classe exploiteuse établira sa domination sociale, elle devra étendre sa domination mondiale et l’instrument de son expansion sera la guerre, seul moyen pour conquérir des marchés à ses produits, pour évincer ses concurrents et réaliser une course aux profits.
Il en est tout autrement pour le prolétariat qui apparaît lorsque la technique de production peut s’épanouir dans toute son ampleur et satisfaire pleinement les besoins des producteurs, en même temps qu’elle exige la suppression de la classe bourgeoise. La société sans classe que désire le prolétariat ne peut admettre aucun anachronisme ; c’est uniquement sur le terrain mondial qu’elle peut s’établir. Même dans ces pays où l’évolution industrielle est loin de permettre l’institution d’une société sans classe, le prolétariat mondial ne peut s’assigner pour but de favoriser le triomphe des classes bourgeoises afin de poser ensuite sa candidature au pouvoir. Il ne peut qu’appuyer les forces du prolétariat local qui, quoique numériquement très restreintes, représenteront quand même la seule force sociale ayant un poids progressif. D’autre part, sa mission historique n’étant pas de construire une domination spécifique et particulière, le prolétariat ne pourra pas, comme les classes qui l’ont précédé, avoir recours à la guerre comme instrument de son expansion, mais devra s’appuyer sur les luttes sociales dans tous les pays afin de les faire évoluer vers le triomphe du prolétariat mondial.
La "guerre révolutionnaire" de l’État prolétarien peut évidemment apparaître comme un aspect de l’activité de cet État, mais seulement si les conditions concrètes existent pour le déclenchement de mouvements révolutionnaires dans les pays capitalistes. La "guerre révolutionnaire" est un produit de circonstances historiques particulières ; elle représente donc un facteur secondaire, subordonné aux événements sociaux et aux mouvements de classe qui sont l’élément essentiel des situations. La guerre révolutionnaire qu’aurait dû mener l’armée rouge lors de l’avènement d’Hitler, position courante dans les milieux communistes dits de "gauche", n’a donc aucun rapport avec la mission historique du prolétariat et fait partie de la politique de décomposition qui gangrène le mouvement prolétarien.

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Il s’avère donc que "l’internationalisation" de toutes les classes précédant le prolétariat fut, avant tout, un phénomène d’extension de la puissance d’un privilège acquis. Pour le prolétariat, l’Internationale est la forme de l’exercice de son pouvoir et représente la forme supérieure de sa lutte, l’expression d’une maturité pour réaliser ses objectifs historiques. Il en résulte que l’Internationale prolétarienne, loin de pouvoir résulter d’un programme ou d’une coordination de volontés militantes, est le produit direct de situations qui permettent la réalisation de la victoire prolétarienne. Si les situations ne permettent pas la victoire de la classe ouvrière, les conditions n’existent pas pour la construction d’une Internationale. Dans ce cas, toutes les tentatives qui pourraient s’effectuer ne seraient qu’entreprises de confusion et, ce qui est plus grave (comme nous le montrerons par la suite), empêcheraient le travail préliminaire indispensable à la reconstruction de l’Internationale.
Une différence essentielle existe entre le parti et l’Internationale, bien qu’évidemment les matériaux pour la construction d’un parti ne peuvent résider que dans des considérations internationales qui forment l’essence de la théorie marxiste. En effet, le parti surgit d’un milieu social bien déterminé, d’une ambiance de luttes de classes qui oppose directement le prolétariat à un État qui lutte journellement contre ses conditions de vie. C’est l’évolution même de cette lutte de la classe ouvrière atteignant sa forme supérieure, posant le problème de l’insurrection, qui posera le problème de la construction de l’organisme capable de généraliser la victoire dans le monde entier, c’est-à-dire l’Internationale Communiste. Évidemment, nous ne voulons pas affirmer ici que les événements devront fatalement s’ordonner dans un ordre qui portera tout d’abord à la construction des partis dans le monde entier et ensuite à la fondation de l’Internationale, celle-ci restant impossible sans des étapes préalables et formelles : les partis. Bien au contraire, l’entrelacement des faits est continu et dialectique : le cours menant à la victoire du prolétariat dans un ou plusieurs pays est le même qui détermine la construction progressive de l’Internationale. Mais nous voulons seulement indiquer que lorsque l’on pose le problème de la fondation d’une Internationale, il faut poser le problème ainsi : reconstruction des capacités et des possibilités de victoires révolutionnaires internationales. Si l’on intervertit les données du problème en affirmant que, pour atteindre la victoire, il faut construire l’Internationale, non seulement l’on s’engage dans une entreprise impossible, mais on empêche la marche du prolétariat vers la reprise de ses luttes.
Les situations révolutionnaires expriment à la fois un rapport de forces très favorable à la lutte insurrectionnelle, et la capacité du prolétariat à regrouper idéologiquement, sous son drapeau, toutes les masses travailleuses échappant à l’emprise des appareils de domination de l’ennemi. Mais les expériences de ces situations ne profitent pas seulement au prolétariat ; les organismes de répression du capitalisme grandissent sur cette base, grâce à leur perfectionnement et, surtout, du fait de l’intervention de l’ennemi au sein même des masses parmi lesquelles s’agiteront alors avec succès les formations politiques qui les trahissent.
La bourgeoisie actuelle est toute autre qu’en 1848. Le prolétariat n’a de chances de victoires qu’à la condition d’être lui aussi, au point de vue de sa lutte matérielle aussi bien qu’idéologique, tout autre que les prolétaires de 1848. En outre, le capitalisme d’aujourd’hui est tout à fait différent de ce qu’il fut en 1918. Le prolétariat ne peut donc vaincre qu’à la condition de suivre, à son tour, un chemin progressif.
Les questions de principe autour desquelles s’établit le programme concret de l’insurrection prolétarienne (qui représentent aussi la base de la fondation de l’Internationale), s’incorporent avec la force sociale appelée à renverser le capitalisme. Aussi, les "Soviets" sont l’arme de la révolution en Russie, parce que dirigés par les bolcheviks, mais représentent une formulation permettant le triomphe de la contre-révolution en Allemagne, où les indépendants en proposent l’insertion dans la Constitution de la République bourgeoise. Programme et organisme constituent, par conséquent, un tout organique.
Il s’agit maintenant de bien déterminer la position historique avec laquelle peut croître la force sociale agissant pour la révolution prolétarienne. De 1789 à la situation actuelle se vérifie une progression ininterrompue qui élève chaque fois les formules de la lutte ouvrière, qui rejette du camp de la révolution des formations politiques qui avaient pu agir précédemment dans l’intérêt du prolétariat et qui sont devenues, par après, un chaînon de la contre-révolution bourgeoise. Chaque défaite révolutionnaire montre, en même temps que l’incapacité du prolétariat à réaliser, au cours même des mouvements insurrectionnels, une pleine conscience historique de la voie à suivre, la nécessité de percevoir un horizon plus vaste qui permettra la reprise des luttes et la victoire communiste.
Aussi, en conséquence des défaites de l’immédiat après-guerre, la première condition pour reconstruire l’Internationale est de remettre sur le chantier tout le programme sur lequel s’était basée la perspective du déclenchement de la révolution en 1917-20. Il faut, dans ce travail, considérer qu’une forme supérieure du programme politique ne peut être atteinte qu’au travers d’une filiation aux forces historiques qui luttèrent pour la révolution en 1917-20, c’est-à-dire au travers des fractions de gauche, réactions directes et prolétariennes à la dégénérescence centriste. Ceux qui, aujourd’hui, prennent une position formellement plus avancée se lancent à l’aventure, en voulant construire une nouvelle Internationale, devront faire appel aux forces de la social-démocratie, que l’évolution historique a définitivement rejeté dans le camp de la réaction et de la contre-révolution capitaliste. D’autre part, au point de vue politique, les "constructeurs" d’Internationales ne pourront que reprendre intégralement des positions programmatiques qui ont engendré le centrisme, la défaite et la trahison, et tout cela pour reconstruire les capacités de lutte ( ?) de la classe ouvrière. Encore une fois, les continuateurs des fondateurs du socialisme scientifique, des chefs de la révolution russe, se trouveront parmi les militants qui se baseront sur la nécessité d’extraire des terribles défaites du prolétariat les règles programmatiques qui accompagneront la reprise de sa lutte, et non parmi ceux qui transformeront les grands chefs prolétariens en des icônes à qui l’on prête des opinions politiques que l’on ne pourrait justifier par une analyse principielle.

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Un rapide examen historique nous permettra de constater la progression des notions programmatiques de la lutte prolétarienne et le fait de l’apparition du prolétariat, en tant que force révolutionnaire, parallèlement à l’éclosion des grands bouleversements sociaux. La révolution de 1789 ne portera pas au pouvoir la classe ouvrière, pourtant déjà appelée à la direction de la société, par le caractère des instruments de production devenus collectif (s’opposant ainsi à l’appropriation individuelle et à l’institution du privilège bourgeois), mais c’est le capitalisme qui prendra le pouvoir. Les idéologues de la révolution française exprimeront bien ce caractère contradictoire caractérisant l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie. Ainsi, Robespierre et Marat dépassent le programme réel de la bourgeoisie, sans pouvoir atteindre la compréhension que Babeuf seul (seulement après Thermidor) pu atteindre et qui en fit un précurseur du mouvement communiste. La "Conspiration des Égaux" de Babeuf représente déjà une rupture avec la confusion du programme de "liberté, égalité, fraternité" de 1789, mais elle n’est encore qu’une expression embryonnaire d’un prolétariat qui doit encore s’appuyer sur la bourgeoisie, ou du moins sur certaines de ses couches, afin de revenir à la Constitution de 1793, renversée par Thermidor. Le premier balbutiement prolétarien de cette époque exprime bien la situation historique car le prolétariat, extrêmement faible, se joint à la bourgeoisie et ne s’affirme pas en tant que classe indépendante luttant pour ses intérêts propres.
Il faut passer à un stade plus avancé, c’est-à-dire à un moment où le développement de la bourgeoisie au pouvoir détermine l’opposition du prolétariat et qu’un contraste profond se creuse de plus en plus entre bourgeois et ouvriers, pour trouver les premières formulations de la lutte ouvrière. En France, c’est la révolte des canuts en 1831 ; en Angleterre, c’est le mouvement des chartistes. Ces deux mouvements se caractérisent par le fait qu’ils naissent d’une révolte ouvrière contre le capitalisme et Blanqui, par l’organisation de ses "coups de main", caractérise bien cette conception qui devait subsister jusqu’en 1848 : le prolétariat veut se regrouper autour de positions de lutte contre le capitalisme, mais ne parvient pas encore à concrétiser cette lutte par l’établissement d’un programme et d’une tactique pouvant ébranler l’ensemble de la société capitaliste. D’autre part, il sera encore estimé possible de s’appuyer sur la bourgeoisie libérale pour faire avancer les revendications ouvrières. C’est sur ces bases que se fondera la Ligue des Justes.
Le coup de main de 1839, organisé par "La Ligue des Justes" et Blanqui et qui échoua, comme l’on sait, représente en réalité la mesure exacte de ce que pouvait à cette époque réaliser le prolétariat encore en formation. La Ligue des Justes est son organisation de classe issue de la lutte contre un État qui exclut certaines couches de la bourgeoisie de la direction de la société, et le prolétariat tout en comprenant la nécessité de lutter pour ses revendications spécifiques, veut suppléer au manque de réaction de la bourgeoisie libérale apeurée par le prolétariat, en effectuant "un coup de main" contre l’État existant. L’échec de ses tentatives détermine évidemment la chute de son organisation de classe, comme expression de l’impossibilité de renverser l’État existant avant une pleine maturité des situations et du prolétariat lui-même.
C’est Marx qui entre alors dans la lutte avec le développement du capitalisme provoqué par le développement sur une grande échelle de la machine à vapeur et qui préside à la fondation de la Ligue des Communistes qui représente enfin un stade encore plus élevé de la lutte prolétarienne. La Ligue des Communistes représente certainement deux choses : d’une part l’expression de la lutte du prolétariat allemand ayant à ses côtés une bourgeoisie libérale luttant contre le féodalisme et d’autre part une expression des capacités de lutte du prolétariat international. Riazanov, dans son livre "Marx-Engels", affirme à ce propos que "nous avons maintenant quelques renseignements sur la composition de cette Ligue. Elle comprenait quelques belges, quelques chartistes anglais penchant vers le communisme, mais surtout des allemands". Et il conclut en affirmant que le "Manifeste Communiste", plate-forme de la Ligue des Communistes, devait tenir compte de ces particularités.
Le statut de la Ligue des Communistes dit déjà que "le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, la suppression de l’ancienne société bourgeoise, basée sur l’antagonisme des classes, et la fondation d’une nouvelle société sans classes ni propriété individuelle".
Nous voyons donc que l’organisation du prolétariat surgit à cette époque en fonction du développement de la classe capitaliste entraînant celui du prolétariat, que son programme historique se base sur la lutte contre le capitalisme dont l’avènement se caractérise par les soubresauts volcaniques qui agitent la société en 1848, tout en espérant pouvoir bénéficier de la lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme. Au point de vue politique, la Ligue Communiste, par rapport à Babeuf, affirmera la nécessité de la lutte indépendante du prolétariat ; par rapport à Blanqui, elle posera les problèmes de la lutte de classe. Au point de vue politique, elle exprimera les caractères de l’époque historique, n’ayant pas encore montré le rôle réactionnaire de la bourgeoisie libérale sur laquelle Marx escompte encore pouvoir s’appuyer pour la révolution prolétarienne. Les révolutions de 1848-49 constituent la grande vérification historique du programme du prolétariat.
La défaite de 1848 comporte l’écrasement du prolétariat en Europe, et en 1852 se produit la désagrégation et la dissolution de la Ligue des Communistes.
C’est seulement en 1864 que se fondera la Première Internationale. Au moment de sa création la situation de l’Europe est restée volcanique. 1848 n’a pas résolu une série de problèmes essentiels pour la vie du monde capitaliste. L’Italie est restée divisée. La Hongrie a été écrasée et rattachée à nouveau à l’Autriche. La bourgeoisie française doit résoudre, au travers de Napoléon III, le problème de son expansion (guerre d’Italie contre l’Autriche, de Crimée). Par après, la guerre de sécession en Amérique provoque une crise du coton qui se répercute dans toutes les industries et détermine une crise économique aiguë. Enfin, en 1861, l’abolition du servage en Russie détermine une effervescence révolutionnaire qui s’exprime en Pologne par une insurrection rapidement réprimée. Tous ces événements constituent l’assiette sur laquelle la Première Internationale va poser ses fondements. On peut donc affirmer que la première organisation internationale du prolétariat surgit non comme l’expression de la volonté de quelques génialités, mais comme instrument de possibilités historiques de faire triompher, grâce aux situations révolutionnaires, la révolution prolétarienne dans les principaux pays d’Europe. L’extrême centralisation de la Première Internationale exprime d’ailleurs très bien le caractère que lui donnent les situations.

En conclusion, la Première Internationale renferme deux éléments fondamentaux que nous retrouvons dans la fondation de la IIIe Internationale également. En premier lieu, elle surgit d’une lutte de groupes prolétariens nationaux, étant parvenu à clarifier les problèmes essentiels de la lutte de classe contre le capitalisme au feu des événements mêmes, ensuite dans une situation de grands bouleversements sociaux. Mais si la preuve historique de la "trahison" de la bourgeoisie avait bien était faite en 1848-49, l’histoire n’avait pas encore montré les conditions réelles de la lutte du prolétariat pour le pouvoir.
La fin de la Commune de Paris devait fatalement entraîner celle de la Première Internationale sur le fond d’une période d’expansion du monde capitaliste. Le transfert du Conseil Général de la Première Internationale, en Amérique, ce qui signifia en fait sa liquidation, s’explique par le fait qu’après la Commune de Paris, Marx était encore indécis sur le cours ultérieur des événements. Peut-être espérait-il encore une reprise de la lutte révolutionnaire en Europe. Le fait que cette reprise ne se produisit pas, et qu’au contraire le capitalisme se consolida partout, en Allemagne avec l’aide de Bismarck, qui fit une révolution bourgeoise "par en haut", en France, où la bourgeoisie avec sa IIIe République prit enfin vigoureusement les rênes du pouvoir en main, en Italie, l’unification se faisant sous la direction de Cavour (en 1870), ces faits, joints à un essor du capitalisme, rendirent nécessaire la liquidation complète de la Première Internationale, en tant que liquidation des possibilités de lutte pour le pouvoir du prolétariat mondial.
La disparition de la Première Internationale n’est nullement suivie par la reconstruction d’une nouvelle Internationale, fondant les nouveaux partis. Ces derniers commencent à se fonder dans différents pays et c’est seulement beaucoup plus tard que sera fondée la Deuxième Internationale. Dans une lettre à Bebel, Engels fait d’ailleurs une remarque très suggestive : "Il n’est évidemment pas nécessaire de parler de l’Internationale comme telle, dit Engels à propos du programme de Gotha, mais au moins fallait-il rester au delà du programme de 1869, et dire que bien que le parti ouvrier allemand soit obligé d’agir pour l’instant dans les limites des frontières que lui trace l’État (il n’a pas le droit de parler au nom du prolétariat mondial, et encore moins d’avancer des choses fausses) il reste conscient des liens de solidarité qui l’unissent aux ouvriers de tous les pays, et qu’il serait toujours prêt à remplir, comme par le passé, les devoirs que lui trace cette solidarité". Engels envisage donc une période où le parti est obligé "d’agir pour l’instant dans les limites des frontières que lui trace l’État", ce qui fut d’ailleurs le cas pour les différents partis qui surgirent après la mort de la Première Internationale.
La défaite de la Commune ouvre une période où le problème du pouvoir ne se pose pas pour le prolétariat et la Deuxième Internationale ne sera en réalité qu’une "fédération des partis socialistes". Le capitalisme qui a pris le pouvoir en Europe traverse sa période ascendante et peut faire certaines concessions aux ouvriers gagnant ainsi progressivement ses organisations. Encore une fois, ce fait ne découle pas de l’inexistence de génies du type de Marx, mais de la situation ne permettant pas de poser le problème de la révolution mondiale et ne permettant pas l’existence d’une véritable internationale, incarnant la conscience révolutionnaire du prolétariat mondial, qui passe à l’assaut du bastion capitaliste pour fonder sa société. En 1914, la IIe Internationale a disparu naturellement avec la fin de la "fédération des partis socialistes", lesquels suivirent chacun leur capitalisme respectif en passant ouvertement à l’ennemi de classe.
Les bolcheviks russes, dès que la IIe Internationale se fut effondrée, purent prendre l’initiative de la fondation de la nouvelle Internationale, parce que depuis de longues années ils avaient accompli, au travers des fractions, le travail idéologique indispensable. De plus ils furent le pilier de la nouvelle Internationale parce qu’ils avaient dirigé la révolution en Russie. Et la IIIe Internationale ne précède pas, n’accompagne pas, mais suit la victoire révolutionnaire qui a lieu en Octobre 1917. Le Premier Congrès aura lieu seulement en mars 1919 et le Congrès qui élaborera les conditions programmatiques de l’Internationale, en septembre 1920. Au point de vue politique l’Internationale révolutionnaire se fonde par une lutte impitoyable contre Kautsky, qui prétendait appliquer la même tactique que Marx défendit en 1848, ce qui devait permettre à la social-démocratie allemande et des autres pays d’étouffer dans le sang des prolétaires la révolution communiste. Au point de vue historique, la nouvelle Internationale est le produit direct de la situation révolutionnaire et de la marche au pouvoir du prolétariat international.
Cette rapide analyse historique confirme les conclusions de principes que nous avons émises, au début de ce chapitre, et qui sont défendues par notre fraction. La voie de Marx et de Lénine est en définitive la voie dans laquelle s’est développé le mouvement prolétarien. Actuellement, la continuation ascendante de cette voie programmatique du prolétariat, la fondation de la IVe Internationale, passe par la solution principielle des problèmes relatifs à la gestion de l’État prolétarien et de ses rapports avec le mouvement du prolétariat mondial, au travers de la critique du chemin qui a conduit à la lente incorporation de l’État Soviétique dans le système du capitalisme mondial. Cette lente incorporation prouve que les bases politiques sur lesquelles s’était établi la première expérience de gestion d’un État prolétarien, doivent être réexaminées, rectifiées et complétées. D’autre part, ce travail n’est pas le produit de discussions académiques, mais d’une rupture du mécanisme des rapports de force entre les classes, qui s’est institué après la victoire des centristes au sein des partis communistes. Ces rapports ébranlés profondément par les contrastes qui le minent, sera détruit par les luttes pour la révolution communiste qui se concluront par une victoire, à la seule condition que les fractions de gauche effectuent dès maintenant le travail idéologique et politique qui les rendra aptes à diriger l’insurrection prolétarienne.

(La suite au prochain numéro)




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