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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La Mongolie "Rouge", convoitise de l’impérialisme japonais
{Bilan} n°10 - Août 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 27 novembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Le général Tanaka commence son célèbre mémorandum de 1927, qui dévoile les aspirations de rapine du Japon, par ces mots : "Pour conquérir la Chine, nous devons auparavant conquérir la Mandchourie et la Mongolie". La première partie de ce programme est aujourd’hui un fait accompli : l’annexion de la Mandchourie constituée en empire vassal. Maintenant, c’est à la Mongolie que s’attaquera l’impérialisme nippon, la Mongolie "rouge" ou extérieure. Celle-ci est ainsi dénommée pour se distinguer de la Mongolie intérieure qui reste toujours sous la dépendance plus ou moins effective de la Chine et est une très vaste région de 1 500 000 km2, presque complètement désertique (Gobi) à l’exception de sa partie orientale où arrivent encore les derniers souffles du mousson chinois. C’est surtout en marge de son cirque de montagnes, avec ses steppes herbeuses, que se trouve une population mongole nomade (600 000 habitants) qui pratique l’élevage. La nature du sol, le climat, déterminent évidemment cette occupation et la vie nomade qui en découle. La steppe herbeuse est une chose étant commune, par là même les pâturages appartiennent à tous. Cependant, tous les Mongols ne possèdent pas de bétail. Les différenciations sociales sont d’ailleurs déterminées par la quantité de cheptel possédé. D’après les récentes statistiques, 74 % des Mongols seraient des "arats", c’est-à-dire des pasteurs, 24 % des lamas, c’est-à-dire des religieux bouddhistes et 2 % des princes, des nobles et fonctionnaires. Dans toutes les familles, tous les enfants mâles (à l’exception de l’aîné qui restait homme "noir", c’est-à-dire laïc par opposition aux religieux qui prennent la robe rouge ou jaune) devenaient des lamas. Ainsi donc le monachisme était si développé qu’en 1918 les lamas représentaient 44 % de la population mâle du pays. Mais tous les lamas ne vivaient pas dans une lamaserie, certains s’occupaient de commerce, d’autres vivaient d’aumônes et même actuellement il ne manque pas de lamas parmi les voleurs de grand chemin ou "brigands" dont il est tant question en Chine. A Ourga, ville de Mongolie, résidait aussi un grand lama qui occupait dans la hiérarchie lamaïque le premier rang après le grand lama du Tibet.
Les Mongols qui n’appartenaient pas à des familles nobles étaient des serfs. Non pas de la glèbe, mais bien de la "tente", car devant suivre les troupeaux de leurs maîtres.

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D’un pareil milieu si diversement bigarré et aussi socialement retardataire a surgi la république populaire de Mongolie ou d’Ourga. Déjà, en 1911, sous influence de la Russie tsariste, la Mongolie extérieure rompait avec la Chine pour se constituer en État souverain dirigé par le Bouddha vivant d’Ourga, nommé le "grand saint" (Houktouktou). La Mongolie était ainsi un État théocratique féodal ayant à sa tête le Bouddha en qualité de souverain temporel et de chef religieux
L’accord tripartite de 1915, selon lequel la Mongolie formait un État autonome sous la suzeraineté de la Chine et le protectorat de la Russie ne dura pas longtemps. En effet, après la Révolution russe, l’URSS renonça - comme elle fit pour Constantinople - à tous ses droits de protectorat et la Chine proclama l’annexion de la Mongolie. Même après la constitution de l’État populaire de Mongolie, en 1921, la Chine conserva ses prétentions sur celui-ci et l’accord russo-chinois le lui reconnut en 1924 en déclarant la Mongolie extérieure partie intégrante de Chine. Ce fut là, évidemment, une déclaration purement platonique qui resta sur le papier.

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Après la Révolution de février en Russie se constitua à Ourga un syndicat d’ouvriers et d’employés presque exclusivement russes. Cette organisation qui se plaçait sur le terrain socialiste fut persécutée par le "gouvernement autonome" de Mongolie, sous l’instigation du consul général de Russie qui était le vrai maître du pays. Quand, par après, en février 1921, Ourga fut occupé par les "blancs" du baron Ungern, au service de l’impérialisme japonais, ce premier mouvement de classe en Mongolie fut complètement liquidé. C’est à la même époque que des éléments révolutionnaires mongols, surtout des intellectuels réfugiés sur le territoire russe (en Mongolie c’étaient de petits fonctionnaires), tenaient à Kiachta, ville de la frontière, une conférence qui donnait naissance au parti populaire révolutionnaire de la Mongolie. La composition sociale des délégués à cette conférence était la suivante : trois lamas, deux pasteurs, deux fonctionnaires. Toutes les couches sociales de la Mongolie y étaient représentées. Quelques jours après la conférence se constituait le gouvernement révolutionnaire du peuple qui siégea à Maimacian, également ville frontière mais sur le territoire mongol. En juillet 1921, l’armée rouge mongole, dont le chef fut Sukhe Bator qui a donné son nom à la ville de Ourga, soutenue par les troupes soviétiques, libéra le territoire de la Mongolie des bandes blanches et ainsi le gouvernement populaire de Mongolie eut une existence effective.
Au grand lama de Ourga furent laissé, jusqu’en 1924, les affaires religieuses. Ce n’est qu’à sa mort que l’on mit fin à ces "réincarnations". Les pouvoirs étaient entre les mains d’un gouvernement de coalition où se trouvaient des membres du parti révolutionnaire et des éléments progressistes et anti-chinois du féodalisme et du clergé.
La Mongolie extérieure n’a pas représenté un pays soviétique, mais une république démocratique : pas de soviets, mais un parlement, le "Grand Kurouletan", convoqué pour la première fois en 1925 et dont les membres étaient élus par le suffrage universel, telle fut la base du pouvoir populaire. Seuls les féodaux furent exclus des consultations électorales. A ce propos, la nouvelle politique fiscale visant à exproprier les biens des féodaux, ne débuta qu’à la fin de 1929. A cette époque, en prenant comme unité fiscale le "bodo" qui est l’équivalent du prix d’une unité de gros bétail ou d’une dizaine de petit bétail, il y avait 46 % de "arats" sans bétail ou pauvres (avec moins de 10 "bodos"), 46 % de "arats" moyens (10 à 100 "bodos") et 8 % avec plus de 100 "bodos". Ces derniers constituaient les 8 % de la population possédant les 48,2 % de toute la richesse nationale.
La vieille loi fiscale excluait des taxes seulement les 5 % des "arats" qui ne possédaient aucun bétail ou seulement une bête. La nouvelle loi exonère toutes les économies de moins de 20 bodos, c’est-à-dire les 63,5 % de la population.
Un autre problème épineux est celui de la question religieuse. En Mongolie, même aujourd’hui, le clergé constitue une grande force sociale et les monastères possèdent les 15,7 % de la richesse nationale. Le bétail qui appartient aux monastères est gardé par leurs vassaux réduits à une sorte d’esclavage. Une partie considérable du parti et de la jeunesse ne s’est pas encore débarrassée de l’influence religieuse et les biens des lamaseries n’ont pas été expropriés mais assimilés à ceux des "arats" pour éviter des complications à l’intérieur du pays.
En Mongolie ne fut pas constitué un parti communiste, sous prétexte que les conditions arriérées du pays empêchaient sa formation. En réalité, sa place fut tenue par le parti révolutionnaire et par la fédération des jeunesses qui adhérèrent à l’I.C. et à l’I.C.J.
Le parti "révolutionnaire du peuple", qui comptait en 1921 seulement 150 membres, groupe actuellement 10 000 membres, la fédération de la jeunesse révolutionnaire 8 000 membres. Comme en Russie, ce sont là des organisations totalitaires qui excluent toute possibilité de création de partis d’opposition.
Le mouvement syndical de la Mongolie a été, en 1922, centralisé dans le comité syndical pan-mongol adhérent au Profintern. Ce mouvement est encore très faible, il englobe tout au plus 10 000 adhérents et surtout commence seulement son recrutement parmi les pasteurs et les ouvriers agricoles.

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Quelles sont les raisons du retard et des entraves que l’on trouve dans le développement de la Mongolie "rouge" vers le socialisme ?
A l’époque de la lutte contre les blancs et les pouvoirs chinois, une grande partie de la féodalité et du grand clergé furent aux côtés du parti révolutionnaire et même y adhérèrent.
Le mouvement national de "libération" de 1921 n’entama pas la puissance économique des couches seigneuriales (féodaux et clergé). Les féodaux avaient, il est vrai, perdu en partie le pouvoir politique. D’ailleurs, spontanément, comme les nobles de la révolution de 1789, ils avaient, tout en renonçant à leurs titres nobiliaires, renoncé à leurs privilèges et, en témoignage, s’étaient coupé la petite tresse que seuls les nobles avaient le droit de porter. Seulement, ils détenaient la vraie richesse du pays : le bétail et la masse de "arats" restait comme auparavant asservie.
Il est évident qu’après l’établissement du pouvoir démocratique, après son renforcement, après la suppression des privilèges féodaux dans le régime politique du pays, on aurait dû commencer à extirper les rapports féodaux dans l’économie du pays, réaliser la réforme anti-féodale et une nouvelle répartition de la richesse nationale (bétail).
Mais rapidement une grande partie de cette noblesse devint hostile au nouveau pouvoir. Déjà, en 1922, une conspiration fut découverte à laquelle participèrent des membres du gouvernement. Parmi les quinze personnes qui furent alors fusillées se trouvait Bodo, ci-devant premier ministre et une paire d’autres ministres dont notamment celui de la Justice. Peu après, ce fut le commandant de l’armée qui, en 1924, fut fusillé par ordre du 3ème Congrès du parti, à cause de ses rapports avec la Chine.
Les différenciations dans les organes dirigeants du parti et par conséquent également dans l’appareil étatique - qui maintenant est seulement composé de membres du parti - ont donné naissance à une droite qui a pris dans ses mains le parti. Celle-ci fut appuyée par les féodaux, les fonctionnaires, les grands lamas, les couches aisées des "arats", s’alliant avec la naissante bourgeoisie mongole formée par le capital commercial et étranger (surtout chinois). En particulier, les intérêts et les espoirs de cette bourgeoisie naissante se manifestent dans la tendance "vers l’Orient", c’est-à-dire vers la séparation du parti populaire mongol (le mot révolutionnaire a été enlevé) de l’I.C., la rupture de la Mongolie extérieure avec la Russie Soviétique, l’alliance avec le Kuomintang et même avec l’impérialisme japonais. L’opposition qui s’était manifestée au sein du parti de la part des "houdons", pasteurs et paysans pauvres sans terre ni bétail, a été matée.
Il va de soi que le triomphe du centrisme en Russie, l’écrasement de la révolution chinoise en 1927, ont eu des répercussions très importantes au sein du parti et ont résolu négativement la crise de ce dernier.
En conclusion, la Mongolie est non seulement dominée militairement par la Russie, il y a en Mongolie des forces de cavalerie russes et l’Armée Rouge mongole est constituée sur le type de l’armée russe, ses officiers provenant de l’Ecole Militaire de Moscou, mais aussi économiquement. Si les terres sont presque toutes entre les mains des Chinois, le commerce d’exportation mongol (laine, peaux, cuir) est de 21 millions et demi de tourikh (le tourikh vaut un demi dollar) vers la Russie et 6 millions vers la Chine.

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Non seulement pour "pouvoir conquérir la Chine", mais aussi pour la tâche immédiate d’occupation des provinces maritimes de la Russie d’Asie, les impérialistes et les militaires japonais considèrent indispensable l’occupation préalable de la Mongolie extérieure.
Déjà, en mars 1918, les Japonais prenant prétexte de l’assassinat d’un Japonais à Vladivostok débarquaient des troupes qui occupèrent les provinces maritimes et s’avancèrent en soutenant les blancs, jusqu’au cœur de la Sibérie. Mais devant l’offensive victorieuse des rouges et surtout ne se sentant pas en condition de risquer une guerre, le Japon recula et ne poussa pas sa promenade militaire plus loin. Le 24 octobre 1922, le dernier soldat japonais avait abandonné Vladivostok. Et en 1925, une moitié de l’île de Sakhaline, occupée en 1920, fut également évacuée et restituée à la Russie.
Mais cette renonciation du Japon n’est que momentanée. Aujourd’hui, en 1934, l’impérialisme nippon se tourne de nouveau vers ces contrées. En particulier, l’occupation de la Mongolie signifierait pour le Japon tant économiquement que militairement un point appréciable. En outre des richesses inexploitées du sous-sol, il y a en Mongolie 1 340 000 chevaux, 270 000 chameaux, 1 500 000 têtes de gros bétail et 10 600 000 de petit bétail.
Du point de vue militaire et du renforcement de ses positions stratégiques, l’occupation de la Mongolie est nécessaire au Japon. En effet, après la création de l’empire de Mandchourie, le Japon a transporté ses frontières sur le fleuve Amour. Une fois qu’il aurait occupé la province maritime et toute l’île de Sakhaline, la mer du Japon le deviendrait effectivement et non plus seulement de nom. Déjà avec la cession du chemin de fer oriental par la Russie à la Mandchourie, la province maritime de la Russie d’Asie reste sur un seul pied.
Mais au-delà du fleuve Amour, il y a toujours l’Armée Rouge de l’Extrême-Orient qui s’étend du lac Baïkal à Vladivostok et dont les forces de cavalerie se trouvent en Mongolie rouge. L’occupation japonaise de la Mongolie signifierait une flèche dans le flanc de l’Armée Rouge, la possibilité d’effectuer une sortie plus ou moins dangereuse sur Ohita, où se trouve aujourd’hui le grand quartier général de Blücher, le commandant de l’Armée Rouge. Ainsi, au moment où l’armée japonaise tenterait de forcer le passage de l’Amour vers Harbhin et la province maritime, par la Mongolie, elle pourrait menacer de couper le chemin de fer transibérien qui reste encore la principale voie commerciale et de ravitaillement, en attendant la création de nouveaux chemins de fer "arctiques".
L’occupation de la Mongolie extérieure serait donc une base éventuelle pour une pénétration japonaise en Asie centrale et dans le Turkestan dont les richesses naturelles (surtout le coton) n’ont pas été négligées par le mémorandum célèbre de Tanaka.
L’offensive de l’impérialisme nippon se poursuit en Asie. Hier, c’était la Mandchourie, dont nous parlerons dans un prochain article, aujourd’hui les menaces se dirigeront vers la Mongolie extérieure. Mais ici le danger d’une conflagration avec la Russie Soviétique peut être possible (sans être certaine), du fait que la Russie semble être décidée à faire les concessions les plus importantes pour éviter la guerre.
Ainsi, l’on peut affirmer que la politique du centrisme en Mongolie "rouge" a plutôt affaibli les couches exploitées sur lesquelles l’État soviétique aurait pu s’appuyer dans les situations de demain, et a renforcé la bourgeoisie naissante, les féodaux mongols qui appuieront ouvertement les plans de l’impérialisme japonais lorsqu’il passera à l’attaque.

Gatto MAMMONE




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