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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’Entrée de la Russie dans la S.D.N.
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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"Victoire éclatante", écrit l’"Humanité", qui, cette fois-ci, ne parlera plus - comme à l’occasion de la reconnaissance de l’URSS par les États-Unis - d’une "victoire de la révolution mondiale". Il existe en effet, une différence fondamentale entre l’événement actuel et l’établissement de rapports politiques et diplomatiques entre les États capitalistes et la Russie soviétique. La victoire révolutionnaire dans un seul pays, l’impossibilité d’extraire l’État ouvrier du monde capitaliste qui l’environne posait, comme une nécessité absolue, l’institution de rapports avec les États bourgeois : il s’agissait, en somme, d’une sorte de rançon que le prolétariat mondial payait à l’ennemi et résultant du cours accidenté de l’évolution historique qui n’a jamais connu et ne connaîtra jamais jusqu’à la disparition des classes, une transformation sociale simultanée et analogue dans tous les pays. Nous croyons que l’expérience faite par le prolétariat mondial, au travers de l’État soviétique, impose un réexamen profond de la notion principielle sur laquelle s’est basé le mouvement prolétarien de l’après-guerre : d’un côté, l’Internationale Communiste, concentrant en elle le mouvement ouvrier international ; de l’autre côté, l’État ouvrier nouant des relations économiques d’abord, politiques et diplomatiques ensuite, militaires enfin, avec des États capitalistes. Existe-t-il une incompatibilité qui interdirait, en principe, l’établissement de rapports diplomatiques avec un État capitaliste ? Ou bien cette incompatibilité n’existant pas, faut-il avoir recours à des procédés organisatoires garantissant le contrôle de l’Internationale sur l’État ouvrier ? Problème très complexe auquel d’ailleurs nous consacrons une étude dont les conclusions ne seront qu’une simple contribution à la discussion internationale. Pour le moment, nous nous bornerons à affirmer que même l’argument de la nécessité d’entretenir des rapports avec les États capitalistes devra être réexaminée car - ainsi que le prouve l’expérience des rapports commerciaux avec les États-Unis et l’Angleterre quand ces pays n’avaient pas reconnu l’État soviétique - l’institution de rapports politiques et diplomatiques n’est pas indispensable à la vie de l’État ouvrier et leur négation ne signifie nullement une tentative d’isoler l’État prolétarien du milieu qui l’environne, ce qui représenterait une autre édition de la théorie du "socialisme en un seul pays". Mais il est certain que, dans ce domaine, le prolétariat mondial s’est trouvé dans la nécessité de donner une solution à une situation de fait qui n’avait pas de précédents historiques et qui n’avait jamais été, par une analyse théorique, étudiée dans ses fondements politiques. Ce n’est évidemment pas une raison pour justifier la torpeur dont font preuve les soi-disant communistes actuels, lesquels ne songent même pas à aborder l’étude d’un problème dont la solution est indispensable pour les révolutions futures.
Mais où le prolétariat n’a nullement été surpris par les situations, c’est bien au sujet de la Société des Nations. Ainsi que nous l’avons d’ailleurs mis en évidence dans l’article paru dans le numéro 8 de la revue, "la Russie soviétique dans le concert des brigands", l’Internationale Communiste, à son Congrès de fondation, lançait aux ouvriers du monde entier un appel pour les appeler "à la lutte contre la sainte alliance des capitalistes pour l’écrasement de la révolution ouvrière" et "pour protester contre l’entrée de leurs pays dans cette Ligue de pillage, d’exploitation et de contre-révolution". La position qu’adopta l’Internationale envers la S.D.N. fut-elle vérifiée par les événements ? La réponse est donnée par les cimetières de paysans et d’ouvriers dans tous les pays capitalistes ainsi que dans les colonies soumises aux mandats de l’organisme de Genève. N’avait-elle pas créé la Conférence du Désarmement ? les succès de cette dernière se vérifient dans la course aux armements qui déferle dans tous les pays. Ne s’était-elle pas adjoint le Bureau International du Travail ? Les "bienfaits" de cette dernière institution se retrouvent dans les conditions de famine et de misère où languissent les ouvriers de tous les pays. Mais le centrisme, quand il effectue ses volte-faces, ne s’inquiète jamais de poser les problèmes avec leur véritable signification. Et ainsi, il reste dans son rôle contre-révolutionnaire. Le "pilote" Staline dira donc que la Société des Nations peut, "dans une certaine mesure, faciliter la paix". Les "Ivestia", à l’occasion de l’entrée dans la société des Nations, expliquent ce qu’est la "paix" et écrivent à ce sujet qu’il y a deux groupes de puissances. Les unes qui, dans une "époque historique donnée, ne veulent pas la guerre, car la guerre menacerait leurs conquêtes, et celles qui, mécontentes de l’était présent des choses, sont prêtes, pour chercher une issue, aux aventures et à la guerre". Ce qui confirme pleinement le commentaire que nous avions fait du discours de Litvinov à la dernière session de la Conférence du Désarmement, lorsqu’il épousait la thèse française de la paix, en affirmant "impossible" le désarmement et en préconisant, "pour la défense de la paix", la doctrine française de la sécurité. Les mots abstraits de Staline prennent donc à Genève leur importance réelle et signifient que dans la situation actuelle, la paix étant synonyme de défense du statu-quo, la Russie appuiera les pays qui ont réalisé, à leur profit, le butin de la dernière guerre. C’est là un revirement total car, jusqu’à l’année passée, la thèse de la "défense de la paix" appuyait la cause de l’Italie et des pays vaincus et Litvinov réclamait, comme condition du désarmement général, l’abattement, par paliers, des armées existantes, ce qui lui valait immanquablement l’approbation de l’Italie et de l’Allemagne et l’opposition de la France.
Nous croyons cependant que la position qu’aurait dû adopter l’État prolétarien est au-delà des deux solutions opposées qu’il a défendues jusqu’à ce jour. La guerre n’est pas une manifestation accidentelle mais organique du régime capitaliste. Il n’existe pas de dilemme "guerre ou paix", mais le dilemme "régime capitaliste ou régime prolétarien". Lutter contre la guerre c’est lutter pour la révolution. Lutter pour la paix, en régime capitaliste, signifie poser une revendication qui voudrait résoudre sur le terrain moral un problème qui est politique et qui se trouve sur le même plan que l’opposition que faisaient les luddistes aux progrès du machinisme, ou du boycottage anti-anglais de Gandhi aux Indes.
Puisque les solutions morales données aux problèmes politiques ne cessent d’avoir une signification politique, en définitive, lutte pour la paix signifie acceptation de l’une ou de l’autre des positions que défendront les impérialismes pour assurer, au travers de la sécurité ou du désarmement immédiat, la défense de leurs intérêts aboutissant inévitablement à la guerre. La politique de l’État ouvrier ne peut jamais accréditer les illusions jetées au sein des masses sur la possibilité de maintenir la paix en régime capitaliste. Ce qui ne signifie pas que l’État ouvrier, repoussant la tromperie de la paix, doive se prononcer pour la guerre. L’opposition "paix-guerre" n’existe pas dans la réalité et le devoir des communistes aussi bien que de l’État ouvrier, est de rejeter un dilemme qui ne fait qu’exprimer deux moments de l’évolution du régime capitaliste.
Si l’on nous rétorquait maintenant par l’affirmation que la Russie a besoin d’un répit de paix, pour grandir au milieu des oppositions inter-impérialistes, alors il faudrait expliquer pourquoi, en exploitant ces contrastes, par l’appui d’abord aux pays vaincus, ensuite aux pays vainqueurs, enfin de nouveau aux pays vaincus (hypothèse qui ne peut nullement être exclue) l’État ouvrier put grandir en même temps que, à son instigation, se dissolvaient les partis communistes des différents pays et que la classe ouvrière était écrasée par le capitalisme mondial. Le couronnement de la politique contre-révolutionnaire du centrisme a été célébré à Genève où le Portugal, les Pays-Bas et la Suisse ont été les seuls à avoir encore les oreilles bouchées par les appels révolutionnaires se croisant à Moscou qui apparut au prolétariat mondial comme le pôle de la révolution. Barthou, au nom des grandes puissances, a pu sentencier : "Je pense aussi qu’il s’est produit une singulière évolution depuis le temps de Lénine". Tout comme le traître qui a vendu sa conscience pour éviter la répression, Litvinov avait déjà fait savoir que la Russie soviétique se soumettrait à tous les engagements provenant du pacte de "pillage, d’exploitation et de contre-révolution" comme disait l’Internationale à sa fondation et comme continuent à le dire les minuscules groupes de la fraction de gauche qui continuent la lutte pour la révolution prolétarienne.




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